LE DUC DE DALBERG AU PRINCE DE TALLEYRAND.

«Paris, 14 février 1831.

»Mon prince,

»Notre situation se gâte de plus en plus. Les scènes d'hier, que

l'autorité pouvait prévoir et qu'elle devait prévenir, ont été graves.

L'église de Saint-Étienne-du-Mont et de Saint-Germain-l'Auxerrois ont

été pillées. L'archevêché est entièrement ravagé. Le séminaire de

Saint-Sulpice a été également attaqué. L'autorité est méconnue

partout. Les sottes intrigues à l'égard de la Belgique ont déconsidéré

le roi et son ministère à un point que je ne puis vous l'exprimer. On

risque de se faire des affaires en voulant les expliquer et les

excuser par le désir d'un père qui veut obtenir des avantages pour le

pays et pour sa famille. L'esprit public, qui a plus de sagacité que

de calme, est profondément irrité et n'a pas été dupe un moment de

tout cela.

Le parti de la guerre veut, dans son délire, l'attirer à tout prix.

Comme il a vu que la Belgique ne la donnait pas, il a mis

l'Italie en mouvement, et le _Fayettisme_ a poussé sa pointe sur

Modène et Bologne où tout était prêt et où se trouve le foyer des

associations italiennes[60]. Mon avis est que les Autrichiens agiront

et qu'il ne faut pas arriver bêtement avec le principe de _non

intervention_, et que nous devons ramener le règlement des affaires

italiennes à une nouvelle conférence.

[60] La révolution éclata à Modène le 3 février. Le duc fut

contraint de s'enfuir, et un gouvernement provisoire s'établit

avec un dictateur et trois consuls. Le 4 février, l'insurrection

triompha également à Bologne. Le prolégat pontifical dut se

retirer, et un gouvernement provisoire fut installé.

»Avant tout, il ne faut pas que les cinq puissances se brouillent et

que la guerre éclate entre elles. Je ne suis pas bien persuadé qu'on

puisse sauver l'ordre des choses en Europe; mais, s'il y a encore un

salut, c'est bien décidément celui qui peut résulter d'une entente

réfléchie entre les grands cabinets.

»Si M. Sébastiani avait voulu me croire, il ne serait pas à présent la

risée du corps diplomatique ni des Chambres; il aurait opposé du

caractère aux intrigues du Palais-Royal. Il a agi dans l'affaire belge

comme dans l'affaire de Grèce. Par une telle direction, on ne sait où

on va. Les Belges, ici, ne paraissent pas disposés à accueillir le

prince de Naples. Ils disent qu'ils ne veulent pas d'un prince qui ne

peut leur apporter que du macaroni et des capucins. Les intrigues de

M. de Celles les poussent, à ce que je crois, à attendre autre chose

du _temps_. Qu'on hâte donc à Londres les décisions et qu'on se mette

en mesure pour qu'elles soient plus que des paroles.

M. Sébastiani disait à une personne dont je le tiens: «--Mais ces

conférences de Londres sont des conversations, et rien de plus.»--Je

suis sûr qu'il l'a dit et cependant je suis sûr aussi qu'il ne le

croit pas. Mais comme dit très bien Rigny[61]: _Il met ses pieds dans

tous les souliers._ Il voit tous les matins, et Châtelain[62], et

Bertin de Vaux[63]. Tout cela fait pitié. En attendant, le pays s'en

va. Laffitte m'a avoué qu'il ne trouverait pas à emprunter dix

millions à longue échéance pour le Trésor. Et puis, on parle de faire

la guerre! La paix, mon cher prince, ou tout va au diable!

[61] Henry Gauthier, comte de Rigny, né en 1782, entra dans la

marine en 1798. Il était capitaine de vaisseau en 1816,

contre-amiral en 1825 et vice-amiral après la bataille de

Navarin, où il commandait la flotte française. Le 13 mars 1831,

il fut nommé ministre de la marine. En 1834, il passa aux

affaires étrangères. Il quitta ce poste l'année suivante, mais

garda le titre de ministre d'État jusqu'à sa mort (1835).

[62] Propriétaire du _Courrier français_, journal de l'opinion la

plus violente dans l'opposition révolutionnaire. (_Note de M. de

Bacourt._)

René Théophile Châtelain, né en 1790, avait servi dans les armées

de l'empire. Il quitta le service en 1830 et entra dans le

journalisme, collabora longtemps au _Courrier français_ et au

_National_, et mourut en 1838.

[63] Propriétaire du _Journal des Débats_, qui soutenait le

gouvernement. (_Note de M. de Bacourt._)

Louis-François Bertin de Vaux, né en 1766, débuta dès 1793 dans le

journalisme en combattant les partis révolutionnaires dans le

_Journal français_, l'_Éclair_ et le _Courrier universel_. Après

le 18 brumaire, il fonda le _Journal des Débats_, qui tout d'abord

s'occupa presque exclusivement de littérature et d'art. Impliqué

dans une conspiration royaliste, Bertin passa huit mois au Temple,

et fut ensuite déporté à l'île d'Elbe. De retour à Paris au bout

de peu de temps, il reprit la direction de son journal, mais le

gouvernement ne tarda pas à s'approprier cet organe de publicité.

Il lui imposa un nouveau directeur, Fievée, et changea son nom en

celui de _Journal de l'Empire_. Malgré cela, le _Journal de

l'Empire_ fut saisi en 1811 et la propriété en fut confisquée au

profit de l'État. M. Bertin ne la recouvra qu'en 1814. En 1815, il

suivit le roi à Gand où il rédigea le _Moniteur_ de Gand. Sous la

Restauration, M. Bertin se rangea dans l'opposition modérée. En

1830, il adopta avec empressement la monarchie nouvelle. Le

_Journal des Débats_ était à cette époque le premier organe du

parti monarchique, et il le demeura pendant toute la durée du

gouvernement de juillet. Bertin mourut en 1841.

»Pozzo me disait hier: «J'ai bien prévenu Sébastiani que l'Angleterre

ne comprendrait rien à l'intrigue de Bruxelles, et que Flahaut

pèserait une once dans le poids d'une négociation. M. de Talleyrand,

je lui rends cette justice, a été le seul qui ait vu les choses comme

il fallait les voir...»

Il paraît que M. Sébastiani n'avait pas été convaincu par les

arguments de M. Pozzo, ou s'était irrité d'avoir été pris dans ses

propres intrigues. Il m'écrivit pour se plaindre de la manière dont

procédait la conférence et pour me prescrire de ne plus accepter

désormais aucun protocole qu'_ad referendum_.

Voici la dépêche par laquelle je lui répondis:

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 4 · 第 31 / 211 题