RÉVOLUTION DE 1830 (_Suite_)

(1830-1832)

En résumant les divers points de l'affaire belge au commencement du

mois de janvier 1831, nous étions arrêtés à _La Haye_, par le roi des

Pays-Bas, qui finissait par céder sur l'indépendance de la Belgique,

mais qui y mettait des conditions inacceptables quant aux frontières,

au partage de la dette; à _Bruxelles_, par le congrès qui menaçait

toujours de voter la réunion de la Belgique à la France, c'est-à-dire

la guerre européenne, ou d'appeler au trône le duc de Nemours pour

s'assurer, par la protection de la France, l'annexion du grand-duché

de Luxembourg, ce qui conduisait également à la guerre; à _Paris_, par

la crainte que le choix du prince Léopold de Saxe-Cobourg ne parût une

concession humiliante faite à l'Angleterre; enfin, à _Londres_, par

les plénipotentiaires de Russie, qui, autorisés par leur souverain, à

signer l'acte qui prononçait l'indépendance de la Belgique, avaient

reçu défense expresse de consentir à un autre choix, comme

souverain de ce pays, qu'à celui d'un prince de la maison de Nassau.

Il fallait sortir de ce dédale par une marche nette et ferme. Je me

décidai à proposer aux trois autres puissances dans la conférence de

ne pas s'arrêter au refus de la Russie, quant au choix du souverain,

car il n'était pas nécessaire que les reconnaissances arrivassent

simultanément; et la Belgique serait un royaume, lorsque quatre des

grandes puissances l'auraient reconnu pour tel. J'insistai également

pour qu'on passât outre devant les résistances des Belges et des

Hollandais, et j'écrivis ceci à Paris[1]:

«... La question n'est plus dans telle et telle limite, dans une

portion plus ou moins forte de la dette; elle n'est plus dans la

maison de Nassau ou dans celle de Bavière,--elle est tout entière dans

le système guerroyant ou dans le système pacifique. Le premier aura

infailliblement ce qu'il veut, soit de la réunion de la Belgique à la

France, soit du choix accepté de M. le duc de Nemours. Le second sera

satisfait par le choix du prince de Naples que la conférence est

disposée à adopter. Mais il faut que le gouvernement français, avec

les formes de la décision, s'assure des dispositions de la Belgique.

M. de Celles, s'il agit franchement dans cette vue, peut être utile à

cette combinaison. Alors il faut que notre ministère se prépare à

livrer au parti Mauguin et au parti Lamarque, bataille sur le terrain

napolitain, car certainement il s'élèvera quelque opposition, soit à

Bruxelles soit à Paris. Si pour nous embarrasser, les intrigants de

Paris font proclamer M. le duc de Nemours, un refus formel du roi

nous met à l'aise vis-à-vis des puissances. La réponse dilatoire dont

parle la dépêche du 2, que je viens de recevoir, porterait, je le

crains, un coup très fâcheux à la confiance des cabinets. La Russie,

toujours prête à s'emparer de la politique de l'Angleterre,

profiterait de cette circonstance pour pousser à l'extrême les

hostilités de sociétés qui ont ici une très grande influence. Si donc

le roi, comme c'est mon opinion, se croit assez fort pour conserver la

paix, il faut un refus absolu de M. le duc de Nemours. Il y a, ce me

semble, en France, une erreur généralement répandue: c'est celle de

croire que nous pouvons conserver la paix avec l'Angleterre en faisant

la guerre contre le continent; il est bien certain cependant qu'il

faudrait des sacrifices incompatibles avec notre dignité, et qui

probablement seraient insuffisants pour la désintéresser. M. de

Flahaut, qui n'en était pas convaincu à son arrivée, a fini par en

être persuadé[2]. Il s'agit donc de savoir si la France est en état de

faire la guerre au continent: je pense que oui: mais est-elle en état

de faire la guerre au continent et à l'Angleterre? Je ne le pense pas.

Je suis effrayé, lorsque je lis nos journaux et nos discussions

parlementaires, de la singulière ignorance, des préjugés et de

l'aveugle présomption qui y règnent. On remarque ici que le ton de nos

discussions s'altère; on nous blâme, on s'inquiète de notre

effervescence, mais on ne nous redoute pas.

[1] Le prince de Talleyrand à Madame Adélaïde (3 janvier 1831).

[2] On se rappelle que le comte de Flahaut avait été envoyé à

Londres par le général Sébastiani pour proposer à M. de

Talleyrand un plan de partage de la Belgique. (Voir tome III, p.

410.)

»Voilà ce qu'il est de mon devoir de ne pas dissimuler. Je pourrais

beaucoup ajouter sur la difficulté d'une position qui fait qu'on

est chargé des affaires d'un pays en ébullition, auprès de gens qui

sont encore dans les vieilles routes. Mon dévouement me donne le

courage de lutter ici contre la vieille jalousie anglaise, si prête à

reparaître, sans espérer plaire à ma propre patrie...

»M. le duc de Nemours refusé, si la Belgique persiste dans ce choix ou

dans celui du duc de Leuchtenberg, on doit rappeller les commissaires

anglais et français qui sont à Bruxelles et ne plus recevoir

qu'ensemble les communications que les Belges voudraient faire. S'ils

se remettent en guerre avec la Hollande, ou la Hollande avec eux,

comme on ne veut pas avoir la guerre auprès de soi, il faut bloquer

les ports du pays, quel qu'il soit, qui a attaqué. Et cela fait, on

restera tranquille et on laissera le temps fournir quelque combinaison

raisonnable...»

Je crus que ces observations avaient produit quelque effet à Paris, en

recevant la réponse suivante du général Sébastiani, en date du 5

janvier:

«Mon prince,

»Nous n'avons jamais balancé sur le parti que nous prendrions

relativement à la Belgique. Nous refuserons sans balancer, et sa

réunion à la France, et la couronne pour M. le duc de Nemours[3]. Nous

avons pensé, il est vrai, que d'autres arrangements que son

indépendance affermiraient mieux la paix de l'Europe; mais nous

attendrons que cette conviction soit passée dans l'esprit des

grandes puissances, et notamment dans celui de l'Angleterre. Quelque

éloigné que puisse être ce moment, nous saurons l'attendre.

[3] Sur les sentiments du roi et de la famille royale au sujet de

l'élection du duc de Nemours, voir à l'Appendice, p. 481, une

lettre de Madame Adélaïde à M. de Talleyrand.

»Le roi des Français donnera à l'Europe l'exemple d'un grand

désintéressement et d'une loyauté politique qui pourra servir de

modèle. Il en a la ferme volonté, mon prince, et il me charge de vous

le dire. Ainsi, vous pouvez prendre des engagements positifs à cet

égard avec les puissances, sans craindre que rien puisse ébranler sa

résolution. La paix, mon prince, sera votre ouvrage, et après une

telle déclaration, rien ne me paraît devoir en compromettre la

conservation. Notre langage avec les Belges a toujours été net et

positif. J'espère encore qu'ils ne feront pas de folies.

»La confiance du roi dans votre haute sagesse et dans votre dévouement

pour son service est telle, qu'il se repose sur vous du parti à

prendre dans ce qui intéresse la dignité de sa couronne et l'intérêt

de notre patrie.»

Assuré par les déclarations contenues dans cette lettre, que je

pouvais compter sur l'appui du roi, je m'inquiétais moins, en quoi

j'avais tort, on va le voir, des entraînements auxquels pourraient se

laisser aller le général Sébastiani et les autres ministres, et fort

peu, je l'avoue, des dispositions des Belges que l'un des commissaires

de la conférence à Bruxelles, M. Bresson, ne me dépeignait pas

cependant sous des couleurs bien favorables. Je ne m'attendais donc

pas à la surprise qu'on nous préparait de ce côté.

Une nouvelle candidature au trône de Belgique avait tout à coup surgi

à Bruxelles, celle du prince Othon de Bavière âgé de quatorze ans. Le

général Sébastiani, informé de ce fait par M. Bresson, lui avait

écrit sur-le-champ que le gouvernement français verrait sans

répugnance le choix du prince Othon, s'il était bien convenu qu'il

épouserait une fille du roi des Français[4].M. Bresson avait

communiqué aux membres principaux du congrès la lettre du général

Sébastiani, qui ne tarda pas à être publiée, imprimée, affichée même

dans les rues de Bruxelles.

[4] Voir à ce sujet une lettre de Madame Adélaïde à M. de

Talleyrand. (Appendice, p. 482.)

Une pareille communication empruntait un caractère de grande

importance, quand elle était faite par un agent représenté comme ayant

à la fois les pouvoirs de la conférence et ceux du gouvernement

français[5].

[5] En outre de cette publication, M. le comte d'Arschot avait lu

à la tribune du congrès, le 8 janvier, deux lettres de MM.

Gendebien et Rogier, dans lesquelles les envoyés belges à Paris

disaient que M. Sébastiani leur avait formellement promis de

reconnaître le prince Othon qui épouserait la princesse Marie

d'Orléans (voir les _Débats_ du 11 janvier). Cette candidature du

prince Othon n'eut pas de suite. Le parti qui le soutenait ne

tarda pas à lui substituer le duc de Leuchtenberg.

Dès que j'avais eu connaissance qu'il était question du prince Othon,

j'avais écrit le 6 janvier à Paris qu'il n'aurait l'assentiment de

personne[6]. «... Ce prince, disais-je, ne peut monter sur le trône

qu'entouré de conseillers, qui, par leur nombre et leurs relations,

n'inspirent aucune confiance aux cabinets de l'Europe[7]. Nous

n'avons pas encore la nouvelle de la détermination qui aura été prise;

mais au départ du dernier courrier, il était annoncé comme probable

que le choix tomberait sur lui[8] et comme il n'a que quatorze ans,

c'est M. de Mérode qui devait être placé auprès de lui, faisant les

fonctions de régent. Ce grand parti a été pris avec une légèreté qui

paraît extraordinaire à tout le monde; car, premièrement, on ne sait

pas si le roi de Bavière y consentirait; secondement, un royaume

nouveau, placé entre les mains d'un enfant, ne paraît pas bien

raisonnable; troisièmement, une royauté nouvelle qui commence par une

régence est susceptible d'être entourée d'intrigues, et quatrièmement,

M. de Mérode a en France des relations qui, probablement à tort,

inquiéteraient quelques puissances.»

[6] _Le prince de Talleyrand au comte Sébastiani._--Cette lettre

est datée du 7 janvier dans le texte des archives.--Nous

continuerons comme précédemment à indiquer les variantes des deux

textes. On remarquera que M. de Talleyrand n'a généralement

inséré ici que des fragments de sa correspondance avec M.

Sébastiani. Il n'entrait pas dans notre plan de rétablir en note

le texte intégral des dépêches, et nous nous en sommes tenus aux

variantes existant dans les passages cités. Des points de

suspension indiqueront les coupures.

[7] Variante:... _et à Bruxelles on s'occupe de faire un roi qui

vraisemblablement n'aura l'assentiment de personne s'il ne doit_

monter sur le trône qu'entouré de conseillers, qui par _leurs

noms_... etc.

[8] Variante:... _sur le jeune prince Othon de Bavière

qui déjà était destiné au trône de la Grèce_.

Trois jours après, le 9 janvier, lorsque les détails de ce qui s'était

passé à Bruxelles furent connus de la conférence, je renouvelai dans

mes dépêches à Paris l'expression du blâme que causait à Londres la

manière dont cette affaire avait été conduite. Je ne m'en tins pas là

et j'écrivis à Madame Adélaïde, soeur du roi, ce que je voulais qu'elle

communiquât à Sa Majesté.

«Londres, le 9 janvier 1831.

»Je n'ai pas importuné ces jours-ci Mademoiselle de toutes mes

tribulations. Je dois le dire, j'ai été d'autant plus peiné, que j'ai

dû voir un dommage notable dans la marche des affaires; les défiances

sont augmentées, et il faut beaucoup d'efforts et toute la confiance

que l'on veut bien avoir ici en moi, pour que la position de

l'ambassadeur de France ne soit pas changée. Mes propres

susceptibilités sont bien peu de chose; mais je suis vivement atteint

par ce qui peut nuire au service du roi. Mademoiselle va en avoir la

preuve. C'est par le corps diplomatique que j'ai connu la lettre

_affichée_ à Bruxelles. Je suis resté fort embarrassé devant un fait

aussi positif, et qui ôte à mes paroles le crédit dont elles ont tant

besoin. Dans une semblable position, tout autre eût sans doute quitté

son poste, et les membres de la conférence, qui craignaient mon

départ, m'ont plusieurs fois déclaré que mon départ serait un signal

de rupture. Je suis donc resté, et par le désir de n'entraver par

aucune considération personnelle la marche des affaires, et parce que,

ambassadeur de Mademoiselle, j'aurais cru lui faire quelque peine en

quittant ainsi la place où elle m'avait désiré. Mais je ne saurais y

rester utilement, si l'on ne trouve pas de moyen de rendre à mes

paroles toute leur force et de donner une sorte de satisfaction aux

puissances réunies ici. Il paraît, d'après les journaux, car les

dépêches de Paris n'en parlent pas, que M. Bresson a, sans

autorisation, fait placarder la lettre du général Sébastiani. Je

demande donc que le zèle imprudent de M. Bresson soit blâmé; qu'il

soit renvoyé à son poste de Londres, et que je sois autorisé à

déclarer que l'intention du cabinet français n'est pas de s'isoler,

dans la question belge, de la marche adoptée par les grandes

puissances[9]. Je voudrais bien aussi qu'on lût plus attentivement

mes dépêches pour que l'on ne confondît pas de simples propositions

avec des déterminations absolues. Cela éviterait de m'écrire que le

protocole, _qui n'a pas existé, est entaché de partialité_. Il faut

que l'affaire belge reste uniquement confiée à la conférence, sans

quoi nous serons toujours accusés de jouer un jeu double. Le roi y

gagnera de ne plus être importuné par les intrigues des Belges qui se

remuent beaucoup trop à Paris...»

[9] Voir à l'Appendice, p. 483, une lettre de M. Bresson à M. de

Talleyrand.

Les membres de la conférence, rassurés par les déclarations très

nettes que je dus leur faire au sujet du prince Othon de Bavière,

signèrent sur ma proposition le protocole numéro 9 dans lequel,

laissant de côté cette question, comme si elle n'existait pas pour

nous, nous invitâmes de la manière la plus ferme, d'une part, le roi

des Pays-Bas, à lever le blocus du port d'Anvers qui était une des

grandes causes d'irritation pour les Belges; et, de l'autre, les

Belges à faire cesser les hostilités qu'ils entretenaient aux environs

de Maëstricht.

J'insistai à Paris, pour qu'on laissât faire à lord Ponsonby à

Bruxelles toutes les tentatives en faveur des princes de Nassau, dans

la conviction où j'étais que, ces tentatives n'aboutissant à rien, le

gouvernement anglais prendrait plus fortement parti pour le prince de

Saxe-Cobourg, qui restait toujours pour moi le candidat préférable. Le

comité diplomatique du congrès de Bruxelles avait chargé plusieurs de

ses membres de se rendre à Paris et à Londres pour s'entendre avec

nous sur le prince qui nous conviendrait le mieux, et c'était sur

cette députation que je comptais pour faire prévaloir un choix

raisonnable; je ne me trompai pas dans mes prévisions. L'homme le plus

intelligent de cette députation, M. Van de Weyer, entra dès lors

en relation avec le prince de Cobourg et servit habilement ses

intérêts à Bruxelles, en dépit de tous les incidents qui traversèrent

la candidature du prince.

Je cherchai à apaiser les inquiétudes qu'on me témoignait chaque jour

de Paris, en écrivant à Mademoiselle le 12 janvier[10]:

«Je n'ai pas écrit ces jours-ci à Mademoiselle parce que je voulais

répondre en connaissance de cause. Mademoiselle a la bonté de me

demander un conseil; il m'est impossible de répondre catégoriquement

sur un état de choses qui non seulement est fort compliqué, mais qui

se modifie d'heure en heure. La lenteur des Anglais, la mobilité des

Belges, l'obstination des Hollandais, l'obligation de négocier avec

des personnes qui n'arrivent que péniblement à des concessions

opposées à leurs goûts et souvent à leurs intérêts, rendent tout

difficile. Souvent, il faut reprendre le lendemain ce qui a été décidé

la veille; il faut détruire avec de nouveaux raisonnements l'effet

d'une lettre de lord Ponsonby qui ne voit pas toujours de même que M.

Bresson. La présence et l'influence du prince d'Orange, le soutien que

lui prête madame de Lieven, amie particulière de lord Grey: voilà des

obstacles sans cesse renaissants, et qui décourageraient un zèle et

une affection moins sincères et moins vifs que ceux que j'ai dans le

coeur. Je ne vois pas qu'il y ait dans ce moment-ci un conseil positif

à donner. La marche du roi a été admirable dans tout ceci: je demande

encore quelques jours d'une conduite aussi mesurée; je suppose que

dans ce court délai, le gouvernement anglais sera de nouveau

détrompé sur les chances du prince d'Orange en Belgique; et c'est

alors que nous pourrons soutenir avec avantage et autorité, soit le

prince de Bavière, soit le prince de Naples, mais surtout ce

dernier...»

[10] Cette lettre est une réponse à la lettre de Madame Adélaïde

du 3 janvier qui est insérée à l'Appendice, p. 481.

Le 13 janvier, de nouveau, je lui mandais:

«... Je conçois bien que les lenteurs de la conférence de Londres

déplaisent à Mademoiselle; j'ose dire que je n'en suis pas moins

contrarié, quoique je ne sois pas obsédé, comme l'est le roi, de

toutes les importunités et de tout le mouvement des faiseurs

politiques, toujours si pressés chez nous et qui gênent tant nos

ministres. Le cabinet anglais n'est jamais pressé de rien parce qu'il

n'a point à satisfaire à des impatiences aussi importunes. A Paris, on

ne songe qu'à pousser le gouvernement, et ici on ne songe qu'à

retenir. Ce qui entrave aussi beaucoup notre marche, et nous fait

employer un temps considérable en explications de toute nature, ce

sont les communications faites et publiées par les Belges[11]. Il faut

interpréter toutes les conversations plus ou moins exactes qu'ils

livrent au public, et réparer le moins mal possible les fautes que ces

débutants en politique font chaque jour. Le ministère anglais désire

que la question belge soit terminée avant le 3 février. Le roi aura vu

dans le protocole numéro 9 que, malgré les obstacles, nous arrivons à

quelque résultat, et que tout le monde y arrive ensemble. Il n'y a

point de conférence aujourd'hui, ce qui fait que je vais à Brighton

faire ma cour au roi et prendre l'air...»

[11] Allusion à plusieurs faits qui s'étaient passés à Bruxelles.

Voir page 8. Voir également, page 25, l'incident

Sébastiani-Rogier.

A mon retour de Brighton, j'eus un long entretien avec lord Grey; j'en

rendis compte le 17 janvier à Paris[12]:

«... J'ai vu ce matin lord Grey pendant très longtemps; j'ai pu

m'expliquer avec lui d'une manière très nette; j'y étais autorisé, et

par la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 14 de ce

mois[13] et par des renseignements que je me suis procurés ici, qui

m'ont prouvé que les affaires de M. le prince d'Orange n'étaient pas

en aussi bon état que le gouvernement anglais aime à se le persuader.

J'ai dit à lord Grey que les lenteurs avaient changé la disposition

des esprits; que le parti du prince d'Orange était moins fort qu'on ne

le pensait; que les catholiques n'en voulaient point et n'en

voudraient jamais; que ceux qui désiraient la réunion à la France

étaient contre lui; que suivre la direction dans laquelle on était

aujourd'hui, c'était s'exposer à tous les malheurs d'une guerre

civile; qu'une guerre civile en Belgique touchait de trop près la

France, pour ne pas finir par compliquer toutes les questions; qu'il

fallait enfin en venir au choix d'un souverain; et que ce souverain ne

pouvait être qu'un catholique, et choisi parmi les princes Jean de

Saxe, Othon de Bavière ou Ferdinand de Naples[14].

[12] _Le prince de Talleyrand au général Sébastiani._ (Dépêche

déjà publiée.)

[13] Voir cette lettre à l'Appendice, p. 484.

[14] Charles-Ferdinand prince de Capoue. Il est généralement

connu dans ces _Mémoires_ sous le nom de prince Charles.

»Lord Grey m'a alors répondu qu'ils avaient tenu à voir le prince

d'Orange pour suivre ses chances jusqu'à leur terme, afin qu'une fois

perdu, la Russie n'eût plus à nous l'opposer et se décidât à

marcher avec nous; que, quant au prince de Bavière, il ne savait pas

pourquoi nous ne préférions pas le prince Charles, frère du

roi.--Parce que, lui ai-je dit, il s'est prononcé violemment contre la

dernière révolution de France, et que nous ne voulons pas avoir près

de nous un prince disposé à prendre part à tout ce que la politique

anti-française pourrait concevoir.--Mais le prince Othon de Bavière

est trop jeune, reprit lord Grey; il faudrait commencer une dynastie

par une régence et quels seraient les régents? Quelques-uns de ces

hommes turbulents dont nous avons tant à nous plaindre.--Pourquoi donc

ne pas choisir le prince de Naples, ai-je dit, il n'a pas cet

inconvénient, puisqu'il a dix-huit ans?--Il n'en a que dix-sept[15],

m'a-t-il répondu, et d'ailleurs il vous appartient de trop près pour

ne pas nous embarrasser devant le parlement.--J'ai fait remarquer à

lord Grey que ce n'était point un inconvénient réel; qu'une pareille

objection aurait pu être faite lorsqu'il était question du prince

Léopold de Saxe-Cobourg et qu'elle ne m'avait point arrêté[16]; que,

du reste, notre intention était de nous entendre avec l'Angleterre;

mais qu'il nous fallait sortir de l'état dangereux dans lequel la

Belgique plaçait l'Europe, et la France en particulier; que bien

certainement le choix fait par eux et par nous serait adopté, et qu'il

fallait, pour y arriver, se faire des concessions réciproques. Les

motifs que vous mettez en avant pour repousser les princes de Naples

et de Bavière, lui ai-je dit en terminant, ne me paraissent pas

suffisants, et si l'Europe est embrasée pour de tels motifs, ce n'est

pas à nous qu'on adressera des reproches.

[15] Le prince Charles de Naples était né le 10 octobre 1811.

[16] C'était en effet ce qu'on reprochait on France au prince de

Cobourg qui passait pour très anglais. Voir à l'Appendice, p.

481, une lettre de Madame Adélaïde au prince de Talleyrand.

»Il m'est resté de cette longue conversation que, les chances du

prince d'Orange évanouies, le choix s'établirait entre les trois

maisons que j'ai désignées plus haut. Mes efforts porteront sur le

prince de Naples; mais, pour conserver ma position vis-à-vis des

membres de la conférence, je dois laisser épuiser la combinaison du

prince d'Orange...»

A côté, je devrais dire au-dessus de cette question, on le voit très

compliquée, du choix du futur souverain de la Belgique, il y en avait

une autre qui était plus immédiatement menaçante: c'était celle de la

reprise des hostilités entre les Hollandais et les Belges, à laquelle

se liait inévitablement une guerre générale et européenne. Le roi de

Hollande, qui, comme nous l'avons dit, souhaitait par-dessus tout

cette dernière, dans la pensée qu'elle amènerait la restauration de

son gouvernement en Belgique, travaillait avec obstination à l'amener.

En bloquant l'Escaut et le port d'Anvers, il suspendait tout le

commerce de la Belgique, et causait ainsi une irritation extrême parmi

les Belges, qui, par mesure de représailles, bloquaient la ville de

Maëstricht, occupée par une faible garnison hollandaise. Ces deux

faits étaient en opposition directe avec l'armistice conclu sous les

auspices de la conférence. Aussi avions-nous, par un de nos

protocoles, signifié au roi de Hollande d'avoir à lever le blocus de

l'Escaut, au plus tard le 20 janvier, et aux Belges de cesser les

hostilités autour de Maëstricht[17].

[17] Protocole du 9 janvier 1831.

On n'avait encore obéi ni d'un côté ni de l'autre. Le roi de Hollande

faisait marcher des troupes sur Maëstricht, et la Prusse était assez

disposée à l'aider dans cette entreprise. Les partis bonapartiste et

républicain à Bruxelles, qui avaient profité de l'irritation qu'y

causait le blocus de l'Escaut pour provoquer les hostilités du côté de

Maëstricht, n'attendaient que le moment où la lutte serait engagée

pour demander le secours de là France, avec l'espérance qu'ils

nourrissaient, tout comme le roi de Hollande, mais dans un autre but,

qu'une guerre générale conduirait au renversement du gouvernement

français et à la réunion de la Belgique à la France, devenue

république.

Il était urgent de pourvoir à ces dangers. La conférence renouvela au

roi de Hollande l'injonction formelle de lever le blocus de l'Escaut,

et menaça les Belges, s'ils ne cessaient leurs tentatives sur

Maëstricht, de faire bloquer leurs ports par une escadre

anglo-française. Il avait été proposé par quelques membres de la

conférence d'employer l'armée prussienne pour empêcher la marche des

Belges sur Maëstricht; je m'y étais péremptoirement opposé, et c'est

ainsi que j'avais fait prévaloir la menace du blocus des ports belges.

Je trouvais dans ce moyen l'avantage qu'il avait été déjà proposé par

moi, à l'égard des ports hollandais, lorsqu'il s'était agi de forcer

le roi Guillaume à la levée du blocus d'Anvers, et que d'ailleurs mon

intention était encore de le faire valoir, si le 20 janvier notre

protocole du 9 n'avait pas reçu son exécution.

Mais toutes ces mesures n'étaient que des palliatifs provisoires qui

ne nous tiraient pas de dangers permanents. J'en avais médité une

pendant plusieurs jours, que je regardais comme décisive, en ce

qu'elle mettrait fin aux espérances du parti révolutionnaire en

Belgique et en France, aussi bien qu'aux tentatives

réactionnaires du roi Guillaume; c'était une déclaration par les

puissances de la neutralité de la Belgique. Je la soumis à la

conférence dans sa séance du 20 janvier, où j'eus la satisfaction de

la faire adopter et consigner dans le protocole de ce jour[18]. Le

compte rendu de cette séance que j'adressai à Paris, le 21 janvier

fera connaître l'importance du résultat que j'avais obtenu[19].

[18] Le protocole du 20 janvier comprenait deux séries de

décisions. Il fixait les limites de la Belgique et de la Hollande

sur le pied du _statu quo_ 1790; il proclamait ensuite en ces

termes la neutralité du nouvel État:

»... Les plénipotentiaires... sont unanimement d'avis que les cinq

puissances devaient à leur intérêt bien compris, à leur union, à

la tranquillité de l'Europe, et à l'accomplissement des vues

consignées dans leur protocole du 20 décembre, une manifestation

solennelle, une preuve éclatante de la ferme détermination où

elles sont, de ne rechercher dans les arrangements relatifs à la

Belgique comme dans toutes les circonstances qui pourront se

présenter encore, aucune augmentation de territoire, aucune

influence exclusive, aucun avantage isolé, et de donner à ce pays

lui-même ainsi qu'à tous les États qui l'environnent les

meilleures garanties de repos et de sécurité. C'est par suite de

ces maximes, c'est dans ces attentions salutaires que les

plénipotentiaires ont résolu d'ajouter aux articles précédents

ceux qui se trouvent ci-dessous:

»ARTICLE V.--La Belgique, dans les limites telles qu'elles seront

arrêtées et tracées conformément aux bases posées dans les

articles 1,2 et 4 du présent protocole, formera un État

perpétuellement neutre. Les cinq puissances lui garantissent cette

neutralité perpétuelle ainsi que l'intégrité et l'inviolabilité de

son territoire dans les limites mentionnées ci-dessus.

»ARTICLE VI.--Par une juste réciprocité, la Belgique sera tenue

d'observer cette même neutralité envers tous les autres États, et

de ne porter aucune atteinte à leur tranquillité intérieure ou

extérieure.»

[19] Voir à ce sujet une lettre de Madame Adélaïde à M. de

Talleyrand (Appendice, p. 489.)

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 4 · 第 14 / 211 题