[45] Dépêche officielle déjà publiée.
«Londres, le 6 février 1831.
»Monsieur le comte,
»Le conseil des ministres anglais est assemblé en ce moment pour
délibérer sur une dépêche qui vient d'être reçue de Lord Ponsonby et
par laquelle il annonce que M. Bresson a fait répandre dans Bruxelles
une espèce de déclaration du gouvernement français. Cette déclaration
dont je n'ai pas connaissance renferme, dit-on, l'assurance positive
de ne point reconnaître les derniers protocoles de la conférence de
Londres[46]. Elle a produit ici le plus fâcheux effet, et c'est facile
à concevoir. En chargeant leurs plénipotentiaires à Londres de
pourvoir aux embarras qu'avait amenés le soulèvement de la Belgique,
les cinq puissances ont eu en vue d'empêcher des complications qui
devaient troubler la paix de l'Europe. C'était par suite de
traités entre toutes les puissances qu'en 1814, la Belgique avait été
réunie à la Hollande; du moment où cette union était rendue impossible
par la révolution belge, ces mêmes puissances ont eu l'obligation de
rechercher quelles seraient les combinaisons les plus favorables au
maintien de la bonne harmonie entre elles et qui offraient le plus de
garanties pour les intérêts de chacun. Tel a été le principe dirigeant
de la conférence de Londres. Une déclaration, telle que celle que l'on
annonce avoir été faite à Bruxelles au nom du gouvernement français,
attaquerait nécessairement ce principe et prouverait que la France
n'est plus d'accord avec les autres puissances. Nous nous
trouverions ainsi séparés, par le fait, de la politique du reste de
l'Europe.
[46] Il est nécessaire de faire ressortir ici la situation
singulièrement délicate de M. Bresson à Bruxelles. Dépendant à la
fois de la conférence et du général Sébastiani, il lui était
souvent bien difficile d'obéir également aux ordres de Londres et
de Paris. Ainsi le cabinet français avait tout d'abord refusé de
reconnaître les protocoles des 20 et 27 janvier et celui du 7
février: le premier, fixant les limites de la Hollande et de la
Belgique; le deuxième, réglant certaines questions commerciales
et financières résultant de la séparation; le troisième,
confirmant la résolution déjà annoncée du roi Louis-Philippe de
refuser la couronne offerte au duc de Nemours. M. de Talleyrand
avait signé ces protocoles et les avait envoyés à M. Bresson pour
être communiqués au gouvernement belge. Or, presque le même jour,
le général Sébastiani, qui avait fait prévaloir à Paris une ligne
de conduite opposée à celle de M. de Talleyrand, écrivait à M.
Bresson:
«Paris, 1er février.
»Monsieur,
»Si comme je l'espère, vous n'avez pas encore communiqué au
gouvernement belge le protocole du 27 janvier, vous vous opposerez
à cette communication parce que le gouvernement du roi n'a pas
adhéré à ses dispositions. Dans la question des dettes comme dans
celle de la fixation de l'étendue et des limites des territoires
belges et hollandais, nous avons toujours entendu que le concours
et le consentement libre des deux États étaient nécessaires. La
conférence de Londres est une médiation, et l'intention du
gouvernement du roi est qu'elle n'en perde jamais le caractère.
»Recevez, etc.
»HORACE SÉBASTIANI.»
M. Bresson communiqua cette lettre à M. Van de Weyer, président du
comité diplomatique, qui la lut au congrès, le 3 février. C'est à
cet incident, qui dut à juste titre étonner M. de Talleyrand,
qu'il fait allusion dans sa lettre du 6 février.
»On s'étonne avec raison, ce me semble, que le cabinet français qui
voulait manifester sa désapprobation des derniers protocoles de la
conférence, ne se soit pas adressé uniquement à cette conférence et
non aux Belges, auxquels le dernier protocole même ne devait pas être
communiqué. Une telle démarche, je ne dois pas vous le dissimuler,
monsieur le comte, a excité ici les plaintes les plus amères et a
rendu ma position extrêmement difficile. Vous ne devez pas perdre de
temps à arrêter les conséquences funestes que cela pourrait avoir, si
vous ne voulez pas laisser se développer les mauvaises dispositions de
quelques puissances à notre égard. Ma dernière dépêche vous aura
démontré qu'il n'avait jamais pu être question d'adhésion ou de non
adhésion, de votre part, à un protocole renfermant seulement des
propositions. Il sera donc aisé de revenir sur une démarche inutile
et, au moins, imprudente.
»J'ai appris ce matin par un courrier de M. Bresson le résultat des
délibérations du congrès de Bruxelles; je suis convaincu que sans
aucun retard le roi refusera la couronne qui est offerte à M. le duc
de Nemours. Vous devez bien vous persuader que toutes les mesures qui
tendraient à consulter les puissances seront regardées comme
dilatoires, et qu'un refus net, spontané, pourra seul retenir
l'Angleterre dont l'alliance est sur le point de nous échapper. Vos
dépêches m'ont autorisé à déclarer que ce refus aurait lieu; je l'ai
fait, et je persiste à croire que les assurances que j'ai données
seront appuyées par le roi et par vous.
»L'Angleterre repoussera M. le duc de Leuchtenberg et acceptera sans
aucun doute le choix du prince de Naples, mais je le répète,
c'est au prix d'un refus prompt et décisif de votre part d'accorder M.
le duc de Nemours aux Belges.
»Vous le voyez, monsieur le comte, c'est une question de paix ou de
guerre immédiate. Je vous avoue que je trouve que la Belgique n'est
pas assez importante pour lui faire maintenant le sacrifice de la
paix.
»Je vous prie de m'écrire le plus promptement possible une lettre que
je puisse montrer aux membres de la conférence et dans laquelle vous
m'ordonnerez de déclarer que l'intention du gouvernement du roi n'est
en aucune façon de s'isoler des autres puissances.»