III

«_Paméla ou la vertu récompensée_, suite de lettres familières,

écrites par une belle jeune personne à ses parents, et publiées afin

de cultiver les principes de la vertu et de la religion dans les

esprits des jeunes gens des deux sexes, ouvrage qui a un fondement

vrai, et qui, en même temps qu'il entretient agréablement l'esprit par

une variété d'incidents curieux et touchants, est entièrement purgé de

toutes ces images qui, dans trop d'écrits composés pour le simple

amusement, tendent à enflammer le coeur au lieu de l'instruire.» On ne

s'y méprendra pas, ce titre est clair[93]. Les prédicateurs se

réjouirent en voyant l'aide leur venir du côté du danger, et le

docteur Sherlock, du haut de sa chaire, recommanda le livre. On

s'enquit de l'auteur. C'était un imprimeur, fils de menuisier, qui, à

l'âge de cinquante ans et pendant ses moments de relâche, écrivait

dans son arrière-boutique: homme laborieux qui, à force de travail et

de conduite, s'était élevé jusqu'à l'aisance et à l'instruction; du

reste délicat, doux, nerveux, souvent malade, ayant le goût de la

société des femmes, habitué à correspondre pour elles et avec elles,

d'habitudes réservées et retirées, n'ayant pour défaut qu'une vanité

craintive. Il était sévère de principes et se trouvait perspicace par

rigorisme. En effet, la conscience est une lumière; un moraliste est

un psychologue; la casuistique chrétienne est une sorte d'histoire

naturelle de l'âme. Celui qui, par inquiétude de conscience, s'occupe

à démêler les motifs bons ou mauvais de ses actions apparentes, qui

aperçoit les vices et les vertus à leur naissance, qui suit le progrès

insensible des pensées coupables et l'affermissement secret des

résolutions honnêtes, qui peut marquer la force, l'espèce et le moment

des tentations et des résistances, tient sous sa main presque toutes

les cordes humaines, et n'a qu'à les faire vibrer avec ordre pour en

tirer les plus puissants accords. En cela consiste l'art de

Richardson; il combine en même temps qu'il observe; il y a en lui un

méditatif qui développe les idées du moraliste. Nul en ce siècle ne

l'a égalé pour ces conceptions détaillées et compréhensives qui,

ordonnant en vue d'un but unique les passions de trente personnages,

enchevêtrent et colorent les fils innombrables de toute la toile pour

faire ressortir une figure, une action et une leçon.

Ce premier roman est une fleur, une de ces fleurs qui n'éclosent que

dans une imagination vierge, à l'aurore de l'invention primesautière,

dont le charme et la fraîcheur surpassent tout ce que la maturité de

l'art et du génie peut cultiver ou arranger plus tard. Paméla est une

enfant de quinze ans élevée par une vieille lady, demi-servante et

demi-favorite, et qui, après la mort de sa maîtresse, se trouve

exposée aux séductions et aux persécutions croissantes du jeune

seigneur de la maison. C'est bien véritablement une enfant, naïve et

bonne comme la Marguerite de Goethe, et du même sang. Au bout de vingt

pages, on voit involontairement cette fraîche figure rose, toujours

rougissante, et ses yeux souriants, si prompts aux larmes. Aux

moindres bontés, elle est confuse; elle ne sait que dire, elle change

de couleur, elle fait la révérence en baissant les yeux; ce pauvre

coeur innocent se trouble ou se fond[94]. Nulle trace de la vivacité

hardie et de la sécheresse nerveuse qui sont le fond d'une Française.

Elle est, «comme un agneau,» aimée, aimante, sans orgueil, ni vanité,

ni rancune, timide, toujours humble. Quand son maître entreprend de

l'embrasser par force, elle s'étonne, elle ne veut pas croire que le

monde soit si méchant. «Le _gentleman_ s'est rabaissé jusqu'à prendre

des libertés avec sa pauvre servante[95]!» Elle a peur d'en prendre

avec lui; elle se reproche, en écrivant à ses parents, de dire trop

souvent _il_ et _lui_, au lieu de _son honneur_; «mais c'est sa faute

si je le fais, car pourquoi a-t-il perdu toute sa dignité avec moi?»

Nul outrage ne vient à bout de sa soumission; il lui a si fort serré

le bras que ce bras est «tout noir et tout bleu;» il a essayé pis: il

s'est conduit comme un charretier et comme un coquin; par surcroît, il

la calomnie longuement devant les domestiques; il l'insulte, et

redouble, il la provoque à parler; elle ne parle pas, elle ne veut pas

manquer à son maître. «Monsieur, répond-elle doucement, vous avez le

droit de dire ce qui vous plaît; moi, mon devoir est de dire

seulement: Dieu bénisse votre honneur[96]!» Elle s'agenouille et le

remercie de la renvoyer. Mais parmi tant de soumission quelle

résistance! Tout est contre elle: il est son maître; il est _justice

of the peace_, à l'abri de toute intervention, sorte de Dieu pour

elle, avec tout l'ascendant et l'autorité d'un prince féodal. Bien

plus, il a la brutalité du temps; il la rudoie, lui parle comme à une

négresse, et se croit encore bien bon. Il la séquestre seule, pendant

plusieurs mois, avec une mégère, sa complaisante, qui la bat et la

menace. Il l'attaque par la crainte, l'ennui, la surprise, l'argent,

la douceur. Enfin, ce qui est plus terrible, son coeur est contre

elle: elle l'aime tout bas; bien plus, ses vertus lui nuisent; elle

n'ose mentir quand elle en aurait tant besoin[97], et la piété la

retient au bord du suicide quand le suicide semble sa seule ressource.

Une à une les issues se ferment autour d'elle, tellement qu'elle

n'espère plus rien, qu'on la croit perdue, et qu'on voit venir la

dernière violence. Mais cette innocence native a été trempée dans la

foi puritaine. Elle voit des tentations dans ses faiblesses; elle sait

que «Lucifer est toujours prêt à pousser en avant son ouvrage et ses

ouvriers[98];» elle est pénétrée de la grande idée chrétienne qui

nivelle toutes les âmes devant la rédemption commune et le jugement

final; elle se dit que «son âme est égale en importance à l'âme d'une

princesse, quoique sa qualité soit inférieure à celle du moindre

esclave[99].» Blessée, frappée, abandonnée, trahie, il n'importe; la

conscience et la pensée d'une éternité heureuse ou malheureuse sont

deux défenses que nul assaut ne peut emporter. Elle le sait bien, et

n'a pas d'autre moyen pour expliquer le vice que de les supposer

absentes, «Sûrement, dit-elle en parlant de l'entremetteuse, cette

femme est athée. Ne pensez-vous pas qu'elle l'est?» La croyance en

Dieu, la croyance du coeur, non pas la phrase du catéchisme, mais

l'émotion intime, l'habitude de se représenter la justice toujours

vivante et partout présente, voilà le sang nouveau que la Réforme a

fait entrer dans les veines du vieux monde, et qui seul s'est trouvé

capable de le rajeunir et de le ranimer.

Elle en est comme vivifiée; aux plus périlleux moments comme aux plus

doux, ce grand sentiment lui revient, tant il s'est enlacé à tous les

autres, tant il a multiplié ses attaches et enfoncé ses racines dans

les derniers replis de son coeur! Le jeune seigneur songe à l'épouser

à présent, et veut être sûr qu'elle l'aime; elle n'ose lui rien dire,

elle a peur de lui donner prise sur elle; elle est toute troublée de

sa bonté, et pourtant il faut qu'elle réponde. La religion arrive dans

un demi-aveu sublime pour voiler l'amour. «Oh! monsieur, je ne crains

pas, avec le secours de la grâce de Dieu, qu'aucune marque de bonté me

fasse jamais oublier ce que je dois à mon honneur; mais ma nature est

trop franche et ouverte pour me faire souhaiter d'être ingrate, et si

je devais connaître une pensée que je n'ai point encore apprise, avec

quel regret descendrais-je dans mon tombeau de penser que je ne

saurais haïr l'auteur de ma perte, et qu'au grand dernier jour je dois

me lever comme accusatrice de la pauvre malheureuse âme que je

souhaiterais pouvoir sauver[100]!» Il est attendri et vaincu, il

descend de cette hauteur immense où les moeurs aristocratiques l'ont

placé, et désormais, jour par jour, les lettres de l'heureuse enfant

racontent les préparatifs de leur mariage. Au milieu de cette gloire

et de ce bonheur, elle reste humble, dévouée et tendre; son coeur est

plein, et de toutes parts la reconnaissance y afflue encore. «Cette

pauvre, pauvre sotte fille sera aujourd'hui, midi sonné, aussi bien

sa femme que s'il épousait une duchesse! Oh! le cher charmant homme!»

Elle s'enhardit, elle prend la liberté de lui baiser la main. «Mon

coeur est si complétement à vous que je ne crains rien, sinon d'être

plus empressée que vous ne le souhaitez[101].» Sera-ce lundi, ou bien

mardi, ou bien mercredi? Elle n'ose dire oui; elle rougit et tremble;

il y a une grâce délicieuse dans cette pudeur effarouchée, dans ces

effusions contenues. Pour cadeau de noces, elle obtient la grâce des

mauvaises gens qui l'ont maltraitée. «Je mis mes bras autour de son

cou, et je n'eus pas honte de l'embrasser une fois, deux fois, trois

fois, une fois pour chaque personne pardonnée[102].» Alors ils parlent

de leurs projets: elle restera au logis, elle ne fréquentera point les

assemblées, elle n'aime point les cartes. Ce sera elle qui tiendra les

comptes de la maison et distribuera les charités de son mari; elle

aidera la femme de charge à faire les confitures, les conserves, les

friandises, le linge fin; elle surveillera le déjeuner et le dîner,

surtout quand il y aura des convives; elle sait découper; elle

attendra son mari, qui peut-être voudra bien lui accorder quelquefois

une heure ou deux de sa conversation, «et sera indulgent pour les

effusions maladroites de sa reconnaissance.» En son absence, elle lira

«afin de polir son esprit pour se rendre plus digne de sa compagnie et

de son entretien,» et priera Dieu, afin d'être plus exacte à remplir

envers lui son devoir. Richardson esquissait ici le portrait de

l'épouse anglaise, ménagère et sédentaire, studieuse et obéissante,

aimante et pieuse, et Fielding allait l'achever dans _Amélia_.

Ceci est un combat, en voici un plus grand. La vertu, comme toute

force, se mesure aux résistances, et il n'y a qu'à la soumettre à des

épreuves plus violentes pour lui donner un relief plus haut. Cherchons

dans les passions du pays des ennemis qui puissent l'assaillir,

l'exercer et la roidir. Le mal comme le bien dans le caractère

anglais, c'est la volonté trop forte[103]. Quand la tendresse et la

haute raison y manquent, l'énergie native se tourne en dureté, en

opiniâtreté, en tyrannie inflexible, et le coeur devient une caverne

de passions malfaisantes acharnées à rugir et à se déchirer. C'est

contre une telle famille que doit lutter Clarisse Harlowe. Son père

«n'a jamais voulu être contrôlé ni même persuadé.» Jamais «il n'a cédé

sur un point auquel il croyait avoir droit.» Il a brisé la volonté de

sa femme et l'a réduite au rôle de servante silencieuse; il veut

briser la volonté de sa fille[104], et lui imposer pour mari un sot

brutal et sans coeur. Il est chef de famille, maître de tous les

siens, despote et ambitieux comme un patricien de Rome, et il veut

fonder une maison. Il s'est roidi dans ces deux sentiments âpres et

tonne contre la rebelle. Par-dessus les éclats de sa voix, on entend

les clameurs furieuses du fils, sorte de bouledogue sanguin et trop

nourri, enfiévré de rapacité, de jeunesse, de fougue et d'autorité

prématurée; les cris aigres de la fille aînée, laideron grossière et

rougeaude, inexorablement jalouse, haineuse, et qui, dédaignée par

Lovelace, se venge de la beauté de sa soeur; le grondement hargneux

des deux oncles, vieux célibataires bornés, vulgaires, entêtés par

principes de l'autorité masculine; les instances douloureuses de la

mère, de la tante, de la vieille bonne, pauvres esclaves timides,

réduites, une par une, à devenir des instruments de persécution. «Ils

se sont liés les uns aux autres par un écrit signé, et engagés à

pousser à bout leur entreprise en faveur de M. Solmes, et pour la

défense de l'autorité du père.» À présent la chose est une affaire de

politique et de guerre. «Puisque vous avez déployé vos talents et

tâché d'ébranler tout le monde, sans être ébranlée vous-même, c'est à

nous maintenant de nous tenir plus fermes et plus serrés ensemble.»

Ils forment «une phalange rangée en bataille,» où chaque conviction

alourdit les autres de tout son poids. Il ne s'agit plus ici de

raisonnement; leur volonté devient machinale. À force de se répéter

entre eux la même idée, ils la fixent dans leur cervelle, et

s'exaspèrent quand on essaye de la leur ôter. «Nous sommes sept et

vous êtes seule: qui doit céder de toute la famille ou d'une seule

personne?» Elle offre toutes les soumissions. «Non, nous ne nous

payons pas de respects.» Elle consent à abandonner son bien. «Non,

nous ne voulons pas de transactions.» Elle propose de s'engager pour

toujours au célibat. «Non, c'est le mariage avec Solmes que nous avons

demandé, et c'est ce mariage qu'il nous faut.» Ils se sont butés à ce

projet, ils l'exécuteront. Les engagements sont pris, c'est un point

d'honneur. Une fille, une jeune fille sans expérience, sans

importance, résister à des hommes, à des vieillards, à des gens

établis, considérés, à toute sa famille, cela est monstrueux! et ils

poussent en avant, en brutes qu'ils sont, aveuglément, serrant l'écrou

de toutes leurs stupides mains réunies, ne voyant pas qu'à chaque tour

ils rapprochent cette enfant de la folie, du déshonneur ou de la mort.

Elle les supplie, elle les implore tous un à un avec toutes les

raisons et toutes les prières; elle s'ingénie à inventer des

concessions, elle s'agenouille, elle s'évanouit, elle les fait

pleurer. Rien n'y fait. L'indomptable volonté écrasante appesantit

tous les jours sur elle sa masse qui croît. Il n'y a pas d'exemple

d'une torture morale si variée, si incessante, si obstinée. Ils s'y

aheurtent comme à une tâche et s'irritent de trouver qu'elle leur rend

la tâche si longue. Ils refusent de la voir, ils lui défendent

d'écrire, ils ont peur de ses larmes. Arabella surtout, avec la

rancune venimeuse d'une femme laide offensée, raffine les insultes:

«La pieuse Clarisse éprise d'un viveur! Ses parents obligés de

l'enfermer à clef pour qu'elle ne coure pas dans ses bras! Dites-moi,

ma chère, quelle est maintenant la distribution de votre journée?

Combien d'heures sur vingt-quatre donnez-vous à votre aiguille?

Combien à vos prières? et combien à l'amour? Je crois, je crois, ma

petite chérie, que ce dernier article est comme la verge d'Aaron, il

avale le reste.... Vous plierez on vous romprez, voilà tout, mon

enfant[105].» Là-dessus elle va prendre la harpe, et se met à

chantonner en s'accompagnant pour montrer son indifférence: «Ma douce

soeur Clary! mon cher coeur! mon petit amour! conduirai-je Votre

Seigneurie en bas de l'escalier? Allons, ma chère maussade

silencieuse, dites-moi un seul mot; vous en direz bientôt deux à M.

Solmes[106].» Puis, voyant Clarisse éclater en sanglots, elle lui

essuie les yeux avec une tendresse dérisoire: «Parfait! parfait! un

cri de roman, le cri d'un tendre coeur qui saigne!»--«Tenez, voici les

échantillons des étoffes; celui-ci est joli, mais cet autre est tout à

fait charmant. À votre place j'en ferais une robe pour ma nuit de

noces. Et que diriez-vous d'un vêtement de velours? Cela ferait une

grande figure dans une église de village. Du velours cramoisi, je

suppose. Un si beau teint que le vôtre, comme cela le fera ressortir!

Vous soupirez, mon amour? Mais du velours noir! Du velours noir, belle

comme vous l'êtes, avec ces yeux charmants, brillants comme un soleil

d'avril à travers un nuage d'hiver? Est-ce que Lovelace ne vous dit

pas que ces yeux-là sont charmants[107]?» Puis, lorsqu'on lui rappelle

qu'il y a trois mois elle ne trouvait point Lovelace si méprisable,

elle suffoque de fureur; elle veut battre sa soeur, elle ne peut plus

parler, elle crie à sa tante d'une voix sifflante: «Partons, madame,

laissons la créature s'enfler jusqu'à ce qu'elle crève de son

venin[108]!» On croit voir une meute de chiens qui courent une biche,

qui l'atteignent, la blessent et s'acharnent encore, d'autant plus

féroces qu'ils ont déjà goûté son sang.

Au dernier moment, quand elle croit leur échapper, voici qu'une

nouvelle chasse commence, plus dangereuse que l'autre. Lovelace a

toutes les mauvaises passions des Harlowe, et, par surcroît, du génie

pour les aiguiser et les empirer. Quel caractère! Combien anglais!

combien différent du don Juan de Mozart ou de Molière! Avant tout, la

superbe intraitable, le désir de plier autrui, l'esprit militant, le

besoin de triomphe; les sens ne viennent qu'ensuite. Il épargne une

jeune fille innocente, parce qu'il la sait facile à vaincre, et que la

grand'mère le supplie de ne point la tenter. Sa devise est «d'abattre

les superbes.» «J'aime l'opposition,» dit-il ailleurs[109]. Au fond,

l'orgueil, l'orgueil infini, insatiable, insensé, est le premier

ressort, l'unique ressort de tout son être. Il avoue quelque part

qu'il se croit l'égal de César, et que c'est par pur caprice qu'il se

rabat à des conquêtes privées. «Que je sois damné si je voudrais

épouser la première princesse de la terre, sachant ou même imaginant

qu'elle a pu balancer une minute entre un empereur et moi[110]!» On le

trouve gai, brillant, causeur; mais cette pétulance de la verve

animale n'est qu'un dehors; il est barbare, il plaisante atrocement,

froidement, en bourreau, du mal qu'il a fait ou qu'il veut faire.

Voyez de quel air il rassure un pauvre domestique inquiet de lui avoir

livré Clarisse: «Mon cher Joseph, ne vous tourmentez pas. On a tort de

me faire une mauvaise renommée. Je n'ai rien à me reprocher vis-à-vis

de miss Betterton. J'ai pris le deuil pour elle, quoiqu'à l'étranger;

distinction que j'ai toujours accordée aux dignes créatures qui sont

mortes en couches de moi[111].» Il faut dire qu'en ce pays, les

viveurs de ce temps jettent la chair humaine à la voirie. Tel

gentilhomme ami de Lovelace détourne une jeune fille innocente,

l'enivre, passe la nuit avec elle dans une maison publique, l'y laisse

pour payer l'écot, et se frotte les mains tranquillement en apprenant

quinze jours après que la maîtresse l'a mise en prison et qu'elle y

est morte folle. Les débauchés chez nous ne sont que des drôles[112],

ici ils sont des scélérats; la méchanceté y empoisonne l'amour.

Lovelace hait Clarisse encore plus qu'il ne l'aime. Il a un livre sur

lequel il tient note de toutes les offenses qu'il a reçues d'elle et

des Harlowe. Il le relit quand il est près d'être attendri; il

s'irrite qu'elle ose se défendre: «J'enseignerai à la chère charmante

créature à rivaliser avec moi en inventions; je lui enseignerai à

ourdir des toiles et des complots contre son vainqueur!» Ils sont aux

prises, «c'est une lutte à qui des deux défera l'autre.» Ni trêve, ni

relâche. «Lorsqu'il entreprend une chose ou qu'il y met son coeur, il

est le plus industrieux mortel et le plus persévérant sous le soleil.»

Il l'assiège et l'obsède; il passe des nuits autour de sa maison, il

donne aux Harlowe des valets de sa main, il forge des histoires, il

amène des personnages supposés, il fabrique des lettres. Il n'y a

point de dépense, de fatigue, de machinations, de déloyautés qu'il

n'entreprenne. Toutes les armes lui sont bonnes. Il creuse et combine

à distance dix, vingt, cinquante souterrains, qui tous se réunissent

dans la même mine. Il remédie à tout, il est prêt sur tout, il devine

tout, il ose tout, contre tout devoir, toute humanité, tout bon sens,

en dépit des prières de ses amis, des supplications de Clarisse, des

remords de son propre coeur. La volonté excessive devient ici, comme

chez les Harlowe, un engrenage d'acier qui tord et broie ce qu'il

devrait plier, jusqu'à ce qu'enfin, à force d'impétuosité aveugle, il

se brise lui-même par-dessus les débris qu'il a faits.

Contre de tels assauts, quelles ressources a Clarisse? Une volonté

égale[113]. Elle aussi est armée en guerre. «Après un strict examen de

moi-même, dit-elle quelque part, je trouve que j'ai en moi presque

autant du sang de mon père que de ma mère.» Quoique douce, quoique

promptement rabattue, dans l'humilité chrétienne, il y a de l'orgueil

dans son fait; elle a «espéré être un exemple pour les jeunes

personnes de son sexe[114];» elle est homme pour la fermeté, mais

surtout elle a une réflexion d'homme[115]. Quelle attention sur soi!

quelle vigilance! quelle observation minutieuse et infatigable de sa

conduite et de la conduite d'autrui[116]! Il n'y a pas une action, une

parole, un geste involontaire ou non de Lovelace qu'elle ne remarque,

qu'elle n'interprète et ne juge avec la perspicacité et la solidité

d'esprit d'un diplomate et d'un moraliste. Il faut lire ces longues

conversations où nulle parole n'est lâchée sans calcul, véritables

duels renouvelés tous les jours avec la mort, bien plus avec le

déshonneur en face. Elle le sait, elle n'en est point troublée, elle

reste toujours maîtresse de soi, elle ne donne jamais de prise, elle

n'a point d'éblouissements, elle combat pied à pied, sentant que tout

le monde est pour lui, que personne n'est pour elle, qu'elle perd du

terrain, qu'elle en perdra davantage, qu'elle tombera, qu'elle tombe.

Et néanmoins elle ne fléchit pas. Quel changement depuis Shakspeare!

D'où vient cette idée de la femme si originale et si neuve? Qui a

cuirassé d'héroïsme et de calcul ces innocentes si abandonnées et si

tendres? Le puritanisme devenu laïque. «Elle n'a jamais pu regarder un

devoir avec indifférence[117],» et elle a passé sa vie à regarder ses

devoirs[118]. Elle s'est posé des principes, elle en a raisonné, elle

les a appliqués aux différentes circonstances de la vie, elle s'est

munie sur chaque point de maximes, de distinctions et d'arguments.

Elle a planté autour d'elle, comme des remparts hérissés et

multipliés, l'innombrable rangée des préceptes inflexibles. On ne peut

pénétrer jusqu'à elle qu'en renversant tout son esprit et tout son

passé. Voilà sa force et aussi sa faiblesse; car elle est tellement

défendue par ses fortifications qu'elle y est prisonnière; ses

principes lui sont un piége, et c'est sa vertu qui la perd. Elle veut

garder trop de décorum. Elle refuse d'avoir recours au magistrat, cela

ébruiterait des discordes de famille. Elle ne résiste pas en face à

son père; cela serait contre l'humilité filiale. Elle ne chasse pas

Solmes violemment et comme un chien qu'il est; cela serait contre la

délicatesse féminine. Elle ne veut pas partir avec miss Howe; cela

pourrait effleurer la réputation de son amie. Elle réprimande

Lovelace quand il jure[119]; une bonne chrétienne doit protester

contre le scandale. Elle est raisonneuse et pédante, politique[120] et

prêcheuse, elle ennuie, elle n'est point femme. Mademoiselle, quand le

feu est dans une chambre, on en sort pieds nus, et on ne s'amuse point

à demander des pantoufles. J'en suis bien fâché, mais j'ajoute bien

bas, tout bas, que la sublime Clarisse est un petit esprit; sa vertu

ressemble à la piété des dévotes, littérale et scrupuleuse[121]. Elle

n'entraîne pas, on lui voit toujours à la main son catéchisme de

bienséances; elle n'invente pas son devoir, elle suit une consigne;

elle n'a pas l'audace des grands partis pris, elle a plus de

conscience et de fermeté que d'enthousiasme et de génie[122]. Voilà

l'inconvénient de la morale poussée à bout, quelle que soit l'école,

quel que soit le but. À force de régulariser l'homme, on le rétrécit.

Le pauvre Richardson, sans s'en douter, a pris la peine de mettre la

chose dans tout son jour, et il a composé sir Charles Grandisson, «le

modèle des _gentlemen_ chrétiens.» Je ne sais pas si ce modèle a

converti beaucoup de monde. Rien d'insipide comme un héros édifiant.

Celui-ci est correct comme un automate; il passe sa vie à peser des

devoirs et à saluer[123]. Quand il va visiter un malade, il s'inquiète

de voyager le dimanche; mais il rassure sa conscience en se disant que

c'est pour une oeuvre de charité[124]. Croiriez-vous qu'un pareil

homme soit amoureux? Il l'est pourtant, mais à sa manière. Par exemple

il écrit à sa fiancée: «Et maintenant, ô la plus aimable et la plus

chère des femmes, permettez-moi d'attendre de vous l'honneur d'un mot

qui me dira combien de jours de cet ennuyeux mois vous aurez la bonté

de réduire. Mon extrême gratitude vous sera pour toujours engagée par

cette condescendance, quel que soit ce jour, ce jour précieux pour moi

jusqu'à mon dernier soupir, qui me donnera la plus grande bénédiction

de ma vie, et confirmera ce que déjà je suis à jamais, votre Charles

Grandisson[125].» Une image de cire ne serait pas plus convenable.

Tout est du même goût. Il y a huit carrosses au mariage, chacun de

quatre chevaux; sir Charles est attentif pour les personnes âgées; à

table, les messieurs, une serviette sous le bras, servent chacun une

dame; la fiancée est toujours prête à s'évanouir; il se jette à ses

pieds dans toutes les formes. «Eh bien! mon amour, par égard pour les

meilleurs des parents, reprenez votre présence d'esprit habituelle;

autrement, moi qui vais me glorifier devant mille témoins de recevoir

l'honneur de votre main, je serai prêt à regretter d'avoir acquiescé

de si grand coeur aux désirs de ces respectables amis qui ont souhaité

une célébration publique[126].» Les révérences commencent, les

compliments bourdonnent, l'essaim des convenances voltige comme une

bande de petits chérubins amoureux, et leurs ailes dévotes[127]

viennent sanctifier les tendresses bénies de l'heureux couple. Les

larmes pleuvent; Harriett s'attendrit sur sa rivale sacrifiée, et sir

Charles «d'une façon caressante, tendre et respectueuse, mettant son

bras autour d'elle, lui prend son mouchoir, sans qu'elle résiste, pour

essuyer les pleurs qui coulent sur ses joues.--Douce humanité, dit-il;

charmante sensibilité, ne réprimez point cette effusion touchante!

Rosée du ciel (et il baise le mouchoir), rosée du ciel, larmes d'un

coeur doux comme le ciel et compatissant comme lui[128]!» C'en est

trop, on est excédé, on se dit que ces phrases devraient être

accompagnées sur la mandoline. Le plus patient des mortels se sent

écoeuré quand il a, pendant trois mille pages, avalé ces fadeurs

sentimentales et tout ce lait sucré de l'amour. Pour comble, sir

Charles, voyant Harriett embrasser sa rivale, trace le plan d'un petit

temple dédié à l'amitié qu'on bâtira dans le lieu même; c'est le

triomphe du rococo mythologique. À la fin, les couronnes pleuvent

comme à l'Opéra, tous les personnages chantent à l'unisson et en

choeur les louanges de sir Charles; on lui récite sa litanie: «Comment

pourrait-il être autre chose que le meilleur des maris, lui qui fut le

plus soumis des fils, qui est le plus affectionné des frères, le plus

fidèle des amis, et qui est bon par principe dans chacune des

relations de la vie[129]?» Il est grand, il est généreux, il est

délicat, il est pieux, il est irréprochable; il n'a jamais fait une

vilaine action ni un geste faux. Sa conscience et sa perruque sont

intactes. Amen. Il faut le canoniser et l'empailler.

Et vous non plus, mon cher Richardson, quoique grand homme, vous

n'avez pas tout l'esprit qu'il faut pour en avoir assez. À force de

vouloir servir la morale, vous lui faites tort. Savez-vous l'effet de

ces affiches édifiantes que vous collez au commencement et à la fin de

vos livres? On est rebuté, on perd l'émotion, on voit le prédicateur

en robe noire sortir en nasillant de l'habit mondain qu'il avait pris

pour une heure; on est mécontent de la tromperie. Insinuez la morale,

ne l'infligez pas. Souvenez-vous qu'il y a un fonds de rébellion dans

le coeur de l'homme, et que si on s'applique trop visiblement à le

claquemurer dans une discipline, il s'échappe et va prendre l'air

dehors. Vous imprimez à la suite de _Paméla_ le catalogue des vertus

dont elle donne l'exemple; le lecteur bâille, oublie son plaisir,

cesse de croire, et se demande si la céleste héroïne n'était pas un

mannequin ecclésiastique arrangé pour lui débiter une leçon. Vous

racontez à la fin de _Clarisse_ la punition de tous les méchants,

grands ou petits, sans en épargner un seul; le lecteur rit, dit que

les choses se passent autrement dans le monde, et vous invite à

insérer ici, comme Arnolphe, la peinture «des chaudières où les âmes

mal vivantes vont bouillir en enfer.» Nous ne sommes point si sots que

vous le pensez. Nous n'avons pas envie qu'on fasse la grosse voix pour

nous faire peur; nous n'avons pas besoin qu'on inscrive la leçon à

part et en majuscules pour la démêler. Nous aimons l'art, et vous n'en

avez guère; nous souhaitons qu'on nous plaise, et vous n'y songez pas.

Vous transcrivez toutes les lettres, vous minutez toutes les

conversations, vous dites tout, vous n'élaguez rien, vos romans ont

huit volumes; de grâce, prenez des ciseaux; soyez écrivain, et non pas

greffier archiviste. Ne versez pas votre bibliothèque de documents sur

la voie publique. L'art diffère de la nature en ce qu'elle délaye et

qu'il concentre. Vingt épîtres de vingt pages ne montrent pas un

caractère, et une vive parole le fait. Vous êtes alourdi par votre

conscience qui vous traîne pas à pas et terre à terre; vous avez peur

de votre génie; vous le bridez, vous n'osez trouver aux moments

violents les grands cris, les franches paroles. Vous tombez dans les

phrases emphatiques et bien écrites[130]; vous ne voulez pas montrer

la nature telle qu'elle est, telle que la montre Shakspeare, lorsque,

piquée par la passion comme par un fer rouge, elle crie, se cabre et

bondit par-dessus vos barrières. Vous ne savez pas l'aimer, et votre

punition est que vous ne pouvez pas la voir.

[Note 93: 1741.]

[Note 94: To be sure I did think nothing but curt'sy and cry, and

was all in confusion at his goodness.

I was so confounded at these words, you might have beat me down with a

feather.... So, like a fool, I was ready to cry, and went away

curt'sying, and blushing, I am sure up to the ears.]

[Note 95: This gentleman has degraded himself to offer freedoms to

his poor servant.]

[Note 96: It is for you, sir, to say what you please, and for me

only to say: God bless your honour!]

[Note 97: I cannot tell a wilful lie.]

[Note 98: Lucifer always is ready to promote his own work and

workmen.]

[Note 99: My soul is of equal importance to the soul of a

princess, though my quality is inferior to that of the meanest slave.]

[Note 100: I fear not, sir, the grace of God supporting me, that

any acts of kindness would make me forget what I owe to my virtue; but

my nature is too frank and open to make me ungrateful; and if I should

be taught a lesson I never yet learnt, with what regret should I

descend to the grave, to think that I could not hate my undoer; and

that at the last great day, I must stand up as an accuser of the poor

unhappy soul that I could wish it in my power to save!]

[Note 101: I had the boldness to kiss his hand.... I made bold to

kiss his dear hand.

My heart is so wholly yours that I am afraid of nothing but that I

might be forwarder than you wish.

This poor foolish girl must be after twelve o'clock this day as much

his wife as if he were to marry a duchess.]

[Note 102: I clasped my arms about his neck and was not ashamed to

kiss him once, and twice, and three times, once for each forgiven

person.]

[Note 103: Voyez déjà dans _Paméla_ les rôles de M. B. et de lady

Davers.]

[Note 104: He told he would break some body's heart.]

[Note 105: The _witty_, the _prudent_, nay the _dutiful_ and pious

(so she sneeringly pronounced the word) Clarisse Harlowe should be so

strangely fond of a profligate man, that her parents were forced to

lock her up, in order to hinder her from running into his arms. «Let

me ask you, my dear, said she, how you now keep your account of the

disposition of your time? How many hours in the twenty-four do you

devote to your needle? How many to your prayers? How many to

letter-writing? And how many to love? I doubt, I doubt, my little

dear, the latter article is like Aaron's rod, and swallows up the

rest.... You must therefore bend or break, that was all, child....]

[Note 106: «What, not speak yet? Come, my sullen, silent dear,

speak one word to me. You must say _two_ very soon to Mr Solmes, I can

tell you that.... Well, well (insultingly wiping my averted face with

her handkerchief).... Then you think you may be brought to speak the

two words.]

[Note 107: _This_, Clary, is a pretty pattern enough. But _this_

is quite charming!--And _this_, were I you, should be my wedding

night-gown.--But, Clary, won't you have a velvet suit? It would cut a

great figure in a country church, you know. Crimson velvet, I suppose.

Such a fine complexion as yours, how it would be set off by this!--And

do you sigh, love? Black velvet, so fair as you are, with those

charming eyes, gleaming, through a wintry cloud, like an April sun.

Does not Lovelace tell you they are charming eyes?]

[Note 108: Let us go, Madam, let us leave the creature to swell

till she bursts with her own poison.]

[Note 109: Parcere subjectis et debellare superbos... «I love

opposition.»]

[Note 110: Damn me, said Lovelace, if he would marry the first

princess on earth, if he but thought she balanced a minute in her

choice of him or of an Emperor.]

[Note 111: I went into mourning for her, though abroad at the

time; a distinction I have ever paid to those worthy creatures who

died in childbed by me.]

[Note 112: _Mémoires_ du maréchal de Richelieu.]

[Note 113: That command of my passions which has been attributed

to me as my greatest praise, and, in so young a creature, as my

distinction.]

[Note 114: How I am punished.... for my vanity in hoping to be an

_example_ to young persons of my sex! Let me be but a warning and I

will now be contented.]

[Note 115: Entre autres choses voyez son testament.]

[Note 116: Elle se fait pour elle-même la statistique et la

classification des mérites et des défauts de Lovelace, avec divisions

et numéros. Voyez cette logique anglaise positiviste et pratique:

That such a husband might unsettle me in all my own principles and

hasard my future hopes.

That he has a very immoral character to women.

That knowing this, it is a high degree of impurity to think of joining

in wedlock with such a man.

Elle tient ses écritures et garde des _Mémorandums_, des sommaires, ou

analyses de ses propres lettres.]

[Note 117: Myself one who never looked upon any duty, much less a

voluntary vowed one, with indifference.]

[Note 118: Voyez entre autres p. 196, t. VIII, 49e lettre.]

[Note 119: «Swearing is a most unmanly vice, and cursing as poor

and low one; since they proclaim the profligate's want of power and

his wickedness at the same time; for could such a one punish as he

speaks, he would be a fiend.»]

[Note 120: «I should be inclined to spare her all further trial,

were it not for the contention that her vigilance has set on foot,

which shall overcome the other.]

[Note 121: Niceties.]

[Note 122: C'est tout le contraire pour les héroïnes de George

Sand.]

[Note 123: He received the letters, standing up, bowing; and

kissed the papers with an air of gallantry that I thought greatly

became him.]

[Note 124: I am afraid I must borrow of the Sunday some hours on

my journey; but visiting the sick is an act of mercy.]

[Note 125: And now, loveliest and dearest of women, allow me to

expect the honour of a line, to let me know how much of the tedious

month from last Thursday you will be so good to abate.... My utmost

gratitude will ever be engaged by the condescension, whenever you

shall distinguish the day of the year, distinguished as it will be to

the end of my life that shall give me the greatest blessing of it and

confirm me.

Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 4 de 5) · 第 24 / 62 题