VI

Tout cela s'encadre assez mal dans la dorure classique. Ses imitations

visibles de Virgile, ses épisodes insérés en façon de placage, ses

invocations au Printemps, à la Muse, à la Philosophie, tous les

souvenirs et les conventions de collége font disparate. Mais le

contraste se marque bien davantage sur un autre point. La vie

mondaine, tout artificielle, telle que Louis XIV l'avait mise à la

mode, commençait à excéder les gens en Europe. On la trouvait sèche et

vide; on se lassait d'être toujours en représentation, de subir

l'étiquette. On sentait que la galanterie n'est point l'amour, ni les

madrigaux la poésie, ni l'amusement le bonheur. On comprenait que

l'homme n'est point une poupée élégante, qu'un petit-maître n'est pas

le chef-d'oeuvre de la nature, et qu'il y a un monde en dehors des

salons. Un plébéien génevois, protestant et solitaire, que sa

religion, son éducation, sa pauvreté et son génie avaient mené plus

vite et plus avant que les autres, vint dire tout haut le secret du

public, et l'on jugea qu'il avait découvert ou retrouvé la campagne,

la conscience, la religion, les droits de l'homme et les sentiments

naturels. Alors parut un nouveau personnage, idole et modèle de son

temps, _l'homme sensible_ qui, par son caractère sérieux et par son

goût pour la nature, faisait contraste avec l'homme de cour. Sans

doute ce personnage se sent des lieux qu'il a fréquentés. Il est

raffiné et fade, s'attendrit à l'aspect des jeunes agneaux qui

broutent l'herbe naissante, bénit les petits oiseaux qui célèbrent

leur bonheur par leurs concerts. Il est emphatique et phraseur,

compose des tirades sur le sentiment, invective contre le siècle,

apostrophe la Vertu, la Raison, la Vérité et les divinités abstraites

qu'on grave en taille-douce sur les frontispices. En dépit de

lui-même, il reste homme de salon et d'académie; après avoir dit des

douceurs aux dames, il en dit à la nature et déclame en périodes

limées à propos de Dieu. Mais, en somme, c'est par lui que commence la

révolte contre les habitudes classiques; et, à ce titre, il est plus

précoce en Angleterre, pays germanique, qu'en France, pays latin.

Trente ans avant Rousseau, Thompson avait exprimé tous les sentiments

de Rousseau, presque dans le même style. Comme lui, il peignait la

campagne avec sympathie et avec enthousiasme. Comme lui, il opposait

l'âge d'or de la simplicité primitive aux misères et à la corruption

moderne. Comme lui, il exaltait l'amour profond, la tendresse

conjugale, «l'union des âmes, la parfaite estime animée par le désir;»

l'affection paternelle et toutes les joies domestiques. Comme lui, il

combattait la frivolité contemporaine et mettait en regard les

anciennes républiques, «dont les désirs héroïques planaient si fort

au-dessus de la petite sphère égoïste de notre vie sceptique.» Comme

lui, il louait le sérieux, le patriotisme, la liberté, la vertu,

s'élevait du spectacle de la nature à la contemplation de Dieu et

montrait à l'homme par delà le tombeau les perspectives de la vie

immortelle. Comme lui enfin, il altérait la sincérité de son émotion

et la vérité de sa poésie par des fadeurs sentimentales, par des

roucoulements de bergerades, et par une telle abondance d'épithètes,

d'abstractions changées en personnes, d'invocations pompeuses et de

tirades oratoires, qu'on y aperçoit d'avance le style décoratif et

faux de Thomas, de David[188] et de la Révolution.

Les autres suivent. On pourrait appeler la littérature environnante la

bibliothèque de l'homme sensible. Il y a d'abord Richardson,

l'imprimeur puritain, avec son chevalier Grandisson, personnage à

principes, modèle accompli du gentilhomme chrétien, professeur de

décorum et de morale, et qui par-dessus le marché a de l'âme. Il y a

aussi Sterne, le polisson raffiné et maladif, qui, au milieu de ses

bouffonneries et de ses bizarreries, s'arrête pour pleurer sur un âne

qu'il rencontre ou sur un prisonnier qu'il imagine. Il y a surtout

Mackensie, «l'homme de sentiment,» dont le héros timide, délicat,

s'attendrit cinq ou six fois par jour, devient poitrinaire par

sensibilité, n'ose déclarer son amour qu'en mourant, et meurt de sa

déclaration. Naturellement, l'éloge amène la satire, et on voit

paraître dans le camp opposé Fielding, ce vaillant gaillard, et

Sheridan, ce brillant mauvais sujet, l'un avec son Blifil, l'autre

avec son Joseph Surface, deux tartufes, surtout le second, non pas

brutal, rougeaud et sentant la sacristie comme le nôtre, mais mondain,

bien vêtu, beau diseur, noblement sérieux, triste et doux par excès de

tendresse, et qui, la main sur le coeur, la larme à l'oeil, verse sur

le public une pluie de sentences et de périodes, pendant qu'il salit

la réputation de son frère et débauche la femme de son voisin. Le

personnage ainsi bâti, on lui fait son épopée. Un Écossais, homme

d'esprit, qui en avait trop, ayant écrit pour son compte une rapsodie

malheureuse, voulut se dédommager, alla dans les montagnes de son

pays, ramassa des images pittoresques, assembla des fragments de

légende, plaqua sur le tout beaucoup d'éloquence et de rhétorique, et

fabriqua un Homère celtique, Ossian, qui, avec Oscar, Malvina et sa

troupe, fit le tour de l'Europe et finit vers 1830 par fournir des

noms de baptême aux grisettes et aux coiffeurs. Macpherson étalait

devant les gens un pastiche des moeurs primitives, point trop vraies,

car l'extrême crudité des barbares eût choqué, mais cependant assez

bien conservées ou imitées pour faire contraste avec la civilisation

moderne et persuader au public qu'il contemplait la pure nature. Un

vif sentiment du paysage écossais, si grand, si froid, si morne, la

pluie sur la colline, le bouleau qui tremble au vent, la brume au ciel

et le vague de l'âme, en sorte que chaque rêveur retrouvait là les

émotions de ses promenades solitaires et de ses tristesses

philosophiques; des exploits et des générosités chevaleresques, des

héros qui vont seuls combattre une armée, des vierges fidèles qui

meurent sur la tombe de leur fiancé, un style passionné, coloré, qui

affecte d'être abrupt, et qui pourtant est poli, capable de charmer un

disciple de Rousseau par sa chaleur et son élégance: il y avait de

quoi transporter les jeunes enthousiastes du temps, barbares

civilisés, amateurs lettrés de la nature, qui rêvaient aux délices de

la vie sauvage en secouant la poudre que le perruquier avait laissée

sur leur habit.

Ce n'est point là pourtant que va le gros courant de la poésie; il va

vers la réflexion sentimentale; les poëmes les plus nombreux et les

plus en vogue sont des dissertations émues. En effet, la tirade est le

propre de l'homme sensible. À propos d'un nuage, il rêve à la vie

humaine et fait une phrase. C'est pourquoi on voit fourmiller en ce

moment, parmi les poëtes, les philosophes attendris et les

académiciens pleurards: Gray, le solitaire morose de Cambridge et le

noble penseur Akenside, tous deux imitateurs savants de la haute

poésie grecque; Beattie, le métaphysicien moraliste, qui eut des nerfs

de jeune femme et des manies de vieille fille; l'aimable et affectueux

Goldsmith, qui fit le _Ministre de Wakefield_, la plus charmante des

pastorales protestantes; le pauvre Collins, jeune enthousiaste qui se

dégoûta de la vie, ne voulut plus lire que la Bible, devint fou, fut

enfermé, et, dans ses intervalles de liberté, errait dans la

cathédrale de Chichester, accompagnant la musique de ses sanglots et

de ses gémissements; Glover, Watts, Shenstone, Smart, et d'autres

encore. Les titres de leurs ouvrages indiquent assez leurs caractères:

l'un écrit un poëme «sur les plaisirs de l'imagination,» l'autre des

odes sur les passions et la liberté, celui-ci une élégie sur un

cimetière de campagne et un hymne à l'adversité, celui-là des vers sur

un village ruiné et sur le caractère des civilisations voisines, son

voisin une sorte d'épopée sur les Thermopyles, un autre encore

l'histoire morale d'un jeune ménestrel. Ce sont presque tous des gens

sérieux, spiritualistes, passionnés pour les idées nobles, ayant des

aspirations ou des convictions chrétiennes, occupés à méditer sur

l'homme, enclins à la mélancolie, aux descriptions, aux invocations,

amateurs de l'abstraction et de l'allégorie, et qui, pour atteindre la

grandeur, montent volontiers sur des échasses. Un des moins rigides et

des plus célèbres fut Young, l'auteur des _Nuits_, ecclésiastique et

courtisan, qui ayant en vain essayé d'être député, puis évêque, se

maria, perdit sa femme et les enfants de sa femme, et profita de son

malheur pour écrire en vers des méditations «sur la vie, la mort,

l'immortalité, le temps, l'amitié, le triomphe du chrétien, la vertu,

l'aspect du ciel étoile,» et beaucoup d'autres choses semblables. Sans

doute il y a de grands éclairs d'imagination dans ces poëmes; la

gravité et l'élévation n'y manquent pas, on voit même qu'il les

cherche; mais on découvre encore plus vite qu'il exploite son chagrin

et qu'il se drape. Il exagère et déclame, il cherche les effets de

style, il mêle les deux garde-robes, la grecque et la chrétienne.

Figurez-vous un père malheureux qui célèbre «le silence et

l'obscurité, ces deux soeurs solennelles, ces deux jumelles filles de

l'antique Nuit;» un prêtre qui «fait sa cour à la soeur du jour, la

déesse aux doux yeux,» se déclare «le rival d'Endymion[189]» et

quelques pages plus loin apostrophe le ciel et la terre à propos de la

résurrection de Jésus-Christ. Et cependant le sentiment est neuf et

sincère. Mettre en vers la philosophie chrétienne, n'est-ce pas là une

des plus grandes idées modernes? Young et ses contemporains disent

d'avance ce que découvriront M. de Chateaubriand et M. de Lamartine.

Le vrai, factice, tout se trouve ici quarante ans plus tôt que chez

nous. Les anges et les autres machines célestes fonctionnent depuis

longtemps en Angleterre avant d'aller infester le _Génie du

christianisme_ et les _Martyrs_. Atala et Chactas sortent de la même

fabrique que Malvina et Fingal. Si M. de Lamartine lisait les odes de

Gray et les réflexions d'Akenside, il y retrouverait la douceur

mélancolique, l'art exquis, les beaux raisonnements et la moitié des

idées de sa propre poésie. Et néanmoins, si voisins d'une rénovation

littéraire, ils ne l'atteignent pas encore. En vain le fond est

changé, la forme subsiste. Ils ne se débarrassent pas de la draperie

classique; ils écrivent trop bien, ils n'osent pas être naturels. Il

y a toujours chez eux un magasin patenté de beaux mots convenus,

d'élégances poétiques, où chacun se croit obligé d'aller chercher ses

phrases. Il ne leur sert de rien d'être passionnés ou réalistes,

d'oser décrire comme Shenstone, une maîtresse d'école et l'endroit sur

lequel elle fouette un polisson: leur simplicité est voulue, leur

naïveté archaïque, leur émotion compassée, leurs larmes académiques.

Toujours, au moment d'écrire, se dresse un modèle auguste, une sorte

de maître d'école qui pèse sur eux de tout son poids, de tout le poids

que cent vingt ans de littérature peuvent donner à des préceptes. La

prose est toujours l'esclave de la période; Samuel Johnson, qui fut à

la fois le La Harpe et le Boileau de son siècle, explique et impose à

tous la phrase étudiée, équilibrée, irréprochable, et l'ascendant

classique est encore si fort, qu'il maîtrise l'histoire naissante, le

seul genre qui, dans la littérature anglaise, soit alors européen et

original. Hume, Robertson et Gibbon sont presque Français par leur

goût, leur langue, leur éducation, leur conception de l'homme. Ils

content en gens du monde, cultivés et instruits, avec agrément et

clarté, d'un style poli, nombreux, soutenu. Ils montrent un esprit

libéral, une modération continue, une raison impartiale. Ils

bannissent de l'histoire les grossièretés et les longueurs. Ils

écrivent sans fanatisme ni préjugés. Mais en même temps ils

amoindrissent la nature humaine; il ne comprennent ni la barbarie ni

l'exaltation; ils peignent les révolutions et les passions comme

feraient des gens qui n'auraient jamais vu que des salons parés et

des bibliothèques époussetées; ils jugent les enthousiastes avec un

sang-froid de chapelains ou un sourire de sceptiques; ils effacent les

traits saillants qui distinguent les physionomies humaines; ils

couvrent d'un vernis brillant et uniforme toutes les pointes âpres de

la vérité. Enfin paraît un paysan d'Écosse[190] malheureux, révolté et

amoureux, avec les aspirations, les concupiscences, la grandeur et la

déraison d'un génie moderne. Çà et là, en poussant sa charrue, il

trouve des vers vrais, des vers comme Heine et Alfred de Musset

viennent aujourd'hui d'en faire. Dans ces quelques mots combinés d'une

façon nouvelle, il y avait une révolution. Deux cents vers neufs, cela

suffisait. L'esprit humain tournait sur ses gonds, et aussi la société

civile. Quand Roland, devenu ministre, se présenta devant Louis XVI

avec un habit uni et des souliers sans boucles, le maître des

cérémonies leva les mains au ciel, pensant que tout était perdu. En

effet, tout était changé.

[Note 188: Voir _les Fêtes de la Révolution_, par David.]

[Note 189:

Silence and Darkness! Solemn sisters! Twins

Of ancient night! I to Day's soft-ey'd sister pay my court

(Endymion's rival), and her aid implore

Now first implor'd in succour to the Muse.]

[Note 190: Robert Burns.]

Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 4 de 5) · 第 35 / 62 题