LE DUC DE DALBERG AU PRINCE DE TALLEYRAND.

«Mon cher prince,

»Rien ici ne se relève ni ne se consolide. Les affaires de la Belgique

compromettent tout le monde, à commencer par votre chef, si chef il y

a. Les affaires de Laffitte le déconsidèrent tellement comme président

du conseil, qu'elles nuisent beaucoup à ce qui est au-dessus. M.

Thiers est montré au doigt pour ses turpitudes.

»Je causais hier avec Pasquier et Sémonville. Nous étions à nous

demander comment tout cela pourrait se soutenir? Sémonville disait: Je

revois le temps du Directoire. Il n'y a que Soult qui fait sa besogne

et qui organise quatre cent mille hommes aux dépens des finances.

Lorsqu'ils seront sur pied, peut-on les entretenir sans guerre? Si on

fait la guerre, peut-on reprendre le système de pillage et de

réquisition? Ce sont des questions insolubles. Le désordre et

l'anarchie sont derrière la toile, parce que l'autorité n'est nulle

part. On a si étrangement échauffé les esprits, qu'on n'entend plus

parler que des injures que la France a reçues en 1814 et en 1815 et

qu'il faut venger en reprenant la ligne du Rhin. On est stationnaire,

comme l'est un Chinois, lorsqu'on soutient que ce sont autant de

folies qui finiront par bouleverser le pays.

»Votre conférence de Londres est singulièrement commentée par le

congrès de Bruxelles; il serait temps que cela finisse! Comment

ne trouve-t-on pas un chef militaire qui marche sur Bruxelles et

finisse l'existence de ce congrès?

»La Pologne occupe beaucoup les esprits, mais elle n'épuise pas les

bourses. Le comité polonais n'a pu réunir jusqu'ici que soixante mille

francs, dont vingt mille de M. de La Fayette.

»Ce pauvre M. de Mortemart[34] joue le rôle de M. de Caulaincourt avec

moins de sagacité et de talent[35].

[34] Casimir-Louis-Victurnien de Rochechouart, duc de Mortemart,

né en 1787, émigra en 1791, revint en France sous le Consulat, et

devint officier d'ordonnance de l'empereur. A la Restauration il

fut nommé pair de France (1814) et maréchal de camp, puis

ambassadeur en Russie. Le 29 juillet 1830, Charles X le chargea

de former un cabinet, mais ses efforts échouèrent et il se rallia

à Louis-Philippe. Il fut chargé d'une mission extraordinaire à

Pétersbourg et accrédité définitivement à ce poste en 1831. Il

devint sénateur en 1852 et mourut en 1876.

[35] M. de Caulaincourt avait été ambassadeur sous l'empire où il

avait la mission délicate de ramener l'opinion des Russes au

régime de la France d'alors. (_Note de M. de Bacourt._)

»Quelle est votre idée, mon prince, sur le chef à donner à la Grèce?

Le prince Paul de Wurtemberg[36] tourmente tout le monde par son

impatience à y être appelé. On ne l'écoute guère ici; la minorité du

prince de Bavière paraît favorable à Capo d'Istria qu'on devrait

laisser en place.

[36] Paul prince de Wurtemberg, né en 1785, marié en 1805 à la

princesse Catherine, fille du duc de Saxe-Altenbourg, mort le 16

avril 1852. Il était le frère du roi de Wurtemberg.

»Les nominations de M. de Bouillé à Calrsruhe et de M. Alleye à

Francfort ont fort déplu. On regarde ce dernier appelé à désunir,

autant qu'il le pourra, la Confédération. Il produira, je crois,

l'effet opposé. On n'explique pas le goût du roi à faire de tels

choix...»

Il fallait une certaine persévérance pour ne pas se laisser

décourager, soit par ces échos de Paris, soit par les extravagances

des Belges et par les résistances obstinées du roi des Pays-Bas. Je ne

me sentis pas ébranlé néanmoins, et je poursuivis avec fermeté la

ligne que je m'étais tracée, sans me soucier des velléités imprudentes

de Paris, pas plus que du duc de Leuchtenberg qu'on voulait faire

nommer à Bruxelles, sûr qu'il ne serait pas reconnu par les

puissances, et je pressai la conférence de consolider l'oeuvre de la

séparation de la Belgique de la Hollande. Dans notre séance du 27

janvier, nous abordâmes les questions financières et commerciales qui

se rapportaient à cette séparation, et nous les résolûmes dans une

mesure d'équité qui devait, plus tard, concilier les véritables

intérêts des deux parties. En envoyant le protocole de cette séance à

Paris, j'écrivis le 29 janvier[37]:

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 4 · 第 17 / 211 题