C'est par hasard que de Foe, comme Cervantes, a rencontré ici un roman
de caractères; d'ordinaire, comme Cervantes, il ne fait que des romans
d'aventures; il connaît mieux la vie que l'âme, et le cours général du
monde que les particularités de l'individu. Le branle est donné
pourtant, et maintenant les autres suivent. Les moeurs chevaleresques
se sont effacées, emportant avec elles le théâtre poétique et
pittoresque. Les moeurs monarchiques s'effacent, emportant avec elles
le théâtre spirituel et licencieux. Les moeurs bourgeoises
s'établissent, amenant avec elles les lectures domestiques et
pratiques. Comme la société, la littérature change de cours. Il faut
des livres qu'on lise au coin du feu, à la campagne, en famille; c'est
vers ce genre que se tournent l'invention et le génie. La séve de la
pensée humaine, abandonnant les anciennes branches qui sèchent, vient
affluer dans des rameaux inaperçus qu'elle fait tout d'un coup végéter
et verdir, et les fruits qu'elle y développe témoignent à la fois de
la température environnante et de la souche natale. Deux traits leur
sont communs et leur sont propres. Tous ces romans sont des romans de
caractères; c'est que les hommes de ce pays, plus réfléchis que les
autres, plus enclins au mélancolique plaisir de l'attention concentrée
et de l'examen intérieur, rencontrent autour d'eux des médailles
humaines plus vigoureusement frappées, moins usées par le frottement
du monde, et dont le relief intact est plus visible qu'ailleurs. Tous
ces romans sont des oeuvres d'observation et partent d'une intention
morale; c'est que les hommes de ce temps, déchus de la haute
imagination et installés dans la vie active, veulent tirer des livres
une instruction solide, des documents exacts, des émotions efficaces,
des admirations utiles et des motifs d'action.
On n'a qu'à regarder alentour; le même penchant commence de tous côtés
la même oeuvre. Le roman pousse de toutes parts, et sous toutes les
formes montre le même esprit. C'est à ce moment[92] que paraissent le
_Tatler_, le _Spectator_, le _Guardian_, et tous ces essais agréables
et sérieux qui, comme le roman, vont chercher le lecteur à domicile
pour l'approvisionner de documents et le munir de conseils, qui, comme
le roman, décrivent les moeurs, peignent les caractères et tâchent de
corriger le public, qui enfin, comme le roman, tournent d'eux-mêmes à
la fiction et au portrait. Addison, en amateur délicat des curiosités
morales, suit complaisamment les bizarreries aimables de son cher sir
Roger de Coverley, sourit, et d'une main discrète conduit l'excellent
chevalier dans tous les faux pas qui peuvent mettre en lumière ses
préjugés campagnards et sa générosité native, pendant qu'à côté de lui
le malheureux Swift, dégradant l'homme jusqu'aux instincts de la bête
de proie et de la bête de somme, supplicie la nature humaine en la
forçant à se reconnaître dans l'exécrable portrait du Yahou. Ils ont
beau différer, tous deux travaillent à la même oeuvre. Ils n'emploient
l'imagination que pour étudier les caractères et suggérer des plans de
conduite. Ils rabattent la philosophie dans l'observation et
l'application. Ils ne songent qu'à réformer ou à flageller le vice.
Ils ne sont que moralistes et psychologues. Ils se confinent tous deux
dans la considération du vice et de la vertu, l'un avec une
bienveillance sereine, l'autre avec une indignation farouche. Le même
point de vue produit les portraits gracieux d'Addison et les épopées
diffamatoires de Swift. Leurs successeurs font de même, et toutes les
diversités des tempéraments et des talents n'empêchent pas leurs
oeuvres de reconnaître une source unique et de concourir à un seul
effet.
Deux idées principales peuvent régir la morale et l'ont régie en
Angleterre. Tantôt c'est la conscience qu'on accepte pour souveraine,
et tantôt c'est l'instinct qu'on prend pour guide. Tantôt l'on a
recours à la grâce, et tantôt l'on se fie à la nature. Tantôt on
assujettit tout à la règle, tantôt on abandonne tout à la liberté. Les
deux opinions ont tour à tour régné en Angleterre, et la structure de
l'homme à la fois trop vigoureuse et trop raide y a justifié tour à
tour leur ruine et leur succès. Les uns, alarmés par la fougue d'un
tempérament trop nourri et par l'énergie des passions insociables, ont
regardé la nature comme une bête dangereuse, et posé la conscience
avec tous ses auxiliaires, la religion, la loi, l'éducation, les
convenances, comme autant de sentinelles armées pour réprimer ses
moindres saillies. Les autres, rebutés par la dureté d'une contrainte
incessante et par la minutie d'une discipline morose, ont renversé
gardiens et barrières, et lâché la nature captive pour la faire jouir
du plein air et du soleil, loin desquels elle étouffait. Les uns et
les autres, par leurs excès, ont mérité leur défaite et relevé leurs
adversaires. De Shakspeare aux puritains, de Milton à Wycherley, de
Congreve à de Foe, de Sheridan à Burke, de Wilberforce à lord Byron,
le dérèglement a provoqué la contrainte, et la tyrannie la révolte;
c'est encore ce grand débat de la règle et de la nature qui se
développe dans les écrits de Fielding et de Richardson.
[Note 92: 1709-1711-1713.]