[20] Dépêche officielle déjà publiée.
«Monsieur le comte,
»J'ai l'honneur de vous transmettre le protocole de notre conférence
d'hier. Vous y verrez que, m'attachant à l'idée que je vous avais
exprimée dans ma dépêche du 10 de ce mois, numéro 70, nous sommes
parvenus à faire reconnaître en principe par les plénipotentiaires la
neutralité de la Belgique. J'ai été fort secondé par lord Palmerston,
dans lequel je trouve toujours de la droiture et des dispositions
pacifiques très réelles.
»Je n'ai pas besoin de vous dire que la lutte a été longue et
difficile; l'importance de cette résolution était bien sentie par tous
les membres de la conférence, ce qui fait que notre séance a duré huit
heures et demie.
»La neutralité reconnue de la Belgique place ce pays dans la même
position que la Suisse, et renverse, par conséquent, le système
politique adopté en 1815 par les puissances, et qui avait été élevé en
haine de la France. Les treize forteresses de la Belgique, à l'aide
desquelles on menaçait sans cesse notre frontière du Nord, tombent,
pour ainsi dire, à la suite de cette résolution, et nous sommes
désormais dégagés d'entraves importunes. Les conditions humiliantes
proposées en 1815 décidèrent alors ma sortie des affaires, et j'avoue
qu'il m'est doux aujourd'hui d'avoir pu contribuer à rétablir la
position de la France de ce côté.
»Vous jugerez comme moi, monsieur le comte, l'avantage immense que
cette résolution produira pour le maintien de la paix. Les Belges, se
trouvant isolés et libres de choisir une forme de gouvernement en
harmonie avec leurs souvenirs et leurs habitudes, cesseront
d'inquiéter l'Europe; ils deviendront sans doute plus faciles à
diriger, lorsqu'ils sauront que leurs folies ne peuvent plus retomber
que sur eux-mêmes. Quant à la France, j'ai lieu d'espérer qu'elle y
verra une satisfaction éclatante pour le passé et un gage de sécurité
pour l'avenir.
»Les difficultés que j'ai éprouvées dans la discussion ont surtout
porté sur la dernière partie du protocole dans laquelle j'ai fait
insérer que d'autres pays seraient libres de s'associer à la
neutralité reconnue de la Belgique. J'ai pensé que cela fournirait
plus tard la meilleure solution possible à l'épineuse question du
duché de Luxembourg. Le ministre de Prusse, prévoyant le même
résultat, a résisté longtemps; mais je l'ai enfin emporté et le
paragraphe a été rédigé, quoiqu'un peu plus vaguement, comme je le
désirais[21].
[21] Le même jour, 21 janvier, lord Palmerston écrivait à lord
Granville:
«Mon cher Granville,
»Le protocole que je vous envoie est le résultat de deux longues
journées de travail... Talleyrand voulait que le Luxembourg fût
compris dans la neutralité, mais à cela on objecta que ce duché
appartient à un souverain qui est indépendant et à une
confédération dont il est membre; que la conférence n'a pas le
droit de traiter de guerre et de paix pour le Luxembourg, ce droit
n'appartenant qu'au souverain du pays et à la confédération...
»... Talleyrand s'est débattu comme un lion, a prétendu qu'il ne
consentirait pas à la neutralité de la Belgique, si le Luxembourg
n'entrait pas dans cette neutralité, et a fini par dire qu'il
voulait en échange Philippeville et Marienbourg... Enfin, nous
avons fini par le faire entrer en arrangement par le moyen qui
rend les jurés unanimes, par la faim. Entre neuf et dix heures il
s'est rendu à nos propositions, très content au fond du coeur, j'en
suis sûr, de voir la neutralité de la Belgique établie...»
(_Correspondance intime de lord Palmerston_ traduite en français
par Aug. Craven, I, 9.)
»Du reste, la question du duché de Luxembourg, ressortant de la
Confédération germanique, ne doit pas être traitée ici où il n'y
aurait que des difficultés de la part des personnes intéressées, sans
pouvoirs pour les résoudre.
»Il a été convenu avec lord Palmerston que nous n'enverrions pas avant
quelques jours le protocole à Bruxelles; nous pensons qu'il est plus
convenable de terminer d'abord quelques-uns des points qui y sont
indiqués...»
Cette grande victoire, car aujourd'hui encore, je la considère comme
telle, venait à point pour me permettre de calmer les inquiétudes
qu'on m'exprimait incessamment de Paris et de Bruxelles et qui sont à
peu près résumées dans les lettres suivantes du général Sébastiani et
de M. Bresson.