Voilà notre Anglais approvisionné et administré; à présent qu'il a
pourvu au bien-être privé et à la sécurité publique, que va-t-il
faire, et comment se gouvernera-t-il dans ce domaine plus haut, plus
noble, où l'homme monte pour contempler la beauté et la vérité? En
tout cas, ce ne sont pas les arts qui l'y conduisent. Cet énorme
Londres est monumental, mais comme le château d'un enrichi; tout y est
soigné et coûteux, rien de plus. Ces hautes maisons en pierres
massives, chargées de péristyles, de demi-colonnes, d'ornements grecs,
sont le plus souvent lugubres; les pauvres colonnes des monuments
semblent lessivées à l'encre. Le dimanche, par un temps brumeux, on se
croirait dans un cimetière décent; les adresses lisibles, parfaites,
en cuivre, ressemblent à des inscriptions funéraires. Rien de beau;
tout au plus les maisons bourgeoises vernissées, avec leur carré de
verdure, sont agréables; on sent qu'elles sont bien tenues, commodes,
excellentes pour un homme d'affaires qui veut se délasser, se détendre
après une journée laborieuse. Mais un sentiment plus fin et plus haut
n'a rien à goûter là. Quant aux statues, il est difficile de ne pas
rire. Il faut voir lord Wellington, avec son chapeau à plumes de fer;
Nelson, muni d'un câble qui lui fait une queue, planté sur sa colonne
et traversé d'un paratonnerre comme un rat empalé au bout d'une
perche, ou bien encore les généraux de Waterloo déshabillés et
couronnés par des Victoires. Les Anglais, de chair et d'os, semblent
déjà fabriqués en tôle; que sera-ce des statues anglaises?--Ils se
piquent de peinture, du moins ils l'étudient avec une minutie
étonnante, à la chinoise; ils sont capables de peindre une botte de
foin si exactement, qu'un botaniste reconnaîtra l'espèce de chaque
tige; celui-ci s'est installé sous une tente pendant trois mois dans
une bruyère afin de connaître à fond la bruyère; beaucoup sont des
observateurs excellents, surtout de l'expression morale, et réussiront
très-bien à vous montrer l'âme par le visage; on s'instruit à les
regarder, on fait avec eux un cours de psychologie; ils peuvent
illustrer un roman; on sera touché par l'intention poétique et rêveuse
de plusieurs de leurs paysages. Mais dans la vraie peinture, la
peinture pittoresque, ils sont révoltants. Je ne pense pas que jamais
on ait placé sur la toile des couleurs si crues, des corps si roides,
des étoffes si semblables à du fer-blanc, des tons aussi criards.
Figurez-vous un opéra où il n'y a que des fausses notes. Vous verrez
des paysages passés au sang de boeuf, des arbres qui crèvent la toile,
des gazons qui semblent un pot de vert-perroquet répandu à terre, des
Christs qui ont l'air d'être cuits et conservés dans l'huile, des
cerfs expressifs, des chiens sentimentaux, des femmes nues auxquelles
on souhaite aussitôt d'offrir une robe. En fait de musique, ils
importent l'opéra italien; c'est un oranger entretenu à grands frais
parmi des betteraves. Les arts ont besoin d'esprits oisifs, délicats,
point stoïciens, surtout point puritains, aisément choqués par les
dissonances, enclins au plaisir sensible, et qui emploient leurs longs
loisirs, leurs libres rêves à arranger harmonieusement, sans autre
objet que la jouissance, les formes, les couleurs et les sons. Je n'ai
pas besoin de dire qu'ici la pente des esprits est toute contraire, et
l'on voit assez pourquoi, parmi ces politiques militants, ces
industriels laborieux, ces hommes d'action énergiques, l'art ne peut
fournir que des fruits exotiques ou déformés.
Il en est autrement dans la science; mais c'est que dans la science il
y a deux parts. On peut la traiter comme une affaire, ramasser et
vérifier des observations, combiner des expériences, aligner des
chiffres, peser des vraisemblances, découvrir des faits, des lois
partielles, posséder des laboratoires, des bibliothèques, des sociétés
chargées d'emmagasiner et d'accroître les connaissances positives; en
tout cela ils excellent; ils ont même des Lyell, des Darwin, des Owen
capables d'embrasser, de renouveler une science; dans la construction
du vaste édifice, les maçons industrieux, les maîtres de second ordre
ne manquent pas; ce sont les grands architectes, les penseurs, les
vrais spéculatifs qui leur manquent; la philosophie, surtout la
métaphysique, est aussi peu indigène ici que la musique et la
peinture; ils l'importent; encore en laissent-ils la meilleure partie
en chemin; Carlyle est obligé de la transformer en poésie mystique, en
fantaisies d'humoriste et de prophète; Hamilton l'effleure, mais pour
la déclarer chimérique; Stuart Mill, Buckle, n'en prennent que
l'espèce la plus palpable, un résidu pesant, le positivisme. Ce n'est
pas de ce côté que le débouché se fera. C'est sur d'autres objets que
se rejetteront la grande curiosité, les instincts sublimes de
l'esprit, le besoin de l'universel et de l'infini, le désir des choses
idéales et parfaites. Prenons le jour où le silence des affaires
laisse aux aspirations désintéressées un libre champ. Nul spectacle
plus frappant pour un étranger que le dimanche à Londres. Les rues
sont vides et les églises sont pleines. Une proclamation de la reine
interdit de jouer à aucun jeu ce jour-là, en public ou en particulier;
défense aux tavernes de recevoir les gens pendant le service.
D'ailleurs toutes les personnes convenables sont aux offices; les
bancs regorgent; et ce ne sont pas les servantes, comme chez nous, les
vieilles femmes, quelques rentiers assoupis, une volée de dames
élégantes qui sont là; ce sont des gens bien vêtus, ou du moins
proprement habillés, et autant de gentlemen que de femmes. La religion
ne reste pas en dehors et au-dessous de la culture publique; les
jeunes gens, les hommes instruits, l'élite de la nation, toute la
haute classe et la classe moyenne y demeurent attachés. Le ministre,
même au village, n'est pas un fils de paysan, mal décrassé, encore
imbu du séminaire, enfermé dans une éducation monacale, séparé de la
société par le célibat, à demi enfoncé dans le moyen âge[386]. C'est
un homme du siècle, souvent un homme du monde, souvent de bonne
famille, ayant les intérêts, les habitudes, les libertés des autres,
parfois une voiture, des gens, des moeurs élégantes, ordinairement
instruit, qui a lu et qui lit encore. À tous ces titres, il peut être
dans son canton le guide des idées, comme son voisin le squire est le
guide des affaires. S'il ne marche pas au même rang que les penseurs
libres, il ne reste derrière eux que d'un ou deux pas; vous, homme
moderne, Parisien, vous pouvez causer avec lui de tous les grands
sujets; vous ne sentez pas un abîme entre son esprit et le vôtre. À
proprement parler, c'est un laïque comme vous; la seule différence,
c'est qu'il est surintendant de la morale. Jusque dans ses dehors,
sauf un rabat passager, et la perpétuelle cravate blanche, il vous
ressemble; au premier aspect vous le prendriez pour un professeur, un
magistrat ou un notaire, et les discours qu'il prononce sont d'accord
avec sa personne. Il ne dit point anathème au monde; en cela sa
doctrine est moderne, il suit la grande voie dans laquelle la
Renaissance et la Réforme ont lancé la religion. Lorsque le
christianisme parut il y a dix-huit siècles, c'était en Orient, dans
le pays des Esséniens et des Thérapeutes, au milieu de l'accablement
et du désespoir universels, quand la seule délivrance semblait le
renoncement au monde, l'abandon de la vie civile, la destruction des
instincts naturels, et l'attente journalière du royaume de Dieu.
Lorsqu'il reparut, il y a trois siècles, c'est en Occident, chez des
peuples laborieux et à demi libres, au milieu du redressement et de
l'invention universelle, quand l'homme, améliorant sa condition,
prenait confiance en sa destinée terrestre, et épanouissait largement
ses facultés. Rien d'étonnant si le protestantisme nouveau diffère du
christianisme antique, s'il recommande l'action au lieu de prêcher
l'ascétisme, s'il autorise le bien-être au lieu de prescrire la
mortification, s'il honore le mariage, le travail, le patriotisme,
l'examen, la science, toutes les affections et toutes les facultés
naturelles, au lieu de louer le célibat, la retraite, le dédain du
siècle, l'extase, la captivité de l'esprit et la mutilation du coeur.
Par cette infusion de l'esprit moderne, il a reçu un nouveau sang, et
le protestantisme aujourd'hui forme avec la science les deux organes
moteurs et comme le double coeur de la vie européenne. Car, en
acceptant la réhabilitation du monde, il n'a point renoncé à
l'épuration de l'homme; au contraire, c'est de ce côté qu'il a porté
tout son effort. Il a retranché de la religion toutes les portions qui
ne sont point cette épuration même, et l'a fortifiée en la réduisant.
Une institution, comme une machine et comme un homme, est d'autant
plus puissante qu'elle est plus spéciale; on fait d'autant mieux une
oeuvre qu'on n'en fait qu'une, et qu'on rapporte tout à celle-là. Par
la suppression des légendes et des pratiques, la pensée entière de
l'homme a été concentrée sur un seul objet, l'amélioration morale.
C'est de cela qu'on lui parle dans les églises, en style grave et
froid, avec une suite de raisonnements sensés et solides: comment un
homme doit réfléchir sur ses devoirs, les noter un à un dans son
esprit, se faire des principes, avoir une sorte de code intérieur
librement consenti et fermement arrêté, auquel il rapporte toutes ses
actions sans biaiser ni balancer; comment ces principes peuvent
s'enraciner par la pratique; comment l'examen incessant, l'effort
personnel, le redressement continu de soi-même par soi-même doivent
asseoir lentement notre volonté dans la droiture: ce sont là les
questions qui, avec une multitude d'exemples, de preuves, d'appels à
l'expérience journalière[387], reviennent dans toutes les chaires,
pour développer dans l'homme la réforme volontaire, la surveillance et
l'empire de soi-même, l'habitude de se contraindre, et une sorte de
stoïcisme moderne presque aussi noble que l'ancien. De toutes parts
les laïques y aident, et l'avertissement moral, parti de la
littérature en même temps que de la théologie, réunit dans un seul
accord le monde et le clergé. Presque jamais un livre ici ne peint
l'homme d'une façon désintéressée; critiques, philosophes,
historiens, romanciers, poëtes même, ils donnent une leçon, ils
soutiennent une thèse, ils démasquent ou punissent un vice, ils
peignent une tentation surmontée, ils racontent l'histoire d'un
caractère qui s'assied. Leur exacte et minutieuse description des
sentiments aboutit toujours à une approbation ou à un blâme; ils ne
sont pas artistes, mais moralistes; c'est seulement en pays protestant
que vous trouverez un roman employé tout entier à décrire les progrès
du sentiment moral dans une enfant de douze ans[388]. Tout travaille
en ce sens dans la religion et jusqu'à la partie mystique. On en a
laissé tomber les distinctions et les subtilités byzantines; on n'y a
point introduit les curiosités et les spéculations germaniques; c'est
le dieu de la conscience qui seul y règne; les douceurs féminines en
ont été retranchées; on n'y trouve point l'époux des âmes, le
consolateur aimable, que l'_Imitation_ poursuit dans ses rêves
tendres; quelque chose de viril y respire; on voit que l'Ancien
Testament, que les sévères psaumes hébraïques y ont laissé leur
empreinte. Ce n'est plus un ami de coeur à qui l'on confie ses menus
désirs, ses petites peines, une sorte de directeur affectueux et tout
humain; ce n'est plus un roi dont on essaye de gagner les parents ou
les courtisans, et de qui on espère des grâces ou des places: on ne
voit en lui que le gardien du devoir, et on ne lui parle pas d'autre
chose. Ce qu'on lui demande, c'est la force d'être vertueux, la
rénovation intérieure par laquelle on devient capable de toujours bien
faire, et une supplication semblable est par elle-même un levier
suffisant pour arracher l'homme à ses faiblesses. Ce que l'on sait de
lui, c'est qu'il est parfaitement juste, et une confiance pareille
suffit pour représenter tous les événements de la vie comme un
acheminement vers le règne de la justice. À proprement parler, il n'y
a qu'elle; le monde est une figure qui la cache; mais le coeur et la
conscience la sentent, et il n'y a rien d'important, ni de vrai dans
l'homme, que l'étreinte par laquelle il la tient. Ainsi parlent les
vieilles et graves prières, les chants sévères qui roulent dans le
temple, soutenus par l'orgue. Quoique Français et né dans une religion
différente, je les écoutais avec une admiration et une émotion
sincères. Poëmes sérieux et grandioses qui, ouvrant une échappée sur
l'infini, laissent entrer un rayon de lumière dans l'obscurité sans
limites et contentent les profonds instincts poétiques, le vague
besoin de sublimité et de mélancolie que cette race a manifestés dès
l'origine et qu'elle a conservés jusqu'au bout.
[Note 386: M. Bournisien, dans _Madame Bovary_, est un personnage
très-rare en Angleterre.]
[Note 387: Je prie le lecteur de lire entre cent autres les
sermons du docteur Arnold devant ses élèves de Rugby.]
[Note 388: _The wide, wide World_, by Elizabeth Wetherell. Voir
les romans de miss Yonge et surtout ceux de miss Evans.]
V
Au fond du présent comme au fond du passé, reparaît toujours une cause
intérieure et persistante, le _caractère_ de la race; l'hérédité et le
climat l'ont entretenu; une perturbation violente, la conquête
normande, l'a infléchi; à la fin, après des oscillations diverses, il
s'est manifesté par la conception d'un modèle idéal propre, qui peu à
peu a façonné ou produit la religion, la littérature et les
institutions. Ainsi fixé et exprimé, il est désormais le moteur du
reste; c'est lui qui explique le présent, c'est de lui que dépend
l'avenir; sa force et sa direction produisent la civilisation
présente; sa force et sa direction produiront la civilisation future.
Aujourd'hui que les grandes violences historiques, j'entends les
destructions et les asservissements de peuples, sont devenus presque
impraticables, chaque nation peut développer sa vie suivant sa
conception de la vie; les hasards d'une guerre ou d'une invention
n'ont de prise que sur les détails; seules, maintenant, les
inclinations et les aptitudes nationales dessinent les grands traits
de l'histoire nationale; lorsque vingt-cinq millions d'hommes
conçoivent d'une certaine façon le bien et l'utile, c'est cette sorte
de bien et d'utile qu'ils recherchent et finissent par atteindre.
L'Anglais a désormais son prêtre, son gentleman, sa manufacture, son
confortable et son roman. Si l'on veut chercher dans quel sens cette
oeuvre changera, il faut chercher dans quel sens change la conception
centrale. Une vaste révolution se fait depuis trois siècles dans
l'intelligence humaine, semblable à ces soulèvements réguliers et
énormes qui, déplaçant un continent, déplacent tous les points de vue.
Nous savons que les découvertes positives vont tous les jours
croissant, qu'elles iront tous les jours croissant davantage, que
d'objet en objet elles atteignent les plus relevés, qu'elles
commencent à renouveler la science de l'homme, que leurs applications
utiles et leurs conséquences philosophiques se dégagent sans cesse;
bref, que leur empiétement universel finira par s'étendre sur tout
l'esprit humain. De ce corps de vérités envahissantes sort aussi une
conception originale du bien et de l'utile, et, partant, une nouvelle
idée de l'État et de l'Église, de l'art et de l'industrie, de la
philosophie et de la religion. Celle-ci a sa force comme l'ancienne a
sa force; elle est scientifique si l'autre est nationale; elle
s'appuie sur les faits prouvés si l'autre s'appuie sur les choses
établies. Déjà leur opposition se manifeste; déjà leurs transactions
commencent, et nous pouvons affirmer d'avance que l'état prochain de
la civilisation anglaise dépendra de leur divergence et de leur
accord.
Novembre 1863.