C'est un grand danger pour un poëte que de savoir trop bien son
métier; sa poésie montre alors l'homme de métier et non le poëte. En
vérité, je voudrais admirer les oeuvres d'imagination de Pope; je ne
saurais. J'ai beau lire les témoignages des contemporains et même ceux
des modernes, me répéter qu'en son temps il fut le prince des poëtes,
que son _Épître d'Héloïse à Abeilard_ fut accueillie par un cri
d'enthousiasme, qu'on n'imaginait point alors une plus belle
expression de la passion vraie, qu'aujourd'hui encore on l'apprend par
coeur comme le récit de Théramène, que Johnson, ce grand juge
littéraire, l'a rangée parmi «les plus heureuses productions de
l'esprit humain,» que lord Byron lui-même l'a préférée à l'ode célèbre
de Sapho. Je la relis et je m'ennuie; cela est inconvenant; mais, en
dépit de moi-même je bâille, et j'ouvre les lettres originales
d'Héloïse pour chercher la cause de mon ennui.
Sans doute la pauvre Héloïse est une barbare, bien pis, une barbare
lettrée; elle fait des citations savantes, des raisonnements; elle
essaye d'imiter Cicéron, d'arranger des périodes; il le faut bien,
elle écrit dans une langue morte, avec un style appris; vous en feriez
peut-être autant si vous étiez obligé d'écrire en latin à votre
maîtresse. Mais comme le sentiment vrai perce à travers la forme
scolastique! «Tu es le seul qui puisses m'attrister, qui puisses me
consoler, qui puisses me donner de la joie.... Je serais plus heureuse
et plus orgueilleuse d'être appelée ta concubine que l'épouse de
l'empereur.... Jamais, Dieu le sait, je n'ai rien souhaité en toi que
toi-même. C'est toi seul que je désire, ce n'est rien de ce que tu
pouvais donner; ce n'est point un mariage, une dot; je n'ai jamais
songé à faire mon plaisir ou ma volonté, tu le sais bien, mais la
tienne.» Puis des mots passionnés, de vrais mots d'amour[161]; puis
ces mots si libres de la pénitente qui dit tout, qui ose tout, parce
qu'elle veut guérir, parce qu'il faut montrer au confesseur sa plaie,
même la plus honteuse, peut-être aussi parce que dans l'extrême
angoisse, comme dans l'accouchement, la pudeur s'en va. Tout cela est
bien cru, bien rude; Pope a plus d'esprit qu'elle; aussi comme il lui
en donne! Entre ses mains elle devient une académicienne, et sa lettre
est un répertoire d'effets littéraires. Peintures et descriptions:
elle décrit à Abeilard le monastère et le paysage, «les dômes moussus
couronnés de fines tourelles, les arches majestueuses qui changent en
nuit la clarté du grand jour, les vitraux qui versent sur les dalles
une clarté solennelle[162],» puis «les rivières errantes qui luisent
entre les collines, les grottes dont l'écho répète le bruissement des
ruisseaux, les brises mourantes qui viennent expirer sur les
feuillages[163].»--Tirades et lieux communs: elle envoie à Abeilard
des dissertations sur l'amour et la liberté qu'il réclame, sur le
cloître et la vie paisible qu'il peut donner, sur l'écriture et les
avantages de la poste aux lettres[164].--Antithèses et contrastes:
elle les expédie à Abeilard par douzaines: contraste entre le
monastère illuminé par sa présence et le monastère désolé par son
absence, entre la tranquillité de la religieuse pure et l'anxiété de
la religieuse coupable, entre le rêve du bonheur humain et le rêve du
bonheur céleste.--En somme, c'est un air de bravoure, avec oppositions
de forte et de piano, avec variations et changements de ton; Héloïse
exploite son motif, et s'occupe à y insérer toutes les habiletés et
les réussites de sa voix. Admirez les crescendo et les roulades par
lesquelles elle termine ses morceaux brillants; pour enlever
l'auditeur à la fin du portrait de la nonne innocente, elle ira
chercher «la Grâce qui fait luire autour d'elle ses plus purs rayons,
les anges qui de leurs chuchotements éveillent ses rêves dorés, les
ailes des séraphins qui répandent sur elle leurs divins parfums,
l'époux qui prépare l'anneau nuptial, les blanches vierges qui
chantent l'hyménée[165],» bref toute la garde-robe du Paradis.
Remarquez les coups de grosse caisse, j'entends les grands moyens; on
appelle ainsi tout ce que dit un personnage qui veut délirer et ne
délire pas; par exemple, parler aux rocs et aux murailles, prier
Abeilard absent de venir, s'imaginer qu'il est présent, apostropher la
Grâce, la Vertu, «la fraîche Espérance, riante fille du ciel, et la
Foi, notre immortalité anticipée[166],» entendre les morts qui lui
parlent, dire aux anges de «préparer leurs bosquets de roses, leurs
palmes célestes et leurs fleurs qui ne se flétrissent pas[167].»
C'est ici la symphonie finale avec modulation de l'orgue céleste: je
suppose qu'en l'écoutant Abeilard a crié bravo.
Mais ceci n'est rien auprès de l'art qu'elle déploie dans chaque
phrase prise en détail. Elle met des agréments à toutes les lignes.
Imaginez un chanteur italien qui ferait un trille sur chaque mot. Les
jolis sons! comme ils sont perlés ou filés agilement, rondement, et
toujours exquis! Impossible de les reproduire ici, avec une langue
étrangère. C'est tantôt une image heureuse qui résume une phrase
entière; tantôt une série de vers où vont s'alignant les oppositions
symétriques; ce sont deux mots ordinaires qu'un étrange accouplement
met en relief; c'est un rhythme imitatif qui complète l'impression de
l'esprit par l'émotion des sens; ce sont les comparaisons les plus
élégantes, les épithètes les plus pittoresques; c'est le style le plus
serré et le plus orné. Sauf la vérité, rien n'y manque. C'est pis
qu'une cantatrice, c'est un auteur; on regarde au dos pour savoir si
elle n'a pas écrit: «Bon à tirer, porter vite à l'imprimerie.»
Pope a donné quelque part la recette avec laquelle on peut faire un
poëme épique: prendre une tempête, un songe, cinq ou six batailles,
trois sacrifices, des jeux funèbres, une douzaine de dieux en deux
compartiments, remuer le tout jusqu'à ce qu'on voie mousser l'écume du
grand style. Vous venez de voir les recettes avec lesquelles on peut
composer une épître amoureuse. Cette sorte de poésie ressemble à la
cuisine; il ne faut ni coeur ni génie pour la faire, mais une main
légère, un oeil attentif et un goût exercé.
[Note 161: Vale, unice.]
[Note 162:
In these lone walls (their days' eternal bound)
These moss-grown domes with spiry turrets crowned,
Where awful arches make a noon-day night,
And the dim windows shed a solemn light.]
[Note 163:
The wand'ring streams that shine between the hills,
The grots that echo to the tinkling rills,
The dying gales that pant upon the trees,
The lakes that quiver to the curling breeze.]
[Note 164:
Heaven first taught letters for some wretch's aid,
Some banished lover, or some captive maid;
They live, they speak, they breathe what love inspires,
Warm from the soul, and faithful to its fires,
The virgin's wish without her fears impart,
Excuse the blush, and pour out all the heart,
Speed the soft intercourse from soul to soul,
And waft a sigh from Indus to the pole.]
[Note 165:
How happy is the blameless Vestal's lot!
The world forgetting, by the world forgot.
Eternal sunshine of the spotless mind,
Each pray'r accepted, and each wish resign'd;
Labour and rest that equal periods keep,
Obedient slumbers that can wake and weep....
Desires compos'd, affections ever e'en,
Tears that delight, and sighs that waft to heav'n.
Grace shines around with serenest beams,
And whisp'ring angels prompt her golden dreams.
For her th' unfading rose of Eden blooms,
And wings of seraphs shed divine perfumes;
For her the spouse prepares the bridal ring,
For her white virgins Hymeneals sing,
To sounds of heav'nly harps she dies away,
And melts in visions of eternal day.]
[Note 166:
Oh grace serene! Oh virtue heavenly fair!
Divine oblivion of low-thoughted care!
Fresh-blooming hope, gay daughter of the sky!
And faith, our early immortality!
Enter, each mild, each amicable guest:
Receive, and wrap me in eternal rest!]
[Note 167:
I come, I come! Prepare your roseate bow'rs,
Celestial palms and ever-blooming flow'rs.]