Le moment approche où les moeurs épurées vont, en l'épurant, lui
imprimer son caractère final. Des deux grandes tendances qui se sont
manifestées par lui, la brutalité native et la réflexion intense,
l'une a fini par vaincre l'autre: la littérature, devenue sévère,
chasse de la fiction les grossièretés de Smollett et les indécences de
Sterne, et le roman tout moral, avant d'arriver dans les mains presque
prudes de miss Burney, passe dans les honnêtes mains de Goldsmith. Son
_Ministre de Wakefield_ est «une idylle en prose,» un peu gâtée par
des phrases trop bien écrites, mais au fond bourgeoise comme un
tableau flamand. Regardez dans Terburg ou Miéris une femme qui fait
son marché, un bourgmestre qui vide son long verre de bière; les
figures sont vulgaires, les naïvetés comiques, la marmite est à la
place d'honneur; pourtant ces bonnes gens sont si paisibles, si
contents de leur petit bonheur régulier, qu'on leur porte envie.
L'impression que laisse le livre de Goldsmith est à peu près celle-là.
L'excellent docteur Primrose est un ecclésiastique de campagne dont
toutes les aventures pendant longtemps consistent «à passer du lit
bleu au lit brun.» Il a des cousins au quarantième degré qui viennent
manger son dîner et lui emprunter ses bottes. Sa femme, qui a toute
l'éducation du temps, est parfaite cuisinière, sait presque lire,
excelle dans les conserves, et conte à table l'histoire et les mérites
de chaque plat. Ses filles aspirent à l'élégance et confectionnent des
eaux de toilette dans la poêle à frire. Son fils Moïse se fait duper à
la foire, et vend le poulain moyennant un assortiment de lunettes
vertes. Lui-même, Primrose, compose des traités que personne n'achète
contre les secondes noces des ecclésiastiques, écrit d'avance dans
l'épitaphe de sa femme qu'elle fut la seule femme du docteur Primrose,
et, en manière d'encouragement, encadre sur sa cheminée ce morceau
d'éloquence. Cependant le ménage va son petit train; les filles et la
mère régentent un peu le père de famille; il se laisse faire en bon
homme, lâche tout au plus de loin en loin quelque innocente raillerie,
s'arrange dans sa nouvelle ferme avec ses deux chevaux, Blackberry à
l'oeil vairon et l'autre qui n'a pas de queue. «Rien ne pouvait
surpasser la propreté de mes petits enclos; les ormes et les haies
étaient d'une beauté inexprimable....» Notre maison «était située au
pied d'une colline en pente, avec un beau taillis qui l'abritait par
derrière et une rivière babillarde par devant. D'un côté une prairie
et de l'autre une pelouse.... Elle n'était que d'un étage et couverte
de chaume, ce qui lui donnait un air de simplicité et d'agrément. Les
murs en dedans étaient soigneusement blanchis à la chaux[145]....
Quoique la même chambre nous servît de parloir et de cuisine, cela ne
faisait que la rendre plus chaude. D'ailleurs, comme elle était tenue
avec une extrême propreté, les plats, les assiettes, les cuivres étant
bien nettoyés et tous déposés en rangées brillantes sur les rayons,
l'oeil était agréablement flatté et n'avait pas besoin d'un plus riche
ameublement.» Ils fanent en famille, vont s'asseoir sous le
chèvrefeuille pour boire une bouteille de vin de groseilles; les deux
filles chantent ou les petits garçons lisent, et les parents s'amusent
à regarder le champ qui descend sous leurs pieds plein de clochettes
bleues et de centaurées. «Encore une bouteille, Deborah, ma chère, et
toi, Moïse, une bonne chanson. Quels remercîments ne devons-nous point
au ciel pour nous avoir accordé ainsi la santé, la tranquillité,
l'abondance! Je me sens plus heureux maintenant que le plus grand
monarque de la terre. Il n'a pas un coin du feu pareil, ni autour de
lui des visages si gais[146].»
Voilà le bonheur moral. Le malheur ici ne l'est pas moins. Le pauvre
ministre a perdu sa fortune, et, transporté dans une petite cure, il
est devenu fermier. Le _squire_ du voisinage séduit et enlève sa fille
aînée; le feu prend à sa maison, il a le bras brûlé jusqu'à l'épaule
en sauvant ses deux petits enfants. Il est mis en prison, pour dettes,
parmi des brutes et des coquins qui jurent et blasphèment, dans un
mauvais air, sur la paille, sentant que son mal augmente, prévoyant
que sa famille sera bientôt sans pain, apprenant que sa fille meurt;
«son coeur se soutient pourtant,» il reste prêtre et chef de famille,
prescrit à chacun des siens son emploi, encourage, console, pourvoit,
ordonne, prêche les prisonniers, supporte leurs railleries grossières,
les réforme, établit dans la prison le travail utile et la règle
volontaire. Ce n'est pas la dureté ni le tempérament morose qui
l'affermissent; il n'y a pas d'âme plus paternelle, plus sociable,
plus humaine, plus ouverte aux émotions douces et aux tendresses
intimes. Ce n'est point l'orgueil ni la haine concentrée qui le
roidissent. «Je n'ai point de ressentiment à présent, dit-il;
quoiqu'il m'ait pris ce que je tenais plus cher que toutes les
richesses, quoiqu'il ait déchiré mon coeur (car je suis malade,
très-malade, presque jusqu'à défaillir), pourtant cela ne m'inspirera
jamais un désir de vengeance.... Si ma soumission peut lui faire
plaisir, qu'il sache que, si je lui ai fait quelque injure, j'en suis
fâché.... Comme il a été autrefois mon paroissien, j'espère un jour
pouvoir présenter son âme purifiée au tribunal éternel[147].» Rien ne
sert; le misérable repousse hautainement cette prière si noble, par
surcroît fait enlever la seconde fille et jeter le fils en prison sous
une fausse accusation de meurtre. À ce moment-là toutes les affections
du père sont blessées, toutes ses consolations perdues, toutes ses
espérances ruinées. Son coeur n'est qu'une plaie, il s'écrie; mais,
revenant aussitôt à sa profession et à son devoir, il songe à préparer
son fils et à se préparer lui-même pour l'autre vie, et, afin d'être
utile à autant de gens qu'il pourra, il veut en même temps exhorter
les prisonniers. Il «s'efforce de se lever sur sa paille, mais la
force lui manque, et il n'est capable que de s'appuyer contre le mur,
soutenu d'un côté par son fils et de l'autre par sa femme.» En cet
état, il parle, et son sermon, qui fait contraste avec son état, n'en
est que plus émouvant. C'est une dissertation à l'anglaise, toute
composée de raisonnements exacts, ayant pour but d'établir que,
d'après la nature du plaisir et de la peine, les malheureux souffrent
moins que les heureux de quitter la vie, et jouissent plus que les
heureux d'obtenir le ciel. On y voit les sources de cette vertu, née
du christianisme et de la bonté naturelle, mais alimentée longuement
par la réflexion intérieure. La méditation, qui d'ordinaire ne produit
que des phrases, aboutit chez lui à des actions. Véritablement ici la
raison a pris le gouvernement du reste, et elle l'a pris sans opprimer
le reste: rare et éloquent spectacle, qui, rassemblant et harmonisant
en un seul personnage les meilleurs traits des moeurs et de la morale
de ce temps et de ce pays, fait admirer et aimer la vie pieuse et
réglée, domestique et disciplinée, laborieuse et rustique. La vertu
protestante et anglaise n'a point formé un modèle plus éprouvé et plus
aimable. Religieux, affectueux, raisonneur, il concilie des
dispositions qui semblaient s'exclure; ecclésiastique, cultivateur,
père de famille, il relève des caractères qui ne semblaient propres
qu'à fournir des comiques et des bourgeois.
[Note 145: Nothing could exceed the neatness of my little
enclosures, the elms and hedge-rows appearing with inexpressible
beauty.... Our little habitation was situated at the foot of a sloping
hill, sheltered with a beautiful underwood behind, and a prattling
river before; on one side a meadow, on the other a green.... (It)
consisted but of one story and was covered with thatch, which gave it
an air of great snugness....
The walls on the inside were nicely white-washed. Though the same room
served us for parlour and kitchen, that only made it the warmer.
Besides as it was kept with the utmost neatness, the dishes, plates
and coppers being well scoured and all disposed in bright rows on the
shelves, the eye was agreeably relieved, and did not want richer
furniture.]
[Note 146: But let us have one bottle more, Deborah, my life, and
Moses, give us a good song. What thanks do we not owe to heaven for
thus bestowing tranquillity, health, and competence? I think myself
happier now than the greatest monarch upon earth. He has no such
fire-side, nor such pleasant faces about it.]
[Note 147: I have no resentment now, and though he has taken
from me what I held dearer than all his treasures, though he has
wrung my heart (for I am sick almost to fainting, very sick, my
fellow-prisoner), yet that shall never inspire me with vengeance....
If this submission can do him any pleasure, let him know that if I
have done him any injury, I am sorry for it.... I should detest my
own heart, if I saw either pride or resentment lurking there. On the
contrary, as my oppressor has been once my parishioner, I hope one
day to present him up an unpolluted soul at the eternal tribunal.]