Mais parmi tant d'ébauches et d'épreuves, un caractère s'est formé et
le reste en dérivera. L'âge barbare a établi sur le sol une race de
Germains, flegmatique et sérieuse, capable d'émotions spiritualistes
et de discipline morale. L'âge féodal a imposé à cette race les
habitudes de résistance et d'association, les préoccupations
politiques et utilitaires. Figurez-vous un Allemand de Hambourg ou de
Brême, serré pendant cinq cents ans dans le corselet de fer de
Guillaume le Conquérant: ces deux natures, l'une innée, l'autre
acquise, composent tous les ressorts de sa conduite. Il en est ainsi
des autres nations. Comme des coureurs rangés en ligne à l'entrée de
la carrière, on voit au moment de la Renaissance s'élancer les cinq
grands peuples de l'Europe, sans que d'abord on puisse rien prévoir de
leur course. Au premier regard, il semble que les accidents ou les
circonstances gouverneront seuls leur vitesse, leur chute et leur
succès. Il n'en est rien, et c'est d'eux seuls que dépendra leur
histoire: chacun sera l'ouvrier de sa fortune; le hasard n'a point de
prise sur des événements si vastes, et ce sont les inclinations et les
facultés nationales qui, renversant ou suscitant les obstacles, les
conduiront fatalement chacun à son terme, les uns jusqu'au fond de la
décadence, les autres jusqu'au faîte de la prospérité. Après tout,
l'homme est toujours son propre maître, et son propre esclave. À
l'ouverture de chaque âge, il est d'une certaine façon; son corps, son
coeur et son esprit ont une structure et une disposition distinctes;
et de cet agencement durable que tous les siècles précédents ont
contribué à consolider ou à construire sortent des désirs ou des
aptitudes permanentes, selon lesquelles il veut et il agit. Ainsi se
forme en lui le modèle idéal qui, obscur ou distinct, achevé ou
ébauché, va dorénavant flotter devant ses yeux, rallier toutes ses
aspirations, tous ses efforts et toutes ses forces, et l'employer à
un seul effet pendant des siècles, jusqu'à ce qu'enfin renouvelé par
l'impuissance ou la réussite, il conçoive un nouveau but, et reprenne
un nouvel élan. L'Espagnol catholique et exalté se représente la vie à
la façon des croisés, des amoureux et des chevaliers, et, abandonnant
le travail, la liberté et la science, se jette, à la suite de son
inquisition et de son roi, dans la guerre fanatique, dans l'oisiveté
romanesque, dans l'obéissance superstitieuse et passionnée, dans
l'ignorance volontaire et irrémédiable[381]. L'Allemand théologien et
féodal se cantonne docilement, fidèlement sous ses petits princes, par
patience naturelle et par loyauté héréditaire, occupé de sa femme et
de son ménage, content d'avoir conquis la liberté religieuse, attardé
par la lourdeur de son tempérament dans la grosse vie corporelle, et
dans le respect inerte de l'ordre établi. L'Italien, le plus richement
doué et le plus précoce de tous, mais de tous le plus incapable de
discipline volontaire et d'austérité morale, se tourne du côté des
beaux-arts et de la volupté, déchoit, se gâte sous la domination
étrangère, se laisse vivre, oubliant de penser et content de jouir. Le
Français sociable et égalitaire, se rallie autour de son roi qui lui
donne la paix publique, la gloire extérieure, et le magnifique étalage
d'une cour somptueuse, d'une administration réglée, d'une discipline
uniforme, d'une prépondérance européenne et d'une littérature
universelle. Pareillement, si vous regardez l'Anglais au seizième
siècle, vous découvrez en lui les penchants et les puissances qui,
pendant trois siècles, vont gouverner sa culture et façonner sa
constitution. Dans cette expansion européenne de la vie naturelle et
de la littérature païenne, on retrouve tout d'abord chez Shakspeare,
Jonson et les tragiques, chez Spenser, Sidney et les lyriques, les
traits nationaux, tous avec une profondeur et un éclat incomparable,
et tels que la race et l'histoire les ont imprimés et enfoncés depuis
mille ans. Ce n'est pas en vain que l'invasion a implanté ici une race
sérieuse, et capable de retours sur soi. Ce n'est pas en vain que la
conquête a tourné cette race vers la vie militante et les
préoccupations pratiques. Dès la première saillie de l'invention
originale, son oeuvre manifeste l'énergie tragique, la passion intense
et informe, le dédain de la régularité, la connaissance du réel, le
sentiment des choses intérieures, la mélancolie naturelle, la
divination anxieuse de l'obscur au-delà, tous les instincts qui,
repliant l'homme sur lui-même et concentrant l'homme en lui-même, le
préparent au protestantisme et au combat. Quel est-il ce
protestantisme qui se fonde? Quel est le modèle idéal qu'il présente
et quelle conception originale va fournir à ce peuple son poëme
permanent et dominateur? La plus âpre et la plus pratique de toutes,
celle des puritains, qui, négligeant la spéculation, se rabat sur
l'action, enferme la vie humaine dans une discipline rigide, impose à
l'âme humaine l'effort continu, prescrit à la société humaine
l'austérité monacale, interdit le plaisir, commande l'action, exige le
sacrifice, et forme le moraliste, le travailleur et le citoyen. La
voilà implantée, la grande idée anglaise, j'entends la persuasion que
l'homme est avant tout une personne morale et libre, et qu'ayant conçu
seul dans sa conscience et devant Dieu la règle de sa conduite, il
doit s'employer tout entier à l'appliquer en lui, hors de lui,
obstinément, inflexiblement, par une résistance perpétuelle opposée
aux autres et par une contrainte perpétuelle exercée sur soi. Elle
aura beau se discréditer d'abord par ses emportements et sa tyrannie;
atténuée par l'épreuve, elle s'accommodera par degrés à la nature
humaine, et, transportée du fanatisme puritain dans la morale laïque,
elle gagnera toutes les sympathies publiques parce qu'elle correspond
à tous les instincts nationaux. Elle a beau disparaître du grand
monde, sous les mépris de la Restauration, et sous l'importation de la
culture française; elle subsiste sous terre. Car la culture française
ici n'aboutit pas; sur ce sol trop différent, elle ne fait éclore que
des fruits malsains, grossiers ou incomplets. La fine élégance est
devenue débauche ignoble; le doute délicat s'est tourné en athéisme
brutal; la tragédie avorte, et n'est qu'une déclamation; la comédie
est effrontée et n'est qu'une école de vices; de cette littérature, il
ne subsiste que des études de raisonnement serré et de bon style;
elle-même est chassée de la scène publique presque en même temps que
les Stuarts au commencement du dix-huitième siècle, et les maximes
libérales et morales reprennent l'ascendant qu'elles ne perdront plus.
Car en même temps que les idées, les événements ont poursuivi leur
cours; les inclinations nationales ont fait leur oeuvre dans la
société comme dans les lettres, et les instincts anglais ont
transformé la constitution et la politique, en même temps que les
talents et les esprits. Ces riches communes, ces vaillants yeomen, ces
rudes bourgeois bien armés, amplement nourris, protégés par leurs
jurys, habitués à compter sur eux-mêmes, obstinés, batailleurs,
sensés, tels que le moyen âge anglais les a légués à l'Angleterre
moderne, ont pu laisser le roi étaler au-dessus d'eux sa tyrannie
temporaire, et faire peser sur sa noblesse les rigueurs d'un
arbitraire qu'autorisaient les souvenirs de la guerre civile, et le
danger des hautes trahisons. Mais il faut qu'Henri VIII et Élisabeth
elle-même suivent dans les grands intérêts le courant de l'opinion
publique; s'ils sont si forts c'est qu'ils sont populaires; le peuple
ne soutient leurs entreprises et n'autorise leurs violences que parce
qu'il trouve en eux les défenseurs de sa religion, et les protecteurs
de son travail[382]. Lui-même, il s'enfonce dans cette religion, et
par-dessous l'établissement officiel, atteint les croyances
personnelles. Il s'enrichit par le travail, et, sous le premier
Stuart, il occupe déjà la plus grande place dans la nation. À ce
moment, tout est décidé; quels que soient les événements, il faut bien
qu'un jour il devienne maître. Les situations sociales font les
situations politiques; toujours les constitutions légales
s'accommodent aux choses réelles, et la prépondérance acquise aboutit
infailliblement aux droits écrits. Des hommes si nombreux, si actifs,
si résolus, si capables de se suffire à eux-mêmes, si disposés à tirer
leurs opinions de leur réflexion propre et leur subsistance de leurs
seuls efforts, finiront, quoi qu'il arrive, par arracher les garanties
dont ils ont besoin. Du premier élan, et dans la ferveur de la foi
primitive, ils renversent le trône, et le courant qui les porte est si
fort, qu'en dépit de leurs excès et de leur défaite, la révolution
s'accomplit d'elle-même par l'abolition des tenures féodales et
l'institution de l'_Habeas corpus_ sous Charles II, par le
redressement universel de l'esprit libéral et protestant sous Jacques
II, par l'établissement constitutionnel, l'acte de tolérance, et
l'affranchissement de la presse sous Guillaume III. Dès ce moment
l'Angleterre a trouvé son assiette; ses deux forces intérieures et
héréditaires, l'instinct moral et religieux, l'aptitude pratique et
politique ont fait leur oeuvre et désormais vont bâtir sans
empêchement ni démolition sur les fondements qu'elles ont posés.
[Note 381: Voyez le voyage de Mme d'Aulnay en Espagne, à la fin du
dix-septième siècle. Rien de plus frappant que cette révolution, si
l'on met en regard les temps qui précèdent Ferdinand le Catholique,
c'est-à-dire le règne de Henri IV, la toute-puissance des nobles, et
l'indépendance des villes. Voyez sur toute cette histoire, Buckle,
_History of civilisation_, t. II.]
[Note 382: Buckle, _History of civilisation_, t. I, 590, 592.]