Il semble que ce genre de talent soit fait pour les vers de société.
Il est factice, et les moeurs de la société sont factices. Dire des
galanteries, badiner avec les dames, parler élégamment de leur
chocolat ou de leur éventail, railler les sots, juger la dernière
tragédie, manier la fadeur ou l'épigramme, c'est là, ce semble,
l'emploi naturel d'un esprit comme celui-ci, peu passionné,
très-vaniteux, passé maître en fait de style, et qui soigne ses vers
comme un petit-maître soigne son habit. Pope à écrit _la Boucle de
cheveux enlevée_ et _la Sottisiade_; ses contemporains s'extasièrent
sur la grâce de son badinage comme sur la justesse de sa moquerie, et
jugèrent qu'il avait surpassé _le Lutrin_ et _les Satires_ de Boileau.
Cela peut bien être; en tout cas, l'éloge serait médiocre. Il y a
ordinairement deux sortes de vers dans Boileau, disait un homme
d'esprit[168]; les plus nombreux qui semblent d'un bon élève de
troisième, les moins nombreux qui semblent d'un bon élève de
rhétorique. Boileau fait le second vers avant le premier; c'est
pourquoi, une fois sur quatre, le premier vers chez lui ne sert qu'à
boucher un trou. Sans doute Pope avait le mécanisme plus brillant et
plus agile; mais cette habileté de main ne suffit pas pour faire un
poëte, même un poëte de boudoir. Là comme ailleurs, il faut des
passions vraies, ou du moins des goûts vrais. Quand on veut peindre
les jolis riens de la conversation et du monde, il est à propos de les
aimer. On ne peint bien que ce que l'on aime[169]. Est-ce qu'il n'y a
pas des grâces charmantes dans le babil et la frivolité d'une jolie
femme? Des peintres comme Watteau ont passé leur vie à s'en régaler.
Une boucle de cheveux que l'on relève, un bras mignon qui sort d'un
flot de dentelles, une taille penchée qui fait chatoyer les plis
lustrés de la jupe, et le fin sourire demi-engageant, demi-moqueur de
la bouche mutine, en voilà assez pour ravir un artiste. Certainement
il sera sensible à la toilette, sensible autant que la dame elle-même,
et ne la grondera jamais de passer trois heures à son miroir; il y a
de la poésie dans l'élégance. Il en jouit comme d'un tableau; il jouit
des raffinements de la vie mondaine, des grandes lignes tranquilles de
ce haut salon lambrissé, du doux reflet des longues glaces et des
porcelaines luisantes, de la gaieté nonchalante des petits Amours
sculptés qui s'embrassent au-dessus de la cheminée, du son argentin de
ces voix flûtées qui autour de la table à thé gazouillent des
médisances. Pope n'en jouit pas ou n'en jouit guère; il reste
satirique et Anglais au milieu de ce luxe aimable importé de France.
Il a beau être le plus mondain de ces poëtes, il ne l'est pas assez;
la société qui l'entoure ne l'est pas davantage. Lady Wortley Montagu,
qui dans son temps fut la fleur des pois, et que l'on compare à Mme de
Sévigné, a l'esprit si sérieux, le style si décidé, le jugement si
précis et le sarcasme si âpre, qu'on la prendrait pour un homme. En
somme, les Anglais, même lord Chesterfield et Horace Walpole, n'ont
jamais attrapé le véritable ton des salons. Pope est comme eux; sa
voix détonne et tout d'un coup devient mordante. À chaque instant une
moquerie dure efface les gracieuses images qu'il commençait à
éveiller. Prenez l'ensemble du poëme; c'est une bouffonnerie en style
noble; lord Petre a coupé une boucle dans les cheveux d'une beauté à
la mode, mistress Arabella Fermor; il s'agit de faire de cette
bagatelle une épopée, avec les invocations, les apostrophes,
l'intervention des êtres surnaturels et le reste des machines
poétiques; la solennité du style contraste avec la petitesse des
événements; on rit de ces tracasseries, comme d'une querelle
d'insectes. Il en a toujours été ainsi dans ce pays: quand ils
représentent la vie du monde, c'est avec une complaisance extérieure
et officielle; au fond de leur admiration, il y a du mépris. Leurs
fadeurs cachent une restriction mentale; en observant bien, vous
verriez qu'ils regardent une jolie femme parée et coquette comme une
poupée rose, bonne pour amuser les gens une demi-heure par son
clinquant. Pope dédie son poëme à mistress Arabella Fermor avec toutes
sortes de révérences; la vérité est qu'il n'est pas poli; une
Française lui eût renvoyé son livre en lui conseillant d'apprendre à
vivre; pour un éloge de sa beauté, elle y eût trouvé dix sarcasmes
contre sa frivolité. Est-ce qu'il est bien agréable de s'entendre
dire: «Vous avez les plus beaux yeux du monde, mais vous vivez de
fadaises?» C'est pourtant à cela que se réduit tout son hommage[170].
Son emphase complimenteuse, sa déclaration que la boucle de cheveux
est placée au ciel parmi les astres, tout son attirail de phrases
n'est qu'une parade de galanterie qui laisse percer l'indélicatesse et
la grossièreté. «Perdra-t-elle son coeur ou son collier au bal,
fera-t-elle un accroc à son honneur ou à sa robe[171]?» Il n'y a pas
un Français du dix-huitième siècle qui eût imaginé une gracieuseté
semblable. Tout au plus cet ours de Rousseau, ancien laquais et
Génevois moraliste, eût lancé ce coup de boutoir. En Angleterre, on ne
le trouvait point trop rude. Mistress Arabella Fermor fut si contente
du poëme, qu'elle en répandit des copies. Évidemment, elle n'était pas
difficile; c'est qu'elle en avait entendu bien d'autres. Si vous lisez
dans Swift la copie littérale d'une conversation à la mode, vous
verrez qu'une femme à la mode dans ce temps-là pouvait souffrir
beaucoup de choses sans se fâcher.
Mais ce qu'il y a de plus singulier, c'est que ce badinage, pour nous
du moins, n'est point du tout badin. La légèreté, la gaieté en sont à
cent lieues. Dorat, Gresset en auraient été stupéfaits et scandalisés.
Nous restons froids devant ses plus brillantes réussites. Tout au plus
de temps en temps un bon coup de fouet nous réveille; mais ce n'est
pas pour rire. Ces caricatures nous semblent étranges, mais ne nous
amusent pas. Cet esprit n'est pas de l'esprit; tout y est calculé,
combiné, artificieusement préparé; on attend un pétillement d'éclairs,
et au dernier instant le coup rate. Par exemple, sir Petre, voulant se
rendre les dieux propices, «bâtit un autel à l'Amour avec douze vastes
romans français proprement dorés sur tranche, pose dessus trois
jarretières, une demi-paire de gants, et tous les trophées de ses
anciennes amours; puis, avec un tendre billet doux il allume le feu et
ajoute trois soupirs amoureux pour attiser la flamme[172].» Nous
demeurons désappointés, nous ne devinons pas ce que cette description
a de comique. Nous continuons par conscience, et, dans la peinture de
la Mélancolie et de son palais, nous trouvons des figures bien
autrement étranges: «une jarre qui soupire, un pâté d'oie qui parle,
des hommes qui, travaillés par l'imagination, se disent en mal
d'enfant, des filles qui se croient changées en bouteilles et
demandent à grands cris un bouchon[173].» Nous nous disons alors que
nous sommes en Chine; qu'à une si grande distance de Paris et de
Voltaire il ne faut s'étonner de rien, que ces gens ont d'autres
oreilles que les nôtres, et qu'à Pékin un mandarin goûte avec délices
un concert de chaudrons. Nous comprenons enfin que, même en cet âge
correct et dans cette poésie artificielle, l'antique imagination
subsiste; qu'elle se nourrit, comme autrefois, de bizarreries et de
contrastes, que le goût, en dépit de toutes les cultures, ne réussira
jamais à s'acclimater chez elle, que les disparates, au lieu de la
choquer, la réjouissent, qu'elle est insensible à nos douceurs et à
nos finesses; qu'elle a besoin de voir passer devant elle une suite de
figures expressives, inattendues et grimaçantes, qu'elle préfère ce
rude carnaval à nos insinuations délicates, que Pope est de son pays
en dépit de sa politesse classique et de ses élégances voulues, et que
sa fantaisie désagréable et vigoureuse est parente de celle de Swift.
À présent nous sommes préparés, et nous pouvons entrer dans son
second poëme, la _Dunciade_; il faut beaucoup d'empire sur soi pour
ne pas jeter par terre ce chef-d'oeuvre comme insipide et même
dégoûtant. Rarement on a dépensé plus de talent pour produire plus
d'ennui. Pope veut se venger de ses ennemis littéraires, et chante
la Sottise, auguste déesse de la littérature, «fille du Chaos et de
la Nuit éternelle, lourde comme son père, grave comme sa mère,»
reine des auteurs affamés, et qui choisit Théobald pour son fils et
pour son favori. Le voilà roi, et pour célébrer son avénement, elle
institue des jeux à la manière antique; d'abord la course des
libraires qui se disputent la possession d'un poëte, puis le combat
des écrivains qui braient et sautent dans la boue à qui mieux mieux,
enfin la lutte des critiques qui doivent subir la lecture de deux
in-folio sans dormir. Étranges parodies, n'est-ce pas? et certes
bien peu piquantes. Qui n'a pas les oreilles rebattues de ces
allégories usées, l'ennui, les pavots, les brouillards et le
sommeil? Que serait-ce si j'entrais dans le détail, si je décrivais
la poëtesse proposée en prix, «avec ses yeux de boeuf et ses
mamelles de vache,» si je racontais les sauts des poëtes qui
barbottent dans Fleet-Ditch, le plus ignoble égout de la ville, si
je traduisais jusqu'au bout les vers extraordinaires où «les nymphes
de la fange, charmées de la mine du plongeur l'attirent sur leur
coeur, où la jeune Lutetia plus douce que le duvet, Nigrina la
noire, et.... se disputent son amour dans les palais de jais de
leurs bas-fonds[174].» Il faut s'arrêter; il y a tel passage, par
exemple la chute de Curl, que Swift seul eût semblé capable
d'écrire; encore on l'excuserait dans Swift; l'extrémité du
désespoir, la rage de la misanthropie, le voisinage de la folie ont
pu le porter à de tels excès. Mais Pope, qui vit tranquille et
admiré dans sa villa, et qui n'est poussé que par des rancunes
littéraires! Il n'a donc point de nerfs! Comment de gaieté de coeur
un poëte a-t-il pu traîner son talent parmi de telles images, et
contraindre ses vers si ingénieusement tissés à recevoir ces
immondices? Figurez-vous une jolie corbeille de salon, qui devrait
ne renfermer que des fleurs et des broderies, et qu'on envoie à la
cuisine pour en faire un panier d'ordures. En effet, toutes les
ordures de la vie littéraire y sont; et Dieu sait ce qu'elle était
alors! La bohème en aucun siècle ne fut si mendiante et plus vile:
pauvres diables comme Richard Savage, qui couchait l'hiver à la
belle étoile sur les cendres d'une vitrerie, vivait d'une dédicace,
connaissait la prison, dînait rarement, et buvait aux dépens de ses
amis; pamphlétaires comme Tuchtin, le dos écorché par les verges;
faussaire comme Ward, exposés au pilori et criblés d'oeufs et de
pommes pourries; courtisanes comme Élisa Haywood, célèbres par
l'impudence de leurs confessions publiques; journalistes vendus,
diffamateurs à gages, marchands de scandale et d'injures,
demi-filous, viveurs parfaits, et toute cette vermine littéraire
qui hantait les tripots, les maisons de filles, les caveaux à gin,
et au signal d'un libraire mordait les honnêtes gens pour un écu.
Ces vilenies, les chemises sales, l'habit crasseux, vieux de six
ans, le poudding rance et le reste sont dans Pope comme dans
Hogarth, avec une crudité et une précision anglaises. Voilà leur
défaut: ils sont réalistes, même avec la perruque classique; ils ne
déguisent pas le laid et l'ignoble; ils les marquent avec leurs
contours exacts et leurs arêtes tranchantes; ils ne les enveloppent
pas du beau manteau des idées générales; ils ne les couvrent pas
sous les jolis sous-entendus de société. C'est pour cela que leurs
satires sont si âpres. Pope ne fustige pas les sots, il les assomme;
son poëme est vraiment dur et méchant; il l'est tant qu'il en est
maladroit; pour ajouter au supplice des imbéciles, il remonte au
déluge, il écrit des tirades d'histoire, il représente tout au long
le règne passé, présent et futur de la sottise, la bibliothèque
d'Alexandrie brûlée par Omar, les lettres éteintes par l'invasion
des barbares et par la superstition du moyen âge, l'empire de la
niaiserie qui s'étend et va envahir l'Angleterre. Quels pavés pour
écraser des mouches! «La Vérité craintive s'enfuit dans son ancienne
caverne, menacée par des montagnes de casuistique entassées sur sa
tête. La Philosophie, qui jadis ne s'appuyait que sur le ciel, se
rabat sur les causes secondes et disparaît; la Religion rougissante
voile son feu sacré, et la Moralité, sans s'en douter, s'éteint; la
vertu publique, la vertu privée n'osent plus jeter de flammes; il
n'y a plus d'étincelle humaine, il n'y a plus d'éclair divin. Ô
Chaos! voilà que tu rétablis ton funeste empire; la lumière meurt
devant ta parole mortelle; ta main, grand anarque, laisse tomber le
rideau, et l'obscurité universelle ensevelit le monde[175].» Tapage
final, cymbales et trombones, pétarades et feux d'artifice. Pour
moi, de cet opéra célèbre, je n'emporte que le souvenir d'un
charivari. Involontairement, j'ai compté les lampions, je connais
les machines, j'ai touché la laborieuse mise en scène des
apparitions et des allégories. Je laisse là l'enlumineur, le
machiniste, l'entrepreneur d'effets littéraires, et je vais chercher
le poëte ailleurs.
[Note 168: M. Guillaume Guizot.]
[Note 169:
Liebe sei vor allen Dingen,
Unser Thema, wenn wir singen.
(Goethe.)]
[Note 170: Voyez son épître sur le caractère des femmes, si dure.
À son avis, ce caractère se compose d'amour du plaisir et d'amour du
pouvoir.]
[Note 171:
Or stain her honour or her new brocade,
Forget her pray'rs or miss a masquerade,
Or lose her heart or necklace at a ball.]
[Note 172:
To love an altar built
Of twelve vast French romances, neatly gilt;
There lay three garters, half a pair of gloves,
And all the trophies of his former loves.
With tender billet doux he lights the pyre,
And breathes three am'rous sighs to rise the fire.]
[Note 173:
Here sighs a jar, and there a goose-pye talks;
Men prove with child, as pow'rful fancy works,
And maids turn'd bottles call aloud for corks.]
[Note 174:
First he relates, how sinking to the chin,
Smit with his mien, the Mud-nymphs suck'd him in.
How young Lutetia, softer than the down,
Nigrina black, and Merdamenta brown,
Vy'd for his love in jetty bow'rs below....
Full in the middle way there stood a lake,
Which Curl's Corinna chanc'd that morn to make
(Such was her wont, at early dawn to drop
Her ev'ning cates before his neighbour's shop).
.... And the fresh vomit run for ever green.]
[Note 175:
See skulking Truth to her old cavern fled,
Mountains of casuistry heap'd o'er her head!
Philosophy that lean'd on Heav'n before
Shrinks to her second cause and his no more.
Physic of metaphysic begs defence,
And metaphysic calls for aid on sense....
Religion blushing veils her sacred fires,
And unawares morality expires.
Nor public flame, nor private dares to shine,
Nor human spark is left, nor glimpse divine;
Lo! Thy dread empire, Chaos, is restor'd;
Light dies before thy uncreating word,
Thy hand, great Anarch, lets the curtain fall
And universal Darkness buries all.]