[37] Dépêche officielle déjà publiée.
»Monsieur le comte,
»Je vous envoie le protocole de notre conférence du 27; il traite de
plusieurs questions financières et commerciales relatives à la
séparation de la Hollande et de la Belgique. Ce travail a été rédigé
par M. le baron de Wessenberg et par M. le comte de Matusiewicz, qui
ont cru devoir attacher les mesures qu'ils ont proposé de prendre pour
la séparation aux mêmes principes qui avaient dirigé l'union. Ces deux
plénipotentiaires, et surtout M. de Wessenberg, possédaient sur cette
matière des connaissances qui nous manquaient à tous, et à moi en
particulier. Du reste, en l'adressant à nos commissaires à Bruxelles,
nous y avons joint des instructions par lesquelles nous les
autorisons à juger le moment le plus opportun pour en faire la remise
au gouvernement belge. Comme il serait possible que ce protocole
soulevât des difficultés nouvelles à Bruxelles, je vous engage à en
retarder la publication jusqu'à ce que vous connaissiez ce qu'auront
fait nos commissaires à Bruxelles, après avoir sondé l'opinion des
gens avec lesquels ils sont le plus en rapport[38].
[38] Ce protocole du 27 janvier ne renfermait pas des _décisions_
mais de simples _propositions_ de la conférence, qui n'avaient
aucune force exécutoire. Il proposait un projet pour le partage
des dettes entre les deux pays, et donnait le droit à la Belgique
de participer au commerce colonial hollandais.--Il ne faut pas
perdre de vue cette circonstance sur laquelle M. de Talleyrand
reviendra plus tard.
»Il y aura probablement beaucoup de controverses sur plusieurs
questions traitées dans ce protocole, mais nous avons cru qu'il
satisfaisait à une grande partie des besoins des deux pays. Le roi de
Hollande est suffisamment bien traité pour que les rapports entre lui
et la Belgique n'occasionnent pas des difficultés continuelles qui
finiraient par être insurmontables. De l'autre côté, les Belges,
grands industriels et grands producteurs, auront des débouchés qui ne
les mettront pas dans la nécessité de faire toujours la contrebande
avec la France. L'opinion des gens les plus versés en ces matières, en
Angleterre, est que, si on s'arrêtait à d'autres bases plus
défavorables à la Hollande, il serait impossible à ce pays d'exister à
cause des charges énormes dont il serait accablé. C'est à vous d'en
juger dans votre sagesse; vous trouverez sans doute que cela touche à
des questions de haute politique...»
Je prévoyais bien que ces mesures, pas plus que la déclaration de
la neutralité de la Belgique, n'étaient de nature à satisfaire, pour
le moment, ni aux impatiences de Paris, ni aux exigences de Bruxelles
et de La Haye; mais l'essentiel était de maintenir la bonne harmonie
entre nous et l'Angleterre, et d'imposer par là aux autres cabinets
les résolutions raisonnables, et autant que possible équitables que
nous aurions arrêtées entre nous deux. Le reste n'était, pour moi, que
secondaire. Je cherchais les véritables intérêts de la France là où je
croyais les trouver réellement, et non dans des rêves qui ne pouvaient
conduire qu'à sa ruine.
En effet, une guerre générale, fût-ce même seulement contre les trois
puissances du Nord, devait nous être fatale, car elle aurait pris tout
de suite un caractère révolutionnaire qui aurait détaché de nous
l'Angleterre. Il fallait donc l'éviter par-dessus tout dans d'aussi
fâcheuses conditions; mais il fallait l'empêcher par des moyens qui,
non seulement ne fussent pas déshonorants pour la France, mais qui
même tournassent à son avantage. Ce que j'avais fait jusqu'à présent
entrait parfaitement dans ce but. Ainsi, au lieu du royaume des
Pays-Bas, composé de sept millions d'habitants, avec une ligne
formidable de forteresses tournées contre nous, nous avions déjà
obtenu la séparation en deux de ce royaume et, sur notre frontière,
une Belgique neutre réduite à quatre millions d'habitants. Cette
neutralité, sur laquelle on essaya d'abord de plaisanter comme d'une
impossibilité, est cependant plus solide et sera, j'espère, plus
durable qu'on ne le suppose, tant que la France ne tentera pas des
guerres générales et révolutionnaires contre l'Europe entière, ce
qu'une saine politique ne doit pas admettre dans ses calculs. Si la
France a une guerre contre l'Angleterre, nous aurions un intérêt égal
à celui de l'Allemagne, à ce qu'on respectât la neutralité de la
Belgique; et si, au contraire, c'est contre l'Allemagne que la France
fait la guerre, sans que l'Angleterre y participe, celle-ci défendra
la neutralité de la Belgique. Dans tous les cas donc, cette neutralité
est garantie à condition, bien entendu, que nous, les premiers, nous
la respecterons en tout temps. La neutralité de la Belgique assurée
est, de Dunkerque à Luxembourg, une défense égale à celle que nous
trouvons de Bâle à Chambéry par la neutralité de la Suisse. Cette
neutralité, consentie à Londres par la conférence des grandes
puissances, j'avoue que le choix du souverain qui régnerait en
Belgique avait perdu beaucoup de son importance pour moi, parce que
j'étais sûr d'avance que le premier intérêt de ce souverain, quel
qu'il fût, serait de ménager la France et de vivre dans de bons
rapports avec elle. Ce qu'il fallait surtout, c'est que la séparation
de la Belgique de la Hollande fût faite sur des bases assez équitables
pour que les deux pays pussent exister l'un et l'autre, et qu'après un
certain temps donné à l'apaisement des passions, ils pussent reprendre
entre eux des rapports convenables. C'est vers ce but qu'ont toujours
tendu mes efforts pendant ma mission à Londres et, en cela, je ne
crois pas m'être trompé. Après cette digression qui ne me semble pas
inutile, rentrons dans le courant des faits qui devaient retarder bien
longtemps encore l'accomplissement de mes vues et, pour commencer,
citons une lettre de M. Bresson, du 30 janvier, de Bruxelles:
«Mon prince,
»Les choses empirent ici de moment en moment; les passions sont
arrivées à leur dernier degré d'exaspération. Je prévoyais bien
que, d'un instant à l'autre, nous avions à craindre quelque
combinaison funeste, quand j'appuyais celle du prince de Bavière,
neutre et inoffensive de sa nature. Je vous le disais alors: tous les
dangers nous environnent; nous les avons maintenant en face.
Malheureusement la désapprobation est venue trop vite; l'incertitude a
succédé à un plan fait; le champ s'est rouvert aux malveillants et aux
intrigants, et leur temps n'a pas été perdu.
»Le prince de Naples présenté à temps, ou toute autre combinaison
neutre, il y a six semaines, quand je demandais que tout fût
subordonné au choix du chef de l'État, aurait eu les meilleures
chances. Mais il eût fallu le concours, l'assistance de l'Angleterre.
Ce concours, cette assistance, nous ne les avons pas eus, _même contre
le duc de Leuchtenberg_; on lui a laissé gagner du terrain; on n'a pas
arrêté cette pensée _qu'il serait agréable aux puissances, précisément
parce qu'il était hostile à la France_: et aujourd'hui on fait des
voeux et des démarches en sa faveur. Il en est résulté ce qui devait
être, que les amis de la France, de leur propre mouvement, malgré nos
déclarations antérieures, lui opposent le seul candidat qui puisse le
vaincre, M. le duc de Nemours. Ainsi nous voilà placés entre un choix
hostile à la France et un choix hostile aux puissances; cruelle
alternative qui ne peut se résoudre, de part ou d'autre, que par
d'affreux malheurs.
»L'on s'est abusé, dès le principe, sur les chances du prince
d'Orange, et l'on a persévéré, parce que l'on ne voyait que des gens
d'une même couleur. Sans doute, et je l'ai pensé, et je vous l'ai
écrit, le prince d'Orange, rappelé par l'opinion, tranchait toutes les
difficultés. Mais, mon prince, ce n'était plus de l'antipathie,
c'était devenu de la fureur. J'ai entendu les propos les plus atroces;
des misérables s'offraient publiquement pour lui porter le premier
coup, s'il revenait. Le prince d'Orange était impossible sans la
guerre civile. Ce peuple ne se rend ni à la raison, ni à l'intérêt; il
obéit à la passion. Les jours du prince, au milieu de ces énergumènes,
n'eussent point été en sûreté. C'est cependant à l'espoir de le
ramener que l'on a sacrifié tous les termes moyens que nous avons
offerts; aujourd'hui, l'on n'a plus que l'abîme devant soi.
Qu'arrive-t-il? L'on veut rejeter sur autrui les fautes que l'on a
soi-même commises. L'on y met de l'irritation et l'on s'oublie dans
ses paroles. Mais qu'on prenne garde d'être rappelé à la modération!
»Les circonstances étaient si graves, mon prince, que j'ai cru devoir
aller à Paris les exposer moi-même au roi et au ministre. Mon voyage
n'a duré que soixante-six heures. Pendant mon absence, le protocole du
20 janvier (celui de la neutralité) est arrivé à lord Ponsonby et a
été communiqué par lui. Vous le croirez à peine. Il renferme une
grande pensée; il devait exciter la reconnaissance et l'admiration; eh
bien, il provoque la colère! Jugez de ces hommes par ce seul fait. Le
journal ci-joint vous donnera les détails. Demain ou après, la
protestation sera discutée au congrès[39]...»
[39] Le congrès avait été fort irrité de l'intention manifestée
par la conférence de régler elle-même les questions intéressant
la Belgique. Cette phrase notamment du protocole du 20 janvier:
«La Hollande et la Belgique possédant des enclaves sur leurs
territoires respectifs, il sera effectué par les soins des cinq
cours tels échanges et arrangements entre les deux pays qui leur
assureront l'avantage réciproque d'une entière contiguïté de
possession...» etc., avait éveillé les susceptibilités de
l'assemblée. Enfin la question du Luxembourg avait irrité le
patriotisme des députés. Aussi, à la séance du 29 janvier, la
lecture du protocole souleva de violentes protestations. «La
souveraineté nationale, disait un député, M. Nothomb, est
transférée de Bruxelles au Foreign Office.--Le 30, une
protestation fut votée par 163 voix contre 9.
J'ai cité cette lettre, autant pour indiquer quel était l'état des
choses à Bruxelles, que pour faire voir le danger que présentent
souvent les rapports d'un agent trop passionné. M. Bresson était
certainement un homme capable et intelligent; mais il voulait
justifier la faute qu'il avait commise en appuyant la candidature du
prince de Bavière, sans l'autorisation de la conférence dont il était
le commissaire; et il lui fallait accuser avec emportement son
collègue lord Ponsonby et dépeindre en traits de feu, et avec une
évidente exagération, la disposition des esprits à Bruxelles. Il avait
fait une course à Paris, où on avait cru à toutes ses paroles; et le
contre-coup m'en vint ensuite à Londres. Heureusement que je ne me
laissais ni affliger ni détourner de mes plans par les ardeurs
intempestives des autres. Mon idée restait bien arrêtée, au sujet du
choix du souverain de la Belgique. Mon candidat était et est resté
constamment le prince Léopold de Saxe-Cobourg; et je ne m'agitais pas
du bruit qu'on faisait partout sur cette question. J'avais l'espoir:
1º que le roi Louis-Philippe refuserait le trône pour son fils, M. le
duc de Nemours; 2º que les puissances repousseraient le duc de
Leuchtenberg; 3º que jamais les Belges ne pourraient s'entendre pour
rappeler le prince d'Orange. Aussi, sans me préoccuper de ce point, je
voulais poursuivre, comme je l'ai dit, ce qui, à mes yeux, était la
vraie question, la séparation complète et sans retour possible entre
la Belgique et la Hollande. Mais, si j'étais tranquille de ce côté,
les soucis ne me manquaient pas d'autre part; et tout le mois de
février se passa dans de perpétuelles inquiétudes sur la marche
des événements intérieurs en France, et sur les hésitations du
gouvernement français. Ceci demande quelques explications.
J'ai dit que la conférence, par son protocole du 27 janvier, avait
arrêté un partage des dettes entre la Hollande et la Belgique, et
quelques autres arrangements commerciaux. Ce protocole était
essentiellement provisoire; et sauf la question des limites que nous
avions fixées d'après la situation des deux pays en 1790, la seule qui
pouvait être admise, le reste de ce protocole était discutable, et
pouvait être modifié selon les explications qui seraient fournies par
les deux parties.
J'avais écrit dans ce sens à Paris, mais là on prenait avec ardeur
parti exclusivement pour les Belges; on avait donc blâmé les
arrangements proposés dans le protocole, comme trop défavorables à la
Belgique; et j'avais été, moi-même, blâmé pour avoir apposé ma
signature au protocole.
Quelques jours après la signature de ce protocole, plusieurs membres
de la conférence, alarmés des nouvelles venues de Bruxelles, et qui
représentaient comme incessantes les intrigues de la France en faveur
de l'élection du duc de Nemours, proposèrent, le 1er février, de
rédiger un protocole dans lequel les cinq puissances prendraient
l'engagement formel, en imitation de ce qui avait été fait dans le
temps pour le choix du souverain de la Grèce, qu'en aucun cas le
souverain de la Belgique ne pourrait être choisi parmi les princes des
familles qui régnaient dans les cinq cours représentées à la
conférence de Londres. Je me refusai formellement à signer ce
protocole qui semblait manifester de la méfiance envers la France,
à laquelle, seule en ce moment, il paraissait devoir s'appliquer.
Ces explications données pour l'éclaircissement de ce qui va suivre,
je me bornerai maintenant à insérer chronologiquement les extraits de
mes dépêches et de lettres écrites et reçues pendant le mois de
février. La marche des faits y sera clairement suivie.