IV

C'est pour elle que Fielding réclame, et certes, à voir ses actions et

sa personne, on l'eût cru fabriqué exprès pour cela: un grand

vigoureux gaillard, haut presque de six pieds, sanguin, avec un excès

de bonne humeur et de verve animale, loyal, généreux, affectueux et

brave, mais imprudent, dépensier, buveur, viveur, ruiné de père en

fils, ayant roulé par la vie dans les hauts, dans les bas, éclaboussé,

mais toujours dispos; «en somme, disait lady Mary Wortley Montague,

plus heureux qu'un prince, et capable d'oublier sa goutte, ses soucis

et ses dettes, pour peu qu'il eût sous sa main une bouteille de

Champagne et un pâté de gibier.» Le naturel domine en lui, un peu

grossier, mais riche. Il ne se réprime pas, il se laisse aller, il

coule sur sa pente, sans trop choisir son lit, sans se donner de

digues, bourbeux, mais à grands flots et à plein lit. Dès l'abord, le

surcroît de santé et d'impétuosité physique le jette dans la grosse

débauche joviale, et la séve intempérante de la jeunesse bouillonne en

lui jusque dans le mariage et dans l'âge mûr. Il est gai et il

s'égaye; il est insouciant, il n'a pas même la vanité littéraire. Un

jour, Garrick le prie de supprimer une scène maladroite, et lui dit

que sinon on sifflera infailliblement: «Au diable! qu'ils la trouvent

eux-mêmes!» On siffle, et l'acteur, fort mal à l'aise, vient avertir

l'auteur, qui buvait et fumait sa pipe. «--Qu'est-ce qu'il y a?--Eh

bien! on me siffle à outrance.--Ah! ah! le diable les emporte! Ils

l'ont trouvée, n'est-ce pas qu'ils l'ont trouvée?»--C'est avec ce

franc rire qu'il prenait les mésaventures. Il allait de l'avant sans

trop sentir les meurtrissures, en homme confiant qui a le coeur

épanoui et la peau dure. Sitôt qu'il a fait un héritage, il festine,

traite ses voisins, entretient une meute, s'entoure de magnifiques

laquais à livrée jaune. En trois ans, il a tout mangé; mais le

courage lui reste, il achève ses études de légiste, écrit deux

in-folio sur les droits de la couronne, devient _justice_, détruit des

bandes de voleurs, et gagne dans la plus insipide besogne du monde «le

plus sale argent de la terre.» Les dégoûts ne l'atteignent pas, la

lassitude non plus; il est trop solidement bâti pour avoir des nerfs

de femme. Tout déborde en lui, la force, l'activité, l'invention, et

aussi la tendresse. Il a pour ses enfants une idolâtrie de mère, il

adore sa femme, il devient presque fou quand il la perd, il ne trouve

d'autre consolation que de pleurer avec la servante, et finit par

épouser cette bonne et brave fille pour donner une mère à ses enfants:

dernier trait qui achève de peindre ce vaillant coeur plébéien[131],

prompt aux effusions, exempt de répugnances, et qui, hormis la

délicatesse, eut tout le meilleur de l'homme. On lit ses livres, comme

on boit un vin franc, sain et rude, qui égaye, fortifie, et auquel il

ne manque que le parfum.

Un pareil homme devait prendre Richardson en déplaisance. Celui qui

aime la nature tout expansive et abondante chasse loin de lui, comme

des ennemis, la solennité, la tristesse et la pruderie des puritains.

Pour commencer, il tourne Richardson en caricature. Son premier héros,

Joseph, est le frère de Paméla et résiste aux propositions de sa

maîtresse, comme Paméla à celles de son maître. La tentation touchante

dans une jeune fille devient comique dans un jeune homme, et le

tragique tourne au grotesque. Fielding rit à pleins poumons, comme

Rabelais, et aussi comme Scarron. Il contrefait le style emphatique;

il chiffonne les jupes et fait sauter les perruques; il bouscule de

ses rudes plaisanteries toute la gravité des convenances. Si vous êtes

raffiné ou seulement bien habillé, ne l'accompagnez pas. Il vous

mènera dans les prisons, dans les auberges, sur les fumiers, dans la

boue des grands chemins; il vous fera patauger parmi les scandales

réjouissants, les peintures crues et les aventures populacières. Il

est fort en gueule, et il n'a pas l'odorat sensible. M. Joseph, au

sortir de chez lady Booby, est assommé, laissé dans un fossé sans

habits et pour mort; une diligence passe, les dames font des

haut-le-corps à l'idée de recueillir un homme vraiment nu, et les

_gentlemen_, qui ont chacun trois paletots, les trouvent trop neufs

pour les salir sur le corps du pauvre diable. Ceci n'est qu'un début,

jugez du reste. Joseph et son ami le bon curé, M. Adam, donnent et

reçoivent une infinité de horions; les coups de bâton trottent; on

leur jette à la tête des poêlons pleins de sang de porc; les chiens

mettent leurs habits en pièces; ils perdent leur cheval. Joseph est si

beau qu'il est assailli par la servante, obligé de la prendre à

bras-le-corps et de la déposer à la porte; ils n'ont jamais le sou; on

veut les mener en prison. Ils avancent pourtant d'une façon gaillarde,

comme leurs confrères des autres romans, le capitaine Booth et Tom

Jones. Ces orages de coups de poing, ces clabauderies d'hôtellerie, ce

retentissement de bassinoires cassées et d'écuelles lancées à la

tête, ce pêle-mêle d'incidents et cette grêle de mésaventures,

finissent par former la plus joyeuse musique. Tous ces braves gens se

battent bien, marchent bien, mangent bien, boivent mieux encore. Il y

a plaisir à regarder ces puissants estomacs: le _roastbeef_ y descend

comme dans sa place naturelle. Ne dites pas que ces bons bras

fonctionnent trop sur la peau du prochain; la peau du prochain est

solide, et en tout cas se raccommode vite. Décidément la vie est

bonne, et avec Fielding nous ferons en riant le voyage, la tête cassée

et le ventre plein.

Ne ferons-nous que rire? Il y a bien des choses à voir en route; le

sentiment de la nature est un talent comme la conception de la règle,

et Fielding, le dos tourné à Richardson, s'ouvre un domaine aussi

large que celui de son rival. Ce qu'on appelle nature, c'est cette

couvée de passions secrètes, souvent malfaisantes, ordinairement

vulgaires, toujours aveugles, qui frémissent et frétillent en nous,

mal recouvertes par le manteau de décence et de raison sous lequel

nous tâchons de les déguiser; nous croyons les mener, elles nous

mènent; nous nous attribuons nos actions, elles les font. Il y en a

tant, elles sont si fortes, si entrelacées les unes dans les autres,

si promptes à s'éveiller, à s'élancer et à s'entraîner, que leur

mouvement échappe à tous nos raisonnements et à toutes nos prises.

Voilà le domaine de Fielding; son art et son plaisir, comme celui de

Molière, consistent à lever un coin du manteau; ses personnages

paradent d'un air raisonnable, et tout d'un coup, par une ouverture,

le lecteur aperçoit le fourmillement intérieur des vanités, des

folies, des concupiscences et des rancunes secrètes qui les font

marcher. Par exemple, quand Tom Jones a le bras cassé, le philosophe

Square vient le consoler par une application de maximes stoïciennes;

mais en lui prouvant que la douleur est chose indifférente, il se mord

la langue et lâche un ou deux jurons, sur quoi le théologien Thwackum,

son commensal et son rival, lui assure que sa mésaventure est un

avertissement de la Providence, et tous deux manquent de se gourmer.

Une autre fois le chapelain de la prison, ayant déchargé son éloquence

et engagé le condamné au repentir, accepte de lui un bol de punch

parce que l'Écriture ne dit rien contre cette liqueur, et lui récite

après boire son dernier sermon contre les philosophes païens. Ainsi

déshabillés, les instincts ont une tournure grotesque; les gens

s'avancent gravement, la canne à la main, et pour nous ils sont tout

nus. Sachez qu'ils sont nus tout à fait; aussi certaines de leurs

attitudes sont bien gaies. Les dames feront sagement de ne pas entrer

ici. Ce puissant génie, tout franc et réjoui, aime comme Rubens les

kermesses; les rouges trognes reluisantes de bonne humeur, de

sensualité et d'énergie, dansent chez lui, remuent et se choquent, et

les instincts dévergondés y viennent accoupler leurs violences. C'est

avec eux qu'il compose ses premiers personnages. Il n'y en a point

chez lui de plus vivants que ceux-là, de plus largement tracés à

grands traits et d'un élan, d'une couleur plus saine. Si les gens

réfléchis comme Allworthy restent effacés dans un coin de sa vaste

toile, les personnages instinctifs comme Western s'y détachent avec un

relief et un éclat qu'on n'a point vus depuis Falstaff. Western est un

_squire_ de campagne, bonhomme au demeurant, mais ivrogne, toujours à

cheval, inépuisable en jurons, prompt aux gros mots, aux coups de

poing, sorte de charretier alourdi, endurci et enfiévré par la

brutalité de la race, par la sauvagerie de la campagne, par les

exercices violents, par l'abus de la grosse mangeaille et des boissons

fortes, tout imbu d'orgueil et de préjugés anglais et rustiques,

n'ayant jamais été discipliné par la contrainte du monde, puisqu'il

vit aux champs, ni par celle de l'éducation, puisqu'il sait à peine

lire, ni par celle de la réflexion, puisqu'il ne peut pas mettre deux

idées ensemble, ni par celle de l'autorité, puisqu'il est riche et

_justice_, et livré, comme une girouette qui siffle et grince, à tous

les coups de vent de toutes les passions. Sitôt qu'on le contredit, il

devient rouge, il écume, il veut rosser les gens: «Défais ton

habit[132]....» Il faut même l'empoigner à bras-le-corps pour

l'arrêter de vive force. Il court chez Allworthy pour se plaindre de

Jones, qui ose faire la cour à sa fille. «Il a eu de la chance que je

n'aie pas pu l'empoigner; je l'aurais roulé, j'aurais dérangé son

miaulement; j'aurais appris à ce fils de gueuse à mettre la main au

plat de son maître. Il n'aura jamais un morceau de mon plat, ni un

liard pour en acheter. Et si elle le veut, elle, une chemise sera sa

dot. J'aimerais mieux mettre mon bien dans la caisse d'amortissement,

pour qu'on l'envoie en Hanovre et qu'on corrompe notre nation

avec[133].»--Et comme Allworthy dit qu'il en a bien du chagrin.--«Au

diable votre chagrin! il me servira joliment quand j'aurai perdu ma

seule enfant, ma pauvre Sophie, qui était la joie de mon coeur, et

toute l'espérance, et toute la consolation de mes vieux jours; mais je

suis décidé à la mettre à la porte: elle mendiera, elle crèvera de

faim, elle pourrira dans la rue. Pas un sou, pas un sou! elle n'aura

jamais un sou de moi! Ce fils de chienne a toujours été bon pour tirer

le lièvre au gîte. Le diable le crève! Je ne savais guère la

minette[134] qu'il avait en vue; mais ce sera le plus mauvais gibier

qu'il ait levé de sa vie. Il ne trouvera là qu'une charogne; la peau

de dessus est tout ce qu'il en aura[135]!»--Sa fille essaye de le

raisonner, il tempête. Alors elle parle de tendresse et d'obéissance;

d'allégresse il saute par la chambre, et les larmes lui viennent aux

yeux. À ce mot, elle reprend ses supplications; il grince les dents,

il serre les poings, il frappe du pied. «Tu l'épouseras, tu l'auras!

le diable m'emporte! tu l'auras, quand tu te pendrais le lendemain

matin[136]!» Il ne peut pas trouver une raison, il ne sait que lui

dire d'être bonne fille. Il se contredit, il défait ses propres

projets: il est comme un taureau aveugle qui bute à droite, à gauche,

revient sur ses pas, n'atteint personne et piétine en place. Au

moindre bruit, il fonce en avant, outrageusement, sans savoir

pourquoi. Ses idées ne sont que des frémissements ou des élans de la

chair et du sang. Jamais l'animal physique n'a plus entièrement

recouvert et absorbé l'homme. Il en devient grotesque, tant il est

naïf et près de la brute; il se laisse mener, il a des mots d'enfant:

«Je ne sais pas comment cela arrive; mais le diable m'emporte,

Allworthy, si vous ne me faites pas toujours faire justement ce qu'il

vous plaît. Et pourtant j'ai un aussi bon domaine que vous, et je suis

_justice_ aussi bien que vous-même.» Rien ne tient en lui ni ne dure;

il est tout de prime-saut; il ne vit que pour le moment. Rancune,

intérêt, aucune des passions à longue portée n'a de prise sur lui. Il

embrasse les gens que tout à l'heure il voulait assommer. Tout

disparaît pour lui dans la fougue de la passion présente; elle lui

arrive au cerveau comme un flot soudain qui noie le reste. À présent

qu'il est réconcilié avec Tom, il n'a pas de cesse que Tom n'ait sa

fille. «C'est Tom qui la chiffonnera. Sus, sus, mon garçon, en avant

sur elle! Voilà ce que c'est, mes petits agneaux. Eh bien! est-ce

convenu? Sera-ce demain ou le jour d'après? Ce ne sera pas une minute

plus tard que le jour d'après, j'y suis décidé. Allons donc, Tom, je

te dis que ce sont des grimaces. Par le sang-Dieu! elle voudrait que

le mariage fût pour cette nuit; elle le voudrait de tout son coeur.

N'est-ce pas, Sophie, que tu le voudrais? Vois-tu, Allworthy, je te

parie cinq guinées contre un écu que de demain en neuf mois nous

aurons un garçon! À présent, dis-moi, qu'est-ce que tu choisis? du

Bourgogne, du Champagne, ou bien quoi? Par Dieu! nous ferons ripaille

cette nuit[137].» Et lorsqu'il devient grand-père, il passe son temps

auprès des nourrices, déclarant que «le babil de sa petite fille est

une musique plus douce que les aboiements de la plus belle meute

d'Angleterre.» Voilà la pure nature, et personne ne l'a lâchée à

travers champs plus débridée, plus impétueuse, plus ignorante de toute

règle, plus abandonnée à l'afflux de la séve corporelle que Fielding.

Ce n'est pas qu'il l'aime à la façon des grands artistes indifférents,

Shakspeare et Goethe; au contraire, il est moraliste par excellence,

et c'est un des grands signes du siècle que les intentions

réformatrices se rencontrent aussi décidées chez lui qu'ailleurs. Il

donne à ses fictions un but pratique, et les recommande en disant que

le ton sérieux et tragique aigrit, tandis que le style comique

«dispose les gens à la bienveillance et à la bonne humeur[138].» Bien

plus, il fait la satire du vice; il considère les passions non comme

de simples forces, mais comme des objets d'approbation ou de blâme. Il

nous suggère à chaque pas des jugements moraux; il veut que nous

prenions parti; il discute, excuse ou condamne. Il écrit un roman

entier en style ironique[139] pour persécuter et assommer la

friponnerie et la trahison. Il est plus que peintre, il est un

justicier, et les deux rôles en lui sont d'accord. Car une psychologie

engendre une morale: là où il y a une idée de l'homme, il y a un idéal

de l'homme, et Fielding, qui a vu dans l'homme la nature par

opposition à la règle, loue dans l'homme la nature par opposition à la

règle, en sorte que, selon lui, la vertu n'est qu'un instinct. La

générosité, à ses yeux, est comme toutes les sources d'action, une

inclination primitive; comme toutes les sources d'action, elle coule

sans que les catéchismes et les phrases y ajoutent rien de bon; comme

toutes les sources d'action, elle coule parfois trop pleinement et

trop vite. Prenez-la comme elle est, et n'essayez pas de l'opprimer

sous une discipline ou de la remplacer par un raisonnement. Monsieur

Richardson, vos héros si corrects, si compassés, si soigneusement

empaquetés dans leur attirail de préceptes, sont des bedeaux de

cathédrale bons pour nasiller dans une procession. Monsieur Square et

monsieur Thwackum, vos tirades sur la vertu philosophique ou la vertu

chrétienne sont des exercices de parole utiles pour digérer au

dessert. La vertu est dans le tempérament et dans le sang; l'éducation

bavarde et le rigorisme monacal n'y ajoutent rien. Donnez-moi un

homme, non un mannequin de représentation ou une serinette à phrases.

Mon héros est l'homme qui naît généreux, comme le chien naît

affectueux, et comme le cheval naît brave. Je veux un coeur vivant,

plein de chaleur et de force, non un pédant sec occupé à aligner au

cordeau toutes ses actions. Ce naturel ardent pourra l'emporter trop

loin; je lui pardonne ses écarts. Il s'enivrera par mégarde, il

ramassera une fille sur la route, il donnera volontiers un coup de

poing, il ne refusera pas un duel; il souffrira qu'une grande dame le

trouve beau garçon, et il acceptera sa bourse; il sera imprudent, il

gâtera sa réputation comme Jones; il sera mauvais administrateur et

fera des dettes comme Booth. Excusez-le d'avoir des muscles, des

nerfs, des sens, et ce bouillonnement de colère ou d'ardeur qui

précipite en avant les animaux de noble race. Mais il souffrira qu'on

le batte jusqu'au sang plutôt que d'exposer un pauvre garde-chasse. Il

pardonnera à son mortel ennemi sans effort, par bonté pure, et lui

enverra de l'argent en cachette. Il sera loyal envers sa maîtresse, et

lui gardera sa fidélité, en dépit de toutes les offres, dans le pire

dénûment et sans la moindre espérance de l'obtenir. Il sera libéral de

sa bourse, de ses peines, de sa souffrance, de son sang; il ne s'en

vantera pas; il n'aura ni orgueil, ni vanité, ni affectation, ni

dissimulation; la bravoure et la bonté surabonderont dans son coeur,

comme la bonne eau dans une bonne source. Il pourra être balourd comme

le capitaine Booth, joueur même, dépensier, incapable de conduire ses

affaires, capable par tentation d'être un jour infidèle à sa femme;

mais il sera si sincère dans son repentir, son erreur sera si

involontaire, il sera si soigneusement, si véritablement tendre,

qu'elle l'aimera avec excès[140], et qu'en bonne foi il le mérite. Il

se fera auprès d'elle garde-malade, nourrice, maman; il l'accouchera

lui-même; il aura pour elle des adorations d'amant, toujours, en

présence de tout le monde, même devant miss Matthews qui l'a séduit.

«Je déclarai que, si j'avais le monde, je serais prêt à le mettre aux

pieds de mon Amélia. Et Dieu sait que je le ferais, quand ce seraient

dix mille mondes[141]!» Il pleure comme un enfant en pensant à elle;

il l'écoute comme ferait un petit enfant. «Je répète ses propres

paroles, car il m'arrive ordinairement de retenir ce qu'elle dit.» Il

s'habille en cachette lorsqu'il est obligé de partir pour son

régiment, et, «chantant, sifflant, se secouant, essayant toutes les

façons de ne pas penser,» il s'enfuit pendant qu'elle dort, parce

qu'il ne saurait soutenir ses larmes. Dans ce corps de soudard, sous

cette épaisse cuirasse de tapageur, il y a un vrai coeur de femme qui

se fond, qu'un rien trouble lorsqu'il s'agit de ce qu'il aime, timide

dans sa tendresse, inépuisable en dévouement, en confiance, en

abnégation, en effusions. Quand un homme a cela, passez sur le reste;

avec ses excès et ses folies, il vaut mieux que tous vos dévots

gantés.

À cela nous répondrons: Vous faites bien de défendre la nature; mais

que ce soit à la condition de n'en rien supprimer. Un point manque

dans vos gens si bien membrés, la finesse; les rêveries délicates,

l'élévation enthousiaste et la délicatesse frémissante sont aussi

bien dans la nature que la grosse vigueur, l'hilarité bruyante et la

franche bonté. La poésie est vraie comme la prose, et s'il y a des

mangeurs et des boxeurs, il y a aussi des artistes et des chevaliers.

Cervantes, que vous imitez, et Shakspeare, que vous rappelez, ont eu

cette finesse, et l'ont peinte; dans cette large moisson que vous

rapportez à pleins bras, vous avez oublié les fleurs. On finit par se

lasser de vos coups de poing et de vos comptes d'hôtellerie. Vous

pataugez trop volontiers dans les étables, parmi les pourceaux

ecclésiastiques de Trulliber. On voudrait vous voir plus de

ménagements pour vos héroïnes; les accidents du chemin lèvent bien

souvent leurs collerettes, et Fanny, Sophie, mistress Heartfree ont

beau rester pures, on se souvient malgré soi des coups de main qui ont

troussé leurs jupons. Vous êtes si rude que vous ne sentez pas

l'atroce. Vous persuadez à Tom Jones faussement, mais pour un instant,

que mistress Williams, dont il a fait sa maîtresse, est sa mère, et

vous laissez longtemps le lecteur enfoncé dans l'infamie de cette

supposition. Enfin vous êtes obligé de vous guinder pour peindre

l'amour; vous ne trouvez que des épîtres compassées; les transports de

votre Tom Jones ne sont que des phrases d'auteur. Faute d'idées, il

débite des odes. Vous ne connaissez que l'élan des sens, le

bouillonnement du sang, l'effusion de la tendresse, mais non

l'exaltation nerveuse et le ravissement poétique. L'homme tel que vous

le concevez est un bon buffle, et c'est peut-être le héros qu'il faut

à un peuple qui s'est appelé lui-même John Bull, Jean Taureau.

[Note 131: Il était pourtant fils d'un général et petit-fils d'un

comte.]

[Note 132: Impossible de tout traduire. Liv. VI, ch. 9. Voyez

vous-même l'offre remarquable que le squire fait à Jones.]

[Note 133: It's well for un I could not get at un; I'd a lick'd

un, I'd a spoil'd his caterwauling; I'd a taught the son of a whore to

meddle with the meat of his master. He shan't ever have a morsel of

meat of mine or a varden to buy it. If she will ha un, one smock shall

be her portion. I'll sooner gee my estate to the zinking fund, that it

may be sent to Hanover, to corrupt our nation with.]

[Note 134: Puss, terme de chasse, sans équivalent en français.]

[Note 135: Pox o' your sorrow. It will do me abundance of good,

when I have lost my only child, my poor Sophy, that was the joy of my

heart, and all the hope and comfort of my age. But I am resolved I

will turn her out o' doors; she shall beg and starve and rot in the

streets. Not one hapenny, not a hapenny shall she ha o' mine. The son

of a bitch was always good at finding a hare sitting and be rotted

to'n; I little thought what puss he was looking after. But it shall be

the worst he ever vound in his life. She shall be no better than

carrion; the skin o'er it is all he shall ha, and zu you may tell un.]

[Note 136: I am determined upon this match, and ha him you shall,

damn me, if shat unt. Damn me, if shat unt, though dost hang thyself

the next morning.]

[Note 137: To her, boy, to her, go to her. That's it, my little

honeys, O that's it. Well, what, is it all over? Has she appointed the

day, boy? What, shall it be to-morrow, or the next day? It shan't be

put off a minute longer than next day, I am resolved.... I tell thee

it is all a flimflam. Zoodikers! she'd ha the wedding to night with

all her heart. Would'st not, Sophy? Where the devil is Allworthy?...

Harkee, Allworthy, I'll bet thee five pounds to a crown, we ha a boy

to-morrow nine months. But prithee, tell me what wat ha? Wat ha

Burgundy, Champaigne, or what? For please Jupiter, we'll make a night

on't.]

[Note 138: Préface de _Joseph Andrews_.]

[Note 139: _Jonathan Wild._]

[Note 140: Amélia est la parfaite épouse anglaise, supérieure en

cuisine, dévouée jusqu'à pardonner à son mari ses infidélités

accidentelles, toujours grosse. «Dear Billy, though my understanding

be much inferior to yours, etc.» Elle est modeste à l'excès, toujours

rougissante et tendre. Bagillard lui ayant écrit des lettres d'amour,

elle les jette: «I would not have such a letter in my possession for

the universe; I thought my eyes contaminated with reading it.»]

[Note 141: I declared that if I had the world I was ready to lay

it at my Amelia's feet. And so, heaven knows, I would ten thousand

worlds!]

V

En tous cas, il est puissant et redoutable, et si en ce moment vous

rassemblez en votre esprit les traits dispersés des figures que les

romanciers viennent de faire passer devant vos yeux, vous vous

sentirez transporté dans un monde à demi barbare et dans une race dont

l'énergie doit effaroucher ou révolter toute votre douceur. À présent

ouvrez un copiste plus littéral de la vie: sans doute ils le sont

tous, et déclarent, Fielding entre autres, que, s'ils imaginent un

trait, c'est qu'ils l'ont vu; mais Smollett a cet avantage, qu'étant

médiocre il décalque les figures platement, prosaïquement, sans les

transformer par l'illumination du génie; la jovialité de Fielding et

le rigorisme de Richardson ne sont plus là pour égayer ou ennoblir les

tableaux. Regardez chez lui les moeurs face à face; écoutez les aveux

de cet imitateur de Lesage, qui reproche à Lesage d'être gai et de

badiner avec les mésaventures de son héros; voyez l'âpreté de cette

rancune, qui veut «soulever l'indignation du lecteur contre le

caractère sordide et vicieux du monde et montrer le mérite modeste aux

prises avec l'égoïsme, l'envie, la malice et la lâche indifférence de

l'humanité[142].» Ce ne sont plus seulement les coups de poing qui

pleuvent, mais aussi les coups de couteau, d'épée, de pistolet. Dans

ce monde-là, quand une fille sort de chez elle, elle court risque de

rentrer femme, et quand un homme sort de chez lui, il court risque de

ne pas rentrer du tout. Les femmes enfoncent leurs ongles dans la

figure des hommes; les _gentlemen_ bien élevés, comme Peregrine,

sanglent les gens à coup de fouet. Ayant trompé un mari qui refuse de

lui demander satisfaction, Peregrine le fait prendre par ses gens et

tremper dans un canal. Dénoncé par un vicaire qu'il a rossé, il le

fait rouer de coups par un aubergiste, qui de plus lui arrache avec

les dents un morceau de l'oreille. Je citerais de mémoire vingt autres

attentats commencés ou achevés. Les injures atroces, les mâchoires

cassées, les coups de bâton assénés sur les gens abattus par terre, la

hargneuse dureté des conversations, la grossière brutalité des

plaisanteries, donnent l'idée d'une meute de bouledogues acharnés à se

battre, et qui, lorsqu'ils entrent en gaieté, s'amusent encore à

s'enlever des morceaux de chair. Un Français a peine à supporter

l'histoire de Roderick Random ou plutôt celle de Smollett quand il

est sur le vaisseau de guerre. Il est _pressé_, c'est-à-dire empoigné

de force, jeté par terre, à coups de bâton et de couteau, lié comme un

ballot et roulé sanglant à bord devant les matelots, qui rient de ses

blessures et disent, en voyant ses cheveux collés comme des ficelles,

qu'il a les cordes rouges sur la tête au lieu de les avoir sur le dos.

Il prie ses voisins de tirer son mouchoir de sa poche pour arrêter le

sang qui coule de sa tête; les voisins tirent le mouchoir et le

vendent d'un grand sang-froid à la pourvoyeuse moyennant un quart de

gin. Le capitaine Oakum déclare qu'il ne veut plus de malades à bord,

les fait monter sur le pont à coups de fouet, crachant le sang,

défaillant de faiblesse; plusieurs deviennent fous, beaucoup meurent,

et de soixante et un il n'en reste que douze. Pour pénétrer dans ce

noir hôpital suffocant qui pullule de vermine, il faut ramper sous les

hamacs pressés et les écarter par la force des épaules avant d'arriver

jusqu'aux patients. Lisez encore le récit de miss William, une jeune

fille riche et de bonne naissance réduite au métier de courtisane,

rançonnée, affamée, malade, grelottante, errant dans les rues pendant

de longues nuits d'hiver, parmi «les misérables créatures nues, en

haillons crasseux, entassées comme des pourceaux dans le coin d'une

allée sombre,» qui appellent les matelots ivres pour obtenir «de quoi

apaiser avec du gin la rage de la faim et le froid, et qui descendent

dans l'insensibilité bestiale jusqu'à ce qu'à la fin elles aillent

mourir et pourrir sur un fumier.» Celle-ci est jetée à Bridewell avec

le rebut de la ville, soumise aux caprices d'un tyran qui lui impose

des tâches au-dessus de ses forces et la punit de ne pas les remplir,

fouettée jusqu'à s'évanouir, puis à coups de fouet tirée de son

évanouissement, pendant ce temps volée de tout ce qu'elle a sur elle,

bonnet, souliers, bas, «mourant de faim et aspirant à mourir vite.»

Une nuit, elle essaye de se pendre. Deux de ses voisines qui la

guettaient l'en empêchent. «Le lendemain matin, je fus punie de trente

coups de verges. La douleur, jointe au désappointement et au

désespoir, me priva de ma raison et me jeta dans un délire de fureur

pendant lequel j'arrachai la chair de mes os avec mes dents et je me

lançai la tête contre le pavé.» En vain vous vous retournez du côté du

héros pour vous reposer d'un tel spectacle. Il est sensuel et grossier

comme ceux de Fielding, sans être comme ceux de Fielding bon et

joyeux. «L'orgueil et le ressentiment sont les deux principaux

ingrédients de son caractère.» Le généreux vin de Fielding, entre les

mains de Smollett, s'est tourné en eau-de-vie de cabaret. Ses héros

sont égoïstes, ils se vengent barbarement; Roderick exploite son

fidèle Strap, et finit par le marier à une prostituée. Peregrine

attaque par le complot le plus lâche et le plus brutal l'honneur d'une

jeune fille qu'il doit épouser, et qui est la soeur de son meilleur

ami. On prend en haine son caractère rancunier, concentré, opiniâtre,

qui est tout à la fois celui d'un roi absolu habitué à se contenter

aux dépens du bonheur des autres et celui d'un rustre qui n'a de

l'éducation que le vernis. On serait inquiet de vivre auprès de lui;

il n'est bon qu'à choquer ou à tyranniser les autres. On l'évite comme

une bête dangereuse; l'afflux soudain de la passion animale et le

torrent de la volonté fixe sont si forts en lui que, lorsqu'il manque

son but, il extravague, il met l'épée à la main contre l'aubergiste;

il faut le saigner, il devient fou. Jusqu'à ses générosités, tout est

gâté chez lui par l'orgueil; jusqu'à ses gaietés, tout est assombri

chez lui par la dureté. Ses amusements sont barbares et ceux de

Smollett sont du même goût. Il outre les caricatures; il croit nous

divertir en nous montrant des bouches fendues jusqu'aux oreilles et

des nez longs d'un demi-pied; il exagère un préjugé national ou un tic

de métier jusqu'à y absorber tout l'homme; il entre-choque les plus

repoussants des grotesques, un lieutenant Lishamago à demi rôti par

les Indiens rouges, des loups de mer qui passent leur vie à vociférer

et à travestir toutes les idées dans leur jargon nautique, de vieilles

filles laides comme des guenons, sèches comme des squelettes, âpres

comme du vinaigre, des maniaques enfoncés dans la pédanterie, dans

l'hypocondrie, dans la misanthropie, dans le silence. Bien loin de les

esquisser en passant, comme Gil-Blas, il appuie le trait

désagréablement avec insistance, et le surcharge de tous les détails,

sans considérer s'ils sont trop nombreux, sans reconnaître qu'ils sont

excessifs, sans sentir qu'ils sont odieux, sans éprouver qu'ils sont

dégoûtants. Son public est au niveau de son énergie et de sa rudesse,

et, pour remuer de tels nerfs, un écrivain ne peut pas frapper trop

fort.

Mais en même temps, pour civiliser cette barbarie et maîtriser cette

violence, une faculté paraît, commune à tous, auteurs et public: la

sérieuse réflexion attachée à observer les caractères. C'est vers le

dedans de l'homme que leurs yeux se tournent. Ils notent exactement

les particularités de l'individu et les marquent d'une empreinte si

précise que leur personnage devient un type que l'on n'oublie plus.

Ils sont psychologues. _Every man in his humour_, ce titre d'une

comédie du vieux Ben Jonson indique combien ce goût, chez eux, est

ancien et national. Smollett, sur cette donnée, écrit un roman entier,

_Humphrey Clinker_. Point d'action; le livre est un recueil de lettres

écrites pendant un voyage en Écosse et en Angleterre. Chacun des

voyageurs, suivant son tour d'esprit, juge différemment des mêmes

objets. Un vieux gentilhomme généreux, grognon, qui s'occupe à se

croire malade, une vieille fille revêche en quête d'un mari, une femme

de chambre naïve et vaniteuse qui estropie vaillamment l'orthographe,

une file d'originaux qui tour à tour apportent leurs bizarreries sur

la scène, voilà les personnages; le plaisir du lecteur consiste à

reconnaître leur humeur dans leur style, à prévoir leurs sottises, à

sentir le fil qui tire chacun de leurs gestes, à vérifier la

concordance de leurs idées et de leurs actions. Poussez à l'excès

cette étude des particularités humaines, vous verrez naître le talent

de Sterne. Figurez-vous un homme qui se met en voyage ayant sur les

yeux une paire de lunettes extraordinairement grossissantes. Un poil

sur sa main, une tache à la nappe, le pli d'un habit qui remue,

l'intéresseront; à ce compte, il n'ira pas bien loin, il emploiera la

journée à faire six pas et ne sortira pas de sa chambre. Pareillement

Sterne écrit quatre volumes pour raconter la naissance de son héros.

Il aperçoit l'infiniment petit et décrit l'imperceptible. Un homme

fait sa raie de travers, cela tient, selon Sterne, à l'ensemble de son

caractère, lequel tient à celui de son père, de sa mère, de son oncle

et de tous ses aïeux; cela tient à la structure de son cerveau, qui

tient aux circonstances de sa conception et de sa naissance,

lesquelles tiennent aux manies de ses parents, à l'humeur du moment,

aux conversations de l'heure précédente, aux contrariétés du dernier

curé, à une coupure du pouce, à vingt noeuds faits sur un sac, à je ne

sais combien de choses encore. Les six ou huit volumes de _Tristram

Shandy_ sont employés à les compter; car le moindre et le plus plat

des accidents, un éternuement, une barbe mal faite, traîne derrière

soi un réseau inextricable de causes entre-croisées les unes dans les

autres, qui, en haut, en bas, à droite, à gauche, par des

prolongements et des ramifications invisibles, s'enfoncent au plus

profond des caractères et dans les plus lointains des événements. Au

lieu d'extraire, comme le reste des romanciers, la grosse racine

principale, Sterne, avec des ménagements et des réussites

merveilleuses, s'applique à retirer l'écheveau embrouillé des

filaments innombrables qui sinueusement plongent et s'éparpillent pour

aller de tous côtés pomper la séve et la vie. Si grêles, si

entrelacés, si enfouis qu'ils soient, il atteint jusqu'à eux; il les

démêle, il ne les casse point, il les rapporte à la lumière, et là où

nous n'imaginions qu'une simple tige, nous contemplons avec étonnement

la population et la végétation souterraine des fibres multipliées et

des fibrilles par qui la plante visible végète et se soutient.

Voilà certes un talent étrange, composé d'aveuglement et de

clairvoyance, et qui ressemble à ces maladies de la rétine dans

lesquelles le nerf surexcité devient à la fois obtus et perspicace,

incapable d'apercevoir ce que les yeux les plus ordinaires atteignent,

capable d'apercevoir ce que les yeux les plus perçants ne saisissent

pas. En effet, Sterne est un malade humoriste et excentrique,

ecclésiastique et libertin, joueur de violon et philosophe, «qui geint

sur un âne mort et délaisse sa mère vivante,» égoïste de fait,

sensible en paroles, et qui en toutes choses prend le contre-pied de

lui-même et d'autrui. Son livre est comme un grand magasin de

bric-à-brac où les curiosités de tout siècle, de toute espèce et de

tout pays gisent entassées pêle-mêle: textes d'excommunication,

consultations médicales, passages d'auteurs inconnus ou imaginaires,

bribes d'érudition scolastique, enfilades d'histoires saugrenues,

dissertations, apostrophes au lecteur. Sa plume le mène: ni suite, ni

plan; tout au contraire, quand il rencontre l'ordre, il le défait

exprès; d'un coup de pied, il fait rouler sur son histoire commencée

la pile des in-folio voisins et gambade par-dessus. Il s'amuse à nous

désappointer, à nous dérouter par les interruptions et les attentes.

La gravité lui déplaît, il la traite d'hypocrite; à son gré, la folie

vaut mieux, et il se peint dans Yorick. Chez un esprit bien bâti, les

idées défilent en procession avec un mouvement ou une accélération

uniforme; dans cette tête bizarre, elles sautillent comme une cohue de

masques en carnaval, par bandes, chacune tirant sa voisine par les

pieds, par la tête, par un pan d'habit, avec le remue-ménage le plus

universel et le plus imprévu. Toutes ses petites phrases coupées sont

des soubresauts; on halète à les lire. Le ton ne reste jamais deux

minutes le même: le rire vient, puis un commencement d'émotion, puis

le scandale, puis l'étonnement, puis l'attendrissement, puis encore le

rire. Le malin bouffon tire et brouille les fils de tous nos

sentiments, et nous fait aller de ci, de là, baroquement, comme des

marionnettes. Entre ces divers fils, il y en a deux qu'il tire plus

volontiers que les autres. Comme tous les gens qui ont des nerfs, il

est sujet aux attendrissements: non qu'il soit vraiment bon et tendre,

au contraire sa vie est d'un égoïste; mais à de certains jours il a

besoin de pleurer, et nous fait pleurer avec lui. Il s'émeut pour un

oiseau captif, pour un pauvre âne qui, accoutumé aux coups, le regarde

d'un air résigné, «comme pour lui dire de ne point le battre trop

fort, mais que cependant, s'il veut, il peut le battre.» Il écrira

deux pages sur l'attitude de cet âne, et Priam aux pieds d'Achille

n'était pas plus touchant. C'est ainsi qu'il rencontrera dans un

silence, dans un juron, dans la plus mince action domestique, des

délicatesses exquises et de petits héroïsmes, sortes de fleurs

charmantes invisibles à tout autre, et qui poussent dans la poudre du

plus sec chemin. Un jour l'oncle Toby, le pauvre capitaine invalide,

attrape, après de longs essais inutiles, une grosse mouche

bourdonnante qui l'a cruellement tourmenté pendant tout le dîner; il

se lève, traverse la chambre sur sa jambe souffrante, et, ouvrant la

fenêtre: «Va-t'en, pauvre diablesse, va-t'en; pourquoi est-ce que je

te ferais du mal? Le monde certainement est assez large pour nous

contenir tous les deux, toi et moi[143].» Cette sensibilité de femme

est trop fine, on ne peut la décrire; il faudrait traduire une

histoire entière, celle de Lefèvre par exemple, pour en faire respirer

le parfum; ce parfum s'évapore sitôt qu'on y touche, et ressemble à la

faible senteur fugitive des plantes qu'on a portées un instant dans la

chambre d'un convalescent. Ce qui en augmente encore la douceur

triste, c'est le contraste des polissonneries qui, comme une haie

d'orties, les environnent de toutes parts. Sterne, ainsi que tous les

gens dont la machine est surexcitée, a des appétits baroques. Il aime

les nudités, non par sentiment du beau à la façon des peintres, non

par sensualité et franchise à l'exemple de Fielding, non par recherche

du plaisir, ainsi que les Dorat, les Boufflers et tous les fins

voluptueux qui riment et s'égayent en ce moment de l'autre côté de la

Manche. S'il va aux endroits sales, c'est qu'ils sont interdits et

point fréquentés. Ce qu'il y cherche c'est la singularité et le

scandale. Ce qui l'affriande dans le fruit défendu, ce n'est pas le

fruit, c'est la défense; car celui où il mord de préférence est tout

flétri ou piqué aux vers. Qu'un épicurien ait du plaisir à détailler

les jolis péchés d'une jolie femme, rien d'étonnant; mais qu'un

romancier se complaise à surveiller l'alcôve de deux vieux bourgeois

rances, à remarquer les suites de la chute d'un marron brûlant dans

une culotte, à détailler les questions de la veuve Wadman sur la

portée des blessures de l'aine, cela ne s'explique que par le

dévergondage d'une imagination pervertie qui trouve son amusement dans

les idées répugnantes, comme les palais gâtés trouvent leur

contentement dans la saveur âcre du fromage avancé[144]. Aussi, pour

lire Sterne, faut-il attendre les jours de caprice, de _spleen_ et de

pluie, où, à force d'agacement nerveux, on est dégoûté de la raison.

En effet ses personnages sont aussi déraisonnables que lui-même. Il ne

voit en l'homme que la manie, et ce qu'il appelle le _dada_, le goût

des fortifications dans l'oncle Tobie, la manie des tirades oratoires

et des systèmes philosophiques dans M. Shandy. Ce dada, à son gré, est

comme une verrue, d'abord si petite qu'on l'aperçoit à peine, et

seulement lorsqu'elle est sous un bon jour; mais la voilà qui peu à

peu grossit, se couvre de poils, rougit et bourgeonne tout alentour;

son propriétaire, qui en jouit et l'admire, la nourrit, jusqu'à ce

qu'enfin elle se change en loupe énorme, et que le visage entier

disparaisse sous l'excroissance parasite qui l'envahit. Personne n'a

égalé Sterne dans l'histoire de ces hypertrophies humaines; il pose le

germe, l'alimente par degrés; il fait ramper alentour les filaments

propagateurs, il montre les petites veines et les artérioles

microscopiques qui s'abouchent dans son intérieur, il compte les

palpitations du sang qui les traverse, il explique leurs changements

de couleur et leurs augmentations de volume. L'observation

psychologique atteint ici l'un de ses développements extrêmes. Il faut

un art bien avancé pour décrire, par delà la régularité et la santé,

l'exception ou la dégénérescence, et le roman anglais se complète ici

en ajoutant à la peinture des formes la peinture des déformations.

[Note 142: The disgraces of Gil Blas are for the most part such as

rather excite mirth than compassion. He himself laughs at them, and

his transitions from distress to happiness or, at least, ease, are so

sudden that neither the reader has time to pity him, nor himself to be

acquainted with affliction. This conduct.... prevents that generous

indignation which ought to animate the reader against the sordid and

vicious disposition of the world. I have attempted to represent modest

merit struggling with every difficulty to which a friendless orphan is

exposed from his own want of experience as well as from the

selfishness, envy, malice, and base indifference of mankind.]

[Note 143: Go, poor devil, get thee gone, why should I hurt thee?

The world surely is wide enough to hold both thee and me.]

[Note 144: Sterne, Goldsmith, Burke, Sheridan, Moore ont une

nuance propre, qui vient de leur sang, ou de leur parenté proche ou

lointaine, la nuance irlandaise. De même Hume, Robertson, Smollett, W.

Scott, Burns, Beattie, Reid, D. Stewart, etc., ont la nuance

écossaise. Dans la nuance irlandaise ou celte, on démêle un excès de

chevalerie, de sensualité, d'expansion, bref un esprit moins bien

équilibré, plus sympathique et moins pratique. Au contraire,

l'Écossais est un Anglais un peu affiné ou un peu rétréci, parce qu'il

a plus pâti et plus jeûné.]

Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 4 de 5) · 第 26 / 62 题