Les romanciers.
I. Caractères propres du roman anglais. -- En quoi il
diffère des autres.
II. De Foe. -- Sa vie. -- Son énergie, son dévouement, son
rôle politique. -- Son esprit. -- Différence des réalistes
anciens et des réalistes modernes. -- Ses oeuvres. -- Ses
procédés. -- Son but. -- _Robinson Crusoé._ -- En quoi ce
caractère est anglais. -- Sa fougue intérieure. -- Sa
volonté obstinée. -- Sa patience au travail. -- Son bon sens
méthodique. -- Ses agitations religieuses. -- Sa piété
finale.
III. Circonstances qui font naître le roman du dix-huitième
siècle. -- Tous ces romans sont des fictions morales et des
études de caractères. -- Liaison du roman et de l'essai. --
Deux idées principales en morale. -- Comment elles suscitent
deux classes de romans.
IV. Richardson. -- Sa condition et son caractère. -- Liaison
de sa perspicacité et de son rigorisme. -- Son talent, sa
minutie, ses combinaisons. -- _Paméla._ -- Son tempérament.
-- Ses principes. -- L'épouse anglaise. -- _Clarisse
Harlowe._ -- La famille Harlowe. -- Le caractère despotique
et insociable en Angleterre. -- Lovelace. -- Le caractère
orgueilleux et militant en Angleterre. -- Clarisse. -- Son
énergie, son sang-froid, sa logique. -- Sa pédanterie, ses
scrupules. -- _Sir Charles Grandisson._ -- Inconvénients des
héros automates et édifiants. -- Richardson sermonnaire. --
Ses longueurs, sa pruderie, son emphase.
V. Fielding. -- Son tempérament, son caractère et sa vie. --
_Joseph Andrews._ -- Sa conception de la nature. -- _Tom
Jones._ -- Caractère du squire. -- Les héros de Fielding. --
_Amélia._ -- Lacunes de sa conception.
VI. Smollett. -- _Roderick Random._ -- _Peregrine Pickle._
-- Comparaison de Smollett et de Lesage. -- Sa conception de
la vie. -- Dureté de ses héros. -- Crudité de ses peintures.
-- Relief de ses caractères. -- _Humphrey Clinker._
VII. Sterne. -- Étude excessive des particularités humaines.
-- Caractère de Sterne. -- Son excentricité. -- Sa
sensibilité. -- Ses gravelures. -- Pourquoi il peint les
maladies et les dégénérescences de la nature humaine.
VIII. Goldsmith. -- Épuration du roman. -- Peinture de la
vie bourgeoise, du bonheur honnête et de la vertu
protestante. -- _Le ministre de Wakefield._ --
L'ecclésiastique anglais.
IX. Samuel Johnson. -- Son autorité. -- Sa personne. -- Ses
façons. -- Sa vie. -- Ses doctrines. -- Son jugement sur
Voltaire et Rousseau. -- Son style. -- Ses oeuvres. --
Hogarth. -- Sa peinture morale et réaliste. -- Contraste du
tempérament anglais et de la morale anglaise. -- Comment la
morale a discipliné le tempérament.
Au milieu de ces écrits achevés et parfaits, un nouveau genre paraît,
approprié aux penchants et aux circonstances publiques, le roman
anti-romanesque, oeuvre et lecture d'esprits positifs, observateurs et
moralistes, destiné non à exalter ou amuser l'imagination comme les
romans d'Espagne et du moyen âge, non à reproduire ou embellir la
conversation comme les romans de France et du dix-septième siècle,
mais à peindre la vie réelle, à décrire des caractères, à suggérer des
plans de conduite et à juger des motifs d'action. Ce fut une
apparition étrange et comme la voix d'un peuple enseveli sous terre,
lorsque, parmi la corruption splendide du beau monde, se leva cette
sévère pensée bourgeoise, et que les polissonneries d'Afra Behn, qui
divertissaient encore les dames à la mode, se rencontrèrent sur la
même table avec le _Robinson_ de Daniel de Foe.
I
Celui-ci dissident, pamphlétaire, journaliste, romancier, tour à tour
marchand de bas, fabricant de tuiles, comptable dans les douanes, fut
un de ces infatigables travailleurs et de ces obstinés combattants,
qui, maltraités, calomniés, emprisonnés, à force de probité, de bon
sens et d'énergie, parvinrent à ranger l'Angleterre de leur parti. À
vingt-trois ans, ayant pris les armes pour Monmouth, c'est grand
hasard s'il n'est point pendu ou déporté. Sept ans plus tard, il est
ruiné et obligé de se cacher. En 1702, pour un pamphlet entendu à
contre-pied, on le condamne à l'amende, on le met au pilori, on lui
coupe les oreilles, on l'emprisonne pendant deux ans à Newgate, et
c'est la charité du trésorier Godolphin qui empêche sa femme et ses
six enfants de mourir de faim. Relâché et employé en Écosse pour
l'union des deux royaumes, il manque d'être lapidé. Un autre pamphlet,
mal compris encore, le mène en prison, le force à payer une caution de
huit cents livres, et c'est juste à temps qu'il reçoit le pardon de la
reine. On le contrefait, on le vole et on le diffame. Il est obligé de
réclamer contre les pillards faussaires qui impriment et altèrent ses
oeuvres à leur profit; contre l'abandon des whigs, qui ne le trouvent
pas assez docile; contre l'animosité des tories, qui voient en lui le
premier champion des whigs. Au milieu de son apologie, il est frappé
d'apoplexie, et de son lit continue à se défendre. Il vit pourtant, et
il en coûte de vivre; pauvre et chargé de famille, à cinquante-cinq
ans, il se retourne vers la fiction et compose _Robinson Crusoé_, puis
tour à tour _Moll Flanders_, _Captain Singleton_, _Duncan Campbell_,
_Colonel Jack_, _the History of the Great Plague in London_, et
d'autres encore. Cette veine épuisée, il pioche à côté et en exploite
une autre, _le Parfait négociant anglais, Un Voyage à travers la
Grande-Bretagne_. La mort approche, et la pauvreté reste. En vain il a
écrit en prose, en vers, sur tous les sujets, politiques et religieux,
d'occasion et de principes, satires et romans, histoires et poëmes,
voyages et pamphlets, traités de négoce et renseignements de
statistique, en tout deux cent dix ouvrages, non d'amplification, mais
de raisonnements, de documents et de faits, serrés et entassés les uns
par-dessus les autres avec une telle prodigalité que la mémoire, la
méditation et l'application d'un homme semblent trop petites pour un
tel labeur; il meurt sans un sou, laissant des dettes. De quelque côté
qu'on regarde sa vie, on n'y voit qu'efforts prolongés et persécutions
subies. La jouissance en semble absente; l'idée du beau n'y a point
d'accès. Quand il arrive à la fiction, c'est en presbytérien et en
plébéien, avec des sujets bas et des intentions morales, pour étaler
les aventures et réformer la conduite des voleurs et des filles, des
ouvriers et des matelots. Tout son plaisir fut de penser qu'il y
avait un service à rendre, et qu'il le rendait. «Celui qui a la vérité
de son côté, dit-il, est un sot aussi bien qu'un lâche, quand il a
peur de la confesser à cause du grand nombre des opinions des autres
hommes. Certainement il est dur à un homme de dire: Tout le monde se
trompe, excepté moi; mais si en effet tout le monde se trompe, qu'y
peut-il faire[78]?» Rien, sinon marcher tout droit et tout seul à
travers les coups et les éclaboussures. De Foe ressemble à l'un de ces
braves soldats obscurs et utiles qui, l'estomac vide, le dos chargé,
les pieds dans la boue, font les corvées, emboursent les coups,
reçoivent tout le jour le feu de l'ennemi et quelquefois par surcroît
celui de leurs camarades, et meurent sergents, heureux quand de
rencontre ils ont accroché la croix d'honneur.
Il avait le genre d'esprit qui convient à un si dur service, solide,
exact, absolument dépourvu de finesse, d'enthousiasme et
d'agrément[79]. Son imagination est celle d'un homme d'affaires et non
d'un artiste, toute remplie et comme bourrée de faits. Il les dit
comme ils lui viennent, sans arrangement ni style, en manière de
conversation, sans songer à faire un effet ou à combiner une phrase,
avec les mots de métier et les tournures vulgaires, revenant au besoin
sur ses pas, répétant deux et trois fois la même chose, n'ayant pas
l'air de soupçonner qu'il y a des moyens d'amuser, de toucher,
d'entraîner ou de plaire, n'ayant d'autre envie que de décharger sur
le papier le trop-plein des renseignements dont il s'est muni. Même en
fait de fiction, ses renseignements sont aussi précis qu'en fait
d'histoire. Il donne les dates, l'année, le mois, le jour; il marque
le vent, nord-est, sud-ouest, nord-ouest; il écrit un journal de
voyage, des catalogues de marchandises, des comptes d'avoué et de
marchand, le nombre des _moïdores_ (monnaie portugaise), les intérêts,
les payements en espèces, en nature, le prix de revient, le prix de
vente, la part du roi, des couvents, des associés et des facteurs, le
total liquide, la statistique, la géographie et l'hydrographie de
l'île, tellement que le lecteur est tenté de prendre un atlas et de
dessiner lui-même une petite carte de l'endroit, pour entrer dans tous
les détails de l'histoire et voir les objets aussi nettement et
pleinement que l'auteur. Il semble que celui-ci ait fait tous les
travaux de son Robinson, tant il les décrit exactement, avec les
nombres, les quantités, les dimensions, comme un charpentier, un
potier ou un matelot émérite. On n'avait jamais vu un tel sentiment du
réel, et on ne l'a point revu. Nos réalistes aujourd'hui, peintres,
anatomistes, hommes de métier et de parti pris, sont à cent lieues de
ce naturel; l'art et le calcul percent dans leurs descriptions trop
minutieuses. Celui-ci fait illusion, car ce n'est point l'oeil qu'il
trompe, c'est l'esprit, et cela à la lettre; son récit de la grande
peste a passé plus d'une fois pour vrai, et lord Chatam prenait ses
_Mémoires d'un Cavalier_ pour une histoire authentique. Aussi bien il
y aspirait. «L'éditeur,» disent les vieilles éditions de _Robinson_,
«croit que ce livre est une vraie histoire de faits. Du reste, on n'y
voit aucune apparence de fiction[80].» C'est là tout son talent, et de
cette façon ses imperfections lui servent; son manque d'art devient un
art profond; ses négligences, ses répétitions, ses longueurs,
contribuent à l'illusion; on ne peut pas supposer que tel détail, si
petit, si plat, soit inventé; un inventeur l'eût supprimé; il est trop
ennuyeux pour qu'on l'ait mis exprès; l'art choisit, embellit,
intéresse; ce n'est donc point l'art qui a mis en monceau ce paquet
d'accidents ternes et vulgaires, c'est la vérité.
Qu'on lise par exemple, _la Relation véritable de l'apparition d'une
mistress Veal, le jour d'après sa mort, à une mistress Bargrave, à
Cantorbery, le 8 septembre 1705, apparition qui recommande la lecture
du Livre des Consolations contre la crainte de la mort, par
Drelincourt_[81]. Les bouquins de six sous qu'épellent les bonnes
femmes tricoteuses ne sont pas plus monotones. Il y a un tel appareil
de détails circonstanciés et légalisés, un tel cortége de témoins
cités, désignés, contrôlés, confrontés, une si complète apparence de
bonne foi bourgeoise et de gros bon sens vulgaire, qu'on prendrait
l'auteur pour un brave bonnetier retiré, trop borné pour inventer un
conte; nul écrivain soigneux de sa réputation n'eût composé cette
fadaise d'almanach. En effet, ce n'est point de sa réputation que de
Foe est soigneux; il a d'autres vues en tête; nous ne les devinons
pas, nous autres écrivains: c'est que nous ne sommes qu'écrivains. En
somme, il veut faire vendre un livre pieux qui ne se vend pas, le
livre de Drelincourt, et, par surcroît, confirmer les gens, dans leur
foi en persuadant qu'il revient des âmes de l'autre monde. C'est la
grande preuve qu'on offre alors aux incrédules; le grave Johnson
lui-même tâchera de voir un revenant, et il n'y a point d'événement
qui en ce temps-là soit mieux approprié aux croyances de la classe
moyenne. Ici comme ailleurs, de Foe, ainsi que Swift, est un homme
d'action; l'effet le touche et non le bruit; il compose _Robinson_
pour avertir les impies, comme Swift écrivait la vie du dernier pendu
pour faire peur aux voleurs. «Cette histoire, dit la préface, est
racontée pour instruire les autres par un exemple, et aussi pour
justifier et honorer la sagesse de la Providence.» Dans ce monde
positif et religieux, parmi ces bourgeois politiques et puritains, la
pratique est de telle importance qu'elle réduit l'art à n'être que
son instrument.
Jamais l'art ne fut l'instrument d'une oeuvre plus morale et plus
anglaise. Robinson est bien de sa race et peut l'instruire encore
aujourd'hui. Il a cette force de volonté, cette fougue intérieure, ces
sourdes fermentations d'imagination violente qui jadis faisaient les
rois de la mer, et qui aujourd'hui font les émigrants et les
_squatters_. Les malheurs de ses deux frères, les larmes de ses
proches, les conseils de ses amis, les remontrances de sa raison, les
remords de sa conscience ont beau le retenir: «il y a une inclination
fatale dans sa nature;» sa tête a travaillé, il faut qu'il aille à la
mer. En vain, à la première tempête, le repentir le prend: il noie
dans le vin ces «accès» de conscience. En vain un naufrage et le
voisinage de la mort l'avertissent, il s'endurcit et s'obstine. En
vain la captivité chez les Maures et la possession d'une plantation
fructueuse lui conseillent le repos: l'instinct indomptable se
réveille; «il est né pour être son propre destructeur,» et il se
rembarque. Le vaisseau périt, il est jeté seul dans une île déserte;
c'est alors que l'énergie native trouve son canal et son emploi; il
faut que, comme ses descendants les pionniers d'Australie et
d'Amérique, il refasse et reconquière une à une les inventions et les
acquisitions de l'industrie humaine: une à une, il les reconquiert et
les refait. Rien n'enraye son effort; ni la possession ni la
lassitude. «J'avais maintenant, dit-il, après avoir fait et chargé
onze radeaux en treize jours, le plus gros magasin d'objets de toute
sorte qui eût jamais été amassé, je crois, pour un seul homme; mais
je n'étais point encore satisfait; car tant que le navire était debout
dans cette posture, il me semblait que _je devais_ en tirer tout ce
que je pourrais. Et véritablement je crois que si le temps calme eût
continué, j'aurais emporté tout le navire pièce à pièce[82].» À ses
yeux, le travail est chose naturelle. Quand, pour se barricader, il va
couper dans les bois des pieux qu'il enfonce, et dont chacun lui coûte
un jour de peine, il remarque que «cet ouvrage était très-laborieux et
très-ennuyeux; mais quel besoin avais-je de considérer si une chose
que je faisais était ennuyeuse ou non, puisque j'avais assez de temps
pour la faire, et que je n'avais point d'autre occupation?... Mon
temps et mon travail étaient de peu de valeur, et ainsi ils étaient
aussi bien employés d'une façon que de l'autre[83].» L'application et
la fatigue de la tête et des bras occupent ce trop-plein d'activité et
de forces; il faut que cette meule trouve du grain à moudre, sans
quoi, tournant dans le vide, elle s'userait elle-même. Il travaille
donc tous les jours et tout le jour, à la fois charpentier, rameur,
portefaix, chasseur, laboureur, potier, tailleur, laitière, vannier,
émouleur, boulanger, invincible aux difficultés, aux mécomptes, au
temps, à la peine. N'ayant qu'une hache et un rabot, il lui faut
quarante-deux jours pour faire une planche. Il emploie deux mois à
fabriquer ses deux premières jarres; il met cinq mois à construire son
premier canot; ensuite, «par une quantité prodigieuse de travail,» il
aplanit le terrain depuis son chantier jusqu'à la mer; puis, ne
pouvant amener son canot jusqu'à la mer, il tente d'amener la mer
jusqu'à son canot, et commence à creuser un canal; enfin, calculant
qu'il lui faudrait dix ou douze ans pour achever l'oeuvre, il
construit à un autre endroit un autre canot, avec un autre canal long
d'un demi-mille, profond de quatre pieds, large de six. Il y met deux
ans, «J'avais appris à ne désespérer d'aucune chose. Dès que je vis
celle-là praticable, je ne l'abandonnai plus.» Toujours reviennent ces
fortes paroles d'indomptable patience[84]. Cette dure race est taillée
pour le travail, comme ses moutons pour la boucherie et ses chevaux
pour la course. On entend encore aujourd'hui ses vaillants coups de
hache et de pioche dans les _claims_ de Melbourne et dans les
_log-houses_ du Lac Salé. La raison de leur succès est la même là-bas
qu'ici: ils font tout avec calcul et méthode; ils raisonnent leur
acharnement; c'est un torrent qu'ils canalisent. Robinson ne procède
que chiffres en main et toutes réflexions faites. Quand il cherche un
emplacement pour sa tente, il numérote les quatre conditions que
l'endroit doit réunir. Quand il veut se retirer du désespoir, il
dresse impartialement, «comme un comptable,» le tableau de ses biens
et de ses maux, et le divise en deux colonnes, actif et passif,
article contre article, en sorte que la balance est à son profit. Son
courage n'est que l'ouvrier de son bon sens. «En examinant, dit-il, et
en mesurant chaque chose selon la raison, et en portant sur les choses
le jugement le plus rationnel possible, tout homme avec le temps peut
se rendre maître de tout art mécanique. Je n'avais jamais manié un
outil de ma vie, et cependant avec le temps, par le travail,
l'application, les expédients, je vis enfin que je ne manquerais de
rien que je n'eusse pu faire, surtout si j'avais eu des outils; même
sans outils, je fis quantité de choses[85].» Il y a un plaisir sérieux
et profond dans cette pénible réussite et dans cette acquisition
personnelle. Le _squatter_, comme Robinson, se réjouit des objets
non-seulement parce qu'ils lui sont utiles, mais parce qu'ils sont son
oeuvre. Il se sent homme en retrouvant partout autour de lui la marque
de son labeur et de sa pensée; il est satisfait «de voir toutes les
choses si prêtes sous sa main, et tous ses biens en si bon ordre, et
son magasin d'objets nécessaires si grand[86].» Il rentre volontiers
chez lui, parce qu'il y est maître et auteur de toutes les commodités
qu'il y rencontre; il y dîne gravement «et en roi.»
Voilà les contentements du _home_. Un hôte y entre qui fortifie ces
inclinations de la nature par l'ascendant du devoir. La religion
apparaît, comme elle doit apparaître, par des émotions et des visions;
car ce n'est point une âme calme que celle-ci; l'imagination s'y
déchaîne au moindre heurt et l'emporte jusqu'au seuil de la folie. Le
jour où il voit les traces des sauvages, il est «comme frappé de la
foudre; il fuit comme un lièvre effarouché à son gîte;» ses idées
tourbillonnent, il n'en est plus maître; il a beau s'être barricadé et
caché, il se croit découvert; il veut lâcher ses chèvres, abattre ses
enclos, retourner son blé. Il entre dans toute sorte de rêveries; il
se demande si ce n'est pas le diable qui a laissé cette empreinte de
pied, et il en raisonne. «Je considérai que le diable aurait pu
trouver quantité d'autres moyens de m'effrayer[87],» si c'était là son
envie. «Comme je vivais tout à l'opposé de ce côté de l'île, il
n'aurait jamais été si simple que de laisser cette marque à un endroit
où il y avait dix mille chances contre une que je ne la verrais pas,
dans le sable surtout, où la première houle par un grand vent l'eût
effacée. Tout cela ne paraissait pas s'accorder avec la chose
elle-même, ni avec les idées que nous nous faisons ordinairement de la
subtilité du diable[88].» Dans cette âme passionnée et inculte qui
«huit années durant est restée sans pensée et comme stupide,» enfoncée
dans le travail manuel et sous les besoins du corps, la croyance prend
racine, nourrie par l'anxiété et la solitude. Parmi les hasards de la
toute-puissante nature, dans ce grand roulis incertain, un Français,
un homme élevé comme nous, se croiserait les bras d'un air morne, en
stoïcien, ou attendrait en épicurien le retour de la gaieté physique.
Pour lui, à l'aspect des épis qui viennent de pousser à l'improviste,
il pleure et commence par croire que Dieu les a semés tout exprès pour
lui. Un autre jour il a une vision terrible; pendant la fièvre, il se
repent; il ouvre la Bible, il y trouve des paroles qui conviennent à
son état: «Invoque-moi dans tes jours d'angoisses, et je te
délivrerai.» La prière alors vient à ses lèvres, la vraie prière, qui
est l'entretien du coeur avec un Dieu qui répond et qu'on écoute.
Puis, relisant ces paroles: «jamais, jamais je ne t'abandonnerai,--à
l'instant l'idée me vint que ces paroles étaient pour moi; car
pourquoi m'auraient-elles été adressées de cette façon, juste au
moment où je m'affligeais de ma condition, me croyant abandonné de
Dieu et des hommes[89]?» Désormais pour lui la vie spirituelle
s'ouvre. Pour y pénétrer jusqu'au fond, le _squatter_ n'a besoin que
de sa Bible; il emporte avec elle sa foi, sa théologie et son culte;
tous les soirs il y trouve quelque application à sa condition
présente; il n'est plus seul; Dieu lui parle, et fournit à sa volonté
la matière d'un second travail pour soutenir et compléter le premier.
Car il entreprend maintenant contre son coeur le combat qu'il à
soutenu contre la nature; il veut conquérir, transformer, améliorer,
pacifier l'un comme il a fait de l'autre. Robinson jeûne, il observe
le sabbat; trois fois par jour il lit l'Écriture. À force de travail
intérieur, il obtient «de son esprit non-seulement la résignation à la
volonté de Dieu, mais encore la gratitude sincère[90].»--«Je lui
rendis d'humbles et ferventes actions de grâces pour avoir bien voulu
me faire comprendre qu'il pouvait pleinement compenser les
inconvénients de mon état solitaire et le manque de toute société
humaine par sa présence, et par les communications de sa grâce à mon
âme, me soutenant, me réconfortant, m'encourageant à me reposer
ici-bas sur sa providence et à espérer sa présence éternelle pour le
temps d'après[91].» Dans cette disposition d'esprit, il n'est rien
qu'on ne puisse supporter ni faire; le coeur et la tête viennent aider
les bras; la religion consacre le travail, la piété alimente la
patience, et l'homme, appuyé d'un côté sur ses instincts, de l'autre
sur ses croyances, se trouve capable de défricher, peupler, organiser
et civiliser des continents.
[Note 78: He that opposes his own judgment against the current of
the times ought to be backed with unanswerable truth, and he that has
truth on his side is a fool as well as a coward, if he is afraid to
own it, because of the multitude of other men's opinions. 'Tis hard
for a man to say, all the world is mistaken, but himself. But if it be
so, who can help it?]
[Note 79: Voyez ses poëmes si plats, entre autres «_Jure Divino_,
a poem in twelve books, in defence of every man's birthright by
nature.»]
[Note 80: The story is told.... to the instruction of others by
this example, and to justify and honour the wisdom of Providence. The
Editor believes the thing to be a just history of facts; neither is
there any appearance of fiction in it.]
[Note 81: Comparer au _Cas de M. Waldemar_, par Edgar Poe.
L'Américain est un artiste malade, et de Foe un bourgeois sensé.]
[Note 82: I had the biggest magazine of all kinds now that ever
was laid up, I believe, for one man. But I was not satisfied still;
for while the ship sat upright in this posture, I thought I ought to
get every thing out of her that I could.... I got most of the pieces
of the cable ashore, and some of the iron, though with infinite
labour; for I was fain to dip for it into the water, a work which
fatigued me very much.... I verily believe, had the calm weather held,
I should have brought away the whole ship, piece by piece.]
[Note 83: A very tedious and laborious work. But what need I have
to be concerned at the tediousness of any thing I had to do, since I
had time enough to do it?... My time or labour was little worth, and
so it was as well employed one way as another.]
[Note 84: I bore with this.... I went through that by dint of hard
labour.... Many weary stroke it had cost.... This will testify that I
was not idle.... As I had learned not to despair of any thing. I never
grudged my labour.]
[Note 85: By stating and squaring every thing by reason, and by
making the most rational judgment of things, every man may be in time
master of every mechanic art. I had never handled a tool in my life,
and yet in time, by labour, application, and contrivance, I found at
last that I wanted nothing but I could have made it, especially if I
had had tools.]
[Note 86: I had every thing so ready to my hand, that it was a
great pleasure for me to see all my goods in such order, and
especially to find my stock of necessaries so great.]
[Note 87: I considered that the Devil might have found out
abundance of other ways to have terrified me.... that, as I lived
quite on the other side of the island, he would never have been so
simple to leave a mark in a place where it was ten thousand to one
whether I should ever see it or not, and in the sand too, which the
first surge of the sea upon a high wind would have defaced entirely.
All this seemed inconsistent with the thing itself, and with all
notions we usually entertain of the subtlety of the Devil.]
[Note 88: Nos anciennes éditions françaises suppriment tous ces
détails caractéristiques.]
[Note 89: Immediately it occurred that these words were to me. Why
else should they be directed in such a manner, just at the moment when
I was mourning over my condition, as one forsaken from God and man?]
[Note 90: With these reflections, I worked my mind up not only to
a resignation to the will of God,... but even to a sincere
thankfulness.]
[Note 91:.... That he (God) could fully make up to me the
deficiencies of my solitary state, and the want of human society by
his presence and communication of his graces to my soul, supporting,
comforting and encouraging me to depend upon his Providence and hope
for his eternal presence hereafter.]