LE GÉNÉRAL SÉBASTIANI AU PRINCE DE TALLEYRAND.

«Paris, 16 janvier 1831.

»Mon prince,

»Je vous prie de lire la séance d'hier avec une sérieuse attention (la

séance de la Chambre des députés de France du 15 janvier). La pétition

d'un Belge a fourni au général Lamarque l'occasion de prononcer un

discours dans lequel il a examiné la politique extérieure du

gouvernement depuis la révolution de Juillet. Les affaires de la

Belgique étaient évidemment le sujet qu'il se proposait de traiter.

Ses attaques ont été violentes, et il avait pour but de nous entraîner

à la guerre. J'ai refusé de relever le gant, et la Chambre entière a

approuvé ma réserve. Mais le parti doctrinaire, qui se proposait

d'aborder ces questions, s'est dit offensé, et M. Guizot a occupé

longtemps la tribune. M. Mauguin lui a répondu avec véhémence, avec

passion, et, il faut le reconnaître, a fait vibrer ces cordes

nationales si retentissantes dans le pays. M. Dupin n'a pas été

heureux dans sa réponse, et le général La Fayette n'a pas montré son

habileté accoutumée dans toutes les questions de parti. L'effet de

cette séance sur la nation sera de nature à imposer au gouvernement

une marche encore plus circonspecte, s'il est possible. Nous devons

éviter, non seulement de blesser les intérêts et la dignité de la

France, mais nous devons encore ménager son orgueil, et, il faut

le dire, ses voeux.

»La tentative que fait dans ce moment le ministère anglais en

Belgique, il ne faut pas se le dissimuler, compromet la paix de

l'Europe. Le prince d'Orange a un parti, mais faible, timide, vaincu,

moins encore par les armes que par les haines nationales. Nous avons

longtemps servi la cause de ce prince; nous avons cherché à la faire

triompher dans sa personne ou dans celle de ses enfants; nos efforts

ont été impuissants. Le désir sincère de la paix, qui est la base de

notre politique, a dirigé et dirigera encore notre conduite à l'égard

de la Belgique.

»Le prince d'Orange va renouveler ses entreprises avec l'appui de

l'influence anglaise[22]. Nous demeurerons étrangers à ce mouvement;

mais nous prévoyons avec douleur que nous ne saurions l'être aux

conséquences qu'il peut traîner à sa suite. Si le voeu libre des Belges

appelle le prince d'Orange à la couronne, nous respecterons ce choix,

parce que l'indépendance de la Belgique sera toujours l'objet de notre

respect. Mais, vous avez vu, mon prince, quel a été le succès de la

proposition faite au congrès par M. Maclagan[23].

[22] M. de Talleyrand avait envoyé à Paris la preuve de

l'intervention anglaise en Belgique en faveur du prince d'Orange.

(Appendice, p. 486).

[23] M. Maclagan était alors député d'Ostende. A la séance du 12

janvier, il présenta une motion en faveur du prince d'Orange, ce

qui provoqua un violent tumulte.

Voici en quels termes le compte rendu officiel relate cet

incident:

_M. Maclagan_ ne veut pas des combinaisons présentées (le duc de

Leuchtenberg et le prince Othon). Les puissances se réservent de

nous faire la loi; nous ne sommes pas indépendants. Le prince

d'Orange nous rapporterait le Limbourg, le Luxembourg, la rive

gauche de l'Escaut, et les puissances... (Au mot de prince

d'Orange, des cris à l'ordre! à bas, se font entendre de toutes

parts. La plus grande effervescence règne dans l'assemblée...)

_M. le président._--Je rappelle à M. Maclagan, qu'il a sans doute

oublié que le congrès a exclu à jamais toute la famille d'Orange.

(Bravo, bravo!) (On entend dans le tumulte la voix de M. A. de

Rodenbach qui crie:--Il est Anglais, M. Maclagan, il est Anglais!

il n'est pas Belge, à l'ordre!)

_M. le président._--Je connais mon devoir, je rappelle M. Maclagan

à l'ordre...

_M. Maclagan_ prétend qu'il faudrait que le congrès revînt sur sa

décision de l'exclusion pour donner liberté entière à ses

commissaires. (Les cris recommencent de nouveau et M. Maclagan

quitte définitivement la tribune.)

»Le ministère anglais s'est-il bien représenté toute la différence qui

existe entre la situation de la Belgique avant l'exclusion des Nassau,

et sa situation actuelle? Tout était possible et permis alors; mais

aujourd'hui un armistice a été conclu et mis sous la garantie des

grandes puissances, postérieurement à l'exclusion des Nassau; la

séparation de la Hollande et de la Belgique a été prononcée, et

l'indépendance de la Belgique reconnue. Comment le prince d'Orange

pourrait-il, par exemple, recourir aux forces hollandaises sans

blesser le principe de l'armistice, de la séparation et de

l'indépendance? Le prince d'Orange voudra-t-il entreprendre la

conquête de la Belgique, avec ses partisans belges? Mais alors il se

trouve aux prises avec les forces du gouvernement provisoire, du

congrès, et commence une guerre civile que la France ne peut pas voir

d'un oeil indifférent à ses portes. Qui saurait d'ailleurs prévoir tout

ce qui pourrait naître de cette guerre civile? Avouez-le, mon prince,

cette tentative a trop le caractère d'une imprudence, pour que je

puisse y reconnaître les pensées prévoyantes et sages d'un

gouvernement tel que celui de l'Angleterre. Toutefois la prudence de

lord Grey et de lord Palmerston me rassure. Trompés par de faux

renseignements, par les espérances actives, inquiètes du prince

d'Orange, ce qui vient de se passer dans le congrès les aura éclairés,

et ils auront révoqué, je n'en doute pas, les instructions qu'ils ont

données à lord Ponsonby.

»Notre attitude sera calme, notre conduite loyale, mais notre anxiété

se conçoit aisément. L'attitude de la conférence, la vôtre, mon

prince, dans d'aussi graves circonstances, sont bien difficiles. Je

conçois que vous soyez fatigué de tout ceci, quoiqu'on n'ait jamais

montré un plus noble caractère, une plus haute capacité que vous

l'avez fait. Qu'on ne perde jamais de vue, à Londres, que le canon de

la Belgique retentit en France, et que dans le monde on ne peut pas

être sage tout seul...»

De son côte, M. Bresson m'écrivait le 17 janvier de Bruxelles:

«Mon prince,

»Je dois vous prévenir que lord Ponsonby écrit ce soir à lord

Palmerston: _qu'il a reçu de bonne source l'information qu'un avis de

mettre en état de siège et d'approvisionner les citadelles de Namur,

Liège, Huy, a été envoyé du_ DÉPARTEMENT DE LA GUERRE DE FRANCE _au

gouvernement belge_. J'ignore si ce fait a quelque fondement, et, s'il

est exact, comment lord Ponsonby est parvenu à le connaître. Mais,

comme il serait possible que des explications vous fussent demandées,

j'ai cru prudent de vous avertir à l'avance.

»J'ai lu avec un plaisir indicible, dans les journaux, la lettre de M.

Sébastiani à M. F. Rogier[24]. Il ne fallait pas moins qu'une pareille

leçon au congrès et au gouvernement belge[25].

[24] Firmin Rogier, diplomate belge, né en 1791, fut d'abord

professeur de l'Université de France. Après 1815, il entra dans

le journalisme, et combattit le gouvernement du roi Guillaume. En

1830, il fut nommé secrétaire de légation à Paris et fit pendant

quelque temps fonction de chargé d'affaires. Il devint plus tard

ministre plénipotentiaire et ne se retira qu'en 1864.

[25] Un incident peu correct avait à ce moment jeté quelque

aigreur entre le cabinet français et le gouvernement belge. M. de

Celles avait lu à la tribune des lettres de M. Firmin Rogier et

de M. Bresson, relatives à la candidature du duc de Leuchtenberg.

Le comte Sébastiani avait été à juste titre mécontent que le

gouvernement belge livrât à la publicité des documents

essentiellement secrets, et que des paroles qu'il avait

prononcées dans une conversation familière avec M. Rogier eussent

été rapportées officiellement. Il s'en plaignit vivement à M.

Rogier et lui écrivit la lettre suivante:

«Paris, 14 janvier.

»Monsieur,

»Vous m'avez dit, il y a quelques jours, que les journaux avaient

rendu compte d'une manière infidèle des lettres que vous aviez

écrites au gouvernement provisoire; mais ils vous attribuent

aujourd'hui une nouvelle dépêche où il m'est impossible de

reconnaître ce qui a été dit dans nos derniers entretiens.

»Comme ministre, je n'ai jamais eu à entretenir le roi d'aucun

arrangement relatif à sa famille. Le roi n'a donc pu m'accorder ni

refuser ce qui ne lui a point été demandé. J'ajouterai que soit

comme homme, soit comme interprète des pensées royales, je ne me

serais jamais expliqué avec une telle légèreté sur la famille d'un

prince dont le roi estime la mémoire, et sous les ordres duquel je

m'honore d'avoir longtemps combattu pour la gloire et

l'indépendance de la France.

»Je me plais à croire, monsieur, que la lettre dont il s'agit

n'est pas votre ouvrage: s'il en était autrement, je me verrais

obligé de n'avoir plus de relations avec vous que par écrit.

»J'ai l'honneur, etc.

»HORACE SÉBASTIANI.»

»Le parti français mécontent, M. de Stassart[26] en tète, se propose,

pour se venger de nous, de tâcher de prendre le congrès par

surprise et de faire inopinément élire M. le duc de Leuchtenberg, sous

prétexte que les Belges n'ont plus que ce moyen de faire acte

d'indépendance. J'espère qu'ils échoueront; j'y mettrai, du moins,

tous mes efforts.

[26] M. de Stassart, gouverneur de la province de Namur, était

alors vice-président du congrès.

»Le parti du prince d'Orange se met de son côté en mesure. La crise

approche et je suis loin d'être sans inquiétude. Il m'est bien

important de connaître votre pensée sur le prince d'Orange et le

prince Léopold. Nous avons affaire à forte partie et fort soutenue de

Paris. Le bruit a couru pendant trois jours que les généraux

Exelmans[27], Fabvier[28] et Lallemand[29] étaient incognito à

Bruxelles. On les dit maintenant partis pour Namur et Liège. C'est de

ce côté qu'éclatera un mouvement français, si le mouvement orangiste a

lieu à Gand et ici.

[27] Le général comte Exelmans (1775-1852), l'un des plus

brillants généraux de cavalerie de Napoléon. Il était alors pair

de France. Il devint en 1849 grand chancelier de la Légion

d'honneur, maréchal de France et sénateur.

[28] Le général baron Fabvier, né en 1782, entré à l'armée en

1804, fut sous l'empire chargé de diverses missions en Turquie,

puis en Perse. En 1814 il dut signer la capitulation de Paris.

Mis en disponibilité sous la Restauration, il passa en Grèce en

1823, et prit du service dans la guerre de l'indépendance. En

1830, il devint maréchal de camp, commandant de place à Paris,

puis lieutenant général (1839) et pair de France (1845). En 1848,

il fut élu député et nommé ambassadeur à Constantinople, puis à

Copenhague. Il mourut en 1855.

[29] Le général Charles Lallemand, né en 1774, s'engagea en 1793,

et était général de brigade en 1815. Condamné à mort par

contumace à la deuxième Restauration, il passa en Amérique,

revint en France en 1830, devint membre de la Chambre des pairs

et mourut en 1839.

»Nous aurons bien de la peine à arriver ici à une solution

satisfaisante. C'est moins la bonne volonté que les lumières qui

manquent au congrès, mais il est ingouvernable...»

Tout cela était fort compliqué et il fallait, pour sortir de ce dédale

d'intrigues, s'attacher à une ligne de conduite ferme, sans se laisser

détourner du but par des incidents journaliers. Il n'y en avait pas

d'autre pour nous, dans mon opinion, que de rester solidement unis à

l'Angleterre; notre union contenait les trois autres puissances et

assurait la paix. J'étais d'ailleurs parfaitement convaincu que la

répulsion contre la maison de Nassau était trop forte en Belgique pour

que le prince d'Orange pût y être rétabli. Ainsi, je ne voyais aucun

risque à laisser l'Angleterre poursuivre cette chance; je savais que

le cabinet avait besoin qu'elle fût reconnue épuisée et impraticable

pour se présenter devant le parlement, qu'un certain sentiment de

pudeur l'obligeait à donner ce témoignage de condescendance à la

Hollande, dont l'Angleterre gardait les colonies qui avaient servi

d'équivalent aux provinces belges[30], et j'étais sûr enfin que le

ministère anglais me tiendrait compte, plus tard, de la bonne foi que

nous montrions en ne nous opposant pas ouvertement à l'élection du

prince d'Orange. Fort de toutes ces considérations, je résolus de ne

pas me préoccuper autant du choix du souverain pour la Belgique que du

soin d'élargir et d'affermir la séparation de ce pays de la Hollande.

[30] Par convention en date du 13 août 1814, l'Angleterre

s'engageait à restituer au roi des Pays-Bas les colonies dont

elle s'était emparée au cours de la guerre, à l'exception de la

colonie du Cap et de diverses possessions sur la côte de Guyane

et sur la côte de Malabar.

Le protocole du 20 janvier avait établi les premières bases de cette

séparation en prononçant en même temps, la neutralité perpétuelle de

la Belgique. C'était ce qu'il fallait développer et faire accepter par

le roi de Hollande. Ce souverain venait déjà de se soumettre de fort

mauvaise grâce, il est vrai, au protocole par lequel nous lui avions

imposé la levée du blocus de l'Escaut: c'était une cause

permanente d'irritation pour les Belges qui se trouvait ainsi écartée.

Je croyais avoir choisi la meilleure voie et je la suivais activement

quand M. de Flahaut apparut de nouveau à Londres, porteur d'une lettre

du général Sébastiani et chargé de reproduire le fameux projet de

partage de la Belgique, que j'avais cru enseveli dans l'oubli. M. de

Flahaut s'était croisé en route avec le courrier qui portait à Paris

la déclaration de neutralité; il ne la connaissait pas, par

conséquent. Une lettre du général Sébastiani du 21 janvier, était le

thème au moyen duquel on voulait me faire partager les terreurs que

causait à Paris la possibilité de l'élection du duc de Leuchtenberg;

c'était sur ce thème que M. de Flahaut, devait s'étendre. Voici la

lettre:

«Mon prince,

»Vous aurez appris presque aussitôt que nous la situation de la

Belgique. C'est le 28 que le congrès élira un souverain, et tout fait

craindre que son choix ne se déclare en faveur de M. le duc de

Leuchtenberg. M. Bresson a reçu l'ordre de déclarer officiellement que

son élection ne serait point reconnue par la France[31]. Il doit

renouveler le refus de consentir à l'élection de M. le duc de Nemours

et à la réunion de la Belgique à la France. Ce que demandent les

Belges, ce que désirent les Français est cependant cette réunion, et

bientôt, peut-être, nous serons hors d'état de l'empêcher. Nous

continuerons nos efforts pour la prévenir; mais nous n'osons plus

croire à leur efficacité. Notre force est usée dans cette lutte

ingrate. Le voeu de la France s'exprime aujourd'hui par la bouche des

hommes dont vous appréciez le plus la prudence et dont vous honorez le

plus le caractère. Notre situation est telle que le roi et le conseil

n'ont pas cru qu'elle pût vous être fidèlement représentée par des

dépêches, et le gouvernement du roi s'est décidé à vous envoyer M. le

comte de Flahaut, qui pourra vous faire connaître toute la vérité et

la mettre sous les yeux de Sa Majesté britannique. C'est là sa

mission; c'est à vous d'en tirer le parti le plus utile au service du

roi et de la France. Il est inutile de vous écrire une longue lettre.

M. de Flahaut vous dira tout ce qu'il vous importe de savoir. Le temps

presse; sachons mettre à profit les jours, les heures, et conservons

cette paix qui, seule, peut sauver l'ordre social en Europe.

»_P.-S._--Nous avons été tellement pris de court par le terme fatal du

28 que nous n'avons pu vous consulter avant de prendre le parti

d'envoyer à Londres.»

[31] Voir la lettre de M. Bresson au prince de Talleyrand.

(Appendice p. 487.)

Ce fut après avoir pris lecture de cette lettre que M. de Flahaut

essaya de me démontrer qu'il n'y avait pas d'autre voie de salut pour

la France et l'Europe que le partage de la Belgique. Je me prononçai

de la manière la plus forte contre cette idée à mes yeux aussi

impolitique qu'impraticable, et je répondis ensuite à M.

Sébastiani[32]:

[32] Dépêche officielle déjà publiée.

«Monsieur le comte,

»M. le comte de Flahaut est arrivé avant-hier soir ici et m'a remis la

lettre dont vous l'aviez chargée pour moi. Je vous remercie de l'avoir

choisi pour me l'apporter.

»La levée du blocus d'Anvers et l'irritation du roi de Hollande

prouvent que la conférence avait été, comme cela était son but, assez

rigoureuse envers les deux parties pour obtenir le résultat qu'elle

voulait.

»La conversation de M. de Flahaut m'a fourni des informations

précieuses sur les idées et les intentions du gouvernement du roi, au

sujet des affaires que je suis chargé de suivre ici et sur la

disposition des esprits en France. Je regrette toutefois qu'il ait

quitté Paris avant que ma dépêche du 21 vous soit parvenue. La

nouvelle qu'elle contenait de la résolution adoptée par la conférence,

doit nécessairement influer sur les vues du roi et de son conseil,

ainsi que sur la conduite que l'on devra tenir avec la Belgique. Je

continue à me féliciter de la déclaration de neutralité qui, jusqu'à

présent, a été accueillie avec une grande approbation par les hommes

d'État de ce pays qui en ont eu connaissance. Tous, à quelque parti

qu'ils appartiennent, la considèrent comme un acte de grande

politique, honorable pour la civilisation moderne et fait pour assurer

le maintien de la paix par la facilité qu'il offre de concilier, sinon

toutes les prétentions, du moins, tous les intérêts essentiels. Je

dois ajouter qu'en y accédant, ils pensent sans aucune exception que

cet acte est tout entier à l'avantage de la France.

»Je conçois qu'au point où l'état des choses est parvenu en Belgique,

et que dans les embarras vers lesquels il semble entraîner la France

et l'Europe, les esprits se soient jetés dans les combinaisons les

plus opposées. La neutralité reconnue rend impossible aujourd'hui la

plupart de ces combinaisons et m'a permis de reprendre avec avantage

la question du prince de Naples, à laquelle d'abord on avait mis

ici tant d'opposition. Je crois même qu'on arriverait à un succès

complet _sur ce point_, en rendant la ville d'Anvers, port franc, ou

plutôt en en faisant une ville anséatique, et il ne m'est pas démontré

_encore_ qu'on ne puisse arriver à ce résultat, sans qu'Anvers cesse

d'appartenir, comme port libre, à la Belgique. C'est, depuis le jour

où le protocole a été signé, la ligne dans laquelle je suis entré et

dans laquelle je persisterai à marcher, si vous ne me donnez pas des

ordres contraires.

»Cette combinaison a l'avantage de montrer à quel point serait inutile

toute concession faite à l'Angleterre sur le continent. Je dirai même

que c'est pour éloigner toute idée à cet égard que je me suis attaché

au système que je poursuis actuellement. Je n'aurais jamais voulu que

le nom du roi et le vôtre se trouvassent liés à une clause, qui, à mon

sens, aurait placé notre gouvernement sur la ligne de ceux qui ne

pensent pas aux jugements de l'avenir.

»L'histoire est là pour témoigner des difficultés que traîna à sa

suite l'occupation de Calais par les Anglais, et elle est là aussi

pour rappeler la faveur qui entoura les Guise lorsqu'ils eurent

délivré la France de cette honte. Ses leçons ne doivent point être

perdues pour nous; les mêmes fautes pourraient produire les mêmes

résultats et ternir l'éclat de cette fleur d'indépendance qui est

attachée à tous les actes du gouvernement du roi. Je suis sûr que son

haut esprit ne lui permettrait pas de s'arrêter longtemps à une

pareille idée qui, sans avoir un effet direct sur notre propre pays,

n'écarterait pas les reproches que l'on ferait à l'emploi de notre

politique continentale.

»Personne ne serait tenté de nier que la réunion de la Belgique à la

France offrirait des avantages à cette dernière, quoiqu'un

agrandissement sur les bords du Rhin satisferait mieux mes idées sur

la politique française; je conviens que cette réunion populariserait

pendant quelque temps le gouvernement qui l'aurait obtenue, malgré les

inconvénients qu'y trouverait l'industrie française; mais croyez

aussi, monsieur le comte, que cette popularité serait bien passagère,

s'il fallait l'acheter au prix qu'on propose. Il n'y a point de

réputation qui ne fût ébranlée par un acte de cette espèce; il n'y a

personne qui ne reproche à la paix de Teschen d'avoir introduit les

Russes en Europe; quel jugement sévère ne porterait-on pas sur ceux

qui introduiraient l'Angleterre sur le continent? Il ne faut jamais se

mettre en contact avec ceux qu'on ne peut atteindre chez eux.

»Je suis convaincu, monsieur le comte, que si vous étiez

plénipotentiaire ici, vous ne mettriez jamais votre nom à un acte que

les guerres les plus longues et les plus malheureuses ne pourraient

pas même justifier[33]...»

[33] Voir à l'Appendice, p. 488, la lettre que M. de Talleyrand

écrivait dans le même sens à Madame Adélaïde.

Je ne sais pas si cette dépêche convainquit ceux auxquels elle était

adressée; mais elle eut du moins pour effet que je n'entendis plus

parler du malencontreux projet de partager la Belgique.

Pour être juste envers tous, il faut dire qu'il n'y avait rien de très

singulier à ce que l'atmosphère de Paris, à cette époque,

troublât les meilleurs esprits; j'en trouve la preuve dans quelques

passages de la lettre suivante, que le duc de Dalberg m'écrivait sous

la date du 22 janvier:

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 4 · 第 16 / 211 题