II

Mais parmi tant d'ébauches et d'épreuves, un caractère s'est formé et

le reste en dérivera. L'âge barbare a établi sur le sol une race de

Germains, flegmatique et sérieuse, capable d'émotions spiritualistes

et de discipline morale. L'âge féodal a imposé à cette race les

habitudes de résistance et d'association, les préoccupations

politiques et utilitaires. Figurez-vous un Allemand de Hambourg ou de

Brême, serré pendant cinq cents ans dans le corselet de fer de

Guillaume le Conquérant: ces deux natures, l'une innée, l'autre

acquise, composent tous les ressorts de sa conduite. Il en est ainsi

des autres nations. Comme des coureurs rangés en ligne à l'entrée de

la carrière, on voit au moment de la Renaissance s'élancer les cinq

grands peuples de l'Europe, sans que d'abord on puisse rien prévoir de

leur course. Au premier regard, il semble que les accidents ou les

circonstances gouverneront seuls leur vitesse, leur chute et leur

succès. Il n'en est rien, et c'est d'eux seuls que dépendra leur

histoire: chacun sera l'ouvrier de sa fortune; le hasard n'a point de

prise sur des événements si vastes, et ce sont les inclinations et les

facultés nationales qui, renversant ou suscitant les obstacles, les

conduiront fatalement chacun à son terme, les uns jusqu'au fond de la

décadence, les autres jusqu'au faîte de la prospérité. Après tout,

l'homme est toujours son propre maître, et son propre esclave. À

l'ouverture de chaque âge, il est d'une certaine façon; son corps, son

coeur et son esprit ont une structure et une disposition distinctes;

et de cet agencement durable que tous les siècles précédents ont

contribué à consolider ou à construire sortent des désirs ou des

aptitudes permanentes, selon lesquelles il veut et il agit. Ainsi se

forme en lui le modèle idéal qui, obscur ou distinct, achevé ou

ébauché, va dorénavant flotter devant ses yeux, rallier toutes ses

aspirations, tous ses efforts et toutes ses forces, et l'employer à

un seul effet pendant des siècles, jusqu'à ce qu'enfin renouvelé par

l'impuissance ou la réussite, il conçoive un nouveau but, et reprenne

un nouvel élan. L'Espagnol catholique et exalté se représente la vie à

la façon des croisés, des amoureux et des chevaliers, et, abandonnant

le travail, la liberté et la science, se jette, à la suite de son

inquisition et de son roi, dans la guerre fanatique, dans l'oisiveté

romanesque, dans l'obéissance superstitieuse et passionnée, dans

l'ignorance volontaire et irrémédiable[381]. L'Allemand théologien et

féodal se cantonne docilement, fidèlement sous ses petits princes, par

patience naturelle et par loyauté héréditaire, occupé de sa femme et

de son ménage, content d'avoir conquis la liberté religieuse, attardé

par la lourdeur de son tempérament dans la grosse vie corporelle, et

dans le respect inerte de l'ordre établi. L'Italien, le plus richement

doué et le plus précoce de tous, mais de tous le plus incapable de

discipline volontaire et d'austérité morale, se tourne du côté des

beaux-arts et de la volupté, déchoit, se gâte sous la domination

étrangère, se laisse vivre, oubliant de penser et content de jouir. Le

Français sociable et égalitaire, se rallie autour de son roi qui lui

donne la paix publique, la gloire extérieure, et le magnifique étalage

d'une cour somptueuse, d'une administration réglée, d'une discipline

uniforme, d'une prépondérance européenne et d'une littérature

universelle. Pareillement, si vous regardez l'Anglais au seizième

siècle, vous découvrez en lui les penchants et les puissances qui,

pendant trois siècles, vont gouverner sa culture et façonner sa

constitution. Dans cette expansion européenne de la vie naturelle et

de la littérature païenne, on retrouve tout d'abord chez Shakspeare,

Jonson et les tragiques, chez Spenser, Sidney et les lyriques, les

traits nationaux, tous avec une profondeur et un éclat incomparable,

et tels que la race et l'histoire les ont imprimés et enfoncés depuis

mille ans. Ce n'est pas en vain que l'invasion a implanté ici une race

sérieuse, et capable de retours sur soi. Ce n'est pas en vain que la

conquête a tourné cette race vers la vie militante et les

préoccupations pratiques. Dès la première saillie de l'invention

originale, son oeuvre manifeste l'énergie tragique, la passion intense

et informe, le dédain de la régularité, la connaissance du réel, le

sentiment des choses intérieures, la mélancolie naturelle, la

divination anxieuse de l'obscur au-delà, tous les instincts qui,

repliant l'homme sur lui-même et concentrant l'homme en lui-même, le

préparent au protestantisme et au combat. Quel est-il ce

protestantisme qui se fonde? Quel est le modèle idéal qu'il présente

et quelle conception originale va fournir à ce peuple son poëme

permanent et dominateur? La plus âpre et la plus pratique de toutes,

celle des puritains, qui, négligeant la spéculation, se rabat sur

l'action, enferme la vie humaine dans une discipline rigide, impose à

l'âme humaine l'effort continu, prescrit à la société humaine

l'austérité monacale, interdit le plaisir, commande l'action, exige le

sacrifice, et forme le moraliste, le travailleur et le citoyen. La

voilà implantée, la grande idée anglaise, j'entends la persuasion que

l'homme est avant tout une personne morale et libre, et qu'ayant conçu

seul dans sa conscience et devant Dieu la règle de sa conduite, il

doit s'employer tout entier à l'appliquer en lui, hors de lui,

obstinément, inflexiblement, par une résistance perpétuelle opposée

aux autres et par une contrainte perpétuelle exercée sur soi. Elle

aura beau se discréditer d'abord par ses emportements et sa tyrannie;

atténuée par l'épreuve, elle s'accommodera par degrés à la nature

humaine, et, transportée du fanatisme puritain dans la morale laïque,

elle gagnera toutes les sympathies publiques parce qu'elle correspond

à tous les instincts nationaux. Elle a beau disparaître du grand

monde, sous les mépris de la Restauration, et sous l'importation de la

culture française; elle subsiste sous terre. Car la culture française

ici n'aboutit pas; sur ce sol trop différent, elle ne fait éclore que

des fruits malsains, grossiers ou incomplets. La fine élégance est

devenue débauche ignoble; le doute délicat s'est tourné en athéisme

brutal; la tragédie avorte, et n'est qu'une déclamation; la comédie

est effrontée et n'est qu'une école de vices; de cette littérature, il

ne subsiste que des études de raisonnement serré et de bon style;

elle-même est chassée de la scène publique presque en même temps que

les Stuarts au commencement du dix-huitième siècle, et les maximes

libérales et morales reprennent l'ascendant qu'elles ne perdront plus.

Car en même temps que les idées, les événements ont poursuivi leur

cours; les inclinations nationales ont fait leur oeuvre dans la

société comme dans les lettres, et les instincts anglais ont

transformé la constitution et la politique, en même temps que les

talents et les esprits. Ces riches communes, ces vaillants yeomen, ces

rudes bourgeois bien armés, amplement nourris, protégés par leurs

jurys, habitués à compter sur eux-mêmes, obstinés, batailleurs,

sensés, tels que le moyen âge anglais les a légués à l'Angleterre

moderne, ont pu laisser le roi étaler au-dessus d'eux sa tyrannie

temporaire, et faire peser sur sa noblesse les rigueurs d'un

arbitraire qu'autorisaient les souvenirs de la guerre civile, et le

danger des hautes trahisons. Mais il faut qu'Henri VIII et Élisabeth

elle-même suivent dans les grands intérêts le courant de l'opinion

publique; s'ils sont si forts c'est qu'ils sont populaires; le peuple

ne soutient leurs entreprises et n'autorise leurs violences que parce

qu'il trouve en eux les défenseurs de sa religion, et les protecteurs

de son travail[382]. Lui-même, il s'enfonce dans cette religion, et

par-dessous l'établissement officiel, atteint les croyances

personnelles. Il s'enrichit par le travail, et, sous le premier

Stuart, il occupe déjà la plus grande place dans la nation. À ce

moment, tout est décidé; quels que soient les événements, il faut bien

qu'un jour il devienne maître. Les situations sociales font les

situations politiques; toujours les constitutions légales

s'accommodent aux choses réelles, et la prépondérance acquise aboutit

infailliblement aux droits écrits. Des hommes si nombreux, si actifs,

si résolus, si capables de se suffire à eux-mêmes, si disposés à tirer

leurs opinions de leur réflexion propre et leur subsistance de leurs

seuls efforts, finiront, quoi qu'il arrive, par arracher les garanties

dont ils ont besoin. Du premier élan, et dans la ferveur de la foi

primitive, ils renversent le trône, et le courant qui les porte est si

fort, qu'en dépit de leurs excès et de leur défaite, la révolution

s'accomplit d'elle-même par l'abolition des tenures féodales et

l'institution de l'_Habeas corpus_ sous Charles II, par le

redressement universel de l'esprit libéral et protestant sous Jacques

II, par l'établissement constitutionnel, l'acte de tolérance, et

l'affranchissement de la presse sous Guillaume III. Dès ce moment

l'Angleterre a trouvé son assiette; ses deux forces intérieures et

héréditaires, l'instinct moral et religieux, l'aptitude pratique et

politique ont fait leur oeuvre et désormais vont bâtir sans

empêchement ni démolition sur les fondements qu'elles ont posés.

[Note 381: Voyez le voyage de Mme d'Aulnay en Espagne, à la fin du

dix-septième siècle. Rien de plus frappant que cette révolution, si

l'on met en regard les temps qui précèdent Ferdinand le Catholique,

c'est-à-dire le règne de Henri IV, la toute-puissance des nobles, et

l'indépendance des villes. Voyez sur toute cette histoire, Buckle,

_History of civilisation_, t. II.]

[Note 382: Buckle, _History of civilisation_, t. I, 590, 592.]

Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 4 de 5) · 第 49 / 62 题