«Paris, le 5 février 1831[42].
»Une réflexion dont le roi me charge de vous faire part, mon cher
prince, et dont je suis persuadée que vous sentirez toute la
justesse, relativement au dernier protocole que vous avez, avec tant
de raison, refusé de signer, c'est que les puissances mêmes ne peuvent
l'assimiler à celui qui avait été conclu pour la Grèce, en ce que la
circonstance est tout à fait différente. Pour la Grèce, c'étaient les
trois puissances qui choisissaient, qui nommaient le souverain; ici
c'est le congrès belge et la Belgique, dont les cinq puissances ont
reconnu l'indépendance, qui doit choisir librement son souverain.
[42] Il n'est peut-être pas inutile de faire remarquer qu'en
suivant l'ordre chronologique dans lequel les lettres sont
écrites, M. de Talleyrand ne pouvait pas placer les réponses
exactement à la suite des lettres mêmes et qu'il fallait dans ce
temps-là, de deux à trois jours, selon l'état de la mer, pour
qu'une lettre parvînt de Londres à Bruxelles ou à Paris et _vice
versa_. (_Note de M. de Bacourt._)
»Voilà Nemours élu, malgré le refus soutenu du roi et de son
gouvernement; le courrier, persistant et réitérant ce refus et le
portant de nouveau à M. Bresson, est parti hier pour Bruxelles, quatre
heures avant que la nouvelle de l'élection de Nemours, par dépêche
télégraphique, nous soit parvenue. Nous sommes par conséquent, franc
et loyal, mon cher prince; nous avons le bon droit de notre côté; vous
en ferez bon et habile usage, et j'ai la ferme confiance que nous en
sortirons bien et avec honneur et gloire; nous ne voulons, ne
souhaitons, et cela sincèrement, que le véritable bien de tous et sans
intérêt personnel. La vérité triomphera de la ruse et de l'intrigue;
et vous aurez la gloire et la satisfaction d'y contribuer puissamment
par votre talent et tous vos moyens.
Il me tarde, plus que je ne puis vous le dire, d'avoir de vos
nouvelles; mais il faut parler maintenant des grosses dents à Londres,
mon cher prince. On nous joue, on nous laisse dans un état qui n'est
ni la paix ni la guerre, et la Belgique prête à tomber dans une
anarchie affreuse. Cela n'est plus supportable; il faut qu'on
s'entende et qu'on marche franchement à un arrangement, à une
combinaison qui leur convienne et qui leur donne sécurité; et de cette
manière, tout ira bien. Mais pour eux, pour nous, et pour tout,
cela presse plus que je ne puis vous le dire. L'expérience (si sur
certaines personnes elle sert à quelque chose) doit bien leur prouver
qu'il n'y a déjà eu que trop de temps perdu par un vilain et sot
espoir du prince d'Orange, auquel on doit bien voir maintenant qu'il
n'y a pas moyen de penser et qu'il faut absolument rejeter...»
J'ai la certitude que Madame Adélaïde, en écrivant cette lettre, et le
roi qui la dictait étaient parfaitement sincères dans leurs
déclarations; mais que devais-je penser en recevant le même jour et de
la même date cette lettre de Bruxelles?