III

Ainsi naquit la littérature du dix-huitième siècle, toute

conservatrice, utile, morale et bornée. Deux puissances la dirigent,

l'une européenne, l'autre anglaise; d'un côté ce talent d'analyse

oratoire et ces habitudes de dignité littéraire qui sont propres à

l'âge classique, de l'autre ce goût pour l'application et cette

énergie de l'observation précise qui sont propres à l'esprit national.

De là cette excellence et cette originalité de la satire politique, du

discours parlementaire, de l'essai solide, du roman moral, et de tous

les genres qui exigent un bon sens attentif, un bon style correct, et

le talent de conseiller, de convaincre ou de blesser autrui. De là

cette faiblesse ou cette impuissance de la pensée spéculative, de la

vraie poésie, du théâtre original, et de tous les genres qui réclament

la grande curiosité libre, ou la grande imagination désintéressée. Ils

n'atteignent point l'élégance complète, ni la philosophie supérieure;

ils alourdissent les délicatesses françaises qu'ils imitent, et

s'effrayent des hardiesses françaises qu'ils suggèrent; ils restent à

demi bourgeois et à demi barbares; ils n'inventent que des idées

insulaires, et des améliorations anglaises, et se confirment dans leur

respect pour leur constitution et leur tradition. Mais en même temps

ils se cultivent et se réforment; leur richesse et leur bien-être

s'accroissent énormément; la littérature et l'opinion chez eux

deviennent sévères jusqu'à l'intolérance, et leur longue guerre contre

la Révolution française pousse à l'excès le rigorisme de leur morale,

en même temps que l'invention des machines développe jusqu'au centuple

leur confortable et leur prospérité. Un code salutaire et despotique

de maximes approuvées, de convenances établies et de croyances

inattaquables qui fortifie, roidit, courbe et emploie l'homme

utilement et péniblement, sans lui permettre jamais de dévier ou de

faiblir; un attirail minutieux et une provision admirable d'inventions

commodes, associations, institutions, mécanismes, ustensiles, méthodes

qui travaillent incessamment pour fournir au corps et à l'esprit tout

ce dont ils ont besoin, voilà désormais les deux traits saillants et

particuliers de ce peuple. Se contraindre et se pourvoir, prendre

l'empire de soi et l'empire de la nature, considérer la vie en

moraliste et en économiste, comme un habit étroit dans lequel il faut

marcher décemment, et comme un bon habit qu'il faut avoir le meilleur

possible, être à la fois _respectable_ et _muni de bien-être_, ces

deux mots renferment tous les ressorts de l'action anglaise. Contre ce

bon sens limité et contre cette austérité pédante, une révolte éclate.

Avec le renouvellement universel de la pensée et de l'imagination

humaine, la profonde source poétique qui avait coulé au seizième

siècle s'épanche de nouveau au dix-neuvième, et une nouvelle

littérature jaillit à la lumière; la philosophie et l'histoire

infiltrent leurs doctrines dans le vieil établissement; le plus grand

poëte du temps le heurte incessamment de ses malédictions et de ses

sarcasmes; de toutes parts, aujourd'hui encore, dans les sciences et

dans les lettres, dans la pratique et la théorie, dans la vie privée

et dans la vie publique, les plus puissants esprits essayent d'ouvrir

une entrée au flot des idées continentales. Mais ils sont patriotes

autant que novateurs, conservateurs autant que révolutionnaires; s'ils

touchent à la religion et à la constitution, aux moeurs et aux

doctrines, c'est pour les élargir, non pour les détruire; l'Angleterre

est faite, elle le sait, et ils le savent; telle que la voilà, assise

sur toute l'histoire nationale et sur tous les instincts nationaux,

elle est plus capable qu'aucun peuple de l'Europe de se transformer

sans se refondre, et de se prêter à son avenir sans renoncer à son

passé.

§ 2.

I

Je commençais à démêler ces idées lorsque, pour la première fois, je

débarquai en Angleterre, et je fus singulièrement frappé des

confirmations mutuelles que se prêtaient l'observation et l'histoire;

il me sembla que le présent achevait le passé et que le passé

expliquait le présent.

Dès l'abord la mer inquiète et étonne; ce n'est pas en vain qu'un

peuple est insulaire et marin, surtout avec cette mer et sur ces

côtes; leurs peintres, si mal doués, en sentent, malgré tout, l'aspect

alarmant ou lugubre; jusqu'au dix-huitième siècle, parmi les élégances

de la culture française et sous la bonhomie de la tradition flamande,

vous trouverez chez Gainsborough l'empreinte ineffaçable de ce grand

sentiment. Aux doux moments, dans les beaux jours tranquilles d'été,

la brume moite étend sur l'horizon son voile gris de perle; la mer a

la couleur d'une ardoise pâle, et les navires, ouvrant leur voilure,

avancent patiemment dans la vapeur. Mais qu'on regarde autour de soi,

et l'on verra bientôt les marques du danger quotidien. La côte est

labourée, les vagues ont empiété, les arbres ont disparu, la terre

s'est détrempée sous les averses incessantes, l'Océan est toujours là

intraitable et farouche. Il gronde et beugle éternellement, le vieux

monstre rauque, et le train aboyant de ses vagues avance comme une

armée infinie devant laquelle toute force humaine doit plier. Qu'on

songe aux mois d'hiver, aux tempêtes, aux longues heures du matelot

ballotté, roulé aveuglément par les rafales! En ce moment et dans

cette belle saison, surtout le cercle de l'horizon, les nuages montent

ternis, blafards, bientôt semblables à une fumée charbonneuse,

quelques-uns d'une blancheur éblouissante et fragile, si enflés qu'on

les sent prêts à fondre. Leurs pesantes masses cheminent, elles

s'engorgent, et déjà çà et là, sur la plaine sans limite, un pan du

ciel est brouillé par une averse. Au bout d'un instant, la mer est

salie et cadavéreuse; ses flots sursautent avec des tournoiements

étranges, et leurs flancs prennent des teintes huileuses et livides.

L'énorme coupole grisâtre a noyé et obstrué tout l'horizon; la pluie

s'abat, serrée, impitoyable. On n'en a pas l'idée tant qu'on ne l'a

pas vue. Quand les gens du Sud, les Romains, sont arrivés là pour la

première fois, ils ont dû se croire en enfer. Le large espace qui

s'étend entre le sol et le ciel, et sur lequel nos yeux comptent comme

sur leur domaine, manque tout d'un coup; il n'y a plus d'air, on

n'aperçoit plus que du brouillard coulant. Plus de couleurs ni de

formes. Dans cette fumée jaunâtre, les objets semblent des fantômes

effacés; la nature a l'air d'une mauvaise ébauche au fusain sur

laquelle un enfant a maladroitement passé la manche. Vous voilà à

New-Haven, puis à Londres; le ciel dégorge la pluie, la terre lui

renvoie le brouillard, le brouillard rampe dans la pluie; tout est

noyé; à regarder autour de soi, on ne voit pas de raison pour que cela

doive jamais finir. C'est vraiment ici la contrée cimmérienne

d'Homère; les pieds clapotent, on n'a plus que faire de ses yeux; on

sent tous ses organes bouchés, rouillés par l'humidité qui monte; on

se croit hors du monde respirable, réduit à la condition des êtres

marécageux, habitant des eaux sales; vivre ici, ce n'est pas vivre. On

se demande si cette énorme ville n'est pas un cimetière où barbotent

des fantômes affairés et malheureux. Dans le déluge de suie mouillée,

le fleuve bourbeux avec ses bateaux de fer infatigables, noirs

insectes, qui débarquent et embarquent des ombres, fait penser au

Styx. Plus de jour, on s'en fabrique un. Dernièrement sur la grande

place, dans le plus bel hôtel, cinq journées durant, il a fallu

laisser le gaz allumé. La mélancolie vient, on prend en dégoût les

autres et soi-même. Que peuvent-ils faire dans ce sépulcre? Rester

chez soi sans travailler, c'est se ronger intérieurement et marcher au

suicide. Sortir, c'est faire effort, ne plus se soucier de l'humidité

ni du froid, braver le malaise et les sensations désagréables. Un

pareil climat prescrit l'action, interdit l'oisiveté, développe

l'énergie, enseigne la patience. Je regardais tout à l'heure sur le

navire les matelots au gouvernail, avec leurs paletots imperméables,

leurs grosses bottes ruisselantes, leurs calottes de cuir à rebord,

si attentifs, si précis dans leurs mouvements, si graves, si maîtres

d'eux-mêmes. J'ai vu depuis les ouvriers devant leurs métiers à coton,

calmes, sérieux, silencieux, économisant leur effort, et persévérant

tout le jour, toute l'année, toute la vie dans la même contention de

corps et d'esprit régulière et monotone; leur âme s'est conformée à

leur climat. En effet, il faut s'y conformer pour y vivre; au bout de

huit jours on sent qu'on doit renoncer ici à la jouissance délicate et

savourée, au bonheur de se laisser vivre, à l'oisiveté abandonnée, au

contentement des yeux, à l'épanouissement facile et harmonieux de la

nature artistique et animale, qu'il faut se marier, élever un troupeau

d'enfants, prendre les soucis et l'importance du chef de famille,

s'enrichir, se pourvoir contre la mauvaise saison, se munir de

bien-être, devenir protestant, industriel, politique, bref, capable

d'activité et de résistance, et, dans toutes les voies ouvertes à

l'homme, endurer et faire effort.

Il y a pourtant ici des beautés charmantes et touchantes, celles du

pays humide. Lorsque, par un jour demi-serein, on sort dans la

campagne et qu'on arrive sur une hauteur, les yeux éprouvent une

sensation unique et un plaisir qu'ils ne connaissaient pas. À perte de

vue, aux quatre coins de l'horizon, dans les prairies, sur les

collines, s'étend la verdure éternelle, plantes fourragères et

potagères, luzerne, houblon, admirables prairies toutes regorgeantes

d'herbes hautes et serrées; çà et là un bouquet de grands arbres; des

pâturages enclos de haies, où ruminent à genoux, paisiblement, des

vaches alourdies. La brume monte insensiblement entre les intervalles

des arbres, et les lointains nagent dans une vapeur lumineuse. Il n'y

a rien de plus doux au monde, ni de plus délicat que ces teintes; on

s'arrêterait pendant des heures entières à regarder ces nuages de

satin, ce fin duvet aérien, cette molle gaze transparente qui

emprisonne les rayons du soleil, les émousse, et ne les laisse arriver

sur la terre que souriants et caressants. Des deux côtés de la voiture

passent incessamment des prairies toujours plus belles, où les boutons

d'or, les reines des prés, les pâquerettes s'entassent par traînées

avec des teintes fondues; une suavité presque douloureuse, un charme

étrange, s'exhalent de cette végétation inépuisable et passagère. Elle

est trop fraîche, elle ne peut durer; rien n'est arrêté, stable et

ferme ici, comme dans les pays du Midi; tout est coulant, en train de

naître et de mourir, suspendu entre les pleurs et la joie. Les gouttes

d'eau roulantes luisent sur les feuilles comme des perles; les têtes

rondes des arbres, les larges feuillages étalés chuchotent sous la

brise faible, et le bruit des larmes laissées par la dernière ondée

est incessant sur leur pyramide. Comme ils vivent opulemment dans les

clairières, étalés à plaisir, toujours rajeunis et abreuvés par l'air

moite! Comme la séve monte dans ces plantes rafraîchies et abritées

contre le ciel! Et comme le ciel et le pays semblent faits pour

ménager leurs tissus et aviver leurs couleurs! Au moindre soupçon de

soleil, elles sourient avec une grâce délicieuse; on dirait de belles

vierges timides et frêles sous un voile qu'on va lever. Que le soleil

un instant se dégage, et vous les verrez resplendir comme dans une

parure de bal. La lumière s'abat par nappes éblouissantes; les pétales

lustrés, dorés, éclatent avec un coloris trop fort; les plus

magnifiques broderies, le velours constellé de diamants, la soie

chatoyante couturée de perles n'approchent pas de cette teinte

profonde; la joie déborde comme d'une coupe trop pleine. À

l'étrangeté, à la rareté de ce spectacle, on comprend pour la première

fois la vie du pays humide. L'eau multiplie et amollit les tissus

vivants; les plantes foisonnent et n'ont point de suc; la nourriture

surabonde et n'a pas de goût; l'humidité enfante, mais le soleil

n'élabore pas. Beaucoup d'herbe, beaucoup de bétail, beaucoup de

viande; la grande mangeaille et la grosse mangeaille; ainsi se

soutient le tempérament absorbant et flegmatique; la pousse humaine,

comme toute la pousse végétale et animale, est puissante, mais lourde;

l'homme est amplement charpente, mais à gros coups; la machine est

solide, mais elle roule lentement sur ses gonds, et le plus souvent

les gonds grincent et sont rouilles. Lorsqu'on regarde les gens de

près, il semble que leurs diverses pièces sont indépendantes, du moins

qu'elles ont besoin de temps pour se transmettre les chocs. Leurs

idées n'éclatent pas d'abord en passions, en gestes, en actions. Comme

chez le Flamand et l'Allemand, elles s'arrêtent d'abord dans la

cervelle, elles s'y étalent, elles y déposent; l'homme n'est point

secoué, il n'a point de peine à demeurer immobile; il n'est point

entraîné; il peut agir sagement, uniformément; car son moteur

intérieur est une idée ou une consigne, non une émotion ou un attrait.

Il sait s'ennuyer; ou plutôt il ne s'ennuie pas; son train ordinaire,

ce sont les sensations ternes, et l'insipide monotonie de la vie

machinale n'a rien qui doive le rebuter. Il y est fait, sa nature y

est conforme. Quand on a mangé toute sa vie des navets, on ne regrette

pas les oranges. Il se résignera aisément à écouter quinze discours de

suite sur le même sujet, à demander vingt ans de suite la même

réforme, à compulser des statistiques, à étudier des traités moraux, à

faire des classes le dimanche, à élever une douzaine d'enfants. Le

piquant, l'agréable ne sont point un besoin pour lui. La faiblesse de

ses impulsions sensibles contribue à la force de ses impulsions

morales. Son tempérament le fait raisonnable; il peut se passer de

gendarme; les chocs de l'homme contre l'homme n'aboutissent point ici

à des explosions. Il peut discuter sur la place publique, et tout

haut, à propos de religion et de politique, avoir des _meetings_,

faire des associations, attaquer rudement les gens en place, dire que

la Constitution est violée, prédire la ruine de l'État; cela n'a pas

d'inconvénient; il a les nerfs calmes; il raisonnera sans s'égorger,

il ne fera pas de révolutions, et peut-être fera-t-il une réforme.

Considérez les passants dans la rue; en trois heures vous verrez tous

les traits sensibles de ce tempérament: les cheveux blonds, et, chez

les enfants, la filasse presque blanche; les yeux pâles, souvent bleus

comme une faïence, les favoris rouges, la haute taille, les mouvements

d'automate, et avec cela d'autres traits plus frappants encore, ceux

que la forte nourriture et la vie militante ont ajoutés à ce

tempérament. Ici l'énorme soldat des gardes, au teint rose,

majestueux, cambré, qui se prélasse une petite canne à la main,

étalant son torse et montrant sa raie claire entre ses cheveux

pommadés; là, le gros homme sur-nourri, courtaud, rougeaud, semblable

à un animal de boucherie, à l'air inquiétant, ahuri, et pourtant

inerte; un peu plus loin, le gentilhomme de campagne, haut de six

pieds, gros et grand corps de Germain qui sort de sa forêt, avec un

mufle et un nez de dogue, des favoris disproportionnés et sauvages,

des yeux roulants, la face apoplectique; ce sont là les excès de la

séve et de l'alimentation brutales; ajoutez-y, même chez les femmes,

la devanture blanche de dents carnivores, et les grands pieds

d'échassiers, solidement chaussés, excellents pour marcher dans la

boue. En revanche, voyez les jeunes gens dans une partie de cricket ou

de campagne; sans doute l'esprit ne petille pas dans leurs yeux, mais

la vie y abonde; il y a dans tout leur être quelque chose de décidé,

d'énergique; sains et actifs, prompts au mouvement, à l'entreprise,

voilà les mots qui à leur endroit reviennent involontairement aux

lèvres. Plusieurs ont l'air de beaux lévriers élancés, humant l'air et

en pleine chasse. La vie gymnastique et hasardeuse est en honneur

ici; ils ont besoin de remuer leur corps, de nager, de lancer la

balle, de courir dans la prairie mouillée, de ramer, de respirer en

canot la vapeur salée de la mer, de sentir sur leur front les gouttes

de pluie des grands chênes, de sauter à cheval les fossés et les

barrières; les instincts animaux sont intacts. Ils goûtent encore les

plaisirs naturels; la précocité ne les a point gâtés. Rien de plus

simple que les jeunes filles; parmi les belles choses, il y en a peu

d'aussi belles au monde; sveltes, fortes, sûres d'elles-mêmes, si

foncièrement honnêtes et loyales, si exemptes de coquetterie! On

n'imagine point, quand on ne l'a point vue, cette fraîcheur, cette

innocence; beaucoup d'entre elles sont des fleurs, des fleurs

épanouies; il n'y a qu'une rose matinale, avec son coloris fugitif et

délicieux, avec ses pétales trempés de rosée, qui puisse en donner

l'idée; cela laisse bien loin la beauté du Midi et ses contours

précis, stables, achevés, arrêtés dans un dessin définitif; on sent

ici la fragilité, la délicatesse et la continuelle poussée de la vie;

les yeux candides, bleus comme des pervenches, regardent sans songer

qu'on les regarde; au moindre mouvement de l'âme, le sang afflue aux

joues, au col, jusqu'aux épaules, en ondées de pourpre; vous voyez les

émotions passer sur ces teints transparents comme les couleurs changer

sur leurs prairies; et cette pudeur virginale est si sincère, que vous

êtes tenté de baisser les yeux par respect. Et pourtant toutes

naturelles et naïves comme les voilà, elles ne sont point

languissantes et rêveuses; elles aiment et supportent l'exercice

comme leurs frères; en cheveux flottants, à six ans, elles courent à

cheval et font de grandes marches. La vie active fortifie en ce pays

le tempérament flegmatique, et le coeur s'y conserve plus simple en

même temps que le corps y devient plus sain. Encore un regard; car

au-dessus de toutes ces figures un type surnage, le plus véritablement

anglais, le plus saillant pour un étranger. Plantez-vous une heure

durant, vers le matin, au débarcadère d'un chemin de fer, et

considérez les hommes au-dessus de trente ans qui viennent à Londres

pour leurs affaires: les traits sont tirés, les visages pâles, les

yeux fixes, préoccupés, la bouche ouverte et comme contractée; l'homme

est fatigué, usé et roidi par l'excès du travail; il court sans

regarder autour de lui. Tout son être est tendu vers un seul but; il

faut qu'il fasse effort incessamment, le même effort, un effort

profitable; il est devenu machine. Cela est surtout visible dans les

ouvriers; la persévérance, l'opiniâtreté, la résignation sont peintes

sur leurs longs visages osseux et ternes. Cela est encore plus visible

dans les femmes du peuple; beaucoup sont amaigries, étiques, les yeux

caves, le nez effilé, la peau rayée de marbrures rouges; elles ont

trop pâti, elles ont eu trop d'enfants, elles ont l'air éteint, ou

opprimé, ou soumis, ou stoïquement impassible; on sent qu'elles ont

supporté beaucoup et qu'elles peuvent supporter encore davantage. Même

dans la classe moyenne ou supérieure, cette patience et cet

endurcissement morne sont fréquents; on pense, en les voyant, à ces

pauvres bêtes de somme déformées par le harnais, qui demeurent

immobiles sous la pluie sans songer à s'en garantir. Certainement la

bataille de la vie est plus âpre et plus obstinée ici qu'ailleurs;

quiconque fléchit, tombe. Sous la rigueur du climat et de la

concurrence, parmi les chômages de l'industrie, les faibles, les

imprévoyants périssent ou s'avilissent; le gin arrive alors, et fait

son office; de là ces longues files de misérables femmes qui s'offrent

le soir dans le Strand pour payer leur terme; de là ces quartiers

honteux de Londres, de Liverpool, et de toutes les grandes villes, ces

spectres déguenillés, mornes ou ivres, qui encombrent les échoppes

d'eau-de-vie, qui emplissent les rues de leur triste linge et de leurs

haillons pendus aux cordes, qui couchent sur un tas de suie, parmi des

troupeaux d'enfants pâles; horrible bas-fonds où descendent tous ceux

que leurs bras blessés, paresseux ou débiles n'ont pu soutenir à la

surface du grand courant. Les chances de la vie sont tragiques ici et

la punition de l'imprévoyance est atroce. L'on comprend vite pourquoi,

sous cette obligation de lutter et de s'endurcir, les sensations fines

disparaissent, pourquoi le goût s'émousse, comment l'homme devient

disgracieux et roide, comment les dissonances, les exagérations

viennent gâter le costume et les façons, pourquoi les mouvements et

les formes finissent par être énergiques et discordants à la façon du

branle d'une machine. Si l'homme est Germain de race, de tempérament

et d'esprit, il a dû à la longue fortifier, altérer, tourner tout d'un

côté sa nature originelle; ce n'est plus un animal primitif, c'est un

animal _entraîné_: son corps et son esprit ont été transformés par la

forte nourriture, par l'exercice corporel, par la religion austère,

par la morale publique, par la lutte politique, par la perpétuité de

l'effort; il est devenu de tous les hommes le plus capable d'agir

utilement et puissamment dans toutes les voies, le travailleur le plus

productif et le plus efficace, comme son boeuf est devenu la meilleure

bête à viande, son mouton la meilleure bête à laine, et son cheval le

meilleur coureur.

Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 4 de 5) · 第 50 / 62 题