II

C'est par hasard que de Foe, comme Cervantes, a rencontré ici un roman

de caractères; d'ordinaire, comme Cervantes, il ne fait que des romans

d'aventures; il connaît mieux la vie que l'âme, et le cours général du

monde que les particularités de l'individu. Le branle est donné

pourtant, et maintenant les autres suivent. Les moeurs chevaleresques

se sont effacées, emportant avec elles le théâtre poétique et

pittoresque. Les moeurs monarchiques s'effacent, emportant avec elles

le théâtre spirituel et licencieux. Les moeurs bourgeoises

s'établissent, amenant avec elles les lectures domestiques et

pratiques. Comme la société, la littérature change de cours. Il faut

des livres qu'on lise au coin du feu, à la campagne, en famille; c'est

vers ce genre que se tournent l'invention et le génie. La séve de la

pensée humaine, abandonnant les anciennes branches qui sèchent, vient

affluer dans des rameaux inaperçus qu'elle fait tout d'un coup végéter

et verdir, et les fruits qu'elle y développe témoignent à la fois de

la température environnante et de la souche natale. Deux traits leur

sont communs et leur sont propres. Tous ces romans sont des romans de

caractères; c'est que les hommes de ce pays, plus réfléchis que les

autres, plus enclins au mélancolique plaisir de l'attention concentrée

et de l'examen intérieur, rencontrent autour d'eux des médailles

humaines plus vigoureusement frappées, moins usées par le frottement

du monde, et dont le relief intact est plus visible qu'ailleurs. Tous

ces romans sont des oeuvres d'observation et partent d'une intention

morale; c'est que les hommes de ce temps, déchus de la haute

imagination et installés dans la vie active, veulent tirer des livres

une instruction solide, des documents exacts, des émotions efficaces,

des admirations utiles et des motifs d'action.

On n'a qu'à regarder alentour; le même penchant commence de tous côtés

la même oeuvre. Le roman pousse de toutes parts, et sous toutes les

formes montre le même esprit. C'est à ce moment[92] que paraissent le

_Tatler_, le _Spectator_, le _Guardian_, et tous ces essais agréables

et sérieux qui, comme le roman, vont chercher le lecteur à domicile

pour l'approvisionner de documents et le munir de conseils, qui, comme

le roman, décrivent les moeurs, peignent les caractères et tâchent de

corriger le public, qui enfin, comme le roman, tournent d'eux-mêmes à

la fiction et au portrait. Addison, en amateur délicat des curiosités

morales, suit complaisamment les bizarreries aimables de son cher sir

Roger de Coverley, sourit, et d'une main discrète conduit l'excellent

chevalier dans tous les faux pas qui peuvent mettre en lumière ses

préjugés campagnards et sa générosité native, pendant qu'à côté de lui

le malheureux Swift, dégradant l'homme jusqu'aux instincts de la bête

de proie et de la bête de somme, supplicie la nature humaine en la

forçant à se reconnaître dans l'exécrable portrait du Yahou. Ils ont

beau différer, tous deux travaillent à la même oeuvre. Ils n'emploient

l'imagination que pour étudier les caractères et suggérer des plans de

conduite. Ils rabattent la philosophie dans l'observation et

l'application. Ils ne songent qu'à réformer ou à flageller le vice.

Ils ne sont que moralistes et psychologues. Ils se confinent tous deux

dans la considération du vice et de la vertu, l'un avec une

bienveillance sereine, l'autre avec une indignation farouche. Le même

point de vue produit les portraits gracieux d'Addison et les épopées

diffamatoires de Swift. Leurs successeurs font de même, et toutes les

diversités des tempéraments et des talents n'empêchent pas leurs

oeuvres de reconnaître une source unique et de concourir à un seul

effet.

Deux idées principales peuvent régir la morale et l'ont régie en

Angleterre. Tantôt c'est la conscience qu'on accepte pour souveraine,

et tantôt c'est l'instinct qu'on prend pour guide. Tantôt l'on a

recours à la grâce, et tantôt l'on se fie à la nature. Tantôt on

assujettit tout à la règle, tantôt on abandonne tout à la liberté. Les

deux opinions ont tour à tour régné en Angleterre, et la structure de

l'homme à la fois trop vigoureuse et trop raide y a justifié tour à

tour leur ruine et leur succès. Les uns, alarmés par la fougue d'un

tempérament trop nourri et par l'énergie des passions insociables, ont

regardé la nature comme une bête dangereuse, et posé la conscience

avec tous ses auxiliaires, la religion, la loi, l'éducation, les

convenances, comme autant de sentinelles armées pour réprimer ses

moindres saillies. Les autres, rebutés par la dureté d'une contrainte

incessante et par la minutie d'une discipline morose, ont renversé

gardiens et barrières, et lâché la nature captive pour la faire jouir

du plein air et du soleil, loin desquels elle étouffait. Les uns et

les autres, par leurs excès, ont mérité leur défaite et relevé leurs

adversaires. De Shakspeare aux puritains, de Milton à Wycherley, de

Congreve à de Foe, de Sheridan à Burke, de Wilberforce à lord Byron,

le dérèglement a provoqué la contrainte, et la tyrannie la révolte;

c'est encore ce grand débat de la règle et de la nature qui se

développe dans les écrits de Fielding et de Richardson.

[Note 92: 1709-1711-1713.]

Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 4 de 5) · 第 23 / 62 题