M. BRESSON AU PRINCE DE TALLEYRAND.

«Bruxelles, le 5 février 1831.

»Mon prince,

»Forcés de changer notre position et de nous engager dans une lutte

que nous aurions voulu éviter, nous n'avions plus qu'un parti à

prendre: il fallait vaincre et nous avons vaincu. Mais aujourd'hui,

nous avons à penser aux suites de ce succès non encore affermi.

»Une pensée m'est venue, qui, si elle est accueillie par vous, peut

porter quelque fruit. Le prince d'Orange peut, en quelque sorte, se

considérer comme dépossédé par nous. Si nous lui trouvons quelques

dédommagements dont la paix et l'équilibre de l'Europe s'arrangent, en

même temps que lui; s'il les reçoit de notre influence, de notre

intervention amicale, nous aurons à la fois fait un acte de

bienveillance et de politique; nous faciliterons la solution de

toutes les questions compliquées qui vont sortir de l'élection de M.

le duc de Nemours et nous adoucirons plus d'une irritation qu'elle va

produire.

»Le prince d'Orange est beau-frère de l'empereur de Russie[43]; il est

agréable à l'Angleterre; il est doux de caractère; ses manières ont du

charme; son esprit du chevaleresque; ses légèretés, ses inconséquences

qui, dans ce pays de rigidité catholique, lui ont porté des coups

funestes, ailleurs, peuvent être vues d'un oeil plus indulgent. La

Pologne demande un roi; elle semble résolue à une longue et sanglante

résistance. Si l'empereur de Russie peut, avant le combat, être amené

à composition, il cédera en faveur du prince d'Orange plus facilement

que pour tout autre; et si, sur notre initiative et par notre

insistance, un pareil dénouement est donné à la révolution polonaise,

nous aurons à la fois servi la cause d'une nation généreuse, ramené

vers nous des esprits hostiles ou alarmés, recomposé le système

européen détruit par le partage de la Pologne, et affermi le trône de

M. le duc de Nemours. Avec vous, mon prince, il serait oiseux d'entrer

dans tous les développements de cette idée. Je me borne à vous la

soumettre. Toutefois, je vous expédie cette lettre par estafette; ce

peut être un calmant bon à appliquer dans les premiers moments.

[43] On se rappelle que le prince d'Orange avait épousé la

grande-duchesse Anne, soeur de l'empereur Nicolas.

»Je me suis déjà employé et je continuerai de m'employer pour que les

chefs de l'insurrection de Gand ne soient pas mis à mort[44]. Le

règne de notre jeune et aimable prince commencerait bien par un acte

de clémence; il faut le lui tenir en réserve.

[44] Le 2 février un mouvement orangiste avait éclaté à Bruges et

à Gand. Le lieutenant-colonel Grégoire souleva son régiment

cantonné à Bruges. A sa tête, il pénétra dans Gand et força le

gouverneur à proclamer le prince d'Orange. Mais il fut aussitôt

attaqué dans la ville, battu et arrêté. Le mouvement n'eut pas de

suite.

»Je ne pourrais vous peindre avec trop de force l'effet que produirait

sur ce pays un refus, ou une acceptation seulement conditionnelle de

Sa Majesté. Ce serait instantanément le bouleversement de toutes

choses, la guerre civile, la cocarde orange, la cocarde française, le

désordre, le meurtre et l'anarchie dans toutes leurs fureurs. Nous ne

pouvons plus regarder en arrière, mon prince. Un mouvement rétrograde

serait mille fois plus dangereux qu'une attitude ferme et décisive.

»La protestation de notre gouvernement contre le protocole du 27

janvier me destitue en quelque sorte de mes fonctions de commissaire

de la conférence. Je l'avais communiquée à M. Van de Weyer; parce que

je savais qu'elle nous donnerait les voix dissidentes du Limbourg et

du Luxembourg; il l'a montrée; et puis il se l'est laissé arracher, et

elle a été lue à la tribune et imprimée.

»Il y a un point très délicat qui, si le roi accepte pour M. le duc de

Nemours, entraîne une autre protestation contre le protocole du 20

janvier; car dans nos quatre-vingt-dix-sept voix, il y en a vingt du

Luxembourg; et si nous reconnaissons Luxembourg comme hollandais, nous

invalidons l'élection. Un tendre engagement va plus loin qu'on ne

pense. Mais le prince d'Orange, _seulement proposé_ par nous pour

la Pologne, peut arranger bien des choses...»

J'ignore si la belle conception politique exposée dans cette lettre

sortait uniquement du cerveau de M. Bresson, mais l'aplomb avec lequel

il la faisait valoir doit me faire supposer qu'il se sentait appuyé

quelque part. Quoi qu'il en fût, je ne me donnai pas même la peine de

répondre à de pareilles absurdités. Mais continuons les extraits de

dépêches:

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 4 · 第 23 / 211 题