Il y a pourtant un poëte dans Pope, et, pour le découvrir, il n'y a
qu'à le lire par petits morceaux; si l'ensemble est d'ordinaire
ennuyeux ou choquant, le détail est admirable. Il en est ainsi à la
fin de tous les âges littéraires. Pline le Jeune et Sénèque, si
affectés et si tendus, sont charmants par parcelles: chacune de leurs
phrases prise à part est un chef-d'oeuvre; chaque vers dans Pope est
un chef-d'oeuvre s'il est pris à part. À ce moment, et après cent ans
de culture, il n'y a aucun mouvement, aucun objet, aucune action qu'on
ne sache décrire. Chaque aspect de la nature est noté: un lever de
soleil, un paysage renversé dans l'eau[176], un coup de vent sur les
feuilles, et le reste; demandez à Pope de peindre en vers une
anguille, une perche ou une truite; il a sous la main la phrase
parfaite; vous extrairiez chez lui de quoi remplir un _Gradus_. Il a
le trait si juste, que du premier coup vous croiriez voir les choses;
il a l'expression si abondante, que votre imagination, fût-elle
obtuse, finira par les voir. Il marque tout dans le vol du faisan, le
frou-frou de son essor, «ses teintes lustrées, changeantes,--sa crête
de pourpre, ses yeux cerclés d'écarlate,--le vert si vif que déploie
son plumage luisant,--ses ailes peintes, sa poitrine où l'or
flamboie[177].» Il a la plus riche provision de mots brillants pour
peindre les sylphes qui voltigent autour de son héroïne, «lumineux
escadrons dont les chuchotements aériens semblent le bruissement des
zéphyrs,--et qui, ouvrant au soleil leurs ailes d'insectes,--voguent
sur la brise ou s'enfoncent dans des nuages d'or;--formes
transparentes dont la finesse échappe à la vue des mortels,--corps
fluides à demi dissous dans la lumière,--vêtements éthérés qui
flottent abandonnés au vent,--légers tissus, voiles étincelants,
formés des fils de la rosée,--trempés dans les plus riches teintes du
ciel,--où la lumière se joue en nuances qui se mêlent,--où chaque
rayon jette des couleurs passagères,--couleurs nouvelles qui changent
à chaque mouvement de leurs ailes[178].» Sans doute ce ne sont point
là les sylphes de Shakspeare; mais à côté d'une rose naturelle et
vivante, on peut encore voir avec plaisir une fleur en diamants, comme
il en sort des mains d'un joaillier, chef-d'oeuvre d'art et de
patience, dont les facettes font chatoyer la lumière et jettent une
pluie d'étincelles sur le feuillage de filigrane qui les soutient.
Vingt fois, dans un poëme de Pope, on s'arrête pour regarder avec
étonnement quelqu'une de ces parures littéraires. Il sent si bien son
talent qu'il en abuse; il se plaît aux tours de force. Quoi de plus
plat qu'une partie de cartes, et de plus rebelle à la poésie que la
dame de pique ou le roi de coeur? et pourtant, par gageure sans doute,
il a raconté dans la _Boucle de cheveux_ une partie d'hombre; on la
suit, on l'entend, on reconnaît les costumes, «les quatre rois,
majestés révérées, avec leurs favoris blancs et leurs barbes
fourchues, les quatre belles dames dont les mains portent une fleur,
emblème expressif de leur aimable puissance, les quatre valets en
robes retroussées, troupe fidèle, une toque sur la tête, une
hallebarde à la main, puis les quatre armées bigarrées, brillant
cortége, rangées en bataille sur la plaine de velours vert[179].» On
voit les atouts, les coupes, les levées, puis un instant après le
café, la porcelaine, les cuillers, l'esprit de feu (entendez
l'alcool); ce sont déjà les procédés et les périphrases de Delille.
Vous savez que les célèbres vers où Delille pratique et peint du même
coup l'harmonie imitative sont traduits de Pope[180]. C'est là de la
poésie expirante, mais c'est encore de la poésie; un bijou de console
est une oeuvre d'art inférieur, mais pourtant une oeuvre d'art.
Avec le talent descriptif, il a le talent oratoire. Cet art, qui est
le propre de l'âge classique, est celui d'exprimer les idées générales
moyennes. Pendant cent cinquante ans, les hommes dans les deux pays
pensants, la France et l'Angleterre, y ont employé toute leur étude.
Ils ont saisi ces vérités universelles et limitées qui, étant situées
entre les hautes abstractions philosophiques et les petits détails
sensibles, sont la matière de l'éloquence et de la rhétorique, et
forment ce que nous appelons aujourd'hui les lieux communs. Ils les
ont rangées en compartiments; ils les ont développées avec méthode;
ils les ont rendues sensibles par des groupements et des symétries;
ils les ont ordonnées en processions régulières qui, dignement,
magistralement, s'avancent avec discipline et en corps. L'ascendant de
cette raison oratoire est devenu si grand, qu'il s'est imposé à la
poésie elle-même. Buffon finit par dire, pour louer des vers, qu'ils
sont beaux comme de la belle prose. En effet, la poésie devient à ce
moment une prose plus étudiée que l'on soumet à la rime. Elle n'est
qu'une sorte de conversation supérieure et de discours plus choisi.
Elle se trouve impuissante quand il faut peindre ou mettre en scène
une action, quand il s'agit de voir et de faire voir des passions
vivantes, de grandes émotions vraies, des hommes de chair et de sang;
elle n'aboutit qu'à des épopées de collége comme _la Henriade_, à des
odes et des tragédies glacées comme celles de Voltaire et de
Jean-Baptiste Rousseau, comme celles d'Addison, de Thompson, de
Johnson et du reste. Elle les compose de dissertations, parce qu'elle
n'est plus capable que de dissertations. C'est là désormais qu'elle
règne, et son oeuvre finale est le poëme didactique qui est une
dissertation mise en vers. Pope y triomphe, et les plus parfaits de
ses poëmes sont ceux qui se composent de préceptes et de
raisonnements. L'artifice n'y est point aussi choquant qu'ailleurs; un
poëme, je me trompe, un traité comme le sien sur la critique, sur
l'homme et le gouvernement de la Providence, sur le ressort premier du
caractère des hommes, a le droit d'être écrit avec réflexion; c'est
une étude, et presque un morceau de science; on peut, on doit même en
peser tous les mots, en vérifier toutes les liaisons; l'art et
l'attention n'y sont pas superflus, mais nécessaires; il s'agit de
préceptes exacts et de raisonnements serrés. En cela, Pope est
incomparable. Je ne crois pas qu'il y ait au monde une prose versifiée
égale à la sienne: celle de Boileau n'en approche pas. Ce n'est pas
que les idées y soient très-dignes d'attention: nous les avons usées,
elles ne nous intéressent plus. L'_Essai sur la critique_ ressemble
aux _Épîtres_ et à _l'Art poétique_ de Boileau, excellents ouvrages
qui ne sont plus lus que dans les classes. C'est une collection de
bons préceptes bien sages dont le seul défaut est d'être trop vrais.
Dire que le bon goût est rare, qu'il faut réfléchir et s'instruire
avant de décider, que les règles de l'art sont tirées de la nature,
que l'orgueil, l'ignorance, le préjugé, la partialité, l'envie
pervertissent notre jugement, qu'un critique doit être sincère,
modeste, poli, bienveillant, toutes ces vérités pouvaient alors être
des découvertes, aujourd'hui point. Je suppose que sous Pope, Dryden
et Boileau, les hommes avaient surtout besoin de mettre leurs idées en
ordre, et de les voir bien claires en des phrases bien nettes.
Aujourd'hui que ce besoin est satisfait, il a disparu: ce sont des
idées qu'on demande, et non des arrangements d'idées; le casier est
fabriqué; remplissez les cases. Pope s'est efforcé de le faire une
fois dans l'_Essai sur l'Homme_, qui est une sorte de _Vicaire
savoyard_, moins original que l'autre. Il y montre que Dieu a fait
tout pour le mieux, que l'homme est borné et ne doit pas juger Dieu,
que nos passions et nos imperfections servent au bien général et aux
desseins de la Providence, que le bonheur est dans la vertu et dans la
soumission aux volontés divines. Vous reconnaissez là une espèce de
déisme et d'optimisme, comme il y en avait beaucoup alors, empruntés,
comme ceux de Rousseau, à la théodicée de Leibnitz, mais tempérés,
effacés et arrangés à l'usage des honnêtes gens. La conception n'est
pas bien haute: ce Dieu écourté, qui fait son apparition au
commencement du dix-huitième siècle, n'est qu'un résidu; la religion
éteinte, il est resté au fond du creuset, et les raisonneurs du temps,
n'ayant point d'invention métaphysique, l'ont gardé dans leur système
pour boucher un trou. En cet état et à cet endroit il ressemble au
vers classique. Il représente bien, on le comprend sans difficulté,
il est dépourvu d'efficacité, il est l'oeuvre de la froide raison
raisonnante, et laisse fort tranquilles les gens qui s'occupent de
lui; à tous ces titres il est parent de l'alexandrin. Cette pauvre
conception est d'autant plus pauvre chez Pope qu'elle ne lui
appartient pas; car il n'est philosophe que par rencontre et pour
trouver des matières de poëme. Trois ou quatre systèmes, déformés et
amoindris, se sont amalgamés dans son oeuvre. Il se vante «de les
avoir tempérés» l'un par l'autre, et d'avoir «navigué contre les
extrêmes.» La vérité est qu'il ne les a point entendus, et qu'il mêle
à chaque pas des idées disparates. Il y a tel passage où, pour obtenir
un effet de style, il devient panthéiste; par-dessus tout il se guinde
et prend le ton rogue, impératif d'un jeune docteur. Je ne trouve
d'invention personnelle que dans ses épîtres sur _les Caractères_. Il
y a là une théorie de la passion dominante qui vaut la peine d'être
lue; en somme, il a été assez loin, plus loin que Boileau par exemple,
dans la connaissance de l'homme. La psychologie est indigène en
Angleterre, on l'y rencontre partout, même dans les esprits les moins
créateurs. Elle suscite le roman, elle dépossède la philosophie, elle
produit l'essai, elle entre dans les gazettes, elle remplit la
littérature courante, comme ces plantes nationales qui pullulent sur
tous les terrains.
Mais si les idées sont médiocres, l'art de les exprimer est
véritablement merveilleux; merveilleux est le mot. «J'ai employé les
vers, dit-il, plutôt que la prose, parce que je trouvais que je
pouvais exprimer les idées plus brièvement en vers qu'en prose.» En
effet, ici tous les mots portent; il faut lire chaque passage
lentement; chaque épithète est un résumé; on n'a jamais écrit d'un
style plus serré; et d'autre part, on n'a jamais plus habilement
travaillé à faire entrer les formules philosophiques dans le courant
de la conversation mondaine. Ses préceptes sont devenus proverbes.
J'ouvre au hasard, et je tombe sur le début du second livre; un
orateur, un écrivain de l'école de Buffon serait ravi d'admiration en
voyant tant de trésors littéraires amassés dans un si petit espace. Il
faut bien que le lecteur se résigne à lire un peu d'anglais, s'il veut
les compter:
Know then thyself, presume not God to scan.
The proper study of mankind is man.
Plac'd on this isthmus of a middle state,
A being darkly wise, and rudely great:
With too much knowledge for the sceptic side,
With too much weakness for the stoic's pride,
He hangs between; in doubt to act or rest;
In doubt to deem himself a God or beast,
In doubt his mind or body to prefer;
Born but to die, and reas'ning but to err;
Alike in ignorance, his reason such,
Whether he thinks too little or too much:
Chaos of thought and passion, all confus'd,
Still by himself abused or disabus'd;
Created half to rise, and half to fall;
Great lord of all things, yet a prey to all.
Sole judge of truth, in endless error hurl'd,
The glory, jest, and riddle of the world.
Le premier vers résume tout le livre précédent, et le second résume
tout le livre présent; c'est une sorte d'escalier qui conduit d'un
temple à un temple, régulièrement composé de marches symétriques et si
habilement placées, que de la première on aperçoit d'un coup d'oeil
tout l'édifice qu'on quitte, et que de la seconde on aperçoit d'un
coup d'oeil tout l'édifice qu'on va visiter. Vit-on jamais une plus
belle entrée et plus conforme aux règles qui ordonnent de lier les
idées, de les rappeler quand on les a déjà développées, de les
annoncer quand on ne les a pas développées encore? Mais ce n'est pas
assez. Après cette courte annonce qui avertit qu'on va traiter de la
nature humaine, il faut une annonce plus longue et qui peigne d'avance
avec le plus d'éclat possible cette nature humaine dont on va traiter.
C'est là proprement l'exorde oratoire, pareil à ceux que Bossuet met
au commencement de ses oraisons funèbres, sorte de portique luxueux
qui reçoit les auditeurs à leur entrée et les prépare aux
magnificences du temple. Deux à deux, les antithèses se suivent comme
des rangées de colonnes; il y en a treize couples qui forment
enfilade, et la dernière s'élève au-dessus du reste par un mot qui
fait centre et relie tout. Sous une autre main, cette prolongation de
la même figure deviendrait fastidieuse; chez Pope, elle intéresse,
tant il y a de variété dans la disposition et dans les ornements.
Tantôt l'antithèse est comprise dans un seul vers, tantôt elle en
occupe deux; tantôt elle est dans les substantifs, tantôt dans les
adjectifs et dans les verbes; tantôt elle n'est que dans les idées,
tantôt elle pénètre jusque dans le son et la position des mots. En
vain on la voit reparaître; on ne s'en lasse pas, parce que chaque
fois elle ajoute quelque chose à notre idée, et nous montre l'objet
sous un nouveau jour. Cet objet lui-même a beau être abstrait, obscur,
déplaisant, contraire à la poésie; le style répand sur lui sa lumière;
de nobles images, empruntées aux spectacles simples et grands de la
nature, viennent l'illuminer et le décorer. C'est qu'il y a une
architecture classique pour les idées comme pour les pierres, amie
comme l'autre de la clarté et de la régularité, de la majesté et du
calme; comme l'autre, elle a été inventée en Grèce, transmise par Rome
à la France, par la France à l'Angleterre, et un peu altérée au
passage. De tous les maîtres qui l'ont pratiquée en Angleterre, Pope
est le plus savant.
Après tout, y a-t-il autre chose ici qu'une décoration? Voici ces vers
si beaux traduits en prose; j'ai beau traduire exactement, de toutes
ces beautés il ne reste presque rien:
Connais-toi donc toi-même, et ne te hasarde pas jusqu'à
scruter Dieu.--La véritable étude de l'humanité, c'est
l'homme.--Placé dans cet isthme de sa condition
moyenne,--sage avec des obscurités, grand avec des
imperfections,--avec trop de connaissances pour tomber dans
le doute du sceptique,--avec trop de faiblesse pour monter
jusqu'à l'orgueil du stoïcien,--il est suspendu entre les
deux; ne sachant s'il doit agir ou se tenir
tranquille,--s'il doit s'estimer un Dieu ou une bête,--s'il
doit préférer son esprit ou son corps,--ne naissant que pour
mourir, ne raisonnant que pour s'égarer,--sa raison ainsi
faite qu'il demeure également dans l'ignorance,--soit qu'il
pense trop, soit qu'il pense trop peu,--chaos de pensée et
de passion, tout pêle-mêle,--toujours par lui-même abusé ou
désabusé,--créé à moitié pour s'élever, à moitié pour
tomber,--souverain seigneur et proie de toutes choses,--seul
juge de la vérité, précipité dans l'erreur infinie,--la
gloire, le jouet et l'énigme du monde.
Le lecteur n'est guère ému, ni moi non plus; il pense involontairement
ici au livre de Pascal, et mesure l'étonnante différence qu'il y a
entre un versificateur et un homme. Bon résumé, bon morceau, bien
travaillé, bien écrit, voilà ce qu'on dit, et rien de plus; évidemment
la beauté des vers venait de la difficulté vaincue, des sons choisis,
des rhythmes symétriques; c'était tout, et ce n'était guère. Un grand
écrivain est un homme qui, ayant des passions, sait le dictionnaire et
la grammaire; celui-ci sait à fond le dictionnaire et la grammaire,
mais s'en tient là.
Vous direz que ce mérite est mince, et que je ne donne pas envie de
lire les vers de Pope. Cela est vrai, du moins je ne conseille pas
d'en lire beaucoup. J'ajouterais bien, en manière d'excuse, qu'il y a
un genre où il réussit, que son talent descriptif et son talent
oratoire rencontrent dans les portraits la matière qui leur convient,
qu'en cela il approche souvent de La Bruyère; que plusieurs de ses
portraits, ceux d'Addison, de Sporus, de lord Wharton, de la duchesse
de Marlborough, sont des médailles dignes d'entrer dans le cabinet de
tous les curieux et de rester dans les archives du genre humain; que,
lorsqu'il sculpte une de ces figures, les images abréviatives, les
alliances de mots inattendues, les contrastes soutenus, multipliés, la
concision perpétuelle et extraordinaire, le choc incessant et
croissant de tous les coups d'éloquence assénés au même endroit,
enfoncent dans la mémoire une empreinte qu'on n'oublie plus. Il vaut
mieux renoncer à ces apologies partielles, et avouer franchement qu'en
somme ce grand poëte, la gloire de son siècle, est ennuyeux; il est
ennuyeux pour le nôtre. «Une femme de quarante ans, disait Stendhal,
n'est jolie que pour ceux qui l'ont aimée dans leur jeunesse.» La
pauvre muse dont il s'agit n'a pas quarante ans pour nous; elle en a
cent quarante. Rappelons-nous, quand nous voulons la juger
équitablement, le temps où nous faisions des vers français qui
ressemblaient à nos vers latins. Le goût s'est transformé depuis un
siècle; c'est que l'esprit humain a fait volte-face; avec le point de
vue la perspective a changé; il faut tenir compte de ce déplacement.
Aujourd'hui nous demandons des idées neuves et des sentiments nus;
nous ne nous soucions plus du vêtement, nous voulons la chose;
exordes, transitions, curiosités de style, élégances d'expression,
toute la garde-robe littéraire s'en va à la friperie; nous n'en
gardons que l'indispensable; ce n'est plus de l'ornement que nous nous
inquiétons, c'est de la vérité. Les hommes de l'autre siècle étaient
tout autres. On le vit bien le jour où Pope traduisit l'_Iliade_:
c'était l'_Iliade_ écrite dans le style de la _Henriade_; à cause de
ce travestissement, le public l'admira. Il ne l'eût point admirée dans
la simple robe grecque; il ne consentait à la voir qu'avec de la
poudre et des rubans. C'était le costume du temps, il fallait bien
l'endosser. «La demande des élégances, dit le brave Samuel Johnson
dans son style commercial et académique, était si fort accrue, que la
pure nature ne pouvait être supportée plus longtemps.» La bonne
compagnie et les lettrés faisaient un petit monde à part, qui s'était
formé et raffiné d'après les moeurs et les idées de la France. Ils
avaient pris le style correct et noble en même temps que le bon ton et
les belles façons. Ils tenaient à ce style comme à leur habit; c'était
affaire de convenance ou de cérémonie; il y avait un patron accepté,
immuable; on ne pouvait le changer sans indécence ou ridicule; écrire
en dehors de la règle, surtout en vers, avec effusion et naturel,
c'eût été se présenter dans un salon en pantoufles et en robe de
chambre. Leur plaisir, en lisant des vers, était de vérifier si le
patron était exactement suivi; l'invention n'était permise que dans
les détails; on pouvait ajuster là une dentelle, ici un galon; mais on
était tenu de conserver scrupuleusement la forme officielle, de
brosser le tout avec minutie, et de ne paraître jamais qu'avec des
dorures neuves et du drap lustré. L'attention ne se portait plus que
sur les raffinements; une broderie plus ouvragée, un velours plus
éclatant, une plume plus gracieusement posée, c'est à cela que se
réduisaient les audaces et les tentatives; la moindre incorrection, la
disparate la plus légère eût choqué les yeux; on perfectionnait
l'infiniment petit. Les lettrés faisaient comme ces coquettes pour qui
les superbes déesses de Michel-Ange et de Rubens ne sont que des
vachères, mais qui poussent un petit cri de plaisir à l'aspect d'un
ruban à vingt francs l'aune. Une coupe de vers, un rejet, une
métaphore les ravissait, et c'était là tout ce qui pouvait les ravir
encore. Ils allaient ainsi chaque jour brodant, pomponnant, étriquant
le brillant habit classique, jusqu'à ce qu'enfin l'esprit humain,
gêné, le déchira, le jeta, et se mit à courir. Maintenant qu'il est à
terre, les critiques le ramassent, le pendent à la vue de tous dans
leur musée de curiosités antiques, le secouent et tâchent de
conjecturer d'après lui les sentiments des beaux seigneurs et des
beaux parleurs qui le portaient.
[Note 176:
Oft in her glass the musing shepherd spies
The headlong mountains and downward skies
The watr'y landskip of the pendant woods
And absent trees that tremble in the floods.]
[Note 177:
See, from the brake the whirring pheasant springs
And mounts exulting on triumphant wings.
Alas, what avail his glossy, varying dies,
His purple crest, and scarlet circled eyes,
The vivid green his shining plumes unfold,
His painted wings, and breast that flames with gold?]
[Note 178:
But now secure the painted vessel glides,
The sun beams trembling on the floating tides;
While melting music steals upon the sky,
And soften'd sounds along the waters die;
Smooth flow the waves, the Zephyrs gently play.
The lucid squadrons round the sails repair:
Soft o'er the shrouds aerial whispers breathe,
That seem'd but Zephyrs to the train beneath.
Some to the sun their insect wings unfold,
Whaft on the breeze, or sink in clouds of gold;
Transparent forms, too fine for mortal sight,
Their fluid bodies half-dissolv'd in light.
Loose to the wind their airy garment flies,
Where light disports in ever-mingling dyes;
Where ev'ry beam new transient colours flings,
Colours that change whene'er they wave their wings.]
[Note 179:
Behold, four kings in majesty rever'd,
With hoary whiskers, and a forky beard.
And four fair Queens, whose hands sustain a flow'r,
Th' expressive emblem of their softer pow'r.
Four knaves, in garb succinct, a trusty band,
Caps on their heads and halberts in their hand,
And party-coloured troops, a shining train,
Drawn forth to combat on the velvet plain.]
[Note 180:
Peins-moi légèrement l'amant léger de Flore,
Qu'un doux ruisseau murmure en vers plus doux encore, etc.]
V
Ce n'est pas tout d'avoir un bel habit, solidement cousu et à la mode;
il faut encore pouvoir entrer commodément dans son habit. Lorsqu'on
passe en revue toute la file des poëtes anglais du dix-huitième
siècle, on s'aperçoit qu'ils n'entrent pas commodément dans l'habit
classique. Ce justaucorps doré, si bien fait pour un Français, ne
convient qu'à peu près à leur taille; de temps en temps un mouvement
trop fort, incongru, le découd aux manches, et ailleurs. Voici, par
exemple, Mathew Prior; au premier regard il semble qu'il ait toutes
les qualités requises pour le bien porter: il a été ambassadeur en
France, il écrit de jolis impromptus français; il tourne aisément de
petits poëmes badins sur un dîner, sur une dame; il est galant, homme
de société, aimable conteur, épicurien, sceptique même, à la façon des
courtisans de Charles II, c'est-à-dire jusques et y compris la
coquinerie politique; bref, c'est un mondain accompli dans son genre,
ayant le style correct et coulant, maître du vers leste et du vers
noble, et qui manie, d'après Bossu et Boileau, les pantins
mythologiques. Avec tout cela, nous ne le trouvons ni assez gai ni
assez fin. Bolingbroke l'appelle «visage de bois,» têtu, et dit qu'il
y a du Hollandais dans sa personne. Ses moeurs se sentent bien fort de
celles de Rochester et de toute cette canaille bien vêtue que la
Restauration légua à la Révolution. Il prend la première venue,
s'enferme plusieurs jours avec elle, boit sec, s'endort, et la laisse
s'enfuir avec son argenterie et ses habits. Entre autres souillons
assez laides et toujours sales, il finit par garder Élisabeth Cox, si
bien qu'il manqua l'épouser: heureusement il mourut à propos. Telles
moeurs, tel style. Quand il veut imiter le Hans Carvel de La Fontaine,
il l'alourdit, il l'allonge; il ne sait pas être piquant, mais
mordant; ses polissonneries ont une crudité cynique; sa moquerie est
une satire, et il y a telle de ses poésies, l'avis à un jeune
gentilhomme amoureux, où le coup de fouet est un coup d'assommoir.
D'autre part, ce n'est pas un viveur ordinaire. De ses deux poëmes
principaux, l'un, sur Salomon, paraphrase et met en scène le mot de
l'Ecclésiaste: «Tout est vanité.» À ce trait, vous découvrez tout de
suite que vous êtes en pays biblique: une pareille idée ne fût point
venue alors à un camarade du Régent. Salomon conte ici qu'il a
vainement interrogé ses sages, qu'il a été malheureux également par
l'amour refusé et par l'amour obtenu, que le pouvoir ne l'a point
contenté, et il finit par se remettre aux mains de Dieu. Ce sont là
des tristesses et des conclusions anglaises[181]. D'ailleurs, sous la
rhétorique et la facture uniforme des vers, on sent de la chaleur et
de la passion, on aperçoit de riches peintures, une sorte de
magnificence et l'épanchement d'une imagination trop pleine. La sève
en ce pays est toujours plus forte que chez nous; leurs sensations
sont plus profondes, comme leurs pensées plus originales. Son autre
poëme, très-hardi et très-philosophique, contre les vérités et les
pédanteries officielles, est une conversation bouffonne sur le siége
de l'âme, où Voltaire a pris beaucoup d'idées et beaucoup d'ordures;
tout l'arsenal des sceptiques et des matérialistes était bâti et
rempli en Angleterre, quand les Français y sont venus; Voltaire n'a
fait qu'y choisir, affiler des flèches. Notez encore que ce poëme est
tout entier écrit en style de prose, avec un âpre bon sens et une
franchise médicale que les plus crues des abominations n'effarouchent
pas[182]. _Candide et les Oreilles du comte de Chesterfield_ sont des
écrits plus brillants, mais non plus vrais. Somme toute, brutalité,
manque de goût, longueurs, perspicacité, passion, il y a quelque chose
en cet homme qui ne s'accorde pas avec l'élégance classique. Il va au
delà ou ne l'atteint pas.
Ce désaccord va croître, et des yeux attentifs découvrent vite sous
l'enveloppe régulière une espèce d'imagination énergique et précise
qui la rompra. En ce temps-là vivait Gay, sorte de La Fontaine, aussi
voisin de La Fontaine qu'un Anglais peut l'être, c'est-à-dire assez
peu, à tout le moins bon et aimable vivant, très-sincère, très-naïf,
«singulièrement irréfléchi, né pour être dupé,» et jeune homme
jusqu'au bout. Swift disait de lui qu'il n'aurait jamais dû avoir plus
de vingt-deux ans. «Simplicité d'enfant, écrivait Pope, esprit
d'homme.» Il vivait, comme La Fontaine, aux dépens des grands,
voyageait autant qu'il pouvait à leurs frais, perdait son argent dans
les spéculations de la mer du Sud, souhaitait une place à la cour,
écrivait des fables pleines d'humanité pour former le coeur du duc de
Cumberland[183], finissait par s'établir en parasite aimé, en poëte
domestique, chez le duc et la duchesse de Queensbury. De sérieux, fort
peu; de scrupule et de tenue, pas davantage. «C'est mon triste destin,
disait-il, que je ne peux rien obtenir de la cour, que j'écrive contre
elle ou pour elle.» Et il faisait mettre sur son tombeau: «La vie est
une plaisanterie; je l'avais bien pensé autrefois, mais à présent je
le sais.» C'est ce rieur insouciant qui, pour se venger du ministère,
fit _l'Opéra du Gueux_, la plus féroce et la plus fangeuse des
caricatures. En cette cour on égorge les gens pour les égratigner; les
innocents manient le couteau comme les autres. Il était rieur
pourtant, mais à sa manière, ou plutôt à la manière de son pays.
Voyant «certains jeunes gens d'une délicatesse insipide,» Ambroise
Philips par exemple, qui écrivait des pastorales élégantes et tendres,
dans le goût de notre Fontenelle, il s'amusa à les contrefaire et à
les contredire, et, dans _la Semaine du Berger_, fit entrer les moeurs
réelles dans le mètre et dans la forme de la poésie d'apparat.
«Courtois lecteur, dit-il dans sa préface, tu trouveras mes bergères
occupées, non pas à souffler dans des chalumeaux, mais à lier les
gerbes, à traire les vaches, ou à ramener les porcs à leur auge; mon
berger ne dort point sous des myrtes, mais sous une haie; il ne veille
pas diligemment à préserver son troupeau des loups, car il n'y en a
point[184].» Figurez-vous un pâtre de Théocrite ou de Virgile à qui
l'on met de force les souliers ferrés et l'attirail d'un vacher du
Devonshire; ce sera un grotesque qui nous divertira par le contraste
de sa personne et de ses habits. De même ici _la Magicienne_, _le
Combat des Bergers_, toutes sortes d'églogues antiques sont travesties
à la moderne. Écoutez ce chant du premier berger: «Les poireaux sont
chers au Gallois, le beurre au Hollandais,--la pomme de terre est le
mets du berger irlandais.--L'Écossais broie l'avoine pour son
festin,--les raves douces sont la nourriture de ma maîtresse.--Tant
qu'elle aimera les raves, je mépriserai le beurre.--Ni les poireaux,
ni le gruau d'avoine, ni les pommes de terre ne toucheront mon
coeur[185].» L'autre berger répond dans le même mètre, et le duo
chemine, couplet par couplet, à l'antique, mais cette fois parmi les
navets, la bière forte, les porcs gras, éclaboussé à plaisir par les
vulgarités de la campagne moderne et par les fanges d'un climat du
Nord. Van Ostade et Téniers aiment ces idylles triviales et
bouffonnes, et chez Gay, comme chez eux, la drôlerie crue et sensuelle
ne manque pas. Les gens du Nord, gros mangeurs, ont toujours aimé les
kermesses. Les gaillardises des soûlards et des commères, l'expansion
grotesque de la verve populacière et animale les mettent de belle
humeur. Il faut être vraiment mondain ou artiste, Français ou Italien,
pour y répugner. Elles sont un produit du pays, comme la viande et la
bière; tâchons, pour en jouir, d'oublier nos vins, nos fruits
délicats, de nous faire des sens obtus, de devenir par l'imagination
compatriotes de ces gens-là. Nous nous sommes bien habitués à ces
patauds ivrognes que Louis XIV appelait des magots, à ces cuisinières
rougeaudes qui ratissent un cabiau, et au reste. Habituons-nous à Gay,
à son poëme sur l'art de marcher dans les rues de Londres, à ses
conseils à propos de ruisseaux sales et de bottes fortes, à sa
description des amours de la déesse Cloacina et d'un boueux, d'où sont
sortis les petits décrotteurs. Il est amateur du réel; il a
l'imagination précise, il n'aperçoit pas les objets en gros par des
vues générales, mais un à un, chacun avec tous ses contours et tous
ses alentours, quel qu'il soit, beau ou laid, sale ou propre. Les
autres font comme lui, même les classiques attitrés, même Pope. Il y a
dans Pope telle description minutieuse garnie de mots colorés, de
détails locaux, où les traits abréviatifs et caractéristiques sont
enfoncés d'une main si libre et si sûre qu'on prendrait l'auteur pour
un réaliste moderne, et qu'on trouverait dans l'oeuvre un document
d'histoire[186]. Quant à Swift, c'est le plus amer des positivistes,
et plus encore en poésie qu'en prose. Lisez son églogue de Strephon et
Chloé, si vous voulez savoir à quel point on peut ravaler la noble
draperie poétique. Ils en font un torchon ou ils en habillent des
rustres; la toge romaine et la chlamyde grecque ne vont pas à ces
épaules de barbares. Ils sont comme ces chevaliers du moyen âge qui,
ayant pris Constantinople, s'affublèrent par plaisanterie des longues
robes byzantines et se mirent à chevaucher par les rues en cet
équipage, traînant leurs broderies dans le ruisseau.
Ils feront bien, comme les chevaliers, de retourner dans leur manoir,
à la campagne, dans la boue de leurs fossés et dans les fumiers de
leurs basses-cours. Moins l'homme est propre à la vie sociale, plus il
est propre à la vie solitaire. Il goûte d'autant mieux la campagne,
qu'il goûte moins le monde. Les gens de ce pays ont toujours été plus
féodaux et campagnards que nous. Sous Louis XIV et Louis XV, le pire
malheur pour un gentilhomme était d'aller moisir dans ses terres; hors
des sourires du roi et des beaux entretiens de Versailles, il n'y
avait qu'à bailler et à mourir. Ici, en dépit de la civilisation
artificielle et des révérences mondaines, le goût de la chasse et des
exercices physiques, les intérêts politiques et les nécessités des
élections ramènent les nobles dans leur domaine. À ce moment,
l'instinct se réveille. Un homme passionné, triste, naturellement
replié sur lui-même, fait la conversation avec les objets; un grand
ciel grisâtre où dorment des vapeurs d'automne, un jet soudain de
soleil qui vient illuminer une prairie humide l'abattent ou le
raniment; les choses inanimées lui semblent vivantes; et la clarté
faible, qui le matin vient rougir le bord du ciel, le remue autant que
le sourire d'une jeune fille à son premier bal. Ainsi naît la vraie
poésie descriptive. Elle perce dans Dryden, dans Pope lui-même, jusque
dans les faiseurs des pastorales coquettes, et éclate dans les
_Saisons_ de Thompson. Celui-ci, fils d'un ecclésiastique et
très-pauvre, vécut, comme la plupart des écrivains du temps, de
gratifications et de souscriptions littéraires, de sinécures et de
pensions politiques, ne se maria point faute d'argent, fit des
tragédies parce que les tragédies étaient lucratives, et finit par
s'établir dans une maison champêtre, restant au lit jusqu'à midi,
indolent, contemplatif, mais bon homme et honnête homme, affectueux et
aimé des autres. Il voyait et aimait la campagne jusque dans ses plus
minces détails, non par grimace, comme Saint-Lambert, son imitateur;
il en faisait sa joie, son divertissement, son occupation habituelle,
jardinier de coeur, ravi de voir venir le printemps, heureux de
pouvoir enclore un champ de plus dans son jardin. Il peint toutes les
petites choses, il n'en a pas honte, elles l'intéressent; il prend
plaisir à «l'odeur de la laiterie;» vous l'entendez parler des
chenilles, et «de la feuille qui se recroqueville empoisonnée par leur
morsure,» des oiseaux qui, sentant venir la pluie, «lissent d'huile
leur plumage pour que l'eau luisante puisse glisser sur leur corps.»
Il sent si bien les objets qu'il les fait voir: on reconnaît le
paysage anglais, vert et humide, à demi noyé de vapeurs mouvantes,
taché çà et là de nuages violacés qui fondent en ondées sur l'horizon
qu'ils ternissent, mais où la lumière se distille finement tamisée
dans la brume, et dont le ciel lavé reluit par instants avec une
incomparable pureté. Là[187], «le vent du sud amollissant échauffe le
large espace de l'air, et sur le vide du ciel souffle les lourdes
nuées distendues par les pluies printanières. Tout le long du jour les
nuages gonflés versent leurs ondées bienfaisantes, et la terre arrosée
se gorge profondément de vie végétale, jusqu'à ce que, dans le ciel
occidental, le soleil penché sorte resplendissant du milieu de la
pourpre des nuages qu'il a rompus. Soudain le rapide rayonnement
frappe la montagne illuminée, ruisselle à travers la forêt, ondoie sur
les flots et, dans un brouillard jaunâtre qui fait fumer au loin
l'interminable plaine, allume dans les gouttes de rosée des myriades
d'étincelles.» Voilà de l'emphase, mais voilà de l'opulence. Il y a
dans cet air et dans cette végétation, dans cette imagination et dans
ce style, un entassement et comme un empâtement de teintes noyées ou
éclatantes; elles sont ici la robe chatoyante et lustrée de la nature
et de l'art. Il faut la voir dans Rubens, il est le peintre et le
poëte du climat plantureux et humide; mais on la découvre aussi chez
les autres, et, dans cette magnificence de Thompson, dans ce coloris
surchargé, luxuriant, grandiose, on retrouve quelquefois la grasse
palette de Rubens.
[Note 181:
In the remotest wood and lonely grot,
Certain to meet that worst of evils, _thought_.]
[Note 182:
Your nicer Hottentots think meet
With guts and tripe to deck their feet;
With downcast looks on Potta's legs,
The ogling youth most humbly begs,
She would not from his hopes remove
At once his breakfast and his love....
Before you see you smell your toast,
And sweetest she that stinks the most.
(_Alma_, livre II.)]
[Note 183: Celui qu'on surnomma le _Boucher_.]
[Note 184: Thou wilt not find my shepherdesses idly piping on
oaten reeds, but milking the kine, tying up the sheaves, or if the
hogs are astray, driving them to their styes. My shepherd.... sleepeth
not under myrtle shades, but under hedges; nor does he vigilantly
defend his flocks from wolves, because there are none.]
[Note 185:
Leek to the Welsh, to Dutchmen butter's dear,
Of Irish swains potatoe is the cheer,
Oat for their feasts the Scottish shepherds grind,
Sweet turnips are the food of Blouzelind;
While she loves turnips, butter I'll despise,
Nor leeks, nor oat-meal, nor potatoe, prize.]
[Note 186: Épître à miss Blount sur la vie de campagne.]
[Note 187:
Th' effusive South
Warms the wide air, and o'er the void of Heav'n,
Breathes the big clouds with vernal show'rs distent...
Thus all day long the full-distended clouds
Indulge their genial stores, and well-show'r'd Earth
Is deep enrich'd with vegetable life,
Till in the western sky the downward sun
Looks out, effulgent, from amid the flush
Of broken clouds, gay-shifting to his beam.
The rapid radiance instantaneous strikes
Th' illumin'd mountain, thro' the forest streams,
Shakes on the floods, and in a yellow mist
Far smoking o'er the interminable plain,
In twinkling myriads lights the dewy gems.
Moist, bright, and green, the landscape laughs around.
(_Spring_, 142-195.)]