VII

Au centre de ce groupe se tient debout un personnage étrange; le plus

accrédité de son temps; sorte de dictateur littéraire: Richardson est

son ami et lui fournit des essais pour son journal; Goldsmith, avec

une vanité naïve, l'admire en souffrant d'être toujours primé par lui;

miss Burney imite son style, et le révère comme un père. L'historien

Gibbon, le peintre Reynolds, l'acteur Garrick, l'orateur Burke,

l'indianiste Jones, viennent à son club lui donner la réplique. Lord

Chesterfield, qui a perdu sa faveur, essaye en vain de la regagner en

proposant de lui décerner, sur tous les mots de la langue, l'autorité

d'un pape. Boswell le suit à la trace, note ses phrases et le soir en

remplit des in-quarto. Sa critique fait loi; on se presse pour

entendre sa conversation; il est l'arbitre du style. Transportons par

l'imagination ce prince de l'esprit en France, parmi nos jolis salons

de philosophie élégante et de moeurs épicuriennes; la violence du

contraste marquera mieux que tout raisonnement la tournure et les

prédilections de l'esprit anglais.

On voyait entrer un homme énorme, à carrure de taureau, grand à

proportion, l'air sombre et rude, l'oeil clignotant, la figure

profondément cicatrisée par des scrofules, avec un habit brun et une

chemise sale, mélancolique de naissance et maniaque par surcroît. Au

milieu d'une compagnie, on l'entendait tout d'un coup marmotter un

vers latin ou une prière. D'autres fois, dans l'embrasure d'une

fenêtre, il remuait la tête, agitait son corps d'avant en arrière,

avançait, puis retirait convulsivement la jambe. Son compagnon

racontait qu'il avait voulu absolument arriver du pied droit, et que,

n'ayant pas réussi, il avait recommencé avec une attention profonde,

comptant un à un tous ses pas. On se mettait à table. Tout d'un coup

il s'oubliait, se baissait, et enlevait dans sa main le soulier d'une

dame. À peine servi, il se précipitait sur sa nourriture «comme un

cormoran, les yeux fichés sur son assiette, ne disant pas un mot,

n'écoutant pas un mot de ce qu'on disait autour de lui,» avec une

telle voracité que les veines de son front s'enflaient et qu'on voyait

la sueur en découler. Si par hasard le lièvre était avancé ou le pâté

fait avec du beurre rance, il ne mangeait plus, il dévorait.

Lorsqu'enfin son appétit était gorgé et qu'il consentait à parler, il

disputait, vociférait, faisait de la conversation un pugilat,

arrachait n'importe comment la victoire, imposait son opinion

doctoralement, impétueusement, et brutalisait les gens qu'il réfutait.

«Monsieur, je m'aperçois que vous êtes un misérable whig[148].--Ma

chère dame, ne parlez plus de ceci, la sottise ne peut être défendue

que par la sottise.--Monsieur, j'ai voulu être incivil avec vous,

pensant que vous l'étiez avec moi.» Cependant, tout en prononçant, il

faisait des bruits étranges, «tantôt tournant la bouche comme s'il

ruminait, tantôt sifflant à mi-voix, tantôt claquant de la langue

comme quelqu'un qui glousse.» À la fin de sa période, il soufflait à

la façon d'une baleine, son ventre ballottait, et il lançait une

douzaine de tasses de thé dans son estomac.

Alors tout bas, avec précaution, on questionnait Garrick ou Boswell

sur l'histoire et les habitudes de cet ogre grotesque. Il avait vécu

en cynique et en excentrique, ayant passé sa jeunesse à lire au

hasard dans une boutique, surtout des in-folio latins, même les plus

ignorés, par exemple Macrobe; il avait découvert les oeuvres latines

de Pétrarque en cherchant des pommes, et crut trouver des ressources

en proposant au public une édition de Politien. À vingt-cinq ans, il

avait épousé par amour une femme de cinquante, courte, mafflue, rouge,

habillée de couleurs voyantes qui se mettait sur les joues un

demi-pouce de fard, et qui avait des enfants du même âge que lui.

Arrivé à Londres pour gagner son pain, les uns à ses grimaces

convulsives l'avaient pris pour un idiot; les autres, à l'aspect de

son tronc massif, lui avaient conseillé de se faire portefaix. Trente

ans durant, il avait travaillé en manoeuvre pour les libraires qu'il

rossait lorsqu'ils devenaient impertinents, toujours râpé, ayant une

fois jeûné deux jours, content lorsqu'il pouvait dîner avec six

_pence_ de viande et un _penny_ de pain, ayant écrit un roman en huit

nuits pour payer l'enterrement de sa mère. À présent, pensionné par le

roi[149], exempt de sa corvée journalière, il suit son indolence

naturelle, reste au lit souvent jusqu'à midi et au delà. C'est à cette

heure qu'on va le voir. On monte l'escalier d'une triste maison située

au nord de _Fleet-Street_, le quartier affairé de Londres, dans une

cour étroite et obscure, et l'on entend en passant les gronderies de

quatre femmes et d'un vieux médecin charlatan, pauvres créatures sans

ressources, infirmes, et d'un mauvais caractère, qu'il a recueillies,

qu'il nourrit, qui le tracassent ou qui l'insultent; on demande le

docteur, un nègre ouvre; une assemblée se forme autour du lit

magistral; il y a toujours à son lever quantité de gens distingués,

même des dames. Ainsi entouré, il «déclame» jusqu'à l'heure du dîner,

va à la taverne, puis disserte tout le soir, sort pour jouir dans les

rues de la boue et du brouillard de Londres, ramasse un ami pour

converser encore, et s'emploie à prononcer des oracles et à soutenir

des thèses jusqu'à quatre heures du matin.

Là-dessus nous demandons si c'est l'audace libérale de ses opinions

qui séduit. Ses amis répondent qu'il n'y a pas de partisan plus

intraitable de la règle. On l'appelle l'Hercule du torysme. Dès

l'enfance, il a détesté les whigs, et jamais il n'a parlé d'eux que

comme de malfaiteurs publics. Il les insulte jusque dans son

dictionnaire. Il exalte Jacques II et Charles II comme deux des

meilleurs rois qui aient jamais régné. Il justifie les taxes

arbitraires que le gouvernement prétend lever sur les Américains. Il

déclare que «l'esprit whig est la négation de tout principe,» que «le

premier whig a été le diable,» que «la couronne n'a pas assez de

pouvoir,» que «le genre humain ne peut être heureux que dans un état

d'inégalité et de subordination.» Pour nous, Français du temps,

admirateurs du _Contrat social_, nous sentons bien vite que nous ne

sommes plus en France. Et que sentirons-nous, bon Dieu! quand, un

instant après, nous entendrons le docteur continuer ainsi: «Rousseau

est un des pires hommes qu'il y ait, un coquin qui mérite d'être

chassé de toute société, comme il l'a été. C'est une honte qu'il soit

protégé dans notre pays. Je signerais une sentence de déportation

contre lui plus volontiers que contre aucun des drôles qui sont sortis

d'Old Bailey depuis bien des années. Oui, je voudrais le voir

travailler dans les plantations.»--Il paraît qu'on ne goûte pas dans

ce pays les novateurs philosophes; voyons si Voltaire sera plus

épargné: «De Rousseau ou de lui, il est difficile de décider lequel

est le plus grand vaurien[150].»--À la bonne heure, ceci est net. Mais

quoi! est-ce qu'on ne peut pas chercher la vérité en dehors d'une

Église établie? Non, «aucun honnête homme ne peut être déiste, car

aucun homme ne peut l'être après avoir examiné loyalement les preuves

du christianisme.»--Voilà un chrétien péremptoire; nous n'en avons

guère en France d'aussi décidés. Bien plus, il est anglican, passionné

pour la hiérarchie, admirateur de l'ordre établi, hostile aux

dissidents. Vous le verrez saluer un archevêque avec une vénération

particulière. Vous l'entendrez blâmer un de ses amis d'avoir oublié le

nom de Jésus-Christ, en récitant les grâces. Si vous lui parlez d'une

méthodiste qui convertit les gens, il vous dira qu'une femme qui

prêche est comme un chien qui marche sur les pattes de derrière, que

cela est curieux, mais n'est point beau. Il est conservateur et ne

craint point d'être suranné. Sachez qu'il est allé à une heure du

matin dans l'église de Saint-Jean de Clerkenwell pour interroger un

esprit tourmenté qui revenait. Si vous aviez entre les mains son

journal, vous y trouveriez des prières ferventes, des examens de

conscience et des résolutions de conduite. Avec des préjugés et des

ridicules, il a la profonde conviction, la foi active, la sévère piété

morale. Il est chrétien de coeur et de conscience, de raisonnement et

de pratique. La pensée de Dieu, la crainte du jugement final, le

préoccupent et le réforment. «Garrick, dit-il un jour, je n'irai plus

dans vos coulisses, car les bas de soie et les poitrines blanches de

vos actrices excitent mes propensions amoureuses[151].» Il se reproche

son indolence, il implore la grâce de Dieu, il est humble et il a des

scrupules.--Tout cela est bien étrange. Nous demandons aux gens ce qui

peut leur plaire dans cet ours bourru, qui a des habitudes de bedeau

et des inclinations de constable. On nous répond qu'à Londres on est

moins exigeant qu'à Paris en fait d'agrément et de politesse, qu'on y

permet à l'énergie d'être rude et à la vertu d'être bizarre, qu'on y

souffre une conversation militante, que l'opinion publique est tout

entière du côté de la constitution et du christianisme, et qu'elle a

bien fait de prendre pour maître l'homme qui par son style et ses

préceptes s'accommode le mieux à son penchant.

Sur ce mot, nous nous faisons apporter ses livres, et au bout d'une

heure nous remarquons que, quel que soit l'ouvrage, tragédie ou

dictionnaire, biographie ou essai, il garde toujours le même ton.

«Docteur, lui disait Goldsmith, si vous faisiez une fable sur les

petits poissons, vous les feriez parler comme des baleines.» En effet,

sa phrase est toujours la période solennelle et majestueuse, où chaque

substantif marche en cérémonie, accompagné de son épithète, où les

grands mots pompeux ronflent comme un orgue, où chaque proposition

s'étale équilibrée par une proposition d'égale longueur, où la pensée

se développe avec la régularité compassée et la splendeur officielle

d'une procession. La prose classique atteint la perfection chez lui

comme la poésie classique chez Pope. L'art ne peut être plus consommé

ni la nature plus violentée. Personne n'a enserré les idées dans des

compartiments plus rigides; personne n'a donné un relief plus fort à

la dissertation et à la preuve; personne n'a imposé plus

despotiquement au récit et au dialogue les formes de l'argumentation

et de la tirade; personne n'a mutilé plus universellement la liberté

ondoyante de la conversation et de la vie par des antithèses et des

mots d'auteur. C'est l'achèvement et l'excès, le triomphe et la

tyrannie du style oratoire[152]. Nous comprenons maintenant qu'un âge

oratoire le reconnaisse pour maître, et qu'on lui attribue dans

l'éloquence la primauté qu'on reconnaît à Pope dans les vers.

Reste à savoir quelles idées l'ont rendu populaire. C'est ici que

l'étonnement d'un Français redouble. Nous avons beau feuilleter son

dictionnaire, ses huit volumes d'essais, ses dix volumes de vies, ses

innombrables articles, ses entretiens si précieusement recueillis;

nous bâillons. Ses vérités sont trop vraies; nous savions d'avance ses

préceptes par coeur. Nous apprenons de lui que la vie est courte et

que nous devons mettre à profit le peu de moments qui nous sont

accordés[153], qu'une mère ne doit pas élever son fils comme un

petit-maître, que l'homme doit se repentir de ses fautes, et néanmoins

éviter la superstition, qu'en toute affaire il faut être actif et non

pressé. Nous le remercions de ces sages conseils, mais nous nous

disons tout bas que nous nous en serions bien passés. Nous voudrions

savoir quels sont les amateurs d'ennui qui en ont acheté tout d'un

coup treize mille exemplaires. Nous nous rappelons alors qu'en

Angleterre les sermons plaisent, et ces _Essais_ sont des sermons.

Nous découvrons que des gens réfléchis n'ont pas besoin d'idées

aventurées et piquantes, mais de vérités palpables et profitables. Ils

demandent qu'on leur fournisse une provision utile de documents

authentiques sur l'homme et sa vie, et ne demandent rien de plus. Peu

importe que l'idée soit vulgaire; la viande et le pain aussi sont

vulgaires, et n'en sont pas moins bons. Ils veulent être renseignés

sur les espèces et les degrés du bonheur et du malheur, sur les

variétés et les suites des conditions et des caractères, sur les

avantages et les inconvénients de la ville et de la campagne, de la

science et de l'ignorance, de la richesse et de la médiocrité, parce

qu'ils sont moralistes et utilitaires, parce qu'ils cherchent dans un

livre des lumières qui les détournent de la sottise et des motifs qui

les confirment dans l'honnêteté, parce qu'ils cultivent en eux le

_sense_, c'est-à-dire la raison pratique. Un peu de fiction, quelques

portraits, le moindre agrément suffira pour l'orner; cette

substantielle nourriture n'a besoin que d'un assaisonnement

très-simple; ce n'est point la nouveauté du mets ni la cuisine

friande, mais la solidité et la salubrité qu'on y recherche. À ce

titre, les _Essais_ sont un aliment national. C'est parce qu'ils sont

pour nous insipides et lourds que le goût d'un Anglais s'en accommode;

nous comprenons à présent pourquoi ils prennent comme favori et

révèrent comme philosophe le respectable et insupportable Samuel

Johnson[154].

[Note 148: Sir, I perceive you are a vile Whig.]

[Note 149: Il avait eu le malheur de mettre auparavant dans son

dictionnaire la définition suivante du mot _pension_:

"An allowance made to any one without an equivalent. In England it is

generally understood to mean pay given to a state hireling for treason

to his country."

Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 4 de 5) · 第 28 / 62 题