En effet, il n'y a pas de plus grand spectacle que son oeuvre; dans
aucun siècle et chez aucune nation de la terre, on n'a, je crois,
ainsi manié et utilisé la matière. Entrez à Londres par le fleuve, et
vous verrez une accumulation de travail et d'oeuvres qui n'a pas
d'égale sur la planète. Paris, en comparaison, n'est qu'une élégante
ville de plaisir; la Seine, avec ses quais, un joli jouet commode. Ici
tout est énorme; j'avais vu Marseille, Bordeaux, Amsterdam, je n'avais
pas l'idée d'un pareil amas. De Greenwich à Londres, les deux rives
sont un quai continu: toujours des marchandises qu'on empile, des sacs
qu'on hisse, des navires qu'on amarre; toujours de nouveaux magasins
pour le cuivre, la bière, les agrès, le goudron, les matières
chimiques. Les entrepôts, les chantiers, les bassins de calfat et de
construction se multiplient et se serrent. Il y a sur la gauche la
carcasse en fer d'une église qu'on achève pour la porter dans l'Inde.
Le fleuve a un mille de large, et n'est plus qu'une rue peuplée de
vaisseaux, un tortueux chantier de travail. Les bâtiments à vapeur, à
voiles, montent, descendent, stationnent, par paquets de deux, trois,
dix, puis en longs amas, puis en haie serrée; il y en a cinq ou six
mille à l'ancre. Sur la droite, les docks, comme autant de rues
maritimes, arrivent en travers, dégorgeant ou emmagasinant les
navires. Si vous montez sur une hauteur, vous voyez les bâtiments au
loin par centaines et par milliers, posés comme en pleine terre; leurs
mâts alignés, leurs cordages grêles font une toile d'araignée qui
ceint tout l'horizon. Cependant sur le fleuve lui-même, du côté du
couchant, on voit se lever une forêt inextricable de mâtures, de
vergues et de câbles; ce sont les navires qui se déchargent,
accrochés, mêlés parmi les cheminées des maisons, parmi les poulies
des magasins, parmi les grues, les cabestans et tout l'attirail du
labeur incessant et gigantesque. Une fumée brumeuse, pénétrée du
soleil, les enveloppe de son voile roussâtre; c'est l'air lourd et
charbonneux d'une grosse serre; depuis le sol et l'homme jusqu'à la
lumière et l'air, tout est transformé par le travail. Si vous entrez
dans un de ces docks, l'impression sera plus accablante encore; chacun
d'eux semble une ville; toujours des navires, et encore des navires,
alignés, montrant leur tête, leurs flancs évasés, leur poitrine de
cuivre, comme de monstrueux poissons sous leur cuirasse d'écaille.
Quand on descend jusqu'au bas, on voit que cette cuirasse a cinquante
pieds de haut; beaucoup d'entre eux portent trois mille, quatre mille
tonneaux; les clippers longs de trois cents pieds vont partir pour
l'Australie, pour Ceylan, pour l'Amérique. Un pont se lève au moyen
d'une machine, il pèse cent tonnes, et il ne faut qu'un homme pour le
mouvoir. Ici est le quartier du vin: il y a trente mille tonneaux de
porto dans les celliers; ici le quartier des peaux; ici celui des
suifs, celui de la glace. Le réceptacle des épiceries s'allonge à
perte de vue, colossal, sombre comme un tableau de Rembrandt, comblé
de futailles énormes, peuplé d'une fourmilière d'hommes qui s'agite
dans l'ombre vacillante. L'univers aboutit à ce centre; comme un coeur
où afflue le sang et d'où jaillit le sang, l'argent, les marchandises,
le négoce, arrivent ici des quatre coins de la planète et coulent
d'ici vers tous les bouts du globe. Et cette circulation semble
naturelle, tant elle est bien conduite. Les grues tournent sans bruit,
les tonneaux ont l'air de se mouvoir d'eux-mêmes, un petit traîneau
les roule à l'instant et sans effort; les ballots descendent par leur
propre poids sur les plans inclinés qui les conduisent à leur place.
Les clerks, sans se presser, crient les numéros; les hommes poussent
ou tirent sans confusion, avec calme, épargnant leur peine, pendant
que le maître flegmatique, en chapeau noir, commande gravement avec
des gestes rares et sans prononcer un mot.
À présent, prenez un chemin de fer et allez à Glasgow, à Birmingham, à
Liverpool, à Manchester, voir l'industrie. À mesure que tous avancez
dans le pays houiller, l'air s'obscurcit de fumée; les cheminées,
hautes comme des obélisques, s'entassent par centaines et couvrent la
plaine à perte de vue; les files multipliées, entre-croisées, de hauts
bâtiments en briques rouges et monotones, passent devant les yeux,
comme des rangées de ruches économiques et affairées. Les hauts
fourneaux flamboient dans la brume; j'en ai compté seize en un seul
tas; les débris de minerais s'amoncellent comme des montagnes; les
locomotives courent, semblables à des fourmis noires, d'un mouvement
automatique et violent; et tout d'un coup on se trouve engouffré dans
la ville monstrueuse. Telle usine a cinq mille ouvriers, telle
manufacture contient trois cent mille broches. Les magasins de tissus
sont des édifices babyloniens, larges et longs de cent vingt pas, à
six étages. À Liverpool, il y a cinq mille navires rangés le long de
la Mersey et qui s'étouffent; d'autres attendent pour entrer; les
docks ont six milles d'étendue, et les entrepôts de coton qui les
bordent allongent à perte de vue leur énorme rempart rougeâtre. Toutes
les choses semblent ici bâties dans des proportions démesurées et
comme par des bras de colosses. Vous entrez dans une usine: ce ne sont
que piliers de fer épais comme des troncs d'arbres, cylindres larges
comme un homme, arbres de locomotives qui ressemblent à de grands
chênes, machines à entailler qui font sauter des copeaux de fer,
laminoirs qui plient la tôle comme une pâte, volants qui disparaissent
dans l'essor de leur vitesse; huit ouvriers, commandés par une espèce
de colosse paisible, poussaient et retiraient de la forge un arbre de
fer rougi gros comme mon corps. C'est la houille qui a fait pousser
tout cela: l'Angleterre en produit deux fois autant que le reste du
monde. Ajoutez la brique, les grands schistes qui affleurent, et les
estuaires des fleuves où la mer entre pour faire un port naturel.
Liverpool, Manchester et une dizaine de villes de quarante à cent
mille âmes germent comme une végétation sur le bassin du Lancashire;
jetez les yeux sur la carte, et voyez les districts teintés de noir,
Glasgow, Newcastle, Birmingham, le pays de Galles, toute l'Irlande,
qui n'est qu'un bloc de charbon. Les vieilles forêts antédiluviennes,
en accumulant ici les aliments du feu, y ont emmagasiné la puissance
qui remue la matière, et la mer fournit le vrai chemin sur lequel la
matière peut être transportée. L'homme lui-même, esprit et corps,
semble fait pour mettre à profit ces avantages. Ses muscles sont
résistants et son esprit peut supporter l'ennui. Il est moins sujet à
la lassitude et au dégoût qu'un autre. Il travaille aussi bien à la
dixième heure qu'à la première. Nul ne manie mieux les machines; il a
leur régularité et leur précision; deux ouvriers font dans une
manufacture de coton l'ouvrage de trois et parfois de quatre ouvriers
français. Cherchez maintenant dans les statistiques combien de lieues
d'étoffes ils fabriquent chaque année, combien de millions de tonnes
ils exportent et importent, combien de milliards ils produisent et
consomment; ajoutez-y les empires industriels ou commerciaux qu'ils
ont fondés où qu'ils fondent en Amérique, en Chine, dans l'Inde, en
Australie, et peut-être alors, en comptant les hommes et les valeurs,
en calculant que leur capital est sept ou huit fois plus grand que
celui de la France, que leur population a doublé depuis cinquante ans,
que leurs colonies, partout où le climat est sain, deviennent de
nouvelles Angleterre, vous atteindrez quelque idée bien sèche, bien
imparfaite, d'une oeuvre dont les yeux seuls peuvent mesurer la
grandeur.
Il reste pourtant encore une de ses portions à explorer, la culture;
du wagon, on en voit assez déjà pour la comprendre. Une prairie avec
une haie, puis une autre prairie avec une autre haie, et ainsi de
suite; parfois d'immenses carrés de raves; tout cela aligné, nettoyé,
lisse; point de forêts, çà et là seulement un bouquet d'arbres: la
campagne est un large potager, une fabrique d'herbe et de viande; rien
n'est laissé à la nature et au hasard; tout est calculé, aménagé,
tourné vers le produit et le profit. Si vous regardez les paysans,
vous ne trouvez pas non plus de vrais paysans; rien de semblable à nos
campagnards, sortes de fellahs, parents de la terre, défiants et
incultes, séparés des citadins par un abîme. L'homme de la campagne
ici ressemble à un ouvrier; et en effet, un champ est une manufacture
avec un fermier pour contre-maître. Propriétaires et fermiers, ils
prodiguent les capitaux à la façon des grands entrepreneurs; ils ont
drainé, assolé; ils ont fait un bétail, le plus riche en rendement
qu'il y ait au monde; ils ont importé les machines à vapeur dans la
culture et dans l'élevage, ils perfectionnent les étables
perfectionnées. Les plus grands seigneurs y mettent leur gloire;
quantité de gentlemen de campagne n'ont pas d'autre emploi; le prince
Albert, a près de Windsor, une ferme modèle, et cette ferme rapporte
de l'argent; il y a quelques années, les journaux annonçaient que la
reine avait découvert un remède pour la maladie des dindonneaux. Sous
cet effort universel[383], la production agricole a doublé en
cinquante ans, l'hectare anglais a reçu huit ou dix fois plus
d'engrais que l'hectare français; quoique de qualité inférieure, on
lui a fait produire le double; trente personnes ont suffi à cette
oeuvre, quand il fallait en France quarante personnes pour obtenir la
moitié de cette oeuvre. Vous entrez dans une ferme, même médiocre, de
cent acres par exemple; vous trouvez des gens décents, dignes, bien
vêtus, qui s'expliquent clairement et sensément, un grand bâtiment
sain, confortable, souvent un petit péristyle avec des fleurs
grimpantes, un jardin bien tenu, des arbres d'ornement, les murs
intérieurs blanchis tous les ans à la chaux, les carreaux du sol lavés
tous les huit jours, une propreté presque hollandaise; avec cela un
assez grand nombre de livres, des voyages, des traités d'agriculture,
quelques volumes de religion ou d'histoire, au premier rang la grande
Bible de famille. Même dans les plus pauvres chaumières on trouve
quelques objets de confortable et d'agrément: un large poêle de fonte
luisant, un tapis, presque toujours un papier de tenture, un ou deux
petits romans moraux, et toujours la Bible. Le cottage est propre; il
y a là des habitudes d'ordre; les assiettes à dessins bleuâtres,
régulièrement rangées, font un bon effet au-dessus du buffet brillant;
les carreaux rouges ont été balayés, il n'y a pas de vitres cassées,
ni salies; point de portes disjointes, de volets dépendus, de mares
stagnantes, de fumiers épars, comme chez nos villageois; le petit
jardin est purgé de toutes les mauvaises herbes; souvent des rosiers,
des chèvrefeuilles encadrent la porte, et, le dimanche, on voit le
père, la mère assis près d'une table bien essuyée, avec du thé et du
beurre, jouir de leur _home_, et de l'ordre qu'ils y ont mis. Chez
nous le paysan, le dimanche, sort de sa cabane pour aller voir _sa
terre_; ce qu'il souhaite, c'est la possession; ce que ceux-ci aiment,
c'est le confortable. Point de pays où l'on soit plus exigeant à cet
endroit. «Notre vice, me disait un d'eux, c'est la passion exagérée de
toutes les choses bonnes et commodes; nous avons trop de besoins, nous
dépensons trop; nos paysans, sitôt qu'ils ont un peu d'argent, au lieu
d'acquérir un bout de terre, achètent le meilleur sherry, les
meilleurs habits[384].» À mesure qu'on monte vers les hautes classes,
ce goût devient plus fort. Dans les moyennes, l'homme s'excède de
travail pour donner à sa femme des robes trop voyantes et pour mettre
dans sa maison les cent mille brimborions du demi-luxe. Vers le
sommet, les inventions du bien-être sont si multipliées, qu'on en est
gêné; il y a trop de journaux et de revues sur votre table de nuit,
trop d'espèces de tapis, de cuvettes, d'allumettes, de serviettes dans
votre cabinet de toilette: leur raffinement est infini: vous songerez,
en fourrant vos pieds dans les pantoufles, qu'il a fallu vingt
générations d'inventeurs pour porter la semelle et la doublure jusqu'à
ce degré de perfection. On ne saurait imaginer des clubs mieux munis
du nécessaire et du superflu, des maisons si bien approvisionnées et
si bien menées, l'agrément et l'abondance si savamment entendus, un
service si sûr, si respectueux, si rapide. Les domestiques, dans le
dernier recensement, faisaient «la classe la plus nombreuse parmi les
sujets de Sa Majesté;» ils en ont cinq là où nous en avons deux.
Quand, à Hyde-Park, on voit leurs jeunes filles riches, leurs
gentlemen à cheval et en équipage, lorsqu'on réfléchit sur leurs
maisons de campagne, sur leurs habits, leurs parcs et leurs écuries,
on se dit que véritablement ce peuple est fait selon le cour des
économistes, j'entends qu'il est le plus grand producteur et le plus
grand consommateur de la terre, que nul n'est plus propre à exprimer
et aussi à absorber le suc des choses; qu'il a développé ses besoins
en même temps que ses ressources, et vous pensez involontairement à
ces insectes qui, après leur métamorphose, se trouvent tout d'un coup
munis de dents, d'antennes, de pattes infatigables, d'instruments
admirables et terribles, propres à fouir, à scier, à bâtir, à tout
faire, mais pourvus en même temps d'une faim incessante et de quatre
estomacs.
[Note 383: Léonce de Lavergne, _Économie rurale en Angleterre_,
_passim_.]
[Note 384: «L'économie, disait de Foe en 1704, n'est pas une vertu
anglaise. Là où un Anglais gagne vingt shillings par semaine et ne
peut que vivre, un Hollandais devient riche et laisse ses enfants dans
une très-bonne position. Là où un manoeuvre anglais avec ses neuf
shillings par semaine vit pauvre et misérablement, un Hollandais vit
passablement avec le même salaire.... Il n'y a rien de plus fréquent
pour un Anglais que de travailler jusqu'à ce qu'il ait sa poche pleine
d'argent, puis de s'en aller et de faire le paresseux, souvent
l'ivrogne, jusqu'à ce que tout soit parti, et que parfois il ait fait
des dettes.»]