LE PRINCE DE TALLEYRAND AU GÉNÉRAL SÉBASTIANI[41].

[41] Dépêche officielle déjà publiée.

«Londres, le 4 février 1831.

»Monsieur le comte,

»J'ai reçu hier au soir votre lettre du 31 janvier et, ce matin, celle

du 1er février auxquelles je m'empresse de répondre.

»Vous verrez d'abord, par l'annexe ci-jointe au protocole numéro 12

que je n'ai pu vous envoyer plus tôt, parce qu'elle n'a pu être

expédiée qu'hier au soir de la chancellerie, que quelques-unes des

objections que vous soulevez dans vos dépêches avaient été résolues

par les principes renfermés dans cette annexe. Ainsi, vous remarquerez

que, pour ne pas trop nous éloigner du système qui a été adopté,

le second paragraphe relatif aux affaires financières et commerciales

porte pour titre: _Arrangements proposés_, ce qui laisse aux parties

le temps et les moyens de fournir de nouvelles explications. Ce titre

indique positivement que nous n'avons pas voulu trancher de notre

propre autorité toutes les questions qui sont énumérées dans le

protocole; et cela est tellement évident que, dans les instructions

données à nos commissaires à Bruxelles, nous leur avons recommandé de

sonder les personnes influentes avec lesquelles ils sont en rapport

sur l'effet probable de ce protocole; et nous laissions en même temps

à leur prudence de fixer le moment opportun pour en faire usage. Je

vous ai écrit dans ce sens, par ma lettre du 29 janvier.

»L'opinion que vous avez sur le peu d'importance, pour la Belgique, du

commerce qui lui serait accordé avec les colonies hollandaises est en

opposition avec celle de tous les négociants distingués de la cité de

Londres. Ils pensent tous, et les plus habiles ont été consultés, que

c'est à ce commerce que la Belgique a dû, pendant ces quinze dernières

années, les développements de son industrie; les pétitions des deux

Flandres confirment cette opinion. Les embarras que vous prévoyez de

la part de la Hollande, dans l'exécution de cette condition, seraient,

je crois, aisément levés lors du traité définitif: on imposerait alors

des garanties auxquelles il serait impossible à la Hollande

d'échapper.

»Nous n'avons pu trancher, comme vous paraissez le supposer, la

question du grand-duché de Luxembourg; elle a été renvoyée à ceux qui

ont le droit et le pouvoir de la traiter. Les observations à ce sujet,

contenues dans ma dépêche numéro 74, n'ont pu vous échapper.

»Quant à la fixation du territoire et des frontières de la Belgique,

il me semble qu'il était impossible de les arrêter autrement que nous

l'avons fait. Nous voulions reconnaître l'indépendance de la Belgique;

pour arriver à ce but, il fallait que l'on sût ce que c'était que la

Belgique, et par conséquent déterminer les frontières du pays que nous

appelions à l'indépendance. Aurions-nous pu, sans injustice, en fixer

d'autres que celles qui existaient en 1790, lorsque la Hollande et la

Belgique formaient deux États séparés? La conférence a d'ailleurs

formellement déclaré, dans son protocole du 20 janvier, que les deux

parties régleraient sous sa médiation les enclaves ou les cessions qui

faciliteraient les arrangements définitifs. Cela rentre, comme vous le

voyez, dans les bornes que vous attribuez à la conférence.

»Vous m'annoncez, monsieur le comte, que le gouvernement du roi n'a

point adhéré au protocole du 27 janvier. Je ne comprends pas, je

l'avoue, dans quel but il aurait adhéré ou pas adhéré à un acte

provisoire qui ne renferme que des stipulations éventuelles, ainsi que

le démontre l'annexe que je vous envoie aujourd'hui.

»En répondant à la partie de votre lettre du 1er février, relative au

souverain futur de la Belgique, je ne dois pas vous dissimuler

l'inquiétude que m'inspire la résolution à laquelle vous semblez vous

être arrêté, dans le cas où le congrès désignerait M. le duc de

Nemours. Je ne pense pas qu'il serait prudent d'apporter du retard à

exprimer votre refus: une réponse dilatoire, en pareil cas, exciterait

au plus haut point le mécontentement de l'Angleterre; elle y verrait

la confirmation des intrigues qu'elle reproche à tort au gouvernement

français; et la Russie ne manquerait certainement pas de profiter de

cette circonstance et de vous accuser d'entretenir des

arrière-pensées. Voilà mon opinion, monsieur le comte, telle que je me

la suis formée d'après mes rapports avec le cabinet anglais.

»Quant à M. le prince de Naples, je ne crois pas qu'il soit nécessaire

de suspendre votre décision pour rendre ses chances plus favorables.

C'est à vous de juger quelle action il vous est utile d'exercer a

Bruxelles pour ce choix. Vous avez pu voir, par ma correspondance, que

j'ai préparé ici les dispositions des ministres anglais et des membres

de la conférence pour lui, et je ne crains pas de trop m'avancer en

vous déclarant que lorsqu'il s'agira de traiter cette question, nous

n'éprouverons plus d'opposition de la part du gouvernement anglais,

qui est sûr d'avoir l'assentiment de l'Autriche et de la Prusse; le

temps nécessaire pour des instructions retardera celui de la Russie.

On changerait ces heureuses dispositions par de l'irrésolution dans

les démarches, et on compromettrait sans aucun doute le maintien de la

paix avec l'Angleterre, qui aujourd'hui nous est encore assuré et qui

doit être notre unique but...»

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 4 · 第 21 / 211 题