Au centre de ce groupe se tient debout un personnage étrange; le plus
accrédité de son temps; sorte de dictateur littéraire: Richardson est
son ami et lui fournit des essais pour son journal; Goldsmith, avec
une vanité naïve, l'admire en souffrant d'être toujours primé par lui;
miss Burney imite son style, et le révère comme un père. L'historien
Gibbon, le peintre Reynolds, l'acteur Garrick, l'orateur Burke,
l'indianiste Jones, viennent à son club lui donner la réplique. Lord
Chesterfield, qui a perdu sa faveur, essaye en vain de la regagner en
proposant de lui décerner, sur tous les mots de la langue, l'autorité
d'un pape. Boswell le suit à la trace, note ses phrases et le soir en
remplit des in-quarto. Sa critique fait loi; on se presse pour
entendre sa conversation; il est l'arbitre du style. Transportons par
l'imagination ce prince de l'esprit en France, parmi nos jolis salons
de philosophie élégante et de moeurs épicuriennes; la violence du
contraste marquera mieux que tout raisonnement la tournure et les
prédilections de l'esprit anglais.
On voyait entrer un homme énorme, à carrure de taureau, grand à
proportion, l'air sombre et rude, l'oeil clignotant, la figure
profondément cicatrisée par des scrofules, avec un habit brun et une
chemise sale, mélancolique de naissance et maniaque par surcroît. Au
milieu d'une compagnie, on l'entendait tout d'un coup marmotter un
vers latin ou une prière. D'autres fois, dans l'embrasure d'une
fenêtre, il remuait la tête, agitait son corps d'avant en arrière,
avançait, puis retirait convulsivement la jambe. Son compagnon
racontait qu'il avait voulu absolument arriver du pied droit, et que,
n'ayant pas réussi, il avait recommencé avec une attention profonde,
comptant un à un tous ses pas. On se mettait à table. Tout d'un coup
il s'oubliait, se baissait, et enlevait dans sa main le soulier d'une
dame. À peine servi, il se précipitait sur sa nourriture «comme un
cormoran, les yeux fichés sur son assiette, ne disant pas un mot,
n'écoutant pas un mot de ce qu'on disait autour de lui,» avec une
telle voracité que les veines de son front s'enflaient et qu'on voyait
la sueur en découler. Si par hasard le lièvre était avancé ou le pâté
fait avec du beurre rance, il ne mangeait plus, il dévorait.
Lorsqu'enfin son appétit était gorgé et qu'il consentait à parler, il
disputait, vociférait, faisait de la conversation un pugilat,
arrachait n'importe comment la victoire, imposait son opinion
doctoralement, impétueusement, et brutalisait les gens qu'il réfutait.
«Monsieur, je m'aperçois que vous êtes un misérable whig[148].--Ma
chère dame, ne parlez plus de ceci, la sottise ne peut être défendue
que par la sottise.--Monsieur, j'ai voulu être incivil avec vous,
pensant que vous l'étiez avec moi.» Cependant, tout en prononçant, il
faisait des bruits étranges, «tantôt tournant la bouche comme s'il
ruminait, tantôt sifflant à mi-voix, tantôt claquant de la langue
comme quelqu'un qui glousse.» À la fin de sa période, il soufflait à
la façon d'une baleine, son ventre ballottait, et il lançait une
douzaine de tasses de thé dans son estomac.
Alors tout bas, avec précaution, on questionnait Garrick ou Boswell
sur l'histoire et les habitudes de cet ogre grotesque. Il avait vécu
en cynique et en excentrique, ayant passé sa jeunesse à lire au
hasard dans une boutique, surtout des in-folio latins, même les plus
ignorés, par exemple Macrobe; il avait découvert les oeuvres latines
de Pétrarque en cherchant des pommes, et crut trouver des ressources
en proposant au public une édition de Politien. À vingt-cinq ans, il
avait épousé par amour une femme de cinquante, courte, mafflue, rouge,
habillée de couleurs voyantes qui se mettait sur les joues un
demi-pouce de fard, et qui avait des enfants du même âge que lui.
Arrivé à Londres pour gagner son pain, les uns à ses grimaces
convulsives l'avaient pris pour un idiot; les autres, à l'aspect de
son tronc massif, lui avaient conseillé de se faire portefaix. Trente
ans durant, il avait travaillé en manoeuvre pour les libraires qu'il
rossait lorsqu'ils devenaient impertinents, toujours râpé, ayant une
fois jeûné deux jours, content lorsqu'il pouvait dîner avec six
_pence_ de viande et un _penny_ de pain, ayant écrit un roman en huit
nuits pour payer l'enterrement de sa mère. À présent, pensionné par le
roi[149], exempt de sa corvée journalière, il suit son indolence
naturelle, reste au lit souvent jusqu'à midi et au delà. C'est à cette
heure qu'on va le voir. On monte l'escalier d'une triste maison située
au nord de _Fleet-Street_, le quartier affairé de Londres, dans une
cour étroite et obscure, et l'on entend en passant les gronderies de
quatre femmes et d'un vieux médecin charlatan, pauvres créatures sans
ressources, infirmes, et d'un mauvais caractère, qu'il a recueillies,
qu'il nourrit, qui le tracassent ou qui l'insultent; on demande le
docteur, un nègre ouvre; une assemblée se forme autour du lit
magistral; il y a toujours à son lever quantité de gens distingués,
même des dames. Ainsi entouré, il «déclame» jusqu'à l'heure du dîner,
va à la taverne, puis disserte tout le soir, sort pour jouir dans les
rues de la boue et du brouillard de Londres, ramasse un ami pour
converser encore, et s'emploie à prononcer des oracles et à soutenir
des thèses jusqu'à quatre heures du matin.
Là-dessus nous demandons si c'est l'audace libérale de ses opinions
qui séduit. Ses amis répondent qu'il n'y a pas de partisan plus
intraitable de la règle. On l'appelle l'Hercule du torysme. Dès
l'enfance, il a détesté les whigs, et jamais il n'a parlé d'eux que
comme de malfaiteurs publics. Il les insulte jusque dans son
dictionnaire. Il exalte Jacques II et Charles II comme deux des
meilleurs rois qui aient jamais régné. Il justifie les taxes
arbitraires que le gouvernement prétend lever sur les Américains. Il
déclare que «l'esprit whig est la négation de tout principe,» que «le
premier whig a été le diable,» que «la couronne n'a pas assez de
pouvoir,» que «le genre humain ne peut être heureux que dans un état
d'inégalité et de subordination.» Pour nous, Français du temps,
admirateurs du _Contrat social_, nous sentons bien vite que nous ne
sommes plus en France. Et que sentirons-nous, bon Dieu! quand, un
instant après, nous entendrons le docteur continuer ainsi: «Rousseau
est un des pires hommes qu'il y ait, un coquin qui mérite d'être
chassé de toute société, comme il l'a été. C'est une honte qu'il soit
protégé dans notre pays. Je signerais une sentence de déportation
contre lui plus volontiers que contre aucun des drôles qui sont sortis
d'Old Bailey depuis bien des années. Oui, je voudrais le voir
travailler dans les plantations.»--Il paraît qu'on ne goûte pas dans
ce pays les novateurs philosophes; voyons si Voltaire sera plus
épargné: «De Rousseau ou de lui, il est difficile de décider lequel
est le plus grand vaurien[150].»--À la bonne heure, ceci est net. Mais
quoi! est-ce qu'on ne peut pas chercher la vérité en dehors d'une
Église établie? Non, «aucun honnête homme ne peut être déiste, car
aucun homme ne peut l'être après avoir examiné loyalement les preuves
du christianisme.»--Voilà un chrétien péremptoire; nous n'en avons
guère en France d'aussi décidés. Bien plus, il est anglican, passionné
pour la hiérarchie, admirateur de l'ordre établi, hostile aux
dissidents. Vous le verrez saluer un archevêque avec une vénération
particulière. Vous l'entendrez blâmer un de ses amis d'avoir oublié le
nom de Jésus-Christ, en récitant les grâces. Si vous lui parlez d'une
méthodiste qui convertit les gens, il vous dira qu'une femme qui
prêche est comme un chien qui marche sur les pattes de derrière, que
cela est curieux, mais n'est point beau. Il est conservateur et ne
craint point d'être suranné. Sachez qu'il est allé à une heure du
matin dans l'église de Saint-Jean de Clerkenwell pour interroger un
esprit tourmenté qui revenait. Si vous aviez entre les mains son
journal, vous y trouveriez des prières ferventes, des examens de
conscience et des résolutions de conduite. Avec des préjugés et des
ridicules, il a la profonde conviction, la foi active, la sévère piété
morale. Il est chrétien de coeur et de conscience, de raisonnement et
de pratique. La pensée de Dieu, la crainte du jugement final, le
préoccupent et le réforment. «Garrick, dit-il un jour, je n'irai plus
dans vos coulisses, car les bas de soie et les poitrines blanches de
vos actrices excitent mes propensions amoureuses[151].» Il se reproche
son indolence, il implore la grâce de Dieu, il est humble et il a des
scrupules.--Tout cela est bien étrange. Nous demandons aux gens ce qui
peut leur plaire dans cet ours bourru, qui a des habitudes de bedeau
et des inclinations de constable. On nous répond qu'à Londres on est
moins exigeant qu'à Paris en fait d'agrément et de politesse, qu'on y
permet à l'énergie d'être rude et à la vertu d'être bizarre, qu'on y
souffre une conversation militante, que l'opinion publique est tout
entière du côté de la constitution et du christianisme, et qu'elle a
bien fait de prendre pour maître l'homme qui par son style et ses
préceptes s'accommode le mieux à son penchant.
Sur ce mot, nous nous faisons apporter ses livres, et au bout d'une
heure nous remarquons que, quel que soit l'ouvrage, tragédie ou
dictionnaire, biographie ou essai, il garde toujours le même ton.
«Docteur, lui disait Goldsmith, si vous faisiez une fable sur les
petits poissons, vous les feriez parler comme des baleines.» En effet,
sa phrase est toujours la période solennelle et majestueuse, où chaque
substantif marche en cérémonie, accompagné de son épithète, où les
grands mots pompeux ronflent comme un orgue, où chaque proposition
s'étale équilibrée par une proposition d'égale longueur, où la pensée
se développe avec la régularité compassée et la splendeur officielle
d'une procession. La prose classique atteint la perfection chez lui
comme la poésie classique chez Pope. L'art ne peut être plus consommé
ni la nature plus violentée. Personne n'a enserré les idées dans des
compartiments plus rigides; personne n'a donné un relief plus fort à
la dissertation et à la preuve; personne n'a imposé plus
despotiquement au récit et au dialogue les formes de l'argumentation
et de la tirade; personne n'a mutilé plus universellement la liberté
ondoyante de la conversation et de la vie par des antithèses et des
mots d'auteur. C'est l'achèvement et l'excès, le triomphe et la
tyrannie du style oratoire[152]. Nous comprenons maintenant qu'un âge
oratoire le reconnaisse pour maître, et qu'on lui attribue dans
l'éloquence la primauté qu'on reconnaît à Pope dans les vers.
Reste à savoir quelles idées l'ont rendu populaire. C'est ici que
l'étonnement d'un Français redouble. Nous avons beau feuilleter son
dictionnaire, ses huit volumes d'essais, ses dix volumes de vies, ses
innombrables articles, ses entretiens si précieusement recueillis;
nous bâillons. Ses vérités sont trop vraies; nous savions d'avance ses
préceptes par coeur. Nous apprenons de lui que la vie est courte et
que nous devons mettre à profit le peu de moments qui nous sont
accordés[153], qu'une mère ne doit pas élever son fils comme un
petit-maître, que l'homme doit se repentir de ses fautes, et néanmoins
éviter la superstition, qu'en toute affaire il faut être actif et non
pressé. Nous le remercions de ces sages conseils, mais nous nous
disons tout bas que nous nous en serions bien passés. Nous voudrions
savoir quels sont les amateurs d'ennui qui en ont acheté tout d'un
coup treize mille exemplaires. Nous nous rappelons alors qu'en
Angleterre les sermons plaisent, et ces _Essais_ sont des sermons.
Nous découvrons que des gens réfléchis n'ont pas besoin d'idées
aventurées et piquantes, mais de vérités palpables et profitables. Ils
demandent qu'on leur fournisse une provision utile de documents
authentiques sur l'homme et sa vie, et ne demandent rien de plus. Peu
importe que l'idée soit vulgaire; la viande et le pain aussi sont
vulgaires, et n'en sont pas moins bons. Ils veulent être renseignés
sur les espèces et les degrés du bonheur et du malheur, sur les
variétés et les suites des conditions et des caractères, sur les
avantages et les inconvénients de la ville et de la campagne, de la
science et de l'ignorance, de la richesse et de la médiocrité, parce
qu'ils sont moralistes et utilitaires, parce qu'ils cherchent dans un
livre des lumières qui les détournent de la sottise et des motifs qui
les confirment dans l'honnêteté, parce qu'ils cultivent en eux le
_sense_, c'est-à-dire la raison pratique. Un peu de fiction, quelques
portraits, le moindre agrément suffira pour l'orner; cette
substantielle nourriture n'a besoin que d'un assaisonnement
très-simple; ce n'est point la nouveauté du mets ni la cuisine
friande, mais la solidité et la salubrité qu'on y recherche. À ce
titre, les _Essais_ sont un aliment national. C'est parce qu'ils sont
pour nous insipides et lourds que le goût d'un Anglais s'en accommode;
nous comprenons à présent pourquoi ils prennent comme favori et
révèrent comme philosophe le respectable et insupportable Samuel
Johnson[154].
[Note 148: Sir, I perceive you are a vile Whig.]
[Note 149: Il avait eu le malheur de mettre auparavant dans son
dictionnaire la définition suivante du mot _pension_:
"An allowance made to any one without an equivalent. In England it is
generally understood to mean pay given to a state hireling for treason
to his country."