À côté de ce développement, il y en avait un autre, et en même temps
que l'histoire, la philosophie entrait dans la littérature pour
l'agrandir et l'altérer. On l'y trouvait partout, à l'entrée comme au
centre. À l'entrée, elle avait implanté l'esthétique: chaque poëte
devenu théoricien définissait le beau avant de le produire, posait des
principes dans sa préface et n'inventait que d'après un système
préconçu. Mais l'ascendant de la métaphysique était bien plus visible
encore au centre de l'oeuvre qu'à l'entrée; car non-seulement elle
prescrivait à la poésie sa forme, mais encore elle lui fournissait son
fonds. Qu'est-ce que l'homme et que vient-il faire en ce monde?
Quelles sont ces grandeurs lointaines auxquelles il aspire? Y a-t-il
un port qu'il puisse atteindre, et une main cachée qui le conduise
vers ce port? Ce sont là les questions que les poëtes, transformés en
penseurs, agitaient de concert, et Goethe, ici comme ailleurs, père ou
promoteur de toutes les hautes idées modernes, à la fois sceptique,
panthéiste et mystique, écrivait dans son _Faust_ l'épopée du siècle
et l'histoire de l'esprit humain. Ai-je besoin de dire que chez
Schiller, Heine, Beethoven, Hugo, Lamartine et Musset, le poëte, à
travers sa personne particulière, fait toujours parler l'homme
universel? Les personnages qu'ils ont créés, depuis _Faust_ jusqu'à
_Ruy Blas_, ne leur ont servi qu'à manifester quelque grande idée
métaphysique et sociale, et vingt fois cette idée trop grande, crevant
son enveloppe étroite, a débordé hors de toute vraisemblance humaine
ou de toute forme poétique pour s'étaler elle-même sous les yeux des
spectateurs. Telle fut la domination de l'esprit philosophique,
qu'après avoir violenté ou roidi la littérature, il imposa à la
musique des idées humanitaires, infligea à la peinture des intentions
symboliques, pénétra dans la langue courante, et gâta le style par un
débordement d'abstractions et de formules dont tous nos efforts ne
parviennent plus aujourd'hui à nous débarrasser. Comme un enfant trop
fort qui se dégage de sa mère en la blessant, il a tordu les nobles
formes qui avaient essayé de le contenir, et traîné la littérature à
travers une agonie d'angoisses et d'efforts.
Ce n'est point ici qu'il avait sa patrie, et de l'Allemagne à
l'Angleterre le trajet se trouva bien long. Pendant longtemps, il parut
dangereux ou ridicule. «Tout ce qu'on savait de l'Allemagne[272], c'est
que c'était une vaste étendue de pays, couverte de hussards et
d'éditeurs classiques; que si vous y alliez, vous verriez à Heidelberg
un très-grand tonneau, et que vous pourriez vous régaler d'excellent vin
du Rhin et de jambon de Westphalie.» Quant aux écrit vains, ils
paraissaient bien lourds et maladroits. «Un Allemand sentimental
ressemble toujours à un grand et gros boucher occupé à geindre sur un
veau assassine.» Si enfin leur littérature finit par entrer, d'abord par
l'attrait des drames extravagants et des ballades fantastiques, puis par
la sympathie des deux nations qui, alliées contre la politique et la
civilisation françaises, reconnaissent leur fraternité de langue, de
religion et de coeur, la métaphysique allemande reste à la porte,
incapable de renverser la barrière que l'esprit positif et la religion
nationale lui opposent. On la voit qui tente le passage, dans Coleridge
par exemple, théologien philosophe et poëte rêveur, qui s'efforce
d'élargir le dogme officiel, et qui, sur la fin de sa vie, devenu une
sorte d'oracle, essaye, dans le giron de l'Église, de démêler et de
dévoiler devant quelques disciples fidèles le christianisme de l'avenir.
Elle n'aboutit pas; les esprits sont trop positifs, les théologiens trop
esclaves. Elle est contrainte de se transformer et de devenir anglicane,
ou de se déformer et de devenir révolutionnaire, et, au lieu d'un
Schiller et d'un Goethe, de donner des Wordsworth, des Byron et des
Shelley.
Le premier, nouveau Cowper, avec moins de talent et plus d'idées que
l'autre, fut par excellence un homme intérieur, c'est-à-dire préoccupé
des intérêts de l'âme. «Que suis-je venu faire en ce monde, et pour
quel emploi cette vie, telle quelle, m'a-t-elle été donnée? Suis-je
juste ou non, et, par delà les démarches visibles de ma conduite, les
mouvements secrets de mon coeur sont-ils conformes à la loi suprême?»
Voilà, pour cette sorte d'hommes, la pensée maîtresse qui les rend
sérieux, méditatifs et ordinairement tristes[273]. Ils vivent _les
yeux tournés vers le dedans_, non pour noter et classer leurs idées,
en physiologistes, mais en moralistes, pour approuver ou blâmer leurs
sentiments. Ainsi comprise, la vie devient une affaire grave, d'issue
incertaine, sur laquelle il faut réfléchir incessamment et avec
scrupule. Ainsi compris, le monde change d'aspect: ce n'est plus une
machine de rouages engrenés, comme le dit le savant, ni une magnifique
plante florissante, comme le sent l'artiste: c'est l'oeuvre d'un être
moral étalée en spectacle devant des êtres moraux.
Représentez-vous un pareil homme en face de la vie et du monde; il les
regarde et il y prend part, en apparence comme un autre; mais au fond
qu'il est différent! Sa grande pensée le poursuit, et quand il
contemple un arbre, c'est pour méditer sur la destinée humaine. Il
trouve ou prête un sens aux moindres objets: un soldat qui marche au
son du tambour le fait réfléchir sur l'abnégation héroïque, soutien
des sociétés; une traînée de nuages qui dort lourdement au bord d'un
ciel terne lui communique cette mélancolie calme, si propre à
entretenir la vie morale. Il n'est rien qui ne lui rappelle son devoir
et ne l'avertisse de ses origines. De près ou de loin, comme une
grande montagne dans un paysage, sa philosophie apparaîtra derrière
toutes ses idées et toutes ses images. Elle lui apparaîtra parmi des
tempêtes et des éclairs, s'il est inquiet, passionné et malade de
scrupules, comme les vrais puritains, comme Pascal, Cowper, Carlyle.
Elle lui apparaîtra dans un demi-brouillard grisâtre, imposant et
calme, s'il jouit comme celui-ci d'une âme reposée et d'une vie douce.
Wordsworth est un homme sage et heureux, penseur et rêveur, qui lit et
se promène. On le trouve dès l'abord assis dans une condition
indépendante et dans une fortune aisée, au sein d'un mariage
tranquille, parmi les faveurs du gouvernement et les respects du
public. Il vit paisiblement au bord d'un beau lac, en face de nobles
montagnes, agréablement retiré dans une maison élégante, parmi les
admirations et les empressements d'amis distingués et choisis, occupé
de contemplations que nul orage ne vient troubler, et de poésie que
nul embarras ne vient empêcher d'éclore. Dans ce grand calme, il
s'écoute penser; la paix est si grande en lui et autour de lui qu'il
peut apercevoir l'imperceptible. «La plus humble fleur qui s'ouvre,
dit-il, peut remuer en moi des sentiments trop profonds pour se
répandre en larmes[274].» Il voit une grandeur, une beauté, des leçons
dans les petits événements qui font la trame de nos journées les plus
banales. Il n'a pas besoin, pour être ému, de spectacles splendides ni
d'actions extraordinaires. Le grand éclat des lustres, la pompe
théâtrale le choqueraient; ses yeux sont trop délicats, accoutumés aux
teintes douces et uniformes. C'est un poëte crépusculaire. La vie
morale dans la vie vulgaire, voilà son objet, l'objet de ses
préférences. Ses peintures sont des _grisailles significatives_; de
parti pris il supprime tout ce qui plaît aux sens, afin de ne parler
qu'au coeur.
De ce caractère naquit une théorie, sa théorie de l'art, toute
spiritualiste, qui, après avoir révolté les habitudes classiques,
finit par rallier les sympathies protestantes, et lui gagna autant de
partisans qu'elle lui avait suscité d'ennemis[275]. Puisque la seule
chose importante est la vie morale, attachons-nous uniquement à
l'entretenir. Il faut que le lecteur soit ému, véritablement, et avec
profit pour son âme; le reste est indifférent: montrons-lui donc les
objets émouvants en eux-mêmes, sans songer à les habiller d'un beau
style. Dépouillons-nous du langage convenu et de la diction poétique.
Laissons là les mots nobles, les épithètes d'école et de cour, et tout
cet attirail de splendeur factice que les écrivains classiques se
croient en devoir de revêtir et en droit d'imposer. En poésie, comme
ailleurs, il s'agit non d'ornement, mais de vérité. Quittons la parade
et cherchons l'effet. Parlons en style nu, aussi semblable que
possible à la prose, à la conversation ordinaire, même à la
conversation rustique, et choisissons nos sujets tout près de nous,
dans la vie humble. Prenons pour personnage un enfant idiot, une
vieille paysanne qui grelotte, un colporteur, une servante arrêtée
dans la rue. C'est le sentiment vrai, et non la dignité des gens, qui
fait la beauté du sujet; c'est le sentiment vrai et non la dignité des
mots, qui fait la beauté de la poésie. Qu'importe que ce soit une
villageoise qui pleure, si ces pleurs me font voir le sentiment
maternel? Qu'importe que mon vers soit une ligne de prose rimée, si
cette ligne rend visible une émotion noble? Vous nous lisez pour
emporter des émotions, non des phrases; vous venez chercher chez nous
une culture morale, et non de jolies façons de parler.--Et là-dessus
Wordsworth, classant ses poëmes suivant les diverses facultés de
l'homme et les différents âges de la vie, entreprend de nous conduire,
par tous les compartiments et tous les degrés de l'éducation
intérieure, jusqu'aux convictions et aux sentiments qu'il a lui-même
atteints.
Tout cela est fort bien, mais à la condition que le lecteur soit comme
lui, c'est-à-dire philosophe moraliste par excellence et homme
sensible avec excès. Quand j'aurai vidé ma tête de toutes les pensées
mondaines, et que j'aurai regardé les nuages dix années durant pour
m'affiner l'âme, j'aimerai cette poésie. En attendant, le réseau de
fils imperceptibles par lesquels Wordsworth essaye de relier tous les
sentiments et d'embrasser toute la nature casse sous mes doigts: il
est trop frêle; c'est une toile d'araignée tissée, étirée par une
imagination métaphysique, et qui se déchiré sitôt qu'une main solide
essaye de la palper. La moitié de ses pièces sont enfantines, presque
niaises[276]: des événements plats dans un style plat, nullité sur
nullité, et par principe. Toutes les poétiques du monde ne nous
réconcilieront pas avec tant d'ennui. Certainement un chat qui joue
avec trois feuilles sèches peut fournir une réflexion philosophique,
et figurer l'homme sage «qui joue avec les feuilles tombées de la
vie;» mais quatre-vingts vers là-dessus font bâiller, et bien pis,
sourire. À ce compte, vous trouverez une leçon dans une brosse à dents
usée, qui cependant continue son service. Sans doute encore les voies
de la Providence sont insondables, et un manoeuvre égoïste et brutal
comme Peter Bell peut être converti par la belle conduite d'un âne
plein de fidélité et d'abnégation; mais ces gentillesses sentimentales
sont bien vite fades, et le stylé, par sa naïveté voulue, les affadit
encore. On n'est pas trop content de voir un homme grave imiter
sérieusement le parler des nourrices, et on se dit tout bas qu'avec
des attendrissements si fréquents, il doit mouiller bien des
mouchoirs. Nous reconnaissons, si vous voulez, que vos sentiments
sont intéressants; encore pourriez-vous vous dispenser de nous les
faire passer tous en revue. «Hier, j'ai lu _le Parfait pêcheur_ de
Walton; sonnet.--Le dimanche de Pâques, j'étais dans une vallée du
Westmoreland; autre sonnet.--Avant-hier, par mes questions trop
pressantes, j'ai poussé mon petit garçon à mentir; poëme.--Je vais me
promener sur le continent et en Écosse; poésies sur tous les
incidents, monuments, documents du voyage.» Vous jugez donc vos
émotions bien précieuses, que vous les mettez toutes sous verre? Il
n'y a que trois ou quatre événements en chacun de nous qui vaillent la
peine d'être contés; nos puissantes sensations méritent d'être
montrées, parce qu'elles résument tout notre être, mais non les petits
effets des petits ébranlements qui nous traversent et les oscillations
imperceptibles de notre état quotidien. Autrement je finirai par
expliquer en vers qu'hier mon chien s'est cassé la patte, et que ce
matin ma femme a mis ses bas à l'envers. Le propre de l'artiste est de
couler les grandes idées dans des moules aussi grands qu'elles; ceux
de Wordsworth sont en mauvaise glaise vulgaire, ébréchés, incapables
de garder le noble métal qu'ils doivent contenir.
Mais le métal est véritablement noble, et, outre plusieurs sonnets
très-beaux, il y a telle de ses oeuvres, entre autres la plus vaste,
_Une Excursion_, où l'on oublie la pauvreté de la mise en scène pour
admirer la chasteté et l'élévation de la pensée. À la vérité,
l'auteur ne s'est guère mis en frais d'imagination: il se promène
et cause avec un pieux colporteur écossais, voilà toute l'histoire.
Toujours les poëtes de cette école se promènent, regardant la nature
et pensant à la destinée humaine; c'est leur attitude permanente. Il
cause donc avec le colporteur, personnage méditatif, qui s'est
instruit par une longue expérience des hommes et des choses, qui
parle fort bien (trop bien!) de l'âme et de Dieu, et lui conte
l'histoire d'une bonne femme morte de chagrin dans sa chaumière;
puis avec un solitaire, sorte d'Hamlet sceptique, morose, attristé
par la mort des siens et les déceptions de ses longs voyages; puis
avec le pasteur, qui les mène au cimetière du village et leur décrit
la vie de plusieurs morts intéressants. Notez qu'au fur et à mesure
les réflexions et les discussions morales, les paysages et les
descriptions morales, s'étalent par centaines, que les dissertations
entrelacent leurs longues haies d'épines, et que les chardons
métaphysiques pullulent dans tous les coins. Bref, le poëme est
grave et terne comme un sermon. Eh bien! malgré cet air
ecclésiastique et les tirades contre Voltaire et son siècle[277], on
se sent pris comme par un discours de Théodore Jouffroy. Après tout,
cet homme est convaincu, il a passé sa vie à méditer ces sortes
d'idées, elles sont la poésie de sa religion, de sa race et de son
climat; il en est imbu: ses peintures, ses récits, toutes ses
interprétations de la nature visible et de la vie humaine ne
tendent qu'à mettre l'esprit dans la disposition grave qui est celle
de l'homme intérieur. J'entre ici comme dans la vallée de
Port-Royal: un recoin solitaire, des eaux stagnantes, des bois
mornes, des ruines, des pierres tumulaires, et par-dessus tout
l'idée de l'homme responsable et de l'obscur _au-delà_, vers lequel
involontairement nous nous acheminons. J'oublie nos façons
françaises insouciantes, notre habitude de laisser couler la vie. Il
y a un sérieux imposant, une austère beauté dans cette réflexion si
sincère; le respect vient, on s'arrête et on est touché. Ce livre
est comme un temple protestant, auguste, quoique monotone et nu. Ce
qu'il expose, ce sont les grands intérêts de l'âme, «c'est la
vérité, la grandeur, la beauté, l'espérance, l'amour,--la crainte
mélancolique subjuguée par la foi,--ce sont les consolations bénies
aux jours d'angoisse,--c'est la force de la volonté et la puissance
de l'intelligence,--ce sont les joies répandues sur la large
communauté des êtres,--c'est l'esprit individuel qui maintient sa
retraite inviolée,--sans y recevoir d'autres maîtres que la
conscience,--et la loi suprême de cette intelligence qui gouverne
tout[278].» Cette personne inviolée, seule portion de l'homme qui
soit sainte, est sainte à tous les étages; c'est pour cela que
Wordsworth choisit pour personnages un colporteur, un curé, des
villageois; à ses yeux, la condition, l'éducation, les habits, toute
l'enveloppe mondaine de l'homme est sans intérêt; ce qui fait notre
prix, c'est l'intégrité de notre conscience; la science même n'est
profonde que lorsqu'elle pénètre jusqu'à la vie morale; car nulle
part cette vie ne manque. «À toutes les formes d'être est assigné un
principe actif;--quoique reculé hors de la portée des sens et de
l'observation,--il subsiste en toutes choses, dans les étoiles du
ciel azuré, dans les petits cailloux qui pavent les ruisseaux,--dans
les eaux mouvantes, dans l'air invisible.--Toute chose a des
propriétés qui se répandent au delà d'elle-même--et communiquent le
bien, bien pur ou mêlé de mal.--L'esprit ne connaît point de lieu
isolé,--de gouffre béant, de solitude.--De chaînon en chaînon il
circule, et il est l'âme de tous les mondes[279].» Rejetez donc avec
dédain cette science sèche «qui divise et divise toujours les objets
par des séparations incessantes, ne les saisit que morts et sans âme
et détruit toute grandeur[280].» «Mieux vaut un paysan superstitieux
qu'un savant froid.» Au delà des vanités de la science et de
l'orgueil du monde, il y a l'âme par qui tous sont égaux, et la
large vie chrétienne et intime ouvre d'abord ses portes à tous ceux
qui veulent l'aborder. «Le soleil est fixé, et magnificence infinie
du ciel--est fixée à la portée de tout oeil humain.--L'Océan sans
sommeil murmure pour toute oreille.--La campagne, au printemps,
verse une fraîche volupté dans tous les coeurs.--Les devoirs
premiers brillent là-haut comme les astres.--Les tendresses qui
calment, caressent et bénissent--sont éparses sous les pieds des
hommes comme des fleurs[281].» Pareillement à la fin de toute
agitation et de toute recherche apparaît la grande vérité qui est
l'abrégé des autres. «La vie, la véritable vie, est l'énergie de
l'amour--divin ou humain--exercée dans la peine,--dans la
tribulation,--et destinée, si elle a subi son épreuve et reçu sa
consécration,--à passer, à travers les ombres et le silence du
repos, à la joie éternelle[282].» Les vers soutiennent ces graves
pensées de leur harmonie grave; on dirait d'un motet qui accompagne
une méditation ou une prière. Ils ressemblent à la musique grandiose
et monotone de l'orgue, qui le soir, à la fin du service, roule
lentement dans la demi-obscurité des arches et des piliers.
Lorsqu'une forme d'esprit arrive à la lumière, elle y arrive de toutes
parts; il n'y a point de parti où elle n'apparaisse, ni d'instincts
qu'elle ne renouvelle. Elle entre en même temps dans les deux camps
contraires, et semble défaire d'une main ce qu'elle a fait de l'autre
main. Si c'est comme autrefois le style oratoire, on le trouve à la
fois au service de la misanthropie cynique et au service de l'humanité
décente, chez Swift et chez Addison. Si c'est comme aujourd'hui
l'esprit philosophique, il produit à la fois des prédications
conservatrices et des utopies socialistes, Wordsworth et
Shelley[283]. Celui-ci, un des plus grands poëtes du siècle, fils d'un
riche baronnet, beau comme un ange, d'une précocité extraordinaire,
doux, généreux[284], tendre, comblé de tous les dons du coeur, de
l'esprit, de la naissance et de la fortune, gâta sa vie comme à
plaisir, en portant dans sa conduite l'imagination enthousiaste qu'il
eût dû garder pour ses vers. Dès sa naissance, il eut «la vision» de
la beauté et du bonheur sublimes, et la contemplation du monde idéal
l'arma en guerre contre le monde réel. Ayant refusé à Éton d'être le
domestique[285] des grands écoliers, «il fut traité par les élèves et
par les maîtres avec une cruauté révoltante,» se laissa martyriser,
refusa d'obéir, et, refoulé en lui-même parmi des lectures défendues,
commença à former les rêves les plus démesurés et les plus poétiques.
Il jugea la société par l'oppression qu'il subissait, et l'homme par
la générosité qu'il sentait en lui-même, crut que l'homme était bon et
la société mauvaise, et qu'il n'y avait qu'à supprimer les
institutions établies pour faire de la terre «un paradis.» Il devint
républicain, communiste, prêcha la fraternité, l'amour, même
l'abstinence des viandes, et, comme moyen, l'abolition des rois, des
prêtres et de Dieu[286]. Jugez de l'indignation que de telles idées
soulevèrent dans une société si obstinément attachée à l'ordre établi,
si intolérante, où, par-dessus, les instincts conservateurs et
religieux, le _cant_ parlait en maître. Il fut chassé de l'université;
son père refusa de le voir; le chancelier, par un décret, lui ôta la
tutelle de ses deux enfants à titre d'indigne; à la fin, il fut obligé
de quitter l'Angleterre. J'ai oublié de dire qu'à dix-huit ans il
avait épousé une jeune fille du peuple, qu'ils s'étaient séparés,
qu'elle s'était tuée, qu'il avait miné sa santé à force d'exaltations
et d'angoisses[287], et que jusqu'à la fin de sa vie il fut nerveux ou
malade. N'est-ce point là une vraie vie de poëte? Les yeux fixés sur
les apparitions magnifiques dont il peuplait l'espace, il marchait à
travers le monde, sans voir la route, trébuchant sur les pierres du
chemin. Cette connaissance des hommes que la plupart des poëtes ont en
commun avec les romanciers, il ne l'avait pas. On n'a guère vu
d'esprit dont la pensée planât plus haut et plus loin des choses
réelles. Quand il a tenté de faire des personnages et des événements,
dans _la Reine Mab_, dans _Alastor_, dans _la Révolte de l'Islam_,
dans _Prométhée_, il n'a produit que des fantômes sans substance. Une
seule fois, dans _Béatrix Cenci_, il a ranimé une figure vivante digne
de Webster et du vieux Ford, mais en quelque sorte malgré lui, et
parce que les sentiments y étaient tellement inouïs et tendus qu'ils
s'accommodaient à ses conceptions surhumaines. Partout ailleurs son
monde est au-delà du nôtre. Les lois de la vie y sont suspendues ou
transformées. On y vogue entre ciel et terre, dans l'abstraction, le
rêve et le symbole; les êtres y flottent comme ces figures
fantastiques qu'on aperçoit dans les nuages, et qui tour à tour
ondoient et se déforment, capricieusement, dans leur robe de neige et
d'or.
Pour les âmes ainsi faites, la grande consolation, c'est la nature.
Elles sont trop finement sensibles pour trouver une distraction dans
le spectacle et la peinture de passions humaines[288]. «Shelley s'en
écartait instinctivement;» cette vue «rouvrait ses propres blessures.»
Il se trouvait mieux dans les bois, au bord de la mer, en face des
grands paysages. Les rochers, les nuages et les prairies, qui semblent
inertes et insensibles aux yeux ordinaires, sont, pour les grandes
sympathies, des êtres vivants et divins qui reposent de l'homme. Il
n'y a point de sourire virginal aussi charmant que celui de l'aube, ni
de joie plus triomphante que celle de la mer lorsque ses flots
fourmillent et frissonnent à perte de vue sous la prodigue splendeur
du ciel. À cet aspect, le coeur remonte involontairement vers les
sentiments de l'antique légende, et le poëte aperçoit dans la
floraison inépuisable des choses l'âme pacifique de la grande mère par
qui tout végète et se soutient. Shelley passait la plus grande partie
de sa vie en plein air, surtout en bateau, d'abord sur la Tamise, puis
sur le lac de Genève, puis sur l'Arno et dans les mers d'Italie.
«J'aime tous les endroits déserts, disait-il, et solitaires, ceux où
nous goûtons le plaisir de croire infini ce que nous voyons, infini
comme nous souhaitons que soit notre âme. Et tel était ce large océan
et cette côte plus stérile que ses vagues.» Profond sentiment
germanique qui, allié à des émotions païennes, a produit sa poésie,
poésie panthéiste et pourtant pensive, presque grecque et pourtant
anglaise, où la fantaisie joue comme une enfant folle et songeuse avec
le magnifique écheveau des formes et des couleurs. Un nuage, une
plante, un lever de soleil, ce sont là ses personnages; c'étaient ceux
des poëtes primitifs, lorsqu'ils prenaient l'éclair pour un oiseau de
flamme et les nuages pour les troupeaux du ciel. Mais quelle ardeur
secrète par delà ces splendides images, et comme on sent la chaleur de
la fournaise par delà les fantômes colorés qu'elle fait flotter sur
l'horizon[289]! Quelqu'un, depuis Shakspeare et Spenser, a-t-il trouvé
des extases aussi tendres et aussi grandioses? Quelqu'un a-t-il peint
aussi magnifiquement le nuage qui veille la nuit dans le ciel,
enveloppant dans son filet l'essaim d'abeilles dorées, qui sont les
étoiles, et «le matin rouge avec ses yeux de météore et ses
flamboyantes ailes étendues qui saute, comme un aigle, sur la croupe
de la nue voguante[290]?» Lisez encore ces vers sur le jardin où rêve
la sensitive. Hélas! ce sont les rêves du poëte et les bienheureuses
visions qui ont flotté dans son coeur vierge jusqu'au moment où il
s'est ouvert et flétri. Je m'arrêterai à temps, je n'irai pas, comme
lui, au delà des souvenirs de son printemps.
La perce-neige, puis la violette,--sortaient du sol, humides
de pluie tiède,--et leur haleine se mêlait aux fraîches
senteurs--du gazon, comme la voix à l'instrument.
Puis les gentianes bigarrées et les hautes tulipes,--et les
narcisses, les plus belles d'entre toutes les fleurs,--qui
contemplent leurs yeux dans les enfoncements du
fleuve,--jusqu'à ce qu'ils meurent de leur propre beauté
trop aimée.
Puis la naïade de la vallée, le muguet:--la jeunesse le fait
si beau, et la passion si pâle,--que l'éclat de ses
clochettes tremblantes se laisse entrevoir--à travers leurs
pavillons de verdure tendre.
Puis l'hyacinthe empourprée, blanche ou bleue,--qui de ses
clochettes frêles jetait un carillon--de notes si délicates,
si douces et si intenses,--qu'on le sentait au-dedans des
sens comme un parfum.
Et la rose, comme une nymphe qui s'apprête pour le
bain,--découvrant la profondeur de son sein
éblouissant,--jusqu'à ce que, voile après voile, devant
l'air palpitant,--l'âme de sa beauté et de son amour se fût
montré nue.
Puis le grand lis dressé qui levait en l'air,--comme une
Ménade, sa coupe éclairée par la lune,--jusqu'à ce que
l'étoile ardente, qui est son oeil,--regardât l'azur tendre
du ciel à travers la rosée transparente.
Sur le courant dont la poitrine mouvante,--scintillait entre
des berceaux de branches fleuries,--des clartés d'émeraude
et d'or--glissaient à travers le dôme de teintes
entremêlées.
De larges nymphéas y traînaient tremblants,--et à côté d'eux
les nénufars étoiles luisaient,--et tout à l'entour la molle
rivière scintillait et dansait--avec des sons doux et un
doux rayonnement.
Et les sentiers sinueux de gazon et de mousse--qui menaient
dans le jardin en long et en travers,--quelques-uns ouverts
à la fois au soleil et à la brise,--d'autres perdus parmi
des berceaux d'arbres en fleur.
Étaient tous parés de pâquerettes et de jacinthes
délicates--aussi belles que les fabuleuses asphodèles,--et
de fleurettes qui, se baissant vers le jour qui
baissait,--retombaient en pavillons blancs, empourprés et
bleus,--pour abriter le ver-luisant contre la rosée du
soir[291].
Tout vit ici, tout respire et désire. Ce poëme, qui est l'histoire
d'une plante, est aussi l'histoire d'une âme, l'âme de Shelley, la
sensitive. Est-ce qu'il n'est pas naturel de les confondre? Est-ce
qu'il n'y a pas une communauté de nature entre tous les vivants de ce
monde? Certes il y a une âme dans chaque chose; il y en a une dans
l'univers; quel que soit l'être, brut ou pensant, défini ou vague,
toujours par delà sa forme sensible luit une essence secrète et je ne
sais quoi de divin que nous entrevoyons par des éclairs sublimes, sans
jamais y atteindre et le pénétrer. Voilà le pressentiment et
l'aspiration qui soulèvent toute la poésie moderne, tantôt en
méditations chrétiennes, comme chez Campbell et Wordsworth, tantôt en
visions païennes, comme chez Keats et Shelley. Ils entendent palpiter
le grand coeur de la nature, ils veulent arriver jusqu'à lui, ils
tentent toutes les voies spirituelles ou sensibles, celle de la Judée
et celle de la Grèce, celle des dogmes consacrés et celle des
doctrines proscrites. Dans cet effort magnifique et insensé, les plus
grands s'épuisent et meurent. Leur poésie, qu'ils traînent avec eux
sur ces routes sublimes, s'y déchire. Un seul, Byron, atteint à la
cime, et de toutes ces grandes draperies poétiques qui flottaient
comme des étendards et semblaient appeler les hommes à la conquête de
la vérité suprême, on ne voit plus aujourd'hui que des lambeaux épars
sur le chemin.
Ils ont fait leur oeuvre cependant. Sous leurs efforts multipliés et
par leur concert involontaire, l'idée du beau change, et par contagion
les autres idées vont changer. Les conservateurs y contribuent comme
les révolutionnaires, et l'esprit nouveau transpire des poëmes qui
bénissent l'État et l'Église, comme des poëmes qui maudissent l'Église
et l'État. On apprend par Wordsworth et par Byron, par le
protestantisme approfondi[292] et par le scepticisme institué, que,
dans cet établissement sacré que le _cant_ protége, il y a matière à
réforme ou à révolte; qu'on peut trouver des valeurs morales autres
que celles que la loi timbre et que l'opinion reçoit; qu'en dehors des
confessions officielles, il y a des vérités; qu'en dehors des
conditions respectées, il y a des grandeurs; qu'en dehors des
situations régulières, il y a des vertus; que la grandeur est dans le
coeur et dans le génie, et que tout le reste, actions et croyances,
est subalterne. On vient d'éprouver que, par delà les conventions
littéraires, il y a une poésie, et par contre-coup l'on est disposé à
sentir que, par delà les dogmes religieux, il peut y avoir une foi,
et, par delà les institutions sociales, une justice. L'antique édifice
s'ébranle, et la Révolution y entre, non par une inondation subite,
comme en France, mais par des infiltrations lentes. La muraille bâtie
contre elle par l'intolérance publique se fendille et s'ouvre; la
guerre engagée contre le jacobinisme républicain et impérial vient de
finir par la victoire, et désormais on peut contempler les idées
ennemies non plus à titre d'ennemies, mais à titre d'idées. On les
contemple, et en les appropriant au pays on les importe. Les
catholiques sont émancipés, les bourgs-pourris sont abolis, le cens
électoral est abaissé, les taxes injustes qui enchérissaient les
grains sont révoquées, les dîmes ecclésiastiques sont converties en
redevances, les lois terribles qui protégeaient la propriété sont
adoucies, l'assiette de l'impôt est reportée de plus en plus sur les
classes riches; les vieilles institutions, arrangées autrefois au
profit d'une race, et dans cette race au profit d'une classe, ne se
maintiennent plus qu'à la condition de servir au profit de tous; les
priviléges deviennent des fonctions, et dans ce triomphe de la classe
moyenne qui fait l'opinion et prend l'ascendant, l'aristocratie,
passant des sinécures aux services, ne semble plus légitime qu'à titre
de pépinière nationale conservée pour fournir des hommes publics. En
même temps, l'étroite orthodoxie s'élargit. La zoologie, l'astronomie,
la géologie, la botanique, l'anthropologie, toutes les sciences
d'observation si cultivées et si populaires, y font de force pénétrer
leurs découvertes dissolvantes. La critique arrive d'Allemagne,
remanie la Bible, refait l'histoire du dogme, atteint le dogme
lui-même. Cependant la pauvre philosophie écossaise s'est desséchée;
parmi les agitations des sectes qui essayent de se transformer et de
l'unitarisme qui monte, on entend aux portes de l'arche sainte bruire
comme une marée la philosophie continentale. Aujourd'hui déjà elle a
gagné la littérature; depuis cinquante ans, tous les grands écrivains
y plongent: Sidney Smith, par ses sarcasmes contre l'engourdissement
du clergé et l'oppression des catholiques; Arnold, par ses
réclamations contre le monopole religieux du clergé et contre le
monopole ecclésiastique des anglicans; Macaulay, par son histoire et
son panégyrique de la révolution libérale; Thackeray, en attaquant la
classe noble au profit de la classe moyenne; Dickens, en attaquant les
dignitaires et les riches au profit des petits et des pauvres; Currer
Bell et mistress Browning, en défendant l'initiative et l'indépendance
des femmes; Stanley et Jowet, en introduisant l'exégèse d'outre-Rhin
et en précisant la critique biblique; Carlyle, en important sous forme
anglaise la métaphysique allemande; Stuart Mill, en important sous
forme anglaise le positivisme français; Tennyson lui-même, en étendant
sur les beautés de tous les pays et de tous les siècles la protection
de son dilettantisme aimable et de ses sympathies poétiques; chacun,
selon sa taille et son endroit, enfoncé à des profondeurs différentes,
tous retenus à portée du rivage par leurs préoccupations pratiques,
tous affermis contre les glissades par leurs préoccupations morales,
tous occupés, les uns avec plus d'ardeur, les autres avec plus de
défiance, à recevoir ou à faire entrer le flot croissant de la
démocratie et de la philosophie modernes dans leur constitution et
dans leur Église, sans dégât et avec mesure, de façon à ne rien
détruire et de façon à tout féconder.
[Note 272: _Edinburgh Review_, juin 1810.]
[Note 273: Nos jansénistes, les puritains et les méthodistes sont
les extrêmes de ce groupe.]
[Note 274:
To me the meanest flower that blows can give
Thoughts that do often lie too deep for tears.]
[Note 275: Préface de la seconde édition des _Lyrical Ballads_.]
[Note 276: _Peter Bell_,--_the White doe_,--_the Kitten and the
Falling leaves_, etc.]
[Note 277:
«This dull product of a scoffer's pen,
Impure conceits discharging from a heart
Harden'd by impious pride!»]
[Note 278:
On man, on nature and on human life
Musing in solitude, I oft perceive
Fair trains of imagery before me rise,
Accompanied by feelings of delight
Pure, or with no unpleasing sadness mixed;
And I am conscious of affecting thoughts
And dear remembrances, whose presence soothes
Or elevates the mind, intent to weigh
The good or evil of our mortal stake.
--To these emotions, whencesoe'er they come,
Whether from breath of outward circumstance,
Or from the soul--an impulse to herself,--
I would give utterance in numerous verse.
Of Truth, of Grandeur, Beauty, Love and Hope,
And melancholy Fear subdued by Faith;
Of blessed consolations in distress,
Of moral strength and intellectual Power,
Of joy in widest commonalty spread,
Of the individual mind that keeps her own
Inviolate retirement, subject there
To conscience only, and the Law supreme
Of that Intelligence that governs all
I sing.
(Wordsworth. The Excursion.)]
[Note 279:
Whate'er exists hath properties that spread
Beyond itself, communicating good,
A simple blessing or with evil mixed.--
Spirit that knows no insulated spot,
No chasm, no solitude; from link to link
It circulates, the soul of all the worlds.]
[Note 280:
Where Knowledge, ill begun in cold remarks
On outward things, with formal inference ends,
Or if the mind turn inward, 't is perplexed,
Lost in a gloom of uninspired research....
.... Viewing all objects unremittingly
In disconnexion, dead and spiritless,
And still dividing and dividing still,
Break down all grandeur.]
[Note 281:
The sun is fixed,
And the infinite magnificence of heaven
Fixed within reach of every human eye.
The sleepless Ocean murmurs for all ears,
The vernal field infuses fresh delight
Into all hearts....
The primal duties shine aloft like stars,
The charities that soothe and heal and bless
Are scattered at the feet of man--like flowers.]
[Note 282:
Life, I repeat, is energy of Love
Divine or human, exercised in pain,
In strife, in tribulation, and ordained,
If so approved and sanctified, to pass,
Through shades and silent rest, to endless joy.]
[Note 283: Voir aussi les romans agressifs et socialistes de W.
Godwin, surtout _Caleb Williams_.]
[Note 284: Il gagna une fois une ophthalmie à visiter des
chaumières malsaines.]
[Note 285: _Fag._]
[Note 286: _Queen Mab_ et notes. À Oxford il avait publié une
brochure «sur la nécessité de l'athéisme.»]
[Note 287: Quelque temps avant sa mort, à vingt-neuf ans, il
disait: «Si je mourais maintenant, j'aurais vécu autant que mon
père.»]
[Note 288: Tome IV, page 53, notes de mistress Shelley.--Voyez un
excellent article sur Shelley dans la _National Review_, octobre
1856.]
[Note 289: Voyez surtout _the Witch of Atlas_, _the Cloud_, _the
Skylark_, la fin de l'_Islam_, _Alastor_ et tout _Prométhée_.]
[Note 290:
The sanguine sunrise with his meteor eyes
And his burning plumes outspread,
Leaps on the back of my sailing rack,
When the morning star shines dead....
The orbed maiden with white fire laden,
Whom mortals call the moon,
Glides glimmering o'er my fleece-like floor,
By the midnight breezes strewn.]
[Note 291:
The snow-drop, and then the violet;
Arose from the ground with warm rain wet,
And their breath was mixed with fresh odour, sent
From the turf, like the voice and the instrument.
Then the pied wind-flowers and the tulip tall,
And narcissi, the fairest among them all,
Who gaze on their eyes in the stream's recess,
Till they die of their own dear loveliness;
And the Naiad-like lily of the vale,
Whom youth makes so fair, and passion so pale,
That the light of its tremulous bells is seen
Through their pavilions of tender green;
And the hyacinth purple, and white, and blue,
Which flung from its bells a sweet peal anew
Of music so delicate, soft, and intense,
It was felt like an odour within the sense;
And the rose like a nymph to the bath addrest,
Which unveiled the depth of her glowing breast,
Till, fold after fold, to the fainting air
The soul of her beauty and love lay bare;
And the wand-like lily, which lifted up,
As a Mænad, its moonlight-coloured cup,
Till the fiery star, which is its eye,
Gazed through clear dew on the tender sky;
And on the stream whose inconstant bosom,
Was prankt under boughs of embowering blossom,
With golden and green light slanting through
Their heaven of many a tangled hue,
Broad water-lilies lay tremulously,
And starry river-buds glimmered by,
And around them the soft stream did glide and dance
With a motion of sweet sound and radiance.
And the sinuous paths of lawn and of moss,
Which led through the garden along and across,
Some open at once to the sun and the breeze,
Some lost among bowers of blossoming trees,
Were all paved with daisies and delicate bells
As fair as the fabulous asphodels;
And flowrets which, drooping as day drooped too,
Fell into pavilions, white, purple, and blue,
To roof the glow-worm from the evening dew.]
[Note 292: Wordsworth, _the Excursion_, page 328.
Our life is turned
Out of her course, whenever man is made
An offering, a sacrifice, a tool,
Or implement, a passive thing employed
As a brute mean.]