[77] Dépêche officielle déjà publiée.
«Londres, le 23 février 1831.
»Monsieur le comte,
Les événements qui se sont passés à Paris pendant la semaine dernière
ont causé dans Londres une inquiétude difficile à décrire. L'absence
totale des nouvelles de France pendant les journées des 19, 20 et 21,
a servi parfaitement les joueurs à la baisse, qui ont répandu les
bruits les plus alarmants, et qui ont atteint leur but en produisant
une dépréciation assez considérable dans les fonds publics. Depuis la
révolution du mois de juillet, il n'y avait pas eu une semblable
agitation à la Bourse, et parmi toutes les classes de la société; les
idées de guerre se sont accréditées de façon à faire hausser les
polices d'assurance à un prix très élevé. Je crois avoir tenu le
langage le plus convenable en cette circonstance, mais l'ignorance
dans laquelle j'étais de ce qui se passait à Paris a rendu ma position
très difficile. Ma maison ne désemplissait pas de personnes qui
venaient chercher des nouvelles.
»J'ai reçu hier votre dépêche du 19 et je regrette de ne l'avoir pas
eue plus tôt. D'après les ordres qu'elle renferme, je n'aurais
probablement admis qu'_ad referendum_ le protocole que j'ai l'honneur
de vous envoyer aujourd'hui et dont j'avais arrêté la minute le 19.
Si, conformément à votre lettre du 19 que je n'ai reçue que le 22,
j'avais refusé de le signer, je me serais mis en opposition avec ce
que vous m'avez écrit plusieurs fois, c'est que vous vouliez marcher
avec la conférence. Du reste, en le lisant, vous remarquerez sûrement
que la conférence n'a voulu faire que l'exposé des motifs qui l'ont
guidée depuis qu'elle est assemblée; l'esprit de justice et la
modération qui ont dirigé toutes ses délibérations y sont rappelés de
manière à montrer qu'elle n'a point dépassé les bornes qui lui étaient
imposées, tout à la fois par les droits des nations, et par le respect
des traités. Ce protocole ne renferme exactement rien qui ne soit dans
les protocoles précédents[78].
[78] Le protocole du 19 février n'est qu'une longue déclaration
de principes par laquelle la conférence expose les motifs qui
l'ont déterminée à intervenir en Belgique. Elle déclare que les
traités ne perdent pas leur puissance quels que soient les
changements qui surviennent dans l'organisation intérieure des
peuples; qu'en particulier l'esprit du traité de 1814 survivait à
la dislocation du royaume des Pays-Bas, et qu'il appartenait aux
puissances d'aviser à rétablir l'équilibre de l'Europe; que la
tranquillité et la sécurité de la communauté européenne limitent
les droits de chaque État; que les puissances ont le droit et le
devoir de prévenir toute source de conflit qui pourrait dégénérer
en guerre générale.
En conséquence de ces principes, la conférence décide:
1º Que les arrangements arrêtés par le protocole du 20 janvier
étaient fondamentaux et irrévocables;
2º Que l'indépendance de la Belgique ne serait reconnue qu'aux
conditions dudit protocole;
3º Que le principe de la neutralité de la Belgique était
obligatoire pour les cinq puissances;
4º Que les cinq puissances se reconnaissaient le plein droit de
déclarer que le souverain de la Belgique doit répondre par sa
situation personnelle au principe d'existence de la Belgique,
satisfaire à la sûreté des autres États, accepter le protocole du
20 janvier, et être à même d'en assurer aux Belges la libre
jouissance.
»Je ne pense pas qu'il y ait lieu pour la conférence de se rassembler
d'ici à quelque temps; mais quel que soit à l'avenir le but de ses
réunions ou le résultat de ses résolutions, je n'apposerai plus ma
signature sur aucun acte essentiel, avant d'en avoir reçu
l'autorisation du roi, ainsi que vous me le recommandez par votre
dépêche du 19.
»J'avais fait part à la conférence et aux ministres anglais en
particulier, de votre désir de voir rappeler de Bruxelles lord
Ponsonby, en même temps que M. Bresson, qui maintenant ne se trouvent
plus placés sur la même ligne. Il m'a été répondu qu'on ne pouvait pas
établir de parité dans la position de ces deux agents; que lord
Ponsonby, commissaire de la conférence, n'avait pas cessé d'exécuter
les ordres qu'il avait reçus, tandis que M. Bresson, commissaire aussi
de la conférence, a refusé de présenter les protocoles qu'il était
chargé de communiquer. J'ai déjà essayé plusieurs fois de montrer
combien la présence de lord Ponsonby était inutile à Bruxelles et même
y avait été nuisible; mais ses relations de famille et sa position ici
rendent le succès de mes démarches très difficile[79]; d'autant plus
que lord Palmerston, tenant à la main une dépêche de lord
Granville[80], m'a dit:
«Le gouvernement français commence à rendre justice à lord Ponsonby et
ne croit plus qu'aucune de ses démarches soit faite en opposition à ce
que peut désirer la France.» Du reste, ici personne n'a aucune
confiance dans les chances du prince d'Orange...»
[79] Lord Ponsonby était en effet le beau-frère de lord Grey.
[80] Thomas Leveson Gower, comte Granville, né en 1773, entra à
la Chambre des communes à vingt-deux ans, fut lord de la
trésorerie en 1800, puis chancelier de l'échiquier en 1802, et
ambassadeur à Pétersbourg en 1804. En 1815, il entra à la Chambre
des lords et fut nommé ministre à La Haye, alla ensuite à Paris,
quitta ce poste en 1828, mais y fut de nouveau envoyé de 1831 à
1834 et de 1835 à 1841. Il mourut en 1846.