LE PRINCE DE TALLEYRAND AU GÉNÉRAL SÉBASTIANI[54].

[54] Dépêche officielle déjà publiée.

«Londres, le 12 février 1831.

»Monsieur le comte,

»Je dois vous remercier de votre dépêche du 9; elle renferme des

assurances de la part du roi et de la vôtre qui contribueront

puissamment à ramener les esprits que les dernières circonstances

avaient éloignés de nous.

»Il est un point cependant de votre lettre qui ne satisfera pas

complètement ici et sur lequel j'ai besoin d'avoir une explication

précise. Vous me dites, au sujet de la démarche au moins imprudente de

M. Bresson, à Bruxelles: «qu'il serait possible que le bruit du

protocole du 27 janvier se fût répandu à Bruxelles; qu'il y eût

produit un très mauvais effet et que M. Bresson, pour calmer les

esprits ombrageux et très irritables, eût été amené à publier la non

adhésion du gouvernement français aux stipulations de ce protocole.»

»Je comprends et je parviendrai peut-être à faire comprendre ici

quelles sont les raisons qui ont déterminé la démarche de M. Bresson,

mais il est absolument nécessaire que vous me déclariez dans une

lettre ostensible, qu'elle n'a eu lieu que pour surmonter des embarras

du moment qu'on est effectivement parvenu à éviter par ce moyen, et

que vous n'avez jamais cessé d'être en tous points d'accord avec la

conférence. C'est une déclaration dans ce sens qui seule pourra

rassurer le cabinet anglais et les membres de la conférence; elle sera

d'ailleurs en harmonie avec tout ce que M. de Flahaut et moi avons

dit, et, sans appuyer sur l'intérêt personnel que j'y ai, je dois vous

dire qu'elle est attendue ici par vos amis comme une garantie de leurs

paroles...»

«Londres, le 13 février 1831[55].

[55] Dépêche officielle déjà publiée.

»Monsieur le comte,

»Hier soir, après le départ du courrier que je vous ai expédié, j'ai

reçu de lord Palmerston communication d'une lettre écrite par lord

Ponsonby, dans laquelle il annonce que M. Bresson a refusé de

présenter au comité diplomatique du congrès le protocole numéro 15 de

notre conférence du 7 février[56].

»Cette nouvelle démonstration de M. Bresson me place ici dans les plus

grands embarras. J'ai pu essayer de justifier jusqu'à un certain

point la publication faite à Bruxelles de votre lettre en la faisant

considérer comme une mesure d'urgence; mais il ne peut en être de même

pour le refus de présenter le protocole du 7 février.

[56] Ce protocole contenait, de la part de M. de Talleyrand, une

nouvelle affirmation, faite au nom de son gouvernement, que le

roi n'accepterait pas la couronne offerte au duc de Nemours. Il

ajoutait, au sujet de la candidature du duc de Leuchtenberg que

ce prince ne serait reconnu par aucune des cinq cours. M.

Bresson, en agissant comme il le faisait, se bornait à obéir aux

ordres qu'il avait reçus de Paris. (Voir à ce sujet p. 53 et

note.)

»M. Bresson est parti de Londres, chargé des pouvoirs de la

conférence; c'est en cette qualité que pendant deux mois il a

correspondu avec nous et, tout à coup, sans prévenir cette même

conférence, il cesse sa correspondance avec elle et agit en opposition

directe à ses ordres. Une pareille conduite doit paraître inexplicable

aux esprits les moins prévenus. Aussi chacun ici répète qu'il est

évident que M. Bresson n'a pu, de son propre mouvement, protester

d'abord contre le protocole du 27 janvier, et refuser ensuite de

présenter celui du 7 février. On attribue sa conduite à des ordres

reçus du gouvernement français, et comme ces ordres seraient en

opposition directe avec les communications que vous m'avez chargé de

faire ici, cela répand sur la politique de notre cabinet une défiance

qu'un gouvernement nouveau doit, par-dessus tout, chercher à éviter.

»L'ignorance dans laquelle vous m'avez laissé sur les motifs qui ont

dirigé M. Bresson dans ces derniers temps, a rendu ma position

extrêmement difficile ici, car je parais ignorer les intentions du

gouvernement du roi, ou bien être d'accord, soit avec Paris, soit avec

Bruxelles, pour induire la conférence en erreur.

»Ce que je viens de vous dire, monsieur le comte, ne naît pas d'une

susceptibilité personnelle, mais j'y ai trouvé pour le gouvernement

français des inconvénients réels qu'il était de mon devoir de vous

faire connaître et que vous saurez sans doute apprécier.

»J'ai besoin, je le répète, d'une explication franche et nette de tout

ce qui s'est passé entre Paris et Bruxelles: ce n'est qu'avec cette

explication que je pourrai reprendre près du cabinet anglais et de la

conférence une position utile au service du roi. Il faut de plus

montrer qu'on ne confond pas ce qui a été fixé, comme le protocole du

20 janvier, avec ce qui n'a été que proposé, comme le protocole du 27.

»Celui du 20 est basé sur l'ancienne division de la Hollande et de la

Belgique, et, la carte à la main, elle ne peut pas être contestée.

Celui du 27 peut être sujet à discussion, mais on a bien été obligé de

proposer des bases, puisque, après avoir demandé que les commissaires

belges qui ont été envoyés ici eussent des pouvoirs, quand on les leur

a demandés, ils ont déclaré qu'ils n'en avaient pas. L'affaire

devenait interminable sans cela.

»Vous ne pouvez pas trop tôt faire revenir ici M. Bresson, car sa

présence prolongée à Bruxelles ne fait qu'augmenter les inquiétudes de

tous les cabinets...»

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 4 · 第 28 / 211 题