CHAPITRE II.

Lord Byron.

I. L'homme. -- Sa famille. -- Son caractère passionné. --

Ses amours précoces. -- Sa vie excessive. -- Son caractère

militant. -- Sa révolte contre l'opinion. -- _English Bards

and Scottish Reviewers._ -- Ses bravades et ses imprudences.

-- Son mariage. -- Déchaînement de l'opinion contre lui. --

Son départ. -- Sa vie politique en Italie. -- Ses tristesses

et ses violences.

II. Le poëte. -- Ses raisons pour écrire. -- Sa façon

d'écrire. -- Comment sa poésie est personnelle. -- Son goût

classique. -- En quoi ce goût l'a servi. -- _Childe Harold._

-- Le héros. -- Les paysages. -- Le style.

III. Ses petits poëmes. -- Ses procédés oratoires. -- Ses

effets mélodramatiques. -- Vérité des paysages. -- Sincérité

des sentiments. -- Peintures des émotions tristes et

extrêmes. -- Idée régnante de la mort et du désespoir. --

_Mazeppa_, _le Prisonnier de Chillon_, _le Siége de

Corinthe_, _le Corsaire_, _Lara_. -- Analogie de cette

conception avec celles de l'Edda et de Shakspeare. -- _Les

Ténèbres._

IV. _Manfred._ -- Comparaison du Manfred de Byron, et du

Faust de Goethe. -- Conception de la légende et de la vie

dans Goethe. -- Caractère symbolique et philosophique de son

épopée. -- En quoi Byron lui est inférieur. -- En quoi Byron

lui est supérieur. -- Conception du caractère et de l'action

dans Byron. -- Caractère dramatique de son poëme. --

Opposition entre le poëte de l'univers et le poëte de la

personne.

V. Scandale en Angleterre. -- La contrainte et l'hypocrisie

des moeurs. -- Comment et selon quelle loi varient les

conceptions morales. -- La vie et la morale méridionales. --

_Beppo._ -- _Don Juan._ -- Transformation du talent et du

style de Byron. -- Peinture de la beauté et du bonheur

sensible. -- _Haydée._ -- Comment il combat le cant

britannique. -- Comment il combat l'hypocrisie humaine. --

Idée de l'homme. -- Idée de la femme. -- _Dona Julia._ --

_Le Naufrage._ -- _La prise d'Ismaël._ -- Naturel et variété

de son style. -- Excès et fatigue de sa verve. -- Son

théâtre. -- Son départ pour la Grèce et sa mort.

VI. Position de Byron dans son siècle. -- La maladie du

siècle. -- Les diverses conceptions du bonheur et de la vie.

-- La réponse des lettres. -- La réponse des sciences. --

Équilibre futur de la raison. -- Conception moderne de la

nature.

I

J'ai réservé le plus grand et le plus anglais de ces artistes; il est

si grand et si anglais qu'à lui seul il nous apprendra sur son pays et

sur son temps plus de vérités que tous les autres ensemble. On a

maudit ses idées pendant sa vie; on a tâché de dénigrer son génie

après sa mort. Encore aujourd'hui, les critiques anglais, à son

endroit, sont injustes. Il a combattu toute sa vie contre le monde

dont il est issu, et pendant sa vie comme après sa mort, il a porté la

peine des ressentiments qu'il a provoqués et des répugnances qu'il a

fait naître. Un critique étranger peut être plus équitable, et louer

librement la main puissante dont il n'a pas senti les coups.

Si jamais il y eut une âme violente et follement sensible, mais

incapable de se déprendre d'elle-même, toujours bouleversée, mais dans

une enceinte fermée, prédestinée par sa fougue native à la poésie,

mais limitée par ses barrières naturelles à une seule espèce de

poésie, c'est celle-là.

Cette promptitude aux émotions extrêmes était chez lui un legs de

famille et un effet d'éducation. Son grand-oncle, sorte de maniaque

emporté et misanthrope, avait tué dans un duel de taverne, à la clarté

d'une chandelle, M. Chaworth, son parent, et avait passé en jugement

devant la chambre des lords. Son père, viveur et brutal, avait enlevé

la femme de lord Carmarthen, ruiné et maltraité miss Gordon, sa

seconde femme, et, après avoir vécu comme un fou et comme un

malhonnête homme, était allé, emportant le dernier argent de sa

famille, mourir sur le continent. Sa mère, dans ses moments de fureur,

déchirait ses chapeaux et ses robes. Quand mourut son triste mari,

elle manqua perdre la raison, et on entendait ses cris dans la rue.

Quelle enfance Byron mena dans l'antre de «cette lionne,» dans quelles

tempêtes d'insultes entrecoupées d'attendrissements il vécut lui-même,

aussi passionné et plus amer, c'est ce qu'un long récit pourrait seul

dire. Elle courait après lui, l'appelait gamin boiteux, vociférait et

lui lançait à la tête la pelle à feu et les pincettes. Il se taisait,

saluait, et n'en sentait pas moins l'outrage. Un jour qu'il était

«dans une de ses rages silencieuses,» il fallut lui arracher de la

main un couteau qu'il avait pris sur la table et que déjà il portait à

sa poitrine. Une autre fois la querelle fut si terrible que le fils et

la mère, chacun séparément, s'en allèrent chez le pharmacien pour

«savoir si l'autre n'était point venu chercher du poison pour se

détruire, et pour avertir le marchand de ne point lui en vendre.»

Quand il alla aux écoles, «ses amitiés, dit-il lui-même, furent des

passions[293].» Bien des années après, il n'entendait point prononcer

le nom de Clare, un de ses anciens camarades, «sans un battement de

coeur.» Vingt fois pour ses amis il se mit dans l'embarras, offrant

son temps, sa plume, sa bourse. Un jour, à Harrow, un grand _brimait_

son cher Peel, et, le trouvant récalcitrant, lui donnait une

bastonnade sur la partie charnue du bras, qu'il avait tordu afin de le

rendre plus sensible. Byron, trop petit et ne pouvant combattre le

bourreau, s'approcha de lui rouge de fureur, les larmes aux yeux, et

d'une voix tremblante demanda combien il voulait donner de coups.

«Qu'est-ce que cela te fait, petit drôle?--C'est que, s'il vous plaît,

dit Byron en tendant son bras, j'en voudrais recevoir la moitié[294].»

La générosité surabondait chez lui comme le reste. «Jamais, dit

quelqu'un qui le connut intimement dans sa jeunesse, il ne rencontrait

un malheureux sans le secourir[295].» Plus tard, en Italie, sur cent

mille francs qu'il dépensait, il en donnait vingt-cinq mille. Les

sources vives dans ce coeur étaient trop pleines et dégorgeaient

impétueusement le bien, le mal au moindre choc. À huit ans, comme

Dante, il devint amoureux d'une enfant nommée Mary Duff. «N'est-ce

pas étrange, écrivait-il dix-sept ans plus tard, que j'aie été si

entièrement, si éperdument épris de cette enfant à un âge où je ne

pouvais point ressentir l'amour, ni savoir le sens de ce mot?... Je me

rappelle tout ce que nous nous disions l'un à l'autre, nos caresses,

ses traits; je n'avais plus de repos, je ne pouvais dormir.... Mon

angoisse, mon amour étaient si violents, que parfois je me demande si

j'ai eu depuis un autre attachement véritable.... Quand plus tard

j'appris son mariage, ce fut comme un coup de foudre, j'étouffais, je

tombai presque en convulsions[296].» Pareillement lorsqu'à douze ans

il aima sa cousine Marguerite Parker, il en perdit le sommeil, il ne

mangeait plus. «J'avais sujet de croire qu'elle m'aimait, et pourtant

la grande affaire de ma vie était de penser au temps qui s'écoulerait

jusqu'à notre prochaine rencontre. Et nos séparations étaient

d'environ douze heures! Mais j'étais un fou alors, et je ne suis pas

beaucoup plus sage aujourd'hui[297]....»

Il ne le fut jamais: lectures énormes au collége, exercices violents

plus tard à Cambridge, à Newstead et à Londres, veilles prolongées,

débauches et jeunes outrés, régime destructif, il se ruait en avant

jusqu'au fond de tous les goûts et de tous les excès. Comme il était

dandy, et l'un des plus brillants, il se laissait mourir de faim de

peur de devenir gros, puis buvait et dînait à s'étouffer pendant les

nuits d'abandon. «Les deux jours précédents, dit une fois son ami

Moore, Byron n'avait rien pris sinon quelques biscuits, mâchant du

mastic[298] pour apaiser son estomac. S'étant mis à table, il se

restreignit aux homards et en acheva deux ou trois pour sa part,

avalant quelquefois dans les intervalles un petit verre à liqueur de

forte eau-de-vie blanche, quelquefois un grand verre à boire d'eau

très-chaude, puis encore de l'eau-de-vie pure; il en but environ une

demi-douzaine, après quoi nous dépêchâmes deux bouteilles de bordeaux

à nous deux, et nous nous séparâmes vers quatre heures du matin.» Une

autre fois on trouve sur son journal la note suivante: «Dîné avec

Scrope Davis hier au Coco.--De six heures à minuit à table.--Bu à nous

deux une bouteille de champagne et six de bordeaux. Aucun de ces vins

ne me fait beaucoup d'effet.» Plus tard, à Venise: «À peine si j'ai

fermé l'oeil de toute la semaine dernière. J'ai eu quelques aventures

curieuses en masque de carnaval.--J'userai la mine de ma jeunesse

jusqu'au dernier filon de son métal, et après... bonsoir. J'ai vécu,

je suis content[299].» À ce train, les organes s'usent, et des

intervalles de tempérance ne suffisent pas à les réparer. L'estomac se

gâte, les nerfs se déconcertent, l'âme mine la machine, qui mine l'âme

à son tour. «Je m'éveille toujours, écrivait-il en Italie, dans un

véritable accès de désespoir et de dégoût pour toutes choses, même

pour ce qui me plaisait la veille. En Angleterre, il y a cinq ans,

j'ai eu la même sorte d'hypocondrie, mais accompagnée d'une soif si

violente, que j'ai bu jusqu'à quinze bouteilles d'eau de seltz en une

nuit après m'être mis au lit, sans cesser d'avoir soif, faisant sauter

le cou des bouteilles par pure impatience de soif...» Esprit et corps,

on se ruinerait à moins tout entier. Ainsi vivent ces âmes véhémentes,

incessamment heurtées et brisées par leur propre élan, comme un boulet

arrêté qui tourne et semble tranquille, tant il va vite, mais qui, au

moindre obstacle, saute, ricoche, met tout en poudre, et finit par

s'enterrer. Le plus pénétrant des observateurs, Beyle, qui vécut avec

lui plusieurs semaines, dit qu'à certains jours il était fou; d'autres

fois, en présence des belles choses, il devenait sublime. Quoique

contenu et si fier, la musique le faisait pleurer. Le reste du temps,

les petites passions anglaises, l'orgueil du rang par exemple, la

vanité du dandy, le mettaient hors des gonds: il ne parlait de Brummel

«qu'avec un frémissement de jalousie et d'admiration.» Mais, petite ou

grande, la passion présente s'abattait sur son esprit comme une

tempête, le soulevait, l'emportait jusqu'à l'imprudence et jusqu'au

génie. Son journal, ses lettres familières, toute sa prose

involontaire est comme frémissante d'esprit, de colère,

d'enthousiasme; le cri de la sensation y vibre aux moindres mots;

depuis Saint-Simon, on n'a pas vu de confidences plus vivantes. Tous

les styles semblent ternes, et toutes les âmes semblent inertes à côté

de celle-là.

Dans ce magnifique élan de facultés débridées et débandées qui

bondissent à l'aventure et semblent le lancer sans choix aux quatre

coins de l'horizon, il y en a une qui prend les rênes, et le précipite

contre la muraille où il s'est brisé. «Pauvre Byron! disait Walter

Scott[300], c'était un homme d'une véritable bonté de coeur, ayant les

sentiments les plus affectueux et les meilleurs. Il s'est

misérablement perdu par son mépris insensé de l'opinion. L'opposition

publique, au lieu de l'avertir ou de le retenir, ne faisait que

l'exciter à faire pis. C'est comme s'il eût dit: Ah! vous n'aimez pas

cela? Bien, vous allez avoir pis; voilà pour votre peine.» Cet

instinct de révolte est dans la race; il y a tout un faisceau de

passions sauvages[301], nées du climat et qui le nourrissent:

l'humeur noire, l'imagination violente, l'orgueil indompté, le goût du

danger, le besoin de la lutte, l'exaltation intérieure qui ne

s'assouvit que par la destruction, et cette folie sombre qui poussait

en avant les _berserkers_ scandinaves lorsque, dans une barque

ouverte, sous un ciel fendu par la foudre, ils se livraient à la

tempête dont ils avaient respiré la fureur. Cet instinct-là est dans

le sang: on naît ainsi, comme on naît lion ou bouledogue[302]. Byron

était encore tout petit enfant, en jaquette, lorsque sa nourrice le

gronda rudement d'avoir sali une cotte neuve qu'il venait de mettre.

Il entra dans une de ses rages silencieuses, saisit la cotte avec ses

deux mains, la déchira du haut en bas, et se planta debout, fixe et

morne, devant l'autre qui tempêtait, afin de la mieux braver. Chez

lui, l'orgueil débordait. Quand à dix ans il hérita du titre de lord,

et que pour la première fois à l'école on appela son nom en le faisant

précéder du titre de _dominus_, il ne put répondre le mot ordinaire

_adsum_[303], demeura immobile parmi ses camarades, qui ouvraient des

grands yeux, et à la fin fondit en larmes. Une autre fois, à Harrow,

dans une dispute qui divisait l'école, un élève dit: «Byron ne veut

pas se mettre avec nous, parce qu'il n'aime à être le second nulle

part.» On lui offrit le commandement, et c'est alors seulement qu'il

daigna prendre parti. Ne jamais subir de maître, se soulever tout

entier contre toute apparence d'empiétement ou d'ascendant, maintenir

sa personne intacte et inviolée à tout prix jusqu'au bout et contre

tous, tout oser plutôt que de donner un signe de soumission, voilà son

fonds. C'est pourquoi il était disposé à tout souffrir plutôt que de

donner un signe de faiblesse. À dix ans, par fierté, il était

stoïcien. On lui redressait le pied douloureusement dans une machine

de bois pendant qu'il prenait sa leçon de latin, et son maître le

plaignait. «Ne faites pas attention si je souffre, monsieur Roger, dit

l'enfant; vous n'en verrez aucune marque sur ma figure[304].» Tel il

était enfant, tel il demeura homme. D'esprit, de corps, il lutte ou se

prépare à la lutte[305]. Tous les jours, pendant de longues heures, il

boxe, il tire le pistolet, il s'exerce au sabre, il court et saute, il

monte à cheval, il dompte des résistances. Ce sont là les exploits de

ses mains et de ses muscles; mais il lui en faut d'autres. Faute

d'ennemis, il s'en prend à la société et lui fait la guerre. On sait à

quel excès montait alors l'intolérance des opinions régnantes.

L'Angleterre était au fort de sa guerre avec la France, et croyait

combattre pour la morale et la liberté. À ses yeux, en ce moment,

l'Église et la constitution sont choses saintes: gardez-vous d'y

toucher, si vous ne voulez point devenir ennemi public! Dans cet accès

de passion nationale et de sévérité protestante, quiconque affiche des

idées ou des moeurs libres semble un incendiaire et ameute contre soi

l'instinct des propriétaires, les doctrines des moralistes, les

intérêts des politiques et les préjugés du peuple. C'est ce moment que

Byron choisit pour louer Voltaire et Rousseau, admirer Napoléon[306],

s'avouer sceptique, réclamer pour la nature et le plaisir contre le

_cant_ et la règle, dire que la haute société anglaise, toute

débauchée et hypocrite, fabrique des phrases et fait tuer des hommes

pour garder ses sinécures et ses bourgs pourris. Comme si ce n'était

pas assez des haines politiques, il se charge encore des inimitiés

littéraires, attaque le corps entier des critiques[307], diffame la

nouvelle poésie, déclare que les plus célèbres sont des «Claudiens,

des gens du bas empire,» s'acharne sur les lakistes, et garde un

ennemi venimeux et infatigable dans Southey. Ainsi muni d'adversaires,

il donne prise sur lui de toutes parts. Il se décrie par haine du

_cant_, par bravade, en fanfaron de vices. Il se peint dans ses héros,

mais en noir, de telle façon que personne ne peut manquer de le

reconnaître et de le croire beaucoup pire qu'il n'est. Walter Scott

écrit de prime saut après avoir lu _Childe Harold_: «Poëme de grand

mérite, mais qui ne donne pas une bonne opinion du coeur ni de la

morale de l'écrivain. Le vice devrait être un peu plus modeste, et il

faut une impudence presque aussi grande que les talents du noble lord

pour demander gravement qu'on le plaigne de l'ennui et du dégoût qu'il

a gagnés dans la compagnie de ses compagnons de table et de ses

maîtresses. Il y a aussi une vanité monstrueuse à nous apprendre, à

nous petites gens, que nos petits scrupules surannés et nos préceptes

de tempérance ne sont pas dignes de son attention[308].» Voilà les

sentiments qu'il excitait dans toutes les classes respectables; il s'y

complaisait et faisait pis, donnant à entendre que, dans ses aventures

d'Orient, il avait osé bien des choses, et ne s'indignant point quand

on le confondait avec ses héros. Un jour il dit: «Je serais curieux

d'éprouver les sensations qu'un homme doit avoir quand il vient de

commettre un assassinat.» Un autre jour il écrit sur son journal:

«Hobhouse m'a rapporté un singulier bruit, que je suis le vrai

Conrad, le véritable corsaire, et qu'une partie de mes voyages se sont

accomplis sans témoins. Hum! les gens quelquefois touchent près de la

vérité, mais jamais toute la vérité. Hobhouse ne sait pas à quoi

j'étais occupé l'année après qu'il a quitté le Levant. Ni lui, ni

personne,--ni,--ni,--ni.--Pourtant c'est un mensonge[309];.... mais je

n'aime pas ces mensonges qui ressemblent à la vérité.» Dangereuses

paroles qui se retournaient contre lui comme un poignard; mais il

aimait le danger, le danger mortel, et ne se trouvait à son aise qu'en

voyant se hérisser autour de lui les pointes de toutes les colères.

Seul contre tous, contre une société armée, debout, invincible, même

au bon sens, même à la conscience, c'est alors qu'il ressentait dans

tous ses nerfs tendus la sensation grandiose et terrible vers laquelle

involontairement tout son être se portait.

Une dernière imprudence déchaîna l'attaque. Tant qu'il était garçon,

on avait pu excuser ses excès par cette fougue du tempérament trop

fort qui souvent révolte les jeunes gens de ce pays contre le bon goût

et la règle; mais le mariage les range, et c'est le mariage qui acheva

de déranger celui-ci. Il se trouva que sa femme était une vertu,

«sorte de modèle» cité pour tel, «créature de la règle», correcte et

sèche, incapable de faillir et de pardonner. «Cela est bien drôle,

disait son domestique Fletcher, je n'ai jamais connu de dame qui ne

sût mener mylord, excepté mylady.» Elle le crut fou et le fit examiner

par les médecins. Ayant appris qu'il avait sa raison, elle le quitta,

revint dans sa famille, et refusa de jamais le revoir. Là-dessus il

passa pour un monstre. Les journaux le couvrirent d'opprobre; ses amis

l'engageaient à ne plus aller au théâtre ni au Parlement, craignant

qu'il ne fût sifflé ou insulté. Ce qu'une âme si violente, précocement

habituée à la gloire éclatante, ressentit de fureur et de tortures

dans cet assaut universel d'outrages, on ne peut l'apprendre que par

ses vers. Il se roidit, alla s'enfoncer à Venise dans la voluptueuse

vie italienne, même dans la basse débauche, pour mieux faire insulte à

la pruderie puritaine qui l'avait condamné, et n'en sortit que par une

offense encore plus blâmée, son intimité publique avec la jeune

comtesse Guiccioli. Cependant il se montrait aussi âprement

révolutionnaire en politique qu'en morale. Dès 1813, il écrivait:

«J'ai simplifié ma politique; elle consiste à présent à détester à

mort tous les gouvernements qui existent[310].» Cette fois, à Ravenne,

sa maison était le centre et l'arsenal des conspirateurs, et il se

préparait généreusement et imprudemment à sortir en armes avec eux

pour tenter la délivrance de l'Italie. «Ils veulent s'insurger ici,

écrivait-il sur son journal[311], et doivent m'honorer d'une

invitation. Je ne ferai point défaut, quoique je ne les croie pas

assez forts de nombre et de coeur pour faire grand'chose; mais en

avant!--Que signifie le moi? Un homme ou un million d'hommes, il

n'importe; c'est l'esprit de liberté qu'il faut répandre. En de telles

occasions, il ne faut point de calcul personnel, et aujourd'hui ce ne

sera pas moi qui en ferai un[312].» En attendant, il avait des rixes

avec la police, sa maison était surveillée, il était menacé

d'assassinat, et néanmoins tous les jours il montait à cheval, et

allait s'exercer au pistolet dans la forêt de pins voisine. Ce sont

les sentiments d'un homme qui est à la gueule d'un canon chargé,

attendant qu'il parte: l'émotion est grande, héroïque même, mais elle

n'est pas douce, et certainement, même en ce moment de grande émotion,

il était malheureux; rien de plus propre à empoisonner le bonheur que

l'esprit militant. «Pourquoi, écrit-il, ai-je été toute ma vie plus ou

moins ennuyé?... Je ne sais que répondre, mais je pense que c'est dans

mon tempérament,... comme aussi de me réveiller dans l'abattement, ce

qui n'a jamais manqué de m'arriver depuis plusieurs années. La

tempérance et l'exercice que j'ai pratiqués parfois et longtemps de

suite, vigoureusement et violemment, n'y faisaient que peu ou rien.

Les passions violentes me valaient mieux. Quand j'étais sous leur

prise directe,--c'est étrange,--j'étais agité et non abattu.--Pour le

vin et les spiritueux, ils me rendent sombre et sauvage jusqu'à la

férocité,--silencieux pourtant et solitaire, point querelleur, si on

ne me parle pas. Nager aussi me relève; mais en général je suis bas,

et tous les jours plus bas. À cela pas de remède, car je ne me trouve

pas aussi ennuyé qu'à dix-neuf ans. La preuve en est qu'à cet âge-là

j'étais obligé de jouer ou de boire, ou d'avoir une excitation

quelconque, sans quoi j'étais misérable.... À présent, ce qui

m'envahit le plus, c'est l'inertie, et une sorte d'écoeurement plus

fort que l'indifférence. Si je me réveille, c'est par des

fureurs[313].--Dernièrement Lega est entré avec une lettre de Venise

au sujet d'une facture que je croyais payée il y a dix mois. J'entrai

dans un tel paroxysme de rage que je m'évanouis presque.... Je présume

que je finirai comme Swift, c'est-à-dire que je mourrai d'abord par la

tête,--à moins que ce ne soit plus tôt et par accident.» Horrible

attente, et qui l'a hanté jusqu'au bout! À son lit de mort, en Grèce,

il refusait, je ne sais plus pourquoi, de se laisser saigner, et

préférait finir tout de suite. On le menaça de la folie; il sursauta:

«Faites donc, bourreaux que vous êtes!» et il tendit son bras. C'est

parmi ces éclats et ces anxiétés qu'il passait sa vie; l'angoisse

endurée, le danger bravé, la résistance domptée, la douleur savourée,

toutes les grandeurs et toutes les tristesses de la noire manie

belliqueuse, voilà les images qu'il avait besoin de faire flotter

devant lui. À défaut d'action, il avait les rêves, et il ne se

réduisait aux rêves qu'à défaut d'action. Lui-même, en s'embarquant

pour la Grèce, disait qu'il avait pris la poésie faute de mieux,

qu'elle n'était pas son affaire. «Qu'est-ce qu'un poëte? qu'est-ce

qu'il vaut? Qu'est-ce qu'il fait? C'est un bavard.» Il augurait mal de

la poésie de son siècle, même de la sienne, disant que s'il vivait dix

ans, on verrait de lui quelque chose d'autre que des vers. En effet,

il eût été mieux à sa place roi de la mer ou chef de bandes au moyen

âge. Sauf deux ou trois éclairs de soleil italien, sa poésie et sa vie

sont celles d'un scalde transporté dans le monde moderne, et qui, dans

ce monde trop bien réglé, n'a pas trouvé son emploi.

[Note 293: My school-friendships were _with me passions_ (for I

was always violent). I never hear the word Clare (Lord Clare) without

the beating of the heart, even now.]

[Note 294: «Because, if you please,» said Byron holding out his

arm, «I would take half.»]

[Note 295: Moore, t. I, p. 121, année 1807.]

[Note 296: How very odd that I should have been so utterly,

devotedly fond of that girl, at an age when I could neither feel

passion, nor know the meaning of the word!... I remember all our

caresses,... my restlessness, my sleeplessness. My misery, my love for

the girl were so violent, that I sometimes doubt, if I have ever been

really attached since.]

[Note 297: My passion had its usual effects upon me. I could not

sleep; I could not eat. I could not rest, and although I had reason to

know that she loved me, it was the texture of my life to think of the

time which must elapse before we could meet again, being usually about

twelve hours of separation. But I was a fool then, and am not much

wiser now.]

[Note 298: Probablement de la gomme de lentisque.]

[Note 299: I have hardly had a wink of sleep this week past. I

have had some curious masking adventures, this carnival.... I will

work the mine of my youth to the last vein of the ore, and then....

good night. I have lived and am content.]

[Note 300: Lockhart, _Life of Sir W. Scott_, II, 238.]

[Note 301: If I was born, as the nurses say, with a silver spoon

in my mouth, it has stuck in my throat, and spoiled my palate, so that

nothing put into it is swallowed with much relish, unless it be

Cayenne... I see no such horror in a dreamless sleep, and I have no

conception of any existence which duration would not make tiresome.]

[Note 302: I like Junius, he was a good hater....

I don't understand yielding sensitiveness. What I feel is an immense

rage for 48 hours.]

[Note 303: Présent.]

[Note 304: «Never mind, M. Roger, you shall not see any signs of

it in me.»]

[Note 305: I like energy,--even animal energy,--of all kinds--and

have need of both, mental and corporal.]

[Note 306: Il l'appelait «son héros de roman.»]

[Note 307: _English Bards and Scottish Reviewers._]

[Note 308: _Childe Harold_ is, I think, a very clever poem, but

gives no good symptom of the writer's heart or morals. Vice ought to

be a little more modest, and it must require impudence almost equal to

the noble lord's other powers, to claim sympathy gravely for the ennui

arising from his being tired of his wassailers and his paramours.

There is a monstrous deal of conceit in it too, for it is informing

the inferior part of the world, that their little old-fashioned

scruples of limitation are not worthy of his regard....

My noble friend is something like my old peacock, who chooses to

bivouac apart from his lady, and sits below my bed-room window, to

keep me awake with his screeching lamentation. Only I own he is not

equal in melody to lord Byron.]

[Note 309: Il y a ici une citation de _Macbeth_ que je traduis par

un équivalent.]

[Note 310: I have simplified my politics into an utter detestation

of all existing governments.]

[Note 311: 1821.]

[Note 312: They mean to insurrect here and are to honour me with a

call thereupon. I shall not fall back, though I don't think them in

force and heart sufficient to make much of it. But onward. What

signifies self?... It is not one man nor a million, but the spirit of

liberty that must be spread.... The mere selfish calculation ought

never to be made on such occasions and, at present, it shall not be

computed by me.... I should almost regret that my own affairs went

well, when those of nations are in peril.]

[Note 313: I always wake in actual despair, and despondency, in

all respects, even of that which pleased me over night.

In England, five years ago, I had the same kind of hypochondria, but

accompanied with so violent a thirst, that I have drunk as many as

fifteen bottles of soda-water in one night, after going to bed, and

been still thirsty.... striking off the necks of the bottles from mere

thirsty impatience.

What I feel most growing upon me are laziness, and a disrelish more

powerful than indifference. If I rouse, it is into fury. I presume

that I shall end (if not earlier by accident) like Swift «dying at the

top.»

Lega came in with a letter about a bill unpaid at Venice which I

thought paid months ago. I flew into a paroxysm of rage, which almost

made me faint.

I have always had «_une âme_» which not only tormented itself, but

every body else in contact with it, and an «_esprit violent_,» which

has almost left me without any «_esprit_» at all.]

Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 4 de 5) · 第 42 / 62 题