II

En effet, il n'y a pas de plus grand spectacle que son oeuvre; dans

aucun siècle et chez aucune nation de la terre, on n'a, je crois,

ainsi manié et utilisé la matière. Entrez à Londres par le fleuve, et

vous verrez une accumulation de travail et d'oeuvres qui n'a pas

d'égale sur la planète. Paris, en comparaison, n'est qu'une élégante

ville de plaisir; la Seine, avec ses quais, un joli jouet commode. Ici

tout est énorme; j'avais vu Marseille, Bordeaux, Amsterdam, je n'avais

pas l'idée d'un pareil amas. De Greenwich à Londres, les deux rives

sont un quai continu: toujours des marchandises qu'on empile, des sacs

qu'on hisse, des navires qu'on amarre; toujours de nouveaux magasins

pour le cuivre, la bière, les agrès, le goudron, les matières

chimiques. Les entrepôts, les chantiers, les bassins de calfat et de

construction se multiplient et se serrent. Il y a sur la gauche la

carcasse en fer d'une église qu'on achève pour la porter dans l'Inde.

Le fleuve a un mille de large, et n'est plus qu'une rue peuplée de

vaisseaux, un tortueux chantier de travail. Les bâtiments à vapeur, à

voiles, montent, descendent, stationnent, par paquets de deux, trois,

dix, puis en longs amas, puis en haie serrée; il y en a cinq ou six

mille à l'ancre. Sur la droite, les docks, comme autant de rues

maritimes, arrivent en travers, dégorgeant ou emmagasinant les

navires. Si vous montez sur une hauteur, vous voyez les bâtiments au

loin par centaines et par milliers, posés comme en pleine terre; leurs

mâts alignés, leurs cordages grêles font une toile d'araignée qui

ceint tout l'horizon. Cependant sur le fleuve lui-même, du côté du

couchant, on voit se lever une forêt inextricable de mâtures, de

vergues et de câbles; ce sont les navires qui se déchargent,

accrochés, mêlés parmi les cheminées des maisons, parmi les poulies

des magasins, parmi les grues, les cabestans et tout l'attirail du

labeur incessant et gigantesque. Une fumée brumeuse, pénétrée du

soleil, les enveloppe de son voile roussâtre; c'est l'air lourd et

charbonneux d'une grosse serre; depuis le sol et l'homme jusqu'à la

lumière et l'air, tout est transformé par le travail. Si vous entrez

dans un de ces docks, l'impression sera plus accablante encore; chacun

d'eux semble une ville; toujours des navires, et encore des navires,

alignés, montrant leur tête, leurs flancs évasés, leur poitrine de

cuivre, comme de monstrueux poissons sous leur cuirasse d'écaille.

Quand on descend jusqu'au bas, on voit que cette cuirasse a cinquante

pieds de haut; beaucoup d'entre eux portent trois mille, quatre mille

tonneaux; les clippers longs de trois cents pieds vont partir pour

l'Australie, pour Ceylan, pour l'Amérique. Un pont se lève au moyen

d'une machine, il pèse cent tonnes, et il ne faut qu'un homme pour le

mouvoir. Ici est le quartier du vin: il y a trente mille tonneaux de

porto dans les celliers; ici le quartier des peaux; ici celui des

suifs, celui de la glace. Le réceptacle des épiceries s'allonge à

perte de vue, colossal, sombre comme un tableau de Rembrandt, comblé

de futailles énormes, peuplé d'une fourmilière d'hommes qui s'agite

dans l'ombre vacillante. L'univers aboutit à ce centre; comme un coeur

où afflue le sang et d'où jaillit le sang, l'argent, les marchandises,

le négoce, arrivent ici des quatre coins de la planète et coulent

d'ici vers tous les bouts du globe. Et cette circulation semble

naturelle, tant elle est bien conduite. Les grues tournent sans bruit,

les tonneaux ont l'air de se mouvoir d'eux-mêmes, un petit traîneau

les roule à l'instant et sans effort; les ballots descendent par leur

propre poids sur les plans inclinés qui les conduisent à leur place.

Les clerks, sans se presser, crient les numéros; les hommes poussent

ou tirent sans confusion, avec calme, épargnant leur peine, pendant

que le maître flegmatique, en chapeau noir, commande gravement avec

des gestes rares et sans prononcer un mot.

À présent, prenez un chemin de fer et allez à Glasgow, à Birmingham, à

Liverpool, à Manchester, voir l'industrie. À mesure que tous avancez

dans le pays houiller, l'air s'obscurcit de fumée; les cheminées,

hautes comme des obélisques, s'entassent par centaines et couvrent la

plaine à perte de vue; les files multipliées, entre-croisées, de hauts

bâtiments en briques rouges et monotones, passent devant les yeux,

comme des rangées de ruches économiques et affairées. Les hauts

fourneaux flamboient dans la brume; j'en ai compté seize en un seul

tas; les débris de minerais s'amoncellent comme des montagnes; les

locomotives courent, semblables à des fourmis noires, d'un mouvement

automatique et violent; et tout d'un coup on se trouve engouffré dans

la ville monstrueuse. Telle usine a cinq mille ouvriers, telle

manufacture contient trois cent mille broches. Les magasins de tissus

sont des édifices babyloniens, larges et longs de cent vingt pas, à

six étages. À Liverpool, il y a cinq mille navires rangés le long de

la Mersey et qui s'étouffent; d'autres attendent pour entrer; les

docks ont six milles d'étendue, et les entrepôts de coton qui les

bordent allongent à perte de vue leur énorme rempart rougeâtre. Toutes

les choses semblent ici bâties dans des proportions démesurées et

comme par des bras de colosses. Vous entrez dans une usine: ce ne sont

que piliers de fer épais comme des troncs d'arbres, cylindres larges

comme un homme, arbres de locomotives qui ressemblent à de grands

chênes, machines à entailler qui font sauter des copeaux de fer,

laminoirs qui plient la tôle comme une pâte, volants qui disparaissent

dans l'essor de leur vitesse; huit ouvriers, commandés par une espèce

de colosse paisible, poussaient et retiraient de la forge un arbre de

fer rougi gros comme mon corps. C'est la houille qui a fait pousser

tout cela: l'Angleterre en produit deux fois autant que le reste du

monde. Ajoutez la brique, les grands schistes qui affleurent, et les

estuaires des fleuves où la mer entre pour faire un port naturel.

Liverpool, Manchester et une dizaine de villes de quarante à cent

mille âmes germent comme une végétation sur le bassin du Lancashire;

jetez les yeux sur la carte, et voyez les districts teintés de noir,

Glasgow, Newcastle, Birmingham, le pays de Galles, toute l'Irlande,

qui n'est qu'un bloc de charbon. Les vieilles forêts antédiluviennes,

en accumulant ici les aliments du feu, y ont emmagasiné la puissance

qui remue la matière, et la mer fournit le vrai chemin sur lequel la

matière peut être transportée. L'homme lui-même, esprit et corps,

semble fait pour mettre à profit ces avantages. Ses muscles sont

résistants et son esprit peut supporter l'ennui. Il est moins sujet à

la lassitude et au dégoût qu'un autre. Il travaille aussi bien à la

dixième heure qu'à la première. Nul ne manie mieux les machines; il a

leur régularité et leur précision; deux ouvriers font dans une

manufacture de coton l'ouvrage de trois et parfois de quatre ouvriers

français. Cherchez maintenant dans les statistiques combien de lieues

d'étoffes ils fabriquent chaque année, combien de millions de tonnes

ils exportent et importent, combien de milliards ils produisent et

consomment; ajoutez-y les empires industriels ou commerciaux qu'ils

ont fondés où qu'ils fondent en Amérique, en Chine, dans l'Inde, en

Australie, et peut-être alors, en comptant les hommes et les valeurs,

en calculant que leur capital est sept ou huit fois plus grand que

celui de la France, que leur population a doublé depuis cinquante ans,

que leurs colonies, partout où le climat est sain, deviennent de

nouvelles Angleterre, vous atteindrez quelque idée bien sèche, bien

imparfaite, d'une oeuvre dont les yeux seuls peuvent mesurer la

grandeur.

Il reste pourtant encore une de ses portions à explorer, la culture;

du wagon, on en voit assez déjà pour la comprendre. Une prairie avec

une haie, puis une autre prairie avec une autre haie, et ainsi de

suite; parfois d'immenses carrés de raves; tout cela aligné, nettoyé,

lisse; point de forêts, çà et là seulement un bouquet d'arbres: la

campagne est un large potager, une fabrique d'herbe et de viande; rien

n'est laissé à la nature et au hasard; tout est calculé, aménagé,

tourné vers le produit et le profit. Si vous regardez les paysans,

vous ne trouvez pas non plus de vrais paysans; rien de semblable à nos

campagnards, sortes de fellahs, parents de la terre, défiants et

incultes, séparés des citadins par un abîme. L'homme de la campagne

ici ressemble à un ouvrier; et en effet, un champ est une manufacture

avec un fermier pour contre-maître. Propriétaires et fermiers, ils

prodiguent les capitaux à la façon des grands entrepreneurs; ils ont

drainé, assolé; ils ont fait un bétail, le plus riche en rendement

qu'il y ait au monde; ils ont importé les machines à vapeur dans la

culture et dans l'élevage, ils perfectionnent les étables

perfectionnées. Les plus grands seigneurs y mettent leur gloire;

quantité de gentlemen de campagne n'ont pas d'autre emploi; le prince

Albert, a près de Windsor, une ferme modèle, et cette ferme rapporte

de l'argent; il y a quelques années, les journaux annonçaient que la

reine avait découvert un remède pour la maladie des dindonneaux. Sous

cet effort universel[383], la production agricole a doublé en

cinquante ans, l'hectare anglais a reçu huit ou dix fois plus

d'engrais que l'hectare français; quoique de qualité inférieure, on

lui a fait produire le double; trente personnes ont suffi à cette

oeuvre, quand il fallait en France quarante personnes pour obtenir la

moitié de cette oeuvre. Vous entrez dans une ferme, même médiocre, de

cent acres par exemple; vous trouvez des gens décents, dignes, bien

vêtus, qui s'expliquent clairement et sensément, un grand bâtiment

sain, confortable, souvent un petit péristyle avec des fleurs

grimpantes, un jardin bien tenu, des arbres d'ornement, les murs

intérieurs blanchis tous les ans à la chaux, les carreaux du sol lavés

tous les huit jours, une propreté presque hollandaise; avec cela un

assez grand nombre de livres, des voyages, des traités d'agriculture,

quelques volumes de religion ou d'histoire, au premier rang la grande

Bible de famille. Même dans les plus pauvres chaumières on trouve

quelques objets de confortable et d'agrément: un large poêle de fonte

luisant, un tapis, presque toujours un papier de tenture, un ou deux

petits romans moraux, et toujours la Bible. Le cottage est propre; il

y a là des habitudes d'ordre; les assiettes à dessins bleuâtres,

régulièrement rangées, font un bon effet au-dessus du buffet brillant;

les carreaux rouges ont été balayés, il n'y a pas de vitres cassées,

ni salies; point de portes disjointes, de volets dépendus, de mares

stagnantes, de fumiers épars, comme chez nos villageois; le petit

jardin est purgé de toutes les mauvaises herbes; souvent des rosiers,

des chèvrefeuilles encadrent la porte, et, le dimanche, on voit le

père, la mère assis près d'une table bien essuyée, avec du thé et du

beurre, jouir de leur _home_, et de l'ordre qu'ils y ont mis. Chez

nous le paysan, le dimanche, sort de sa cabane pour aller voir _sa

terre_; ce qu'il souhaite, c'est la possession; ce que ceux-ci aiment,

c'est le confortable. Point de pays où l'on soit plus exigeant à cet

endroit. «Notre vice, me disait un d'eux, c'est la passion exagérée de

toutes les choses bonnes et commodes; nous avons trop de besoins, nous

dépensons trop; nos paysans, sitôt qu'ils ont un peu d'argent, au lieu

d'acquérir un bout de terre, achètent le meilleur sherry, les

meilleurs habits[384].» À mesure qu'on monte vers les hautes classes,

ce goût devient plus fort. Dans les moyennes, l'homme s'excède de

travail pour donner à sa femme des robes trop voyantes et pour mettre

dans sa maison les cent mille brimborions du demi-luxe. Vers le

sommet, les inventions du bien-être sont si multipliées, qu'on en est

gêné; il y a trop de journaux et de revues sur votre table de nuit,

trop d'espèces de tapis, de cuvettes, d'allumettes, de serviettes dans

votre cabinet de toilette: leur raffinement est infini: vous songerez,

en fourrant vos pieds dans les pantoufles, qu'il a fallu vingt

générations d'inventeurs pour porter la semelle et la doublure jusqu'à

ce degré de perfection. On ne saurait imaginer des clubs mieux munis

du nécessaire et du superflu, des maisons si bien approvisionnées et

si bien menées, l'agrément et l'abondance si savamment entendus, un

service si sûr, si respectueux, si rapide. Les domestiques, dans le

dernier recensement, faisaient «la classe la plus nombreuse parmi les

sujets de Sa Majesté;» ils en ont cinq là où nous en avons deux.

Quand, à Hyde-Park, on voit leurs jeunes filles riches, leurs

gentlemen à cheval et en équipage, lorsqu'on réfléchit sur leurs

maisons de campagne, sur leurs habits, leurs parcs et leurs écuries,

on se dit que véritablement ce peuple est fait selon le cour des

économistes, j'entends qu'il est le plus grand producteur et le plus

grand consommateur de la terre, que nul n'est plus propre à exprimer

et aussi à absorber le suc des choses; qu'il a développé ses besoins

en même temps que ses ressources, et vous pensez involontairement à

ces insectes qui, après leur métamorphose, se trouvent tout d'un coup

munis de dents, d'antennes, de pattes infatigables, d'instruments

admirables et terribles, propres à fouir, à scier, à bâtir, à tout

faire, mais pourvus en même temps d'une faim incessante et de quatre

estomacs.

[Note 383: Léonce de Lavergne, _Économie rurale en Angleterre_,

_passim_.]

[Note 384: «L'économie, disait de Foe en 1704, n'est pas une vertu

anglaise. Là où un Anglais gagne vingt shillings par semaine et ne

peut que vivre, un Hollandais devient riche et laisse ses enfants dans

une très-bonne position. Là où un manoeuvre anglais avec ses neuf

shillings par semaine vit pauvre et misérablement, un Hollandais vit

passablement avec le même salaire.... Il n'y a rien de plus fréquent

pour un Anglais que de travailler jusqu'à ce qu'il ait sa poche pleine

d'argent, puis de s'en aller et de faire le paresseux, souvent

l'ivrogne, jusqu'à ce que tout soit parti, et que parfois il ait fait

des dettes.»]

Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 4 de 5) · 第 51 / 62 题