III

Comment se gouverne la fourmilière? À mesure que le wagon avance, vous

apercevez, parmi les fermes et les cultures, le long mur d'un parc, la

façade d'un château, plus souvent quelque vaste maison ornée, sorte

d'hôtel campagnard, de médiocre architecture, avec des prétentions

gothiques ou italiennes, mais entouré de belles pelouses, de grands

arbres soigneusement conservés; là vivent les bourgeois riches; je me

trompe, le mot est faux, c'est _gentlemen_ qu'il faut dire;

_bourgeois_ est un mot français et désigne ces enrichis oisifs qui

s'occupent à se reposer et ne prennent point part à la vie publique;

ici, c'est tout le contraire; les cent ou cent vingt mille familles

qui dépensent par an mille livres sterling et davantage gouvernent

effectivement le pays. Et ce n'est point là un gouvernement importé,

implanté artificiellement et du dehors; c'est un gouvernement spontané

et naturel. Sitôt que des hommes veulent agir ensemble, il leur faut

des chefs; toute association volontaire ou involontaire en a un;

quelle qu'elle soit, État, armée, navire ou commune, elle ne peut se

passer d'un guide qui trouve la voie, y entre, appelle les autres,

gourmande les retardataires. Nous avons beau nous dire indépendants;

dès que nous marchons en corps, nous avons besoin d'un chef de file;

nous jetons les yeux à droite et à gauche, attendant qu'il se montre.

La grande affaire est de le démêler, d'avoir le meilleur, de ne pas

suivre un autre à sa place; c'est un grand bonheur qu'il y en ait un,

et qu'on le reconnaisse. Ceux-ci, sans élection populaire ni

désignation d'en haut, le trouvent tout fait et tout reconnu dans le

propriétaire important, ancien habitant du pays, puissant par ses

amis, ses protégés, ses fermiers, intéressé plus que personne par ses

grands biens aux affaires de la commune, expert en des intérêts que sa

famille manie depuis trois générations, plus capable par son éducation

de donner le bon conseil, et par ses influences de mener à bien

l'entreprise commune. En effet, c'est ainsi que les choses se passent;

tous les jours des centaines de gens riches quittent Londres pour

passer un jour à la campagne; c'est qu'ils ont convocation pour les

affaires de leur commune ou de leur Église; il sont _justices_,

_overseers_, présidents de toutes sortes de Sociétés, et gratuitement.

Tel a bâti un pont à ses frais, tel autre une chapelle, une maison

d'école; plusieurs établissent des bibliothèques qui prêtent des

livres, avec des chambres chauffées ou éclairées, où les villageois

trouvent le soir des journaux, des jeux, du thé à bon marché, bref des

divertissements honnêtes qui les détournent du cabaret et du gin.

Beaucoup d'entre eux font des _lectures_; leurs soeurs ou leurs filles

tiennent des écoles de dimanche; en somme, ils donnent à leurs frais

aux ignorants et aux pauvres la justice, l'administration, la

civilisation. J'en ai vu un, riche de trente millions, qui le

dimanche, dans son école, enseignait à chanter aux petites filles;

lord Palmerston offre son parc pour les _archery meetings_; le duc de

Marlborough ouvre le sien journellement au public «en priant (le mot y

est) les visiteurs de ne pas gâter les gazons.» Un ferme et fier

sentiment du devoir, un véritable esprit public, une grande idée de ce

qu'un gentleman se doit à lui-même, leur donne la supériorité morale

qui autorise le commandement; probablement, depuis les anciennes cités

grecques, on n'a point vu d'éducation ni de condition où la noblesse

native de l'homme ait reçu un développement plus sain et plus complet.

Bref, ils sont magistrats et patrons de naissance, chefs des grandes

entreprises où il faut hasarder des capitaux, promoteurs de toutes les

largesses, de toutes les améliorations, de toutes les réformes, et,

avec les honneurs du commandement ils en prennent les charges. Car

remarquez qu'à l'inverse des autres aristocraties, ils sont instruits,

libéraux, et marchent à la tête, non à la queue, dans la civilisation

publique. Ce ne sont point des délicats de salon, comme nos marquis du

dix-huitième siècle: un lord visite ses pêcheries, étudie le système

des engrais liquides, parle pertinemment du fromage, et son fils est

souvent meilleur rameur, marcheur et boxeur que ses fermiers. Ce ne

sont point des mécontents arriérés comme les nôtres, occupés à jouer

au whist et à regretter le moyen âge. Ils ont voyagé par toute

l'Europe, et souvent plus loin; ils savent des langues et des

littératures; leurs filles lisent couramment Schiller, Manzoni et

Lamartine. Par les revues, les journaux, les innombrables volumes de

géographie, de statistique et de voyages, ils ont le monde sur le bout

du doigt. Ils soutiennent et président les Sociétés scientifiques; si

les libres chercheurs d'Oxford, au milieu du rigorisme officiel, ont

pu expliquer la Bible, c'est parce qu'on les savait soutenus par les

laïques éclairés et du premier rang. Il n'y a pas de danger non plus

que cette élite tourne à la coterie; elle se renouvelle; un grand

médecin, un profond légiste, un général illustre reçoivent la noblesse

et fondent des familles. Quand un industriel ou un marchand a gagné

quelques millions, sa première pensée est d'acquérir une terre; au

bout de deux ou trois générations, sa famille a pris racine et

participe au gouvernement du pays: de cette façon les meilleurs plants

de la grande forêt populaire viennent recruter la pépinière

aristocratique. Notez enfin que l'institution n'est pas isolée.

Partout il y a des chefs reconnus, respectés, qu'on suit avec

confiance et déférence, qui se sentent responsables et portent le

poids en même temps que les avantages de leur dignité. Il y en a dans

le mariage, où l'homme règne incontesté, suivi par sa femme jusqu'au

bout du monde, fidèlement attendu le soir, libre dans ses affaires

qu'il ne communique pas. Il y en a dans la famille, où le père[385]

peut déshériter ses enfants et garde avec eux, jusque dans les plus

minces circonstances de la vie domestique, un degré d'autorité et de

dignité que nous ne connaissons pas: tel fils malade, absent depuis

longtemps, n'ose pas venir voir son père à la campagne sans lui

demander d'abord permission; une servante, à qui je remettais ma

carte, refusait de la porter: «Oh! je n'oserais pas maintenant.

Monsieur dîne.» Le respect est à tous les étages, dans les ateliers

comme aux champs, dans l'armée comme dans la famille. Partout il y a

des inférieurs et des supérieurs qui se sentent tels; le mécanisme du

pouvoir établi se dérangerait, qu'on le verrait bientôt se reformer de

lui-même; par-dessous la constitution légale s'étend la constitution

sociale, et l'action humaine entre forcément dans un moule solide qui

est tout prêt.

C'est parce que ce réseau aristocratique est fort que l'action de

l'homme peut être libre; car le gouvernement local et naturel étant

enraciné partout, comme un lierre, par cent petites attaches toujours

renaissantes, les mouvements brusques, si violents qu'ils soient, ne

sont pas capables de l'arracher tout entier; les gens ont beau parler,

crier, faire des _meetings_, des processions, des ligues, ils ne

démoliront pas l'État; ils n'ont point affaire à un compartiment de

fonctionnaires plaqué extérieurement sur le pays, et qui, comme tout

placage, peut être remplacé par un autre; toujours les trente ou

quarante gentlemen d'un district, riches, influents, accrédités,

utiles comme ils sont, se trouveront les conducteurs du district.

«Comme on voit le diable dans les papiers périodiques, disait

Montesquieu, on croit que le peuple va se révolter demain.» Point du

tout, c'est leur façon de parler; seulement ils parlent haut, et d'un

ton rude. Le lendemain du jour où j'arrivai à Londres, je vis marcher

des hommes-affiches portant sur leur ventre et sur leur dos cet

écriteau en grosses lettres: «Usurpation énorme, attentat des Lords

dans le vote du budget contre les droits du peuple.» Il est vrai que

l'affiche ajoutait: «Compatriotes, une pétition!» Les choses se

bornent là; on raisonne en termes francs, et le raisonnement, s'il est

bon, se propage. Une autre fois, à Hyde-Park, des orateurs en plein

vent déclamaient contre les Lords, qui sont des _coquins_ (_rogues_).

L'auditoire applaudissait ou sifflait, à volonté. «En somme, me disait

un Anglais, c'est de cette façon-là que nous faisons nos affaires.

Chez nous, quand un homme a une idée, il l'écrit; une douzaine de

personnes la jugent bonne; et là-dessus tous mettent en commun de

l'argent pour la publier; cela fait une petite association, qui

grandit, imprime des traités à bon marché, fait des _lectures_, puis

des pétitions, rallie l'opinion, et enfin apporte un projet au

Parlement; le Parlement refuse, ou remet l'affaire; cependant le

projet prend du poids; la majorité de la nation pousse, elle force les

portes, et voilà une loi faite.» Libre à chacun d'agir ainsi; les

ouvriers peuvent se liguer contre leurs maîtres; en effet, leurs

associations enveloppent toute l'Angleterre; à Preston, je crois, il y

eut une fois une grève qui dura plus de six mois. Ils feront parfois

des émeutes, mais point de révoltes; ils savent déjà l'économie

politique, et comprennent que violenter les capitaux, c'est supprimer

le travail. Surtout ils sont flegmatiques; ici comme ailleurs le

tempérament est toujours la grande force. La colère, le sang ne leur

montent pas aux yeux d'abord comme chez les nations méridionales; un

long intervalle sépare toujours l'idée de l'action, et les

raisonnements sages, le calcul répété viennent remplir cet intervalle.

Entrez dans un _meeting_, considérez ces gens de toute condition, ces

dames qui viennent pour la trentième fois entendre la même

dissertation, ornée de chiffres, sur l'éducation, sur le coton, sur

les salaires. Ils n'ont pas l'air de s'ennuyer; ils savent heurter

argument contre argument, patienter, réclamer gravement, recommencer

leur réclamation; ce sont les mêmes gens qui attendent le train au

bord de la voie ferrée, sans se faire écraser, et qui jouent au

cricket deux heures durant sans élever la voix ni se disputer une

minute. Deux cochers qui s'accrochent se dégagent sans tempêter ni

s'injurier. Ainsi dure leur association politique; ils peuvent être

libres parce qu'ils ont des conducteurs naturels et des nerfs

patients. Après tout, l'État est une machine comme les autres; tâchez

d'avoir de bons rouages et prenez garde de les casser; ceux-ci ont le

double avantage d'en posséder de très-bons et de les manier avec

sang-froid.

[Note 385: Dans le langage familier, les fils disent: «My

governor.» En France ils diraient: «Le banquier.»]

Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 4 de 5) · 第 52 / 62 题