LE DUC DE DALBERG AU PRINCE DE TALLEYRAND.

«Paris, le 21 février 1831.

»Mon cher prince,

»Si on vous demande où la France sera entraînée d'ici à six mois,

dites hardiment que vous ne pouvez pas le calculer. Le roi marche avec

la minorité, comme l'a fait Bonaparte, comme l'ont fait Louis XVIII et

Charles X, et il me paraît à moi que M. Laffitte est un M. de Polignac

avec les jacobins, comme M. de Polignac était l'aveugle instrument des

émigrés.

»Tous les partis provoquent la dissolution de la session actuelle, et

elle ne peut plus ne pas avoir lieu. On disait hier que la querelle

entre le ministre Montalivet[75] et le préfet de la Seine (M. Odilon

Barrot[76]) finirait par la retraite du premier. M. d'Argout

devait le remplacer, et Rigny était désigné pour la marine. Avec les

hommes qui nous gouvernent, on peut s'amuser à répéter mille

combinaisons de ce genre sans tomber juste. Il n'y a que les faits qui

parlent. Tous les esprits sont noirs d'appréhensions diverses. Si nous

avons le bonheur de conserver la paix, peut-être nous tirerons-nous

encore de cette crise intérieure et verrons-nous reparaître un peu de

calme; mais cela est dans les grandes incertitudes...

[75] Le comte Bachasson de Montalivet, né en 1801, entra en 1823,

par hérédité, à la Chambre des pairs. En 1830, il devint ministre

de l'intérieur (2 novembre), puis ministre de l'instruction

publique et des cultes (13 mars 1831), et de nouveau ministre de

l'intérieur après la mort de Casimir Périer (1832). Il se retira

le 10 octobre 1832, devint intendant général de la liste civile,

et reprit deux fois encore le portefeuille de l'intérieur, en

1836 et 1837. Il rentra dans la vie privée en 1848. En 1879, il

fut nommé sénateur inamovible et mourut l'année suivante.

[76] Odilon Barrot, né en 1791, fils du conventionnel de ce nom,

avait été, sous la Restauration, avocat à la Cour de cassation.

En 1830, il était secrétaire de la commission municipale, et fut

comme tel l'un des commissaires chargés d'escorter Charles X. Il

devint ensuite député et préfet de la Seine; à la suite de

l'émeute du 14 février contre laquelle il ne sut ou ne voulut

rien faire; il fut publiquement pris à partie par M. de

Montalivet, alors ministre de l'intérieur, et révoqué peu de

jours après. Il conserva son siège à la Chambre jusqu'en 1852. En

février 1848, il avait été chargé par le roi de former un cabinet

avec M. Thiers, mais ne put y réussir. Au mois de décembre, il

entra dans le premier cabinet du prince président. Il se retira

de la vie publique en 1852. En 1872, il devint vice-président du

Conseil d'État et mourut l'année suivante.

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 4 · 第 33 / 211 题