IV

Voilà notre Anglais approvisionné et administré; à présent qu'il a

pourvu au bien-être privé et à la sécurité publique, que va-t-il

faire, et comment se gouvernera-t-il dans ce domaine plus haut, plus

noble, où l'homme monte pour contempler la beauté et la vérité? En

tout cas, ce ne sont pas les arts qui l'y conduisent. Cet énorme

Londres est monumental, mais comme le château d'un enrichi; tout y est

soigné et coûteux, rien de plus. Ces hautes maisons en pierres

massives, chargées de péristyles, de demi-colonnes, d'ornements grecs,

sont le plus souvent lugubres; les pauvres colonnes des monuments

semblent lessivées à l'encre. Le dimanche, par un temps brumeux, on se

croirait dans un cimetière décent; les adresses lisibles, parfaites,

en cuivre, ressemblent à des inscriptions funéraires. Rien de beau;

tout au plus les maisons bourgeoises vernissées, avec leur carré de

verdure, sont agréables; on sent qu'elles sont bien tenues, commodes,

excellentes pour un homme d'affaires qui veut se délasser, se détendre

après une journée laborieuse. Mais un sentiment plus fin et plus haut

n'a rien à goûter là. Quant aux statues, il est difficile de ne pas

rire. Il faut voir lord Wellington, avec son chapeau à plumes de fer;

Nelson, muni d'un câble qui lui fait une queue, planté sur sa colonne

et traversé d'un paratonnerre comme un rat empalé au bout d'une

perche, ou bien encore les généraux de Waterloo déshabillés et

couronnés par des Victoires. Les Anglais, de chair et d'os, semblent

déjà fabriqués en tôle; que sera-ce des statues anglaises?--Ils se

piquent de peinture, du moins ils l'étudient avec une minutie

étonnante, à la chinoise; ils sont capables de peindre une botte de

foin si exactement, qu'un botaniste reconnaîtra l'espèce de chaque

tige; celui-ci s'est installé sous une tente pendant trois mois dans

une bruyère afin de connaître à fond la bruyère; beaucoup sont des

observateurs excellents, surtout de l'expression morale, et réussiront

très-bien à vous montrer l'âme par le visage; on s'instruit à les

regarder, on fait avec eux un cours de psychologie; ils peuvent

illustrer un roman; on sera touché par l'intention poétique et rêveuse

de plusieurs de leurs paysages. Mais dans la vraie peinture, la

peinture pittoresque, ils sont révoltants. Je ne pense pas que jamais

on ait placé sur la toile des couleurs si crues, des corps si roides,

des étoffes si semblables à du fer-blanc, des tons aussi criards.

Figurez-vous un opéra où il n'y a que des fausses notes. Vous verrez

des paysages passés au sang de boeuf, des arbres qui crèvent la toile,

des gazons qui semblent un pot de vert-perroquet répandu à terre, des

Christs qui ont l'air d'être cuits et conservés dans l'huile, des

cerfs expressifs, des chiens sentimentaux, des femmes nues auxquelles

on souhaite aussitôt d'offrir une robe. En fait de musique, ils

importent l'opéra italien; c'est un oranger entretenu à grands frais

parmi des betteraves. Les arts ont besoin d'esprits oisifs, délicats,

point stoïciens, surtout point puritains, aisément choqués par les

dissonances, enclins au plaisir sensible, et qui emploient leurs longs

loisirs, leurs libres rêves à arranger harmonieusement, sans autre

objet que la jouissance, les formes, les couleurs et les sons. Je n'ai

pas besoin de dire qu'ici la pente des esprits est toute contraire, et

l'on voit assez pourquoi, parmi ces politiques militants, ces

industriels laborieux, ces hommes d'action énergiques, l'art ne peut

fournir que des fruits exotiques ou déformés.

Il en est autrement dans la science; mais c'est que dans la science il

y a deux parts. On peut la traiter comme une affaire, ramasser et

vérifier des observations, combiner des expériences, aligner des

chiffres, peser des vraisemblances, découvrir des faits, des lois

partielles, posséder des laboratoires, des bibliothèques, des sociétés

chargées d'emmagasiner et d'accroître les connaissances positives; en

tout cela ils excellent; ils ont même des Lyell, des Darwin, des Owen

capables d'embrasser, de renouveler une science; dans la construction

du vaste édifice, les maçons industrieux, les maîtres de second ordre

ne manquent pas; ce sont les grands architectes, les penseurs, les

vrais spéculatifs qui leur manquent; la philosophie, surtout la

métaphysique, est aussi peu indigène ici que la musique et la

peinture; ils l'importent; encore en laissent-ils la meilleure partie

en chemin; Carlyle est obligé de la transformer en poésie mystique, en

fantaisies d'humoriste et de prophète; Hamilton l'effleure, mais pour

la déclarer chimérique; Stuart Mill, Buckle, n'en prennent que

l'espèce la plus palpable, un résidu pesant, le positivisme. Ce n'est

pas de ce côté que le débouché se fera. C'est sur d'autres objets que

se rejetteront la grande curiosité, les instincts sublimes de

l'esprit, le besoin de l'universel et de l'infini, le désir des choses

idéales et parfaites. Prenons le jour où le silence des affaires

laisse aux aspirations désintéressées un libre champ. Nul spectacle

plus frappant pour un étranger que le dimanche à Londres. Les rues

sont vides et les églises sont pleines. Une proclamation de la reine

interdit de jouer à aucun jeu ce jour-là, en public ou en particulier;

défense aux tavernes de recevoir les gens pendant le service.

D'ailleurs toutes les personnes convenables sont aux offices; les

bancs regorgent; et ce ne sont pas les servantes, comme chez nous, les

vieilles femmes, quelques rentiers assoupis, une volée de dames

élégantes qui sont là; ce sont des gens bien vêtus, ou du moins

proprement habillés, et autant de gentlemen que de femmes. La religion

ne reste pas en dehors et au-dessous de la culture publique; les

jeunes gens, les hommes instruits, l'élite de la nation, toute la

haute classe et la classe moyenne y demeurent attachés. Le ministre,

même au village, n'est pas un fils de paysan, mal décrassé, encore

imbu du séminaire, enfermé dans une éducation monacale, séparé de la

société par le célibat, à demi enfoncé dans le moyen âge[386]. C'est

un homme du siècle, souvent un homme du monde, souvent de bonne

famille, ayant les intérêts, les habitudes, les libertés des autres,

parfois une voiture, des gens, des moeurs élégantes, ordinairement

instruit, qui a lu et qui lit encore. À tous ces titres, il peut être

dans son canton le guide des idées, comme son voisin le squire est le

guide des affaires. S'il ne marche pas au même rang que les penseurs

libres, il ne reste derrière eux que d'un ou deux pas; vous, homme

moderne, Parisien, vous pouvez causer avec lui de tous les grands

sujets; vous ne sentez pas un abîme entre son esprit et le vôtre. À

proprement parler, c'est un laïque comme vous; la seule différence,

c'est qu'il est surintendant de la morale. Jusque dans ses dehors,

sauf un rabat passager, et la perpétuelle cravate blanche, il vous

ressemble; au premier aspect vous le prendriez pour un professeur, un

magistrat ou un notaire, et les discours qu'il prononce sont d'accord

avec sa personne. Il ne dit point anathème au monde; en cela sa

doctrine est moderne, il suit la grande voie dans laquelle la

Renaissance et la Réforme ont lancé la religion. Lorsque le

christianisme parut il y a dix-huit siècles, c'était en Orient, dans

le pays des Esséniens et des Thérapeutes, au milieu de l'accablement

et du désespoir universels, quand la seule délivrance semblait le

renoncement au monde, l'abandon de la vie civile, la destruction des

instincts naturels, et l'attente journalière du royaume de Dieu.

Lorsqu'il reparut, il y a trois siècles, c'est en Occident, chez des

peuples laborieux et à demi libres, au milieu du redressement et de

l'invention universelle, quand l'homme, améliorant sa condition,

prenait confiance en sa destinée terrestre, et épanouissait largement

ses facultés. Rien d'étonnant si le protestantisme nouveau diffère du

christianisme antique, s'il recommande l'action au lieu de prêcher

l'ascétisme, s'il autorise le bien-être au lieu de prescrire la

mortification, s'il honore le mariage, le travail, le patriotisme,

l'examen, la science, toutes les affections et toutes les facultés

naturelles, au lieu de louer le célibat, la retraite, le dédain du

siècle, l'extase, la captivité de l'esprit et la mutilation du coeur.

Par cette infusion de l'esprit moderne, il a reçu un nouveau sang, et

le protestantisme aujourd'hui forme avec la science les deux organes

moteurs et comme le double coeur de la vie européenne. Car, en

acceptant la réhabilitation du monde, il n'a point renoncé à

l'épuration de l'homme; au contraire, c'est de ce côté qu'il a porté

tout son effort. Il a retranché de la religion toutes les portions qui

ne sont point cette épuration même, et l'a fortifiée en la réduisant.

Une institution, comme une machine et comme un homme, est d'autant

plus puissante qu'elle est plus spéciale; on fait d'autant mieux une

oeuvre qu'on n'en fait qu'une, et qu'on rapporte tout à celle-là. Par

la suppression des légendes et des pratiques, la pensée entière de

l'homme a été concentrée sur un seul objet, l'amélioration morale.

C'est de cela qu'on lui parle dans les églises, en style grave et

froid, avec une suite de raisonnements sensés et solides: comment un

homme doit réfléchir sur ses devoirs, les noter un à un dans son

esprit, se faire des principes, avoir une sorte de code intérieur

librement consenti et fermement arrêté, auquel il rapporte toutes ses

actions sans biaiser ni balancer; comment ces principes peuvent

s'enraciner par la pratique; comment l'examen incessant, l'effort

personnel, le redressement continu de soi-même par soi-même doivent

asseoir lentement notre volonté dans la droiture: ce sont là les

questions qui, avec une multitude d'exemples, de preuves, d'appels à

l'expérience journalière[387], reviennent dans toutes les chaires,

pour développer dans l'homme la réforme volontaire, la surveillance et

l'empire de soi-même, l'habitude de se contraindre, et une sorte de

stoïcisme moderne presque aussi noble que l'ancien. De toutes parts

les laïques y aident, et l'avertissement moral, parti de la

littérature en même temps que de la théologie, réunit dans un seul

accord le monde et le clergé. Presque jamais un livre ici ne peint

l'homme d'une façon désintéressée; critiques, philosophes,

historiens, romanciers, poëtes même, ils donnent une leçon, ils

soutiennent une thèse, ils démasquent ou punissent un vice, ils

peignent une tentation surmontée, ils racontent l'histoire d'un

caractère qui s'assied. Leur exacte et minutieuse description des

sentiments aboutit toujours à une approbation ou à un blâme; ils ne

sont pas artistes, mais moralistes; c'est seulement en pays protestant

que vous trouverez un roman employé tout entier à décrire les progrès

du sentiment moral dans une enfant de douze ans[388]. Tout travaille

en ce sens dans la religion et jusqu'à la partie mystique. On en a

laissé tomber les distinctions et les subtilités byzantines; on n'y a

point introduit les curiosités et les spéculations germaniques; c'est

le dieu de la conscience qui seul y règne; les douceurs féminines en

ont été retranchées; on n'y trouve point l'époux des âmes, le

consolateur aimable, que l'_Imitation_ poursuit dans ses rêves

tendres; quelque chose de viril y respire; on voit que l'Ancien

Testament, que les sévères psaumes hébraïques y ont laissé leur

empreinte. Ce n'est plus un ami de coeur à qui l'on confie ses menus

désirs, ses petites peines, une sorte de directeur affectueux et tout

humain; ce n'est plus un roi dont on essaye de gagner les parents ou

les courtisans, et de qui on espère des grâces ou des places: on ne

voit en lui que le gardien du devoir, et on ne lui parle pas d'autre

chose. Ce qu'on lui demande, c'est la force d'être vertueux, la

rénovation intérieure par laquelle on devient capable de toujours bien

faire, et une supplication semblable est par elle-même un levier

suffisant pour arracher l'homme à ses faiblesses. Ce que l'on sait de

lui, c'est qu'il est parfaitement juste, et une confiance pareille

suffit pour représenter tous les événements de la vie comme un

acheminement vers le règne de la justice. À proprement parler, il n'y

a qu'elle; le monde est une figure qui la cache; mais le coeur et la

conscience la sentent, et il n'y a rien d'important, ni de vrai dans

l'homme, que l'étreinte par laquelle il la tient. Ainsi parlent les

vieilles et graves prières, les chants sévères qui roulent dans le

temple, soutenus par l'orgue. Quoique Français et né dans une religion

différente, je les écoutais avec une admiration et une émotion

sincères. Poëmes sérieux et grandioses qui, ouvrant une échappée sur

l'infini, laissent entrer un rayon de lumière dans l'obscurité sans

limites et contentent les profonds instincts poétiques, le vague

besoin de sublimité et de mélancolie que cette race a manifestés dès

l'origine et qu'elle a conservés jusqu'au bout.

[Note 386: M. Bournisien, dans _Madame Bovary_, est un personnage

très-rare en Angleterre.]

[Note 387: Je prie le lecteur de lire entre cent autres les

sermons du docteur Arnold devant ses élèves de Rugby.]

[Note 388: _The wide, wide World_, by Elizabeth Wetherell. Voir

les romans de miss Yonge et surtout ceux de miss Evans.]

V

Au fond du présent comme au fond du passé, reparaît toujours une cause

intérieure et persistante, le _caractère_ de la race; l'hérédité et le

climat l'ont entretenu; une perturbation violente, la conquête

normande, l'a infléchi; à la fin, après des oscillations diverses, il

s'est manifesté par la conception d'un modèle idéal propre, qui peu à

peu a façonné ou produit la religion, la littérature et les

institutions. Ainsi fixé et exprimé, il est désormais le moteur du

reste; c'est lui qui explique le présent, c'est de lui que dépend

l'avenir; sa force et sa direction produisent la civilisation

présente; sa force et sa direction produiront la civilisation future.

Aujourd'hui que les grandes violences historiques, j'entends les

destructions et les asservissements de peuples, sont devenus presque

impraticables, chaque nation peut développer sa vie suivant sa

conception de la vie; les hasards d'une guerre ou d'une invention

n'ont de prise que sur les détails; seules, maintenant, les

inclinations et les aptitudes nationales dessinent les grands traits

de l'histoire nationale; lorsque vingt-cinq millions d'hommes

conçoivent d'une certaine façon le bien et l'utile, c'est cette sorte

de bien et d'utile qu'ils recherchent et finissent par atteindre.

L'Anglais a désormais son prêtre, son gentleman, sa manufacture, son

confortable et son roman. Si l'on veut chercher dans quel sens cette

oeuvre changera, il faut chercher dans quel sens change la conception

centrale. Une vaste révolution se fait depuis trois siècles dans

l'intelligence humaine, semblable à ces soulèvements réguliers et

énormes qui, déplaçant un continent, déplacent tous les points de vue.

Nous savons que les découvertes positives vont tous les jours

croissant, qu'elles iront tous les jours croissant davantage, que

d'objet en objet elles atteignent les plus relevés, qu'elles

commencent à renouveler la science de l'homme, que leurs applications

utiles et leurs conséquences philosophiques se dégagent sans cesse;

bref, que leur empiétement universel finira par s'étendre sur tout

l'esprit humain. De ce corps de vérités envahissantes sort aussi une

conception originale du bien et de l'utile, et, partant, une nouvelle

idée de l'État et de l'Église, de l'art et de l'industrie, de la

philosophie et de la religion. Celle-ci a sa force comme l'ancienne a

sa force; elle est scientifique si l'autre est nationale; elle

s'appuie sur les faits prouvés si l'autre s'appuie sur les choses

établies. Déjà leur opposition se manifeste; déjà leurs transactions

commencent, et nous pouvons affirmer d'avance que l'état prochain de

la civilisation anglaise dépendra de leur divergence et de leur

accord.

Novembre 1863.

Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 4 de 5) · 第 53 / 62 题