[47] Dépêche officielle déjà publiée.
«Londres, le 7 février 1831.
»Monsieur le comte,
»Le conseil de cabinet dont j'ai eu l'honneur de vous parler hier a
duré plus de trois heures, et on s'y est exclusivement occupé de la
question de l'élection de M. le duc de Nemours. Tous les ministres
sont tombés d'accord, en cas de reconnaissance de cette élection par
la France, sur la nécessité d'une guerre immédiate. Si je suis bien
informé, on aurait même résolu d'apporter la plus grande énergie dans
cette guerre.
»Telles étaient les résolutions adoptées par le cabinet anglais,
monsieur le comte, lorsque j'ai reçu hier à sept heures du soir votre
dépêche du 4. Averti comme je l'étais des décisions du conseil, je
n'ai pas perdu de temps pour communiquer à lord Grey et à lord
Palmerston les assurances que renfermait votre dépêche; elles ont
été accueillies avec la plus vive satisfaction par ces ministres,
ainsi que par les membres du corps diplomatique à qui j'en ai donné
connaissance. J'ai cherché à voir beaucoup de monde dans le courant de
la soirée, afin de détruire l'effet du conseil du matin. On a
généralement reconnu la loyauté qui dirigeait le gouvernement
français, et on la regarde comme la garantie principale du maintien de
la paix.
»Il est de mon devoir cependant de vous faire connaître l'effet
qu'avaient produit ici l'élection de M. le duc de Nemours, et surtout
la déclaration qui aurait été faite au nom de la France, à Bruxelles,
sur son refus de connaître nos derniers protocoles. Ces deux faits ont
été considérés, non seulement dans la Cité et parmi les négociants,
mais encore dans les classes élevées de la société comme une cause
imminente de guerre. Tous les ambassadeurs des grandes puissances ont
déclaré que la décision du cabinet anglais sur ce point servirait de
règle de conduite à leurs gouvernements. Ce langage a totalement
changé aujourd'hui, et les bruits de guerre ont cédé la place aux
protestations de paix et d'amitié.
»J'ai pu juger en cette circonstance, monsieur le comte, de
l'importance que notre gouvernement a reprise en Europe; c'est de lui,
évidemment, qu'on attend désormais la paix ou la guerre, car on compte
pour peu la Belgique; on y fait trop de folies pour inspirer un grand
intérêt. Vous voudrez garder la position avantageuse dans laquelle
nous sommes, et pour y parvenir, je ne crains pas de vous répéter que
c'est en fondant notre politique sur une union intime avec
l'Angleterre. Cette union nous garantit contre toutes les dispositions
hostiles que pourraient entretenir contre nous d'autres puissances;
elle nous donne le temps et les moyens d'affermir notre gouvernement,
tandis qu'en nous en séparant, nous amenons inévitablement une
guerre générale dont il est aisé de saisir tous les dangers. En
supposant même les plus grands succès sur le continent, pourront-ils
compenser la ruine de notre commerce, de notre industrie?
Empêcheront-ils les factions de soulever l'intérieur de la France? Les
puissants armements que l'Angleterre serait en état de faire, et dont
je vous ai rendu compte, peuvent vous donner une idée des résultats
qu'aurait pour nous une guerre maritime.
»Je suis convaincu, et je vous le déclare sous ma propre
responsabilité, que nous pouvons obtenir l'union dont je viens de vous
parler en adoptant une conduite tout à la fois ferme et prudente,
telle qu'elle convient au roi et à la France. Mais il faut songer que
le cabinet anglais n'est jamais dirigé que par ses intérêts, et que
c'est en les ménageant habilement sans y mettre cependant une
condescendance qui blesse les nôtres, qu'on peut espérer de sa part un
rapprochement intime.
»J'ai remarqué, et avec grand plaisir, le passage de votre dernière
dépêche dans lequel vous exprimez l'intention de ne point isoler notre
politique de celle des autres puissances de l'Europe. Je crois que
cette résolution aura pour nous les plus heureux résultats. Il faut
bien se pénétrer de l'idée qu'il n'y a point de sainte alliance quand
la France est dans la conférence. Cela répond à beaucoup de phrases de
tribune.
»Je vous envoie le protocole de notre conférence de ce jour, que le
roi, à ce que j'espère, lira avec plaisir[48].
[48] Ce protocole déclarait que les puissances ne reconnaîtraient
en aucun cas le duc de Leuchtenberg comme roi des Belges. (_Note
de M. de Bacourt._)