[64] Dépêche officielle déjà publiée.
«Londres, le 15 février 1831.
»Monsieur le comte,
»J'ai reçu ce matin votre dépêche du 12, et je ne puis mettre trop
d'empressement à répondre à son contenu.
»Il m'est facile de juger d'après votre lettre que la direction suivie
par la conférence n'a point eu l'approbation du gouvernement du roi,
et que, dans ce cas, j'aurais eu le tort d'adopter cette même manière
de voir. Il devient nécessaire que je vous donne quelques explications
à ce sujet.
»Lorsque je quittai Paris au mois de septembre dernier, on me donna,
un quart d'heure avant mon départ, quelques instructions
générales sur des questions qui n'ont point eu leur application depuis
que je suis ici: on me promit de m'envoyer promptement des
instructions détaillées; depuis cette époque, je les ai sollicitées en
vain, et j'ai dû me guider sur la seule recommandation que renferment
presque toutes les dépêches que vous m'avez fait l'honneur de
m'adresser, c'est-à-dire, de maintenir la paix en conservant intacte
la dignité de la France. C'est de ce point que je suis parti, monsieur
le comte, dans tous mes rapports avec la conférence, et je crois être
parvenu, non sans quelque difficulté, à remplir le but que se
proposait le roi. Vous ne partagez pas cette opinion, et vous désirez
que je n'agisse désormais que d'après des instructions spéciales. Je
me soumettrai à vos ordres, mais je croirais manquer à mon devoir, si
je ne vous laissais pas entrevoir les inconvénients graves
qu'entraînera à sa suite cette manière de traiter les affaires.
»Elle ôtera à la conférence une partie de l'autorité qu'elle avait
prise sur l'opinion, en plaçant chacun de ses membres dans une
dépendance qui arrêtera toute négociation, et je puis vous en donner
un exemple: le protocole de la neutralité de la Belgique a été signé
après une conférence qui a duré dix heures et demie, et deux jours
après, le plénipotentiaire prussien ne l'aurait probablement pas
signé.
»Ceci me conduit à vous dire que, dans la question des limites, il n'y
a pas eu plus d'intervention qu'il n'y en a eu dans la reconnaissance
de la Belgique[65] dont la fixation des limites était la conséquence.
[65] Variante: _de l'indépendance_ de la Belgique.
»Les limites sont un fait, et ce fait est ancien, la conférence n'a
fait autre chose que le déclarer: la géographie est là pour dire ce
qu'était la Belgique et ce qu'était la Hollande, avant leur réunion.
On n'a rien changé au territoire des deux pays, et on n'a pas même
décidé la question des enclaves. Ce ne pourrait être qu'avec la pensée
de donner ou de retrancher à l'une des deux parties quelque chose de
son ancien territoire, ont dit tous les membres de la conférence,
qu'on pourrait attaquer la base qui a été adoptée, et c'est ce
changement-là qui serait une véritable intervention. Il est donc
évident que dans le protocole du 20 janvier, la conférence ne s'est
point écartée, et n'a pas voulu s'écarter du principe de la non
intervention[66]. Je suis bien aise de vous faire remarquer, encore
une fois, que la conférence, sur ces deux points qui paraissent avoir
principalement fixé votre attention, ne s'est point écartée du
principe de la non intervention.
[66] Variante: _Quant à la question des dettes, on a fait
seulement des propositions d'après lesquelles on demande à être
conduit dans une route juste et équitable._
Le gouvernement anglais, qui depuis M. Canning est fort susceptible
sur ce principe, établit la même doctrine, et n'aurait pas consenti
plus que nous à s'en écarter. Lord Palmerston la soutient aujourd'hui,
dans les mêmes termes que j'emploie avec vous, au parlement
d'Angleterre.
Du reste, je dois vous dire que, si dans ma propre opinion la guerre
devenait trop imminente en refusant ma signature à un des protocoles
proposés par les membres de la conférence et qui ne toucherait pas aux
intérêts _réels_[67] de la France, je croirais retrouver dans mes
anciennes instructions générales le devoir de le signer. Je
répondrai demain à ce que vous m'écrivez relativement à lord Ponsonby
et à M. de Krüdener.[68]»
[67] Supprimé dans le texte des archives.
[68] Le général Sébastiani avait annoncé à M. de Talleyrand que
M. de Krüdener, envoyé par le prince de Lieven, avait ouvertement
proposé à Bruxelles le prince d'Orange et que lord Ponsonby
l'appuyait énergiquement.--M. de Krüdener était un ancien
diplomate russe. Il se trouvait à Bruxelles sans mission
officielle, et était l'agent actif du prince d'Orange dont la
Russie défendait les intérêts. Il avait proposé de le faire
excepter de l'exclusion prononcée contre sa famille. M. de
Krüdener fut expulsé par ordre du congrès. (Voir JUSTE, _Congrès
de Bruxelles_, I, 275)
«Londres, le 16 février 1831[69].
[69] Dépêche officielle déjà publiée.
»Monsieur le comte,
»J'ai, en exécution des ordres du gouvernement, parlé à lord
Palmerston du rappel de lord Ponsonby; je crois qu'il aurait été aisé
de l'obtenir avant la publication de votre lettre faite par M. Bresson
et le refus de ce dernier d'exécuter les ordres de la conférence; mais
aujourd'hui ce serait mettre lord Ponsonby et M. Bresson sur la même
ligne vis-à-vis de la conférence et le cabinet anglais n'est pas
disposé à y consentir.
»Je vous ai déjà écrit que lord Palmerston avait transmis des ordres à
lord Ponsonby pour continuer à observer les dispositions des esprits,
sans se mêler en aucune manière des intérêts de M. le prince d'Orange.
Lord Palmerston ne m'a, du reste, jamais dissimulé que la combinaison
qui placerait ce prince sur le trône belge avait toujours paru à son
gouvernement la plus propre à terminer promptement les affaires de
Belgique, dont l'Angleterre, autant que nous, désire voir le terme;
mais il ne croit plus à son succès.
»J'ai aussi parlé au prince de Lieven, hier et ce matin, au sujet des
menées qu'on attribue à M. de Krüdener à Bruxelles. Il m'a répondu que
M. de Krüdener était à Londres, par congé, qu'il avait eu envie de
connaître par lui-même l'état de choses en Belgique; qu'il l'avait
chargé de lui en rendre compte; il m'a assuré positivement qu'il ne
lui avait donné aucun ordre relatif aux affaires de M. le prince
d'Orange, et qu'il devait se borner à instruire sa cour de ce qu'il
aurait observé sur les chances que le prince pouvait avoir dans le
pays. La partie active de l'intrigue favorable au prince d'Orange est
conduite par des habitants des deux Flandres, dont plusieurs se
trouvent en ce moment à Londres, agissant dans cet intérêt. M. de
Krüdener serait bien peu propre à remplir une mission toute
d'intrigue, car vous savez qu'il est presque complètement sourd. Vous
vous rappellerez que, par le protocole numéro 15, que je vous prie de
vous faire remettre sous les yeux, le gouvernement provisoire a été
invité à faire arrêter les troupes qui se rapprochaient de Maëstricht
et à les replacer, comme il en était convenu, dans les limites de
l'armistice[70]. Comme la réponse se fait beaucoup attendre et que les
Hollandais sont inquiets de la situation des approvisionnements de
Maëstricht, si demain elle n'était pas arrivée, nous serions, pour
être justes, obligés de laisser le roi de Hollande rétablir ses
communications avec cette ville. Il avait précédemment arrêté la
marche de ses troupes au reçu du protocole. Nous nous réunissons
demain pour cet objet.
[70] Le protocole numéro 15 ne contient aucune stipulation de ce
genre. (Voir page 64). M. de Talleyrand n'a-t-il pas plutôt en
vue le protocole numéro 9 du 9 janvier (voir page 17) ou celui
(nº 16) du 8 février? (Voir page 60).
»Je vous envoie le numéro du _Times_ de ce jour; vous y trouverez
le premier discours de lord Palmerston depuis qu'il est ministre
des affaires étrangères; il faut le lire attentivement parce qu'il
a été remarqué par l'aplomb qu'il a mis dans sa réponse aux
différentes questions qui lui avaient été faites[71]. Vous
trouverez aussi dans ce même journal un article qui renferme
l'opinion de toute l'Angleterre sur la mesure dans laquelle
doivent se tenir les membres du parlement qui questionnent les
ministres et les ministres qui leur répondent. Cet article me
paraît utile à faire connaître...»
[71] Séance de la Chambre des communes du 15 février. Lord
Palmerston répond à une interpellation sur les affaires de
Belgique et notamment sur la concentration de troupes françaises
dans le département du Nord.
Ma mémoire ne me rappelle pas que M. Sébastiani m'ait jamais répondu à
ces deux dernières dépêches. Je continue à citer les miennes qui
suivirent.
«Londres, le 17 février 1831[72].
[72] Dépêche officielle déjà publiée.
»Monsieur le comte,
»Je puis vous faire connaître les dispositions du cabinet anglais et
des membres de la conférence sur le choix du prince de Naples comme
souverain de la Belgique.
»Les ministres anglais, malgré leur prédilection pour M. le prince
d'Orange, qu'ils ne m'ont jamais cachée, ne mettront cependant aucune
opposition au choix du prince de Naples; mais nous ne devons pas non
plus compter sur leur concours pour le faciliter.
»Le plénipotentiaire autrichien m'a exprimé son désir de voir
réussir cette combinaison; il a même ajouté, sur la demande que je lui
ai faite s'il y avait un agent autrichien à Bruxelles, qu'il n'y en
avait pas, et que s'il y en avait eu un, il n'aurait sûrement fait
aucune difficulté de seconder les intérêts du prince de Naples.
»Le ministre de Prusse n'a aucune instruction sur ce point; mais j'ai
reçu de lui l'assurance que son souverain ne verrait qu'avec plaisir
tout ce qui tendrait au rétablissement de l'ordre en Belgique et à
mettre fin à des embarras dont il redoutait les conséquences pour les
pays voisins.
»Quant au prince de Lieven, quoique nous soyons dans les meilleurs
rapports ensemble, il n'a pas dû me communiquer son opinion sur un
choix qui n'entre pas dans les vues de sa cour. Mais le prince
Esterhazy m'a dit que si nous nous accordions tous sur le prince de
Naples, il était convaincu qu'on amènerait la Russie à le reconnaître
plus tard, et je pense comme lui.
»Vous pouvez juger d'après cela, monsieur le comte, de l'état des
esprits sur cette question. C'est au gouvernement du roi qu'il
appartient maintenant d'arrêter positivement le parti qu'il veut
prendre et d'employer tous ses efforts à Bruxelles pour le faire
réussir. S'il n'y trouve pas l'appui de toutes les puissances, il n'y
rencontrera pas du moins de l'opposition de leur part, je m'en crois
sûr.
»Je dois vous dire que, dans toutes les conversations que j'ai eues
ici, à ce sujet, on ne m'a exprimé que des intentions pacifiques. Les
ministres anglais et tous les plénipotentiaires ont protesté du vif
désir de leurs gouvernements de maintenir la paix, et qu'une agression
quelconque de la France pourrait seule fournir des causes fondées de
guerre.
»Je sors d'une conférence dans laquelle a été rédigé le protocole que
je vous ai annoncé hier. On se perdrait dans une foule d'embarras si
on ne tenait pas aux choses précédemment convenues entre la
conférence, la Belgique et la Hollande. Ce protocole n'est adressé
qu'à lord Ponsonby, parce que M. Bresson a refusé de présenter le
dernier et que la conférence ne le regarde plus comme son agent en
Belgique. D'après la disposition des esprits, je vous engage même, si
votre intention était de le renvoyer ici, de retarder son retour...
«Londres, le 19 février 1831.
»Monsieur le comte[73],
[73] Cette lettre ne se trouve pas dans le recueil de M. Pallain.
»J'ai l'honneur de vous transmettre le protocole numéro 18 de notre
conférence d'hier. Vous y trouverez l'adhésion du roi de Hollande aux
protocoles du 20 et du 27 janvier. Cette adhésion est pleine et
entière, mais elle n'a été obtenue qu'avec peine, et les résolutions
dont il était menacé par la conférence l'ont décidé à céder.
»Un schooner anglais débarqué à Poole a apporté la nouvelle qu'au
moment où il a quitté Lisbonne, on se battait dans les rues; le
mouvement était très prononcé; les prisons avaient été forcées. Dom
Miguel s'était mis à la tête des troupes[74]...»
[74] Le 7 février, le gouvernement de dom Miguel avait donné
l'ordre d'activer le jugement des prisonniers politiques. Un
décret du 9 février établissait à cet effet des commissions
militaires munies de pouvoirs exorbitants. Cette conduite
provoqua une émeute et un mouvement en faveur de dona Maria. La
répression fut rigoureuse et sanglante. Deux Français furent
arrêtés et déportés en Afrique.