M. BRESSON AU PRINCE DE TALLEYRAND.

«Bruxelles, le 11 février 1831.

»Mon prince,

»J'ai reçu avant hier et aujourd'hui, avec les documents qui les

accompagnaient, les lettres que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire

sous les dates des 7 et 9 du courant.

»Vous êtes si indulgent, mon prince, que vous ne laissez arriver

jusqu'à moi l'expression de votre mécontentement que sous une

forme énigmatique. Je ne puis qu'être touché de ménagements si remplis

de bienveillance, et si je pouvais me croire coupable, mes regrets

s'en seraient accrus mille fois. Mais, je l'avoue, je n'ai pu un

moment supposer que vous ne connaissiez pas à Londres, par le

département, en même temps que moi à Bruxelles, la détermination

adoptée par le ministre de ne pas adhérer au protocole du 27 janvier,

et dans l'empressement que j'ai mis à vous expédier la nouvelle de

l'élection de M. le duc de Nemours, j'ai oublié de vous adresser ce

qui était, non pas un placard affiché dans les rues, mais un document

imprimé du congrès[57]. Quant aux communications et publications

usitées en pareil cas, il serait trop sévère d'en rendre ici un agent

diplomatique responsable. Le gouvernement belge n'a, à cet égard,

gardé aucune mesure.

[57] C'est-à-dire que la lettre du général Sébastiani à M.

Bresson du 1er février n'avait pas été placardée dans les rues,

comme l'avait cru M. de Talleyrand d'après les bruits qui

couraient à Londres, mais seulement lue au congrès et

naturellement imprimée dans le compte rendu de la séance.

»Pour tout ce qui se rapporte au choix du chef de l'État, je croirais

imprudent de confier des détails au papier. Je vous les donnerai tous

verbalement, lorsque j'aurai le bonheur de vous revoir; et peut-être

alors, quand vous connaîtrez surtout ceux de mon voyage à Paris,

serez-vous plus porté à me plaindre qu'à me blâmer.

»Combien je regrette que le protocole du 7 courant (celui qui

repoussait le duc de Leuchtenberg) n'ait pas été arrêté il y a un

mois! la crise qui se prépare et qui, je le crois, sera terrible,

aurait probablement été évitée.

»Ce protocole, mon prince, est arrivé avant-hier. Lord Ponsonby l'a

communiqué, sans même me consulter. M. Van de Weyer le lui a renvoyé

hier, sous prétexte que le congrès ayant élu M. le duc de Nemours, ne

pouvait recevoir de réponse à cette élection que par la députation en

ce moment à Paris. Vous trouverez dans le journal ci-joint les débats

auxquels cet incident a donné lieu dans le congrès. L'on m'assure, en

ce moment, que lord Ponsonby veut aujourd'hui adresser directement la

communication au président même de l'assemblée. Si j'eusse été

consulté par lui, je l'aurais certainement prié de suspendre de

quelques jours cette communication. Dans l'état d'extrême agitation du

pays, elle arrivait trop dépouillée des ménagements désirables. Le roi

seul peut adoucir l'effet du refus et calmer les susceptibilités qu'il

va éveiller.

»Mais, mon prince, je n'ai pas eu le choix. Voici une phrase du billet

d'envoi de lord Ponsonby:

«L'on m'a donné à entendre que la conférence n'avait pas jugé

convenable de vous engager à coopérer avec moi à la communication de

ce protocole; elle attend l'explication ou le désaveu de la lettre du

1er février, c'est-à-dire celle du comte Sébastiani que vous avez

communiquée au congrès.»

»De ce moment, j'ai dû me considérer comme suspendu, jusqu'à nouvel

éclaircissement, de mes fonctions de commissaire de la conférence; et

c'est cet éclaircissement, mon prince, que je viens aujourd'hui vous

prier de me donner. Hier, les instructions, sous la date du 8 février,

sont bien arrivées adressées collectivement à lord Ponsonby et à moi.

Mais je l'ai prié de les mettre seul à exécution jusqu'à ce que

j'eusse référé à la conférence ce paragraphe de sa lettre qui

indique une distinction faite par elle entre lui et moi, et une sorte

d'interruption de sa confiance. Ayez la bonté de me dire si elle me

considère encore comme revêtu du même caractère et des mêmes pouvoirs

que lord Ponsonby.

»Votre lettre du 9, mon prince, me rend à l'espérance. Retourner près

de vous, c'est tout ce que j'ambitionne depuis que je vous ai quitté.

Ici, pour avoir tour à tour, fidèlement, rempli les instructions de la

conférence et du gouvernement du roi, l'on me désigne ouvertement à

l'animadversion des hommes de parti; une troupe de misérables m'a

publiquement insulté il y a trois semaines; ma vie est tous les jours

menacée par des lettres anonymes, dans les cafés et les tabagies. Le

chagrin est au fond de mon coeur; ma santé est délabrée. J'ai passé par

de cruelles épreuves et je n'en recueillerai probablement que des

reproches. Il est si commode de sacrifier un pauvre diable[58]!»

[58] A la suite de ces incidents M. Bresson dut quitter

Bruxelles. (Voir à l'Appendice, p. 490, la lettre qu'il écrivit à

cette occasion à M. de Talleyrand.)

Le _pauvre diable_ n'eut pas autant à se plaindre qu'il le redoutait.

On ne voulut pas le renvoyer près de moi, de peur qu'il ne me donnât

des éclaircissements trop précis sur ce qui s'était passé entre lui et

Paris; mais, à quelques semaines de là, on lui donna le poste de

ministre plénipotentiaire à Hanovre, et peu de mois après, à Berlin.

J'en fus bien aise, comme je l'étais aussi d'avoir été l'auteur de sa

fortune en l'envoyant de Londres à Bruxelles. J'étais d'ailleurs

informé qu'à Paris la vérité finirait par se faire jour; ainsi le duc

de Dalberg m'écrivait:

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 4 · 第 29 / 211 题