Comment se gouverne la fourmilière? À mesure que le wagon avance, vous
apercevez, parmi les fermes et les cultures, le long mur d'un parc, la
façade d'un château, plus souvent quelque vaste maison ornée, sorte
d'hôtel campagnard, de médiocre architecture, avec des prétentions
gothiques ou italiennes, mais entouré de belles pelouses, de grands
arbres soigneusement conservés; là vivent les bourgeois riches; je me
trompe, le mot est faux, c'est _gentlemen_ qu'il faut dire;
_bourgeois_ est un mot français et désigne ces enrichis oisifs qui
s'occupent à se reposer et ne prennent point part à la vie publique;
ici, c'est tout le contraire; les cent ou cent vingt mille familles
qui dépensent par an mille livres sterling et davantage gouvernent
effectivement le pays. Et ce n'est point là un gouvernement importé,
implanté artificiellement et du dehors; c'est un gouvernement spontané
et naturel. Sitôt que des hommes veulent agir ensemble, il leur faut
des chefs; toute association volontaire ou involontaire en a un;
quelle qu'elle soit, État, armée, navire ou commune, elle ne peut se
passer d'un guide qui trouve la voie, y entre, appelle les autres,
gourmande les retardataires. Nous avons beau nous dire indépendants;
dès que nous marchons en corps, nous avons besoin d'un chef de file;
nous jetons les yeux à droite et à gauche, attendant qu'il se montre.
La grande affaire est de le démêler, d'avoir le meilleur, de ne pas
suivre un autre à sa place; c'est un grand bonheur qu'il y en ait un,
et qu'on le reconnaisse. Ceux-ci, sans élection populaire ni
désignation d'en haut, le trouvent tout fait et tout reconnu dans le
propriétaire important, ancien habitant du pays, puissant par ses
amis, ses protégés, ses fermiers, intéressé plus que personne par ses
grands biens aux affaires de la commune, expert en des intérêts que sa
famille manie depuis trois générations, plus capable par son éducation
de donner le bon conseil, et par ses influences de mener à bien
l'entreprise commune. En effet, c'est ainsi que les choses se passent;
tous les jours des centaines de gens riches quittent Londres pour
passer un jour à la campagne; c'est qu'ils ont convocation pour les
affaires de leur commune ou de leur Église; il sont _justices_,
_overseers_, présidents de toutes sortes de Sociétés, et gratuitement.
Tel a bâti un pont à ses frais, tel autre une chapelle, une maison
d'école; plusieurs établissent des bibliothèques qui prêtent des
livres, avec des chambres chauffées ou éclairées, où les villageois
trouvent le soir des journaux, des jeux, du thé à bon marché, bref des
divertissements honnêtes qui les détournent du cabaret et du gin.
Beaucoup d'entre eux font des _lectures_; leurs soeurs ou leurs filles
tiennent des écoles de dimanche; en somme, ils donnent à leurs frais
aux ignorants et aux pauvres la justice, l'administration, la
civilisation. J'en ai vu un, riche de trente millions, qui le
dimanche, dans son école, enseignait à chanter aux petites filles;
lord Palmerston offre son parc pour les _archery meetings_; le duc de
Marlborough ouvre le sien journellement au public «en priant (le mot y
est) les visiteurs de ne pas gâter les gazons.» Un ferme et fier
sentiment du devoir, un véritable esprit public, une grande idée de ce
qu'un gentleman se doit à lui-même, leur donne la supériorité morale
qui autorise le commandement; probablement, depuis les anciennes cités
grecques, on n'a point vu d'éducation ni de condition où la noblesse
native de l'homme ait reçu un développement plus sain et plus complet.
Bref, ils sont magistrats et patrons de naissance, chefs des grandes
entreprises où il faut hasarder des capitaux, promoteurs de toutes les
largesses, de toutes les améliorations, de toutes les réformes, et,
avec les honneurs du commandement ils en prennent les charges. Car
remarquez qu'à l'inverse des autres aristocraties, ils sont instruits,
libéraux, et marchent à la tête, non à la queue, dans la civilisation
publique. Ce ne sont point des délicats de salon, comme nos marquis du
dix-huitième siècle: un lord visite ses pêcheries, étudie le système
des engrais liquides, parle pertinemment du fromage, et son fils est
souvent meilleur rameur, marcheur et boxeur que ses fermiers. Ce ne
sont point des mécontents arriérés comme les nôtres, occupés à jouer
au whist et à regretter le moyen âge. Ils ont voyagé par toute
l'Europe, et souvent plus loin; ils savent des langues et des
littératures; leurs filles lisent couramment Schiller, Manzoni et
Lamartine. Par les revues, les journaux, les innombrables volumes de
géographie, de statistique et de voyages, ils ont le monde sur le bout
du doigt. Ils soutiennent et président les Sociétés scientifiques; si
les libres chercheurs d'Oxford, au milieu du rigorisme officiel, ont
pu expliquer la Bible, c'est parce qu'on les savait soutenus par les
laïques éclairés et du premier rang. Il n'y a pas de danger non plus
que cette élite tourne à la coterie; elle se renouvelle; un grand
médecin, un profond légiste, un général illustre reçoivent la noblesse
et fondent des familles. Quand un industriel ou un marchand a gagné
quelques millions, sa première pensée est d'acquérir une terre; au
bout de deux ou trois générations, sa famille a pris racine et
participe au gouvernement du pays: de cette façon les meilleurs plants
de la grande forêt populaire viennent recruter la pépinière
aristocratique. Notez enfin que l'institution n'est pas isolée.
Partout il y a des chefs reconnus, respectés, qu'on suit avec
confiance et déférence, qui se sentent responsables et portent le
poids en même temps que les avantages de leur dignité. Il y en a dans
le mariage, où l'homme règne incontesté, suivi par sa femme jusqu'au
bout du monde, fidèlement attendu le soir, libre dans ses affaires
qu'il ne communique pas. Il y en a dans la famille, où le père[385]
peut déshériter ses enfants et garde avec eux, jusque dans les plus
minces circonstances de la vie domestique, un degré d'autorité et de
dignité que nous ne connaissons pas: tel fils malade, absent depuis
longtemps, n'ose pas venir voir son père à la campagne sans lui
demander d'abord permission; une servante, à qui je remettais ma
carte, refusait de la porter: «Oh! je n'oserais pas maintenant.
Monsieur dîne.» Le respect est à tous les étages, dans les ateliers
comme aux champs, dans l'armée comme dans la famille. Partout il y a
des inférieurs et des supérieurs qui se sentent tels; le mécanisme du
pouvoir établi se dérangerait, qu'on le verrait bientôt se reformer de
lui-même; par-dessous la constitution légale s'étend la constitution
sociale, et l'action humaine entre forcément dans un moule solide qui
est tout prêt.
C'est parce que ce réseau aristocratique est fort que l'action de
l'homme peut être libre; car le gouvernement local et naturel étant
enraciné partout, comme un lierre, par cent petites attaches toujours
renaissantes, les mouvements brusques, si violents qu'ils soient, ne
sont pas capables de l'arracher tout entier; les gens ont beau parler,
crier, faire des _meetings_, des processions, des ligues, ils ne
démoliront pas l'État; ils n'ont point affaire à un compartiment de
fonctionnaires plaqué extérieurement sur le pays, et qui, comme tout
placage, peut être remplacé par un autre; toujours les trente ou
quarante gentlemen d'un district, riches, influents, accrédités,
utiles comme ils sont, se trouveront les conducteurs du district.
«Comme on voit le diable dans les papiers périodiques, disait
Montesquieu, on croit que le peuple va se révolter demain.» Point du
tout, c'est leur façon de parler; seulement ils parlent haut, et d'un
ton rude. Le lendemain du jour où j'arrivai à Londres, je vis marcher
des hommes-affiches portant sur leur ventre et sur leur dos cet
écriteau en grosses lettres: «Usurpation énorme, attentat des Lords
dans le vote du budget contre les droits du peuple.» Il est vrai que
l'affiche ajoutait: «Compatriotes, une pétition!» Les choses se
bornent là; on raisonne en termes francs, et le raisonnement, s'il est
bon, se propage. Une autre fois, à Hyde-Park, des orateurs en plein
vent déclamaient contre les Lords, qui sont des _coquins_ (_rogues_).
L'auditoire applaudissait ou sifflait, à volonté. «En somme, me disait
un Anglais, c'est de cette façon-là que nous faisons nos affaires.
Chez nous, quand un homme a une idée, il l'écrit; une douzaine de
personnes la jugent bonne; et là-dessus tous mettent en commun de
l'argent pour la publier; cela fait une petite association, qui
grandit, imprime des traités à bon marché, fait des _lectures_, puis
des pétitions, rallie l'opinion, et enfin apporte un projet au
Parlement; le Parlement refuse, ou remet l'affaire; cependant le
projet prend du poids; la majorité de la nation pousse, elle force les
portes, et voilà une loi faite.» Libre à chacun d'agir ainsi; les
ouvriers peuvent se liguer contre leurs maîtres; en effet, leurs
associations enveloppent toute l'Angleterre; à Preston, je crois, il y
eut une fois une grève qui dura plus de six mois. Ils feront parfois
des émeutes, mais point de révoltes; ils savent déjà l'économie
politique, et comprennent que violenter les capitaux, c'est supprimer
le travail. Surtout ils sont flegmatiques; ici comme ailleurs le
tempérament est toujours la grande force. La colère, le sang ne leur
montent pas aux yeux d'abord comme chez les nations méridionales; un
long intervalle sépare toujours l'idée de l'action, et les
raisonnements sages, le calcul répété viennent remplir cet intervalle.
Entrez dans un _meeting_, considérez ces gens de toute condition, ces
dames qui viennent pour la trentième fois entendre la même
dissertation, ornée de chiffres, sur l'éducation, sur le coton, sur
les salaires. Ils n'ont pas l'air de s'ennuyer; ils savent heurter
argument contre argument, patienter, réclamer gravement, recommencer
leur réclamation; ce sont les mêmes gens qui attendent le train au
bord de la voie ferrée, sans se faire écraser, et qui jouent au
cricket deux heures durant sans élever la voix ni se disputer une
minute. Deux cochers qui s'accrochent se dégagent sans tempêter ni
s'injurier. Ainsi dure leur association politique; ils peuvent être
libres parce qu'ils ont des conducteurs naturels et des nerfs
patients. Après tout, l'État est une machine comme les autres; tâchez
d'avoir de bons rouages et prenez garde de les casser; ceux-ci ont le
double avantage d'en posséder de très-bons et de les manier avec
sang-froid.
[Note 385: Dans le langage familier, les fils disent: «My
governor.» En France ils diraient: «Le banquier.»]