IV

Le soir de la bataille, ordinairement on se délasse: on badine, on

raille, on cause, en prose, en vers; mais ce soir continue la journée,

et l'esprit qui a laissé sa trace dans les affaires laisse sa trace

dans les amusements.

Quoi de plus gai que les soirées de Voltaire? Il se moque; mais est-ce

que dans sa moquerie vous apercevez quelque intention meurtrière? Il

s'emporte; mais est-ce que dans ses colères vous apercevez un naturel

haineux et méchant? Tout est aimable en lui. En un instant, par besoin

d'action, il frappe, caresse, change cent fois de ton, de visage, avec

de brusques mouvements, d'impétueuses saillies, quelquefois enfant,

toujours homme du monde, de goût et de conversation. Il veut me faire

fête; il me mène en un instant à travers mille idées, sans effort,

pour s'égayer, pour m'égayer moi-même. Le charmant maître de maison

qui veut plaire, qui sait plaire, qui n'a horreur que de l'ennui, qui

ne se défie point de moi, qui ne se contraint pas, qui est toujours

lui-même, qui pétille d'idées, de naturel et d'enjouement! Si j'étais

avec lui, et qu'il se moquât de moi, je ne me fâcherais pas; je

prendrais le ton, je rirais de moi-même, je sentirais qu'il n'a

d'autre envie que de passer une heure agréable, qu'il ne m'en veut

pas, qu'il me traite en égal et en convive, qu'il éclate en

plaisanteries comme un feu d'hiver en étincelles, et qu'il n'en est ni

moins joli, ni moins salutaire, ni moins réjouissant.

Plaise à Dieu que jamais Swift ne badine sur mon compte! L'esprit

positif est trop solide et trop sec pour être aimable et gai. Quand il

rencontre le ridicule, il ne s'amuse pas à l'effleurer, il l'étudie;

il y pénètre gravement, il le possède à fond, il en sait toutes les

subdivisions et toutes les preuves. Cette connaissance approfondie ne

peut produire qu'une plaisanterie accablante. Celle de Swift, au fond,

n'est qu'une réfutation par l'absurde, toute scientifique. Par

exemple, l'_Art de mentir en politique_ est un traité didactique dont

le plan pourrait servir de modèle. «Dans le premier chapitre de cet

excellent traité, l'auteur examine philosophiquement la nature de

l'âme humaine et les qualités qui la rendent capable de mensonge. Il

suppose que l'âme ressemble à un spéculum ou miroir plano-cylindrique,

le côté plat représentant les choses comme elles sont, et le côté

cylindrique, selon les règles de la catoptrique, devant représenter

les choses vraies comme fausses et les choses fausses comme vraies.

Dans le second chapitre, il traite de la nature du mensonge politique;

dans le troisième, de la légitimité du mensonge politique. Le

quatrième est presque tout employé à résoudre cette question: si le

droit de fabriquer des mensonges politiques appartient uniquement au

gouvernement?» Ailleurs rien de plus fort, de plus digne d'une

académie des inscriptions que le raisonnement par lequel il convainc

un badinage de Pope[38] d'être un pamphlet insidieux contre la

religion et l'État. Son _Art de couler bas en poésie_[39] a tout l'air

d'une bonne rhétorique; les principes y sont posés, les divisions

justifiées, les exemples rapportés avec une justesse et une méthode

extraordinaires: c'est la parfaite raison mise au service de la

déraison.

Ses passions, comme son esprit, sont trop fortes. Pour égratigner,

il déchire; son badinage est funèbre; par plaisanterie, il traîne le

lecteur sur tous les dégoûts de la maladie et de la mort. Un ancien

cordonnier, nommé Partridge, s'étant fait astrologue, Swift, d'un

flegme imperturbable, prend un nom d'astrologue, compose des

considérations sur les devoirs du métier, et, pour donner confiance

au lecteur, se met lui-même à prédire. «Ma première prédiction n'est

qu'une bagatelle; cependant je la mentionne pour prouver combien ces

vains prétendants à l'astrologie sont ignorants dans leurs propres

affaires. Elle concerne Partridge, le faiseur d'almanachs. J'ai

consulté d'après mes règles l'étoile de sa nativité, et je trouve

qu'il mourra infailliblement le 29 mars prochain, à onze heures du

soir environ, d'une fièvre chaude; c'est pourquoi je l'avertis d'y

songer et de mettre ordre à ses affaires[40].» Le 29 mars étant

passé, il raconte que l'entrepreneur des pompes funèbres est venu

pour tendre de noir l'appartement de Partridge; puis Ned le

fossoyeur, demandant si la fosse sera revêtue de briques ou

ordinaire; puis M. White le charpentier, pour mettre des vis à la

bière; puis le marbrier apportant ses comptes. Enfin un successeur

est venu s'établir aux environs, «disant dans ses prospectus qu'il

habite dans la maison de feu M. John Partridge, éminent praticien en

cuirs, médecine et astrologie.» Vous entendez d'avance les

réclamations du pauvre Partridge. Swift, dans sa réponse, lui prouve

qu'il est mort et s'étonne de ses injures. «Appeler un homme coquin,

impudent parce qu'il diffère de vous sur une question _purement

spéculative_, c'est là, dans mon humble opinion, un style

très-inconvenant pour une personne de l'éducation de M. Partridge.

J'en appelle à M. Partridge lui-même: est-il probable que j'aie été

assez extravagant pour commencer mes prédictions par la seule

fausseté qu'on y ait jamais prétendu trouver,» sur un événement

domestique si prochain, où la découverte de l'imposture devait être

si facile? M. Partridge se trompe, ou trompe le public, ou veut

frauder ses héritiers[41].--Ailleurs, la lugubre plaisanterie

devient plus lugubre. Swift suppose que son ennemi le libraire Curl

vient d'être empoisonné, et il raconte son agonie. Un interne de

l'Hôtel-Dieu n'écrirait pas plus froidement un journal plus

repoussant. Les détails, établis avec la solidité de Hogarth, sont

d'une minutie admirable, mais atroce. On rit, ou plutôt on ricane,

le coeur serré, comme devant les extravagances d'un fou d'hôpital.

Swift, dans sa gaieté, est toujours tragique; rien ne le détend;

même quand il vous sert, il vous blesse. Jusque dans son journal à

Stella, il y a une sorte d'austérité impérieuse; ses complaisances

sont celles d'un maître pour un enfant.--Ni la grâce ni le bonheur

d'une jeune fille de seize ans ne l'amollissent[42]. Elle vient de

se marier, et il lui dit que l'amour est une niaiserie ridicule[43];

puis il ajoute avec une brutalité parfaite: «Vos pareilles emploient

plus de pensées, de mémoire et d'application pour être extravagantes

qu'il n'en faudrait pour les rendre sages et utiles. Quand je

réfléchis à cela, je ne puis concevoir que vous soyez des créatures

humaines: vous êtes une sorte d'espèce à peine: au-dessus du singe.

Encore, un singe a des tours plus divertissants, est un animal moins

malfaisant, moins coûteux; il pourrait avec le temps devenir

critique passable en fait de velours et de brocart, et ces parures,

que je sache, lui siéraient aussi bien qu'à vous[44].»

Est-ce un pareil esprit qu'apaisera la poésie? Ici comme ailleurs il

est plus infortuné que personne. Il est exclu des grands ravissements

de l'imagination comme des vives échappées de la conversation. Il ne

peut rencontrer ni le sublime ni l'agréable; il n'a ni les

entraînements de l'artiste, ni les divertissements de l'homme du

monde. Deux sons semblables au bout de deux lignes égales ont toujours

consolé les plus cuisantes peines; la vieille Muse, après trois mille

ans, est une jeune et divine nourrice, et son chant berce les nations

maladives qu'elle visite encore, comme les jeunes races florissantes

où elle a paru. La musique involontaire dont la pensée s'enveloppe

cache la laideur et dévoile la beauté. L'homme fiévreux, après le

labeur du soir et les angoisses de la nuit, aperçoit au matin la

blancheur rayonnante du ciel qui s'ouvre; il se déprend de lui-même,

et de toutes parts la joie de la nature entre avec l'oubli dans son

coeur. Que si ses misères le poursuivent, le souffle poétique, qui ne

peut les effacer, les transforme: elles s'ennoblissent, il les aime,

et dès lors il les supporte; car la seule chose à laquelle il ne

puisse se résigner, c'est la petitesse. Ni Faust ni Manfred n'ont

épuisé la douleur humaine; ils n'ont bu de la cruelle coupe que le vin

généreux, ils ne sont point descendus jusqu'à la lie. Ils ont joui

d'eux-mêmes et de la nature; ils ont savouré la grandeur qui était en

eux et la beauté qui était dans les choses; ils ont pressé de leurs

mains douloureuses toutes les épines dont la nécessité a hérissé notre

route, mais ils y ont vu fleurir des roses, vivifiées par le plus pur

de leur noble sang. Rien de semblable en Swift: ce qui manque le plus

à ses vers c'est la poésie. L'esprit positif ne peut ni l'aimer ni

l'entendre; il n'y voit qu'une machine ou une mode et ne l'emploie que

par vanité ou convention. Quand, dans sa jeunesse, il a essayé des

odes pindariques, il est tombé déplorablement. Je ne me rappelle pas

une seule ligne de lui qui indique un sentiment vrai de la nature; il

n'apercevait dans les forêts que des bûches et dans les champs que des

sacs de grain. Il a employé la mythologie comme on s'affuble d'une

perruque; mal à propos, avec ennui ou avec dédain. Sa meilleure pièce,

_Cadénus et Vanessa_, est une pauvre allégorie râpée. Pour louer

Vanessa, il suppose que les nymphes et les bergers plaident devant

Vénus, les uns contre les hommes, les autres contre les femmes, et que

Vénus, voulant terminer ces débats, forme dans Vanessa un modèle de

perfection. Qu'est-ce qu'une telle conception peut fournir, sinon de

plates apostrophes et des comparaisons de collége? Swift, qui a donné

quelque part la recette d'un poëme épique, est ici le premier à s'en

servir. Encore ses rudes boutades prosaïques déchirent à chaque

instant cette friperie grecque. Il met la procédure dans le ciel; il

impose à Vénus tous les termes techniques. Il amène «des témoins, des

questions de fait, des sentences avec dépens.» On crie si fort que la

déesse craint de tomber en discrédit, d'être chassée de l'Olympe,

renvoyée dans la mer, sa patrie, «pour y vivre parquée avec les

sirènes crottées, réduite au poisson, dans un carême perpétuel.» Quand

ailleurs il raconte la touchante légende de Philémon et Baucis, il

l'avilit par un travestissement. Il n'aime point la noblesse et la

beauté antiques; les deux dieux deviennent entre ses mains des moines

mendiants, Philémon et Baucis des paysans du Kent. Pour récompense,

leur maison devient église, et Philémon curé «sachant parler de dîmes

et redevances, fumer sa pipe, lire la gazette, aigre contre les

dissidents, ferme pour le droit divin[45].» L'esprit abonde, incisif,

par petits vers serrés, vigoureusement frappés, d'une netteté, d'une

facilité, d'une précision extrêmes; mais, comparé à notre La Fontaine,

c'est du vin devenu vinaigre. Même lorsqu'il arrive à la charmante

Vanessa, sa veine coule semblable: pour la louer enfant, il la pose

en petite fille modèle au tableau d'honneur, à la façon d'un maître

d'école[46]. «On décida que la conduite de toutes les autres serait

jugée par la sienne, comme par un guide infaillible. Les filles en

faute entendraient souvent les louanges de Vanessa sonner à leurs

oreilles. Quand miss Betty fera une sottise, laissera tomber son

couteau ou renversera la salière, sa mère lui dira pour la gronder:

«voilà ce que Vanessa n'a jamais fait!» Singulière façon d'admirer

Vanessa et de lui prouver qu'on l'admire! Il l'appelle nymphe et la

traite en écolière! «Cadénus pouvait louer, estimer, approuver, mais

ne comprenait pas ce que c'était qu'aimer[47].» Rien de plus vrai, et

Stella l'a senti comme les autres. Les vers que chaque année il

compose pour sa naissance sont des censures et des éloges de

pédagogue; s'il lui donne des bons points, c'est avec des

restrictions. Un jour il lui inflige un petit sermon sur le manque de

patience; une autre fois, en manière de compliment, il lui décoche cet

avertissement délicat: «Stella, ce jour de naissance est ton

trente-quatrième.--Nous ne disputerons pas pour une année ou un peu

plus.--Pourtant, Stella, ne te tourmente pas, quoique ta taille et tes

années soient doubles de ce qu'elles étaient lorsqu'à seize ans je te

vis pour la première fois la plus brillante vierge de la pelouse. Ce

peu qu'a perdu ta beauté est largement compensé par ton esprit[48].»

Et il insiste avec un goût exquis: «Oh! s'il plaisait aux dieux de

couper en deux ta beauté, ta taille, tes années et ton esprit, aucun

siècle ne pourrait fournir un couple de nymphes si gracieuses, si

sages et si belles[49]!» Décidément cet homme est un charpentier, fort

de bras, terrible à l'ouvrage et dans la mêlée, mais borné, et maniant

une femme comme si elle était une poutre. Les rimes et le rhythme ne

sont que des machines officielles, qui lui ont servi pour presser et

lancer sa pensée; il n'y a mis que de la prose: la poésie était trop

fine pour être saisie par ces rudes mains.

Mais, dans les sujets prosaïques, quelle vérité et quelle force! Comme

cette mâle nudité rabaisse l'élégance cherchée et la poésie

artificielle d'Addison et de Pope! Jamais d'épithètes; il laisse sa

pensée telle qu'elle est, l'estimant pour elle-même et pour elle

seule, n'ayant besoin ni d'ornements, ni de préparation, ni

d'allongements; élevé au-dessus des procédés de métier, des

conventions d'école, de la vanité de rimailleur, des difficultés de

l'art, maître de son sujet et de lui-même. Cette simplicité et ce

naturel étonnent en des vers. Ici, comme ailleurs, son originalité est

entière et son génie créateur; il dépasse son siècle classique et

timide; il s'asservit la forme, il la brise, il y ose tout dire, il ne

lui épargne aucune crudité. Reconnaissez la grandeur dans cette

invention et dans cette audace; celui-là seul est un homme supérieur

qui trouve tout et ne copie rien. Quel comique poignant dans la

_Grande Question débattue_! Il s'agit de peindre l'entrée d'un

capitaine dans un château, ses airs, son insolence, sa sottise, et

l'admiration que lui méritent son insolence et sa sottise! La dame le

sert le premier, les servantes mettent le nez à la fente de la porte

pour voir son habit brodé.

Les curés sont près de crever d'envie.--«Chère madame, bien

sûr, c'est un homme de beau langage;--écoutez seulement

comme sa langue mord bien le clergé.»--«Ma foi! madame,

dit-il, si vous donnez de tels dîners,--vous ne manquerez

jamais de curés, si longtemps que vous viviez.--Je n'ai

jamais vu de curé qui n'eût un bon flair.--Mais le diable

serait partout mieux venu qu'eux.--Dieu me damne! ils nous

disent de nous corriger et de nous repentir;--mais morbleu!

à leur figure, on voit bien qu'ils ne font pas carême.--Sire

vicaire, avec vos airs graves, j'ai bien peur--que vous ne

couliez un regard fripon sur la femme de chambre de

madame.--Je souhaite qu'elle vous prête sa jolie main

blanche--pour raccommoder votre soutane et repasser votre

rabat.--Partout où vous voyez une soutane et une

robe,--pariez cent contre un qu'il y a dedans un

rustre.--Vos _Eaux-Vides_, vos _Amers_, vos _Platurks_[50],

et toute cette drogue,--pardieu! ils ne valent pas cette

prise de tabac.--Voulez-vous donner à un gentilhomme une

belle éducation?--L'armée est la seule bonne école de toute

la nation[51].

Ceci a été _vu_, et telle est la beauté des vers de Swift: ils sont

personnels; ce ne sont pas thèmes développés, mais des impressions

ressenties et des observations amassées. Qu'on lise le _Journal d'une

dame moderne_, l'_Ameublement de l'esprit d'une dame_, et tant

d'autres pièces: ce sont des dialogues transcrits ou des jugements

notés au sortir d'un salon. L'_Histoire d'un mariage_ représente un

doyen de cinquante-deux ans qui épouse une jeune coquette à la mode;

n'apercevez-vous pas dans ce seul titre toutes les craintes du

célibataire de Saint-Patrick? Quel journal plus intime et plus âcre

que ses vers _sur sa propre mort_?

«Comment va le doyen?--Il vit tout juste.--Voilà qu'on lit

les prières des mourants.--Il respire à peine.--Le doyen est

mort.»--Avant que le glas n'ait commencé,--la nouvelle a

parcouru toute la ville.--«Ah! nous devons tous être prêts

pour la mort.--Qu'est-ce qu'il a laissé? Qui est son

héritier?--Je n'en sais pas plus que ce qu'on en dit.--Il a

tout légué au public.--Au public? Voilà un

caprice.--Qu'est-ce que le public avait fait pour lui?--Pure

envie, avarice, orgueil.--Il a donné tout; mais il est mort

auparavant.--Est-ce que dans toute la nation le doyen

n'avait pas--quelque ami méritant, quelque parent

pauvre?--Si disposé à faire du bien aux étrangers!--oubliant

ceux qui sont sa chair et son sang!...»--Les dames mes

amies, dont le tendre coeur--a mieux appris à jouer un

rôle,--reçoivent la nouvelle avec une grimace

d'affligées:--«Le doyen est mort (pardon, quel est

l'atout?).--Alors que Dieu ait pitié de son âme!--(Mesdames,

je risque la vole.)--On dit qu'il y aura six doyens pour

tenir le poêle.--(Je voudrais bien savoir à quel roi faire

invite.)--Madame, votre mari assistera-t-il--aux funérailles

d'un si bon ami?--Non madame, c'est une vue trop triste,--et

puis il est engagé demain soir.--Milady Club trouverait

mauvais--s'il manquait à son quadrille.--Il aimait le doyen

(j'ouvre les coeurs),--mais les meilleurs amis, comme on

dit, doivent se séparer.--Son heure était venue, il avait

fini sa carrière,--j'espère qu'il est dans un monde

meilleur....»--Le pauvre Pope sera triste un mois, et

Gay--une semaine, et Arbuthnot un jour[52]

Tel est l'inventaire des amitiés humaines. Toute poésie exalte,

celle-ci déprime; au lieu de cacher le réel, elle le dévoile; au lieu

de faire des illusions, elle en ôte. Quand il veut peindre l'aurore,

il nous montre «les balayeurs dans les rues, les recors» et les cris

de la halle. Quand il veut peindre la pluie, il décrit «toutes les

couleurs et toutes les puanteurs» des ruisseaux grossis, «les chats

morts, les feuilles de navets, les poissons pourris,» qui roulent

pêle-mêle dans la fange. Ses grands vers traînent dans leurs plis

toutes ces ordures. On sourit de voir la poésie ravalée jusqu'à cet

emploi; il semble qu'on assiste à une mascarade; c'est une reine

travestie en dindonnière. On s'arrête, et l'on regarde avec ce plaisir

qu'on ressent à boire une liqueur amère. La vérité est toujours bonne

à connaître, et, dans la pièce magnifique que les artistes nous

étalent, il faut bien un régisseur pour nous donner le nombre des

claqueurs et des figurants.

Heureux s'il ne faisait que dresser ce compte! Les chiffres sont

laids, mais ils ne blessent que l'esprit; d'autres choses, les

graisses des quinquets, les puanteurs des coulisses, et tout ce qu'on

ne peut nommer restent à décrire. Je ne sais comment faire pour

indiquer jusqu'où Swift s'emporte; il le faut pourtant, car ces

extrémités sont le suprême effort de son désespoir et de son génie: il

faut les avoir touchées pour le mesurer et le connaître. Il traîne la

poésie non pas seulement dans la fange, mais dans l'ordure; il s'y

roule en fou furieux, et il y trône, et il en éclabousse tous les

passants. Comparées aux siennes, toutes les crudités sont décentes et

agréables. Dans l'Arétin et Brantôme, dans La Fontaine et Voltaire, il

y a la pensée d'un plaisir. Chez les uns la sensualité effrénée, chez

les autres la gaieté malicieuse sont des excuses; on éprouve du

scandale, mais non du dégoût; on n'aime point à voir dans un homme une

fureur de taureau ou une polissonnerie de singe, mais le taureau est

si ardent et si fort, le singe si spirituel et si leste, que l'on

finit par regarder ou s'égayer. Puis, quelque grossières que soient

leurs peintures, il s'agit chez eux des accompagnements de l'amour;

Swift ne touche qu'aux suites de la digestion, et il n'y touche

qu'avec dégoût et par vengeance; il les verse avec horreur et

ricanement sur les misérables qu'il décrit. Qu'on n'aille point ici le

comparer à Rabelais; notre bon géant, médecin et ivrogne, s'étale

joyeusement sur son fumier sans penser à mal; le fumier est chaud,

commode; on y est bien pour philosopher et cuver son vin. Élevées à

cette énormité et savourées avec cette insouciance, les fonctions

corporelles deviennent poétiques. Quand les tonneaux se vident dans

son gosier et que les viandes s'engloutissent dans son estomac, l'on

prend par sympathie part à tant de bien-être; dans les ballottements

de ce ventre colossal et dans le rire de cette bouche homérique, on

aperçoit comme à travers une fumée les souvenirs des religions

bachiques, la fécondité, la joie monstrueuse de la nature; ce sont les

magnificences et les dévergondages de ses premiers enfantements. Au

contraire, le cruel esprit positif ne s'attache qu'aux bassesses; il

ne veut voir que l'envers des choses; armé de douleur et d'audace, il

n'épargne aucun détail ignoble, aucun mot cru. Il entre dans le

cabinet de toilette[53], il conte les désenchantements de l'amour[54],

il le déshonore par un mélange de pharmacie et de médecine[55], il

décrit le fard et le reste[56]. Il va se promener le soir le long des

murs solitaires[57], et dans ces lamentables recherches il a toujours

le microscope en main. Jugez de ce qu'il voit et de ce qu'il souffre;

c'est là sa beauté idéale et sa conversation badine, et vous devinez

qu'il aura pour philosophie comme pour poésie et pour politique

l'exécration et le dégoût.

[Note 38: _La Boucle de cheveux enlevée._]

[Note 39: Pope, Arbuthnot et Swift y ont travaillé ensemble.]

[Note 40: My first prediction is but a trifle; yet I will mention

it to show how ignorant those sottish pretenders to astrology are in

their own concerns. It relates to Partridge the almanack-maker. I have

consulted the star of his nativity by my own rules and find he will

infallibly die upon the 29th March next, about eleven at night of a

raging fever; therefore I advise him to consider of it, and settle his

affairs in time.]

[Note 41: To call a man a fool and villain, and an impudent

fellow, only for differing from him in a point merely speculative, is,

in my humble opinion, a very improper style for a person of his

education. I will appeal to Mr Partridge himself, whether it be

probable I could have been so indiscreet, to begin my prediction, with

the only falsehood that ever was pretended to be in them, and this in

an affair at home?]

[Note 42: _Letter to a very young lady._]

[Note 43: That ridiculous passion which has no being but in

playbooks and romances.]

[Note 44: I never yet knew a tolerable woman to be fond of her

sex.... your sex employ more thought, memory and application to be

fools than would serve to make them wise and useful.... When I reflect

on this, I cannot conceive you to be human creatures, but a sort of

species hardly a degree above a monkey; who has more diverting tricks

than any of you, is an animal less mischievous and expensive, might in

time be a tolerable critick in velvet and brocade, and, for aught I

know, would equally become them.]

[Note 45:

His talk was now of tithes and dues;

He smok'd his pipe and read the news....

Against dissenters would repine,

And stood up firm for right divine.]

[Note 46:

And all their conduct would be try'd

By her, as an unerring guide.

Offending daughters oft would hear

Vanessa's praise rung in their ear.

Miss Betty, when she does a fault,

Lets fall her knife or spills the salt,

Will then by her mother be chid:

«'Tis what Vanessa never did!»]

[Note 47:

He now could praise, esteem, approve,

But understood not what was love.]

[Note 48:

Stella, this day is thirty-four

(We sha'n't dispute a year or more).

However, Stella, be not troubled,

Although thy size and years are doubled,

Since first I saw thee at sixteen,

The brightest virgin on the green;

So little is thy form declin'd,

Made up so largely in thy mind.]

[Note 49:

O, would it please the Gods to split

Thy beauty, size, years and wit!

No age could furnish out a pair

Of nymphes so graceful, wise, and fair.]

[Note 50: Ovide, Homère, Plutarque.]

[Note 51:

The parsons for envy are ready to burst;

The servants amazed are scarce ever able

To keep off their eyes, as they wait at the table;

And Molly and I have thrust in our nose

To peep at the captain in all his fine clothes;

Dear madam, be sure he's a fine spoken man,

Do but hear on the clergy how glib his tongue ran;

'And madam,' says he, 'if such dinners you give,

You'll never want parsons as long as you live;

I ne'er knew a parson without a good nose.

But the devil's as welcome wherever he goes;

G--d--me, they bid us reform and repent,

But, z--s, by their looks they never keep lent;

Mister curate, for all your grave looks, I'm afraid

You cast a sheep's eye on her ladyship's maid;

I wish she would lend you her pretty white hand

In mending your cassock, and smoothing your band;

(For the dean was so shabby, and looked like a ninny,

That the captain supposed he was curate to Jenny.)

Whenever you see a cassock and gown,

A hundred to one but it covers a clown;

Observe how a parson comes into a room,

G--d--me, he hobbles as bad as my groom;

A scholar, when just from his college broke loose,

Can hardly tell how to cry _bo_ to a goose;

Your _Noveds_, and _Bluturks_, and _Omurs_, and stuff,

By G--, they don't signify this pinch of snuff;

To give a young gentleman right education,

The army's the only good school of the nation.]

[Note 52:

How is the dean? he's just alive.

Now the departing prayer is read;

He hardly breathes. The dean is dead.

Before the passing-bell begun,

The news through half the town has run;

Oh! may we all for death prepare!

What has he left? and who's his heir?

I know no more than what the news is;

'Tis all bequeath'd to public uses.

To public uses! there's a whim!

What had the public done for him?

Mere envy, avarice, and pride:

He gave it all--but first he died.

And had the dean in all the nation

No worthy friend, no poor relation?

So ready to do strangers good,

Forgetting his own flesh and blood!

Poor Pope will grieve a month, and Gay

A week, and Arbuthnot a day....

My female friends, whose tender hearts

Have better learned to act their parts,

Receive the news in doleful dumps:

'The dean is dead (pray, what is trumps?)

Then, Lord, have mercy on his soul!

(Ladies, I'll venture for the vole.)

Six deans, they say, must bear the pall.

(I wish I knew what king to call.)

Madam, your husband will attend

The funeral of so good a friend?

No, madam, 'tis a shocking sight;

And he's engaged to-morrow night:

My Lady Club will take it ill,

If he should fail her at quadrille.

He loved the dean--(I lead a heart)

But dearest friends, they say, must part.

His time was come, he ran his race;

We hope he's in a better place.']

[Note 53: _The ladies dressing-room._]

[Note 54: _Strephon and Chloe._]

[Note 55: _A Love-poem from a Physician._]

[Note 56: _The Progress of Beauty._]

[Note 57: _The Problem._ Lire surtout _Examination of certain

abuses_.]

V

Ce fut chez sir William Temple qu'il écrivit le _Conte du Tonneau_, au

milieu de toutes sortes de lectures, comme un abrégé de la vérité et

de la science. C'est pourquoi ce conte est la satire de toute science

et de toute vérité.

De la religion d'abord. Il semble y défendre l'Église d'Angleterre;

mais quelle Église et quel symbole ne sont pas enveloppés dans son

attaque? Pour égayer son sujet, il le profane et réduit les questions

de dogmes à une question d'habits. Un père avait trois fils, Pierre,

Martin et Jean; il leur légua en mourant à chacun un habit[58], les

avertissant de le tenir propre et de le brosser souvent. Les trois

frères obéirent quelque temps et voyagèrent honnêtement, tuant «un

nombre raisonnable de géants et de dragons[59].» Malheureusement,

étant venus à la ville, ils en prirent les moeurs, devinrent amoureux

de plusieurs grandes dames à la mode, la duchesse _of Money_, milady

_Great-Titles_, la comtesse _of Pride_, et, pour gagner leurs faveurs,

se mirent à vivre en galants, fumant, jurant, faisant des vers et des

dettes, ayant des chevaux, des duels, des filles et des recors. Une

secte s'était établie, posant en principe que le monde était une

garde-robe d'habits; «car qu'est-ce qu'on appelle terre, sinon un

pourpoint bariolé de vert, et qu'est-ce que la mer, sinon un gilet

couleur d'eau? Le hêtre a sur la tête une très-galante perruque, et il

n'y a pas de plus joli justaucorps blanc que celui du bouleau.» De

même pour les qualités de l'âme: «la religion n'est-elle pas un

manteau, et la conscience une culotte, qui, quoique employée à couvrir

la saleté et l'impudicité, se met bas très-aisément pour le service de

l'une et de l'autre?... C'est l'habit qui fait l'homme, et lui donne

la beauté, l'esprit, le maintien, l'éducation, l'importance. Si

certains morceaux d'hermine et de fourrure sont placés en un certain

endroit, nous les appelons un juge; de même une réunion convenable de

linon et de satin noir se nomme un évêque[60].»--Ils prouvaient aussi

que le vêtement est l'âme, et encore par l'Écriture, car c'est en lui

que nous avons le mouvement, la vie et l'être.» C'est pourquoi nos

trois frères, n'ayant que des habits fort simples, se trouvèrent

très-embarrassés. Par exemple, la mode en ce moment était aux noeuds

d'épaule (_shoulder-knots_), et le testament de leur père leur

défendait expressément d'ajouter, de changer, ou d'ôter rien à leurs

habits. «Après beaucoup de réflexions, l'un des frères, qui se

trouvait plus lettré que les deux autres, dit qu'il avait trouvé un

expédient. Il est vrai, dit-il, qu'il n'y a rien ici dans ce testament

qui fasse mention, _totidem verbis_, des noeuds d'épaule; mais j'ose

conjecturer que nous les y trouverons inclus, _totidem syllabis_.

Cette distinction fut à l'instant approuvée de tous.» Mais par malheur

la syllabe initiale ne se trouvait dans aucun endroit du testament.

«Dans ce mécompte, le frère qui avait trouvé la première échappatoire

reprit courage et dit: Mes frères, il y a encore de l'espoir, car

quoique nous ne puissions les trouver _totidem verbis_ ni _totidem

syllabis_, j'ose promettre que nous les découvrirons _tertio modo_, ou

_totidem litteris_. Cette invention fut hautement approuvée. Là-dessus

ils se mirent à scruter le manuscrit et trièrent le premier mot:

_shoulder_; mais la même planète, ennemie de leur repos, fit ce

miracle qu'un K fut introuvable. C'était-là une grosse difficulté.

Cependant le frère aux distinctions, maintenant qu'il avait mis la

main à l'ouvrage, prouva par un très-bon argument que K était une

lettre moderne, illégitime, inconnue aux âges savants, et qu'on ne

rencontrait dans aucun ancien manuscrit. Là-dessus toute difficulté

s'évanouit; les noeuds d'épaule furent prouvés clairement être

d'institution paternelle, _jure paterno_, et nos trois gentilshommes

s'étalèrent avec des noeuds d'épaule aussi grands et aussi pimpants

que personne[61].» D'autres interprétations admirent les galons d'or,

et un codicille ajouté autorisa les doublures de satin couleur de

flamme. Malheureusement, «l'hiver suivant, un comédien, payé par la

corporation des passementiers, joua son rôle dans une comédie nouvelle

tout couvert de franges d'argent, et, suivant une louable coutume, les

mit par cela même à la mode. Là-dessus, les frères, consultant le

testament de leur père, trouvèrent à leur grand étonnement, ces

paroles: _Item_, j'enjoins et ordonne à mesdits trois fils de ne

porter aucune espèce de _frange d'argent_ autour de leurs susdits

habits.--Cependant, après une pause, le frère, si souvent mentionné

pour son érudition et très-versé dans la critique, déclara avoir

trouvé, dans un certain auteur qu'il ne nommerait pas, que le mot

_frange_ écrit dans ce testament signifie aussi manche à balai, et

devait indubitablement avoir ce sens dans le paragraphe. Un des frères

ne goûta pas cela à cause de cette épithète _d'argent_, qui, dans son

humble opinion, ne pouvait pas, du moins en langage ordinaire, être

raisonnablement appliquée à un manche à balai; mais on lui répliqua

que cette épithète devait être prise dans le sens mythologique et

allégorique. Néanmoins il fit encore cette objection: pourquoi leur

père leur aurait-il défendu de porter un manche à balai sur leurs

habits, avertissement qui ne semblait pas naturel ni convenable? sur

quoi il fut arrêté court, comme parlant irrévérencieusement d'un

mystère, lequel certainement était très-utile et plein de sens, mais

ne devait pas être trop curieusement sondé ni soumis à un raisonnement

trop minutieux[62].» À la fin, le frère scolastique s'ennuie de

chercher des distinctions, met le vieux testament dans une boîte bien

fermée, autorise par la tradition les modes qui lui conviennent, puis,

ayant attrapé un héritage, se fait appeler Mgr Pierre. Ses frères,

traités en valets, finissent par s'enfuir; ils rouvrent le testament,

et recommencent à comprendre la volonté de leur père; Martin,

l'anglican, pour réduire son habit à la simplicité primitive, découd

point par point les galons ajustés dans les temps d'erreur, et garde

même quelques broderies par bon sens, plutôt que de déchirer l'étoffe.

Jean, le puritain, arrache tout par enthousiasme, et se trouve en

loques, envieux de plus contre Martin, et à moitié fou. Il entre alors

dans la secte des éolistes ou inspirés, admirateurs du vent; lesquels

prétendent que l'esprit, ou souffle ou vent, est céleste, et contient

toute science.

Car d'abord il est généralement reconnu que la science enfle

les hommes, et de plus ils prouvaient leur opinion par le

syllogisme suivant: les mots ne sont que du vent, et la

science n'est que des mots; _ergo_ la science n'est que du

vent. Or ce vent ne devait point être gardé sous le

boisseau, mais librement communiqué à l'espèce humaine. Par

ces raisons et d'autres de poids égal, les éolistes

affirmaient que le don de roter est l'acte le plus noble de

la créature raisonnable. C'est pourquoi on voyait souvent

plusieurs centaines de leurs prêtres attachés les uns aux

autres en façon de chaîne circulaire, chacun tenant un

soufflet qu'il appliquait à la culotte de son voisin,

expédient par lequel ils se gonflaient les uns les autres

jusqu'à prendre la forme et la grosseur d'un tonneau, et

pour cette raison ils appelaient ordinairement leurs corps

d'une façon très-exacte «les vaisseaux du Seigneur.» Et afin

de rendre la chose plus complète, comme le souffle de la vie

de l'homme est dans ses narines, ils faisaient passer les

rots les plus choisis, les plus édifiants et les plus

vivifiants par cet orifice, pour leur en donner la teinture,

à mesure qu'ils passaient[63].

Après cette explication de la théologie, des querelles religieuses et

de l'inspiration mystique, que reste-t-il, même de l'Église anglicane?

Elle est un manteau raisonnable, utile, politique, mais quoi d'autre?

Comme une brosse trop forte, la bouffonnerie a emporté l'étoffe avec

la tache. Swift a éteint un incendie, je le veux, mais comme Gulliver

à Lilliput: les gens sauvés par lui restent suffoqués de leur

délivrance, et le critique a besoin de se boucher le nez pour admirer

la juste application du liquide et l'énergie de l'instrument

libérateur.

La religion noyée, il se tourne contre la science: car les digressions

dont il coupe son conte pour contrefaire et railler les savants

modernes sont attachées à son conte par le lien le plus étroit. Le

livre s'ouvre par des introductions, préfaces, dédicaces et autres

appendices ordinairement employés pour grossir les livres, caricatures

violentes accumulées contre la vanité et le bavardage des auteurs. Il

se dit de leur compagnie, et annonce leurs découvertes. Admirables

découvertes! Le premier de leurs commentaires sera sur «_Tom

Pouce_[64], dont l'auteur était un philosophe pythagoricien. Ce

profond traité contient tout le secret de la métempsychose, et

développe l'histoire de l'âme à travers tous ses états.--_Whittington

et son chat_ est une oeuvre de ce mystérieux Rabbi Jehuda Hannasi,

contenant une défense de la Gémara de la Misna Hiérosolymitaine, et

les raisons qui doivent la faire préférer à celle de Babylone,

contrairement à l'opinion reçue.» Lui-même avertit qu'il va publier

«une histoire générale des oreilles, un panégyrique du nombre trois,

une humble défense des procédés de la canaille dans tous les siècles,

un essai critique sur l'art de brailler cagotement, considéré aux

points de vue philosophique, physique et musical,» et il engage les

lecteurs à lui arracher par les sollicitations ces inestimables

traités qui vont changer la face du monde; puis, se tournant contre

les savants et les critiques éplucheurs de textes, il leur prouve à

leur façon que les anciens ont parlé d'eux. Peut-on voir une plus

cruelle parodie des interprétations forcées? Les anciens, dit-il, ont

désigné les critiques, à la vérité en termes figurés et avec toute

sorte de précautions craintives; «mais ces symboles sont si

transparents, qu'il est difficile de concevoir comment un lecteur de

goût, doué de la perspicacité moderne, a pu les méconnaître. Ainsi

Pausanias dit qu'il y eut une race d'hommes qui se plaisait à

grignoter les superfluités et les excroissances des livres; ce que les

savants ayant enfin observé, ils prirent d'eux-mêmes le soin de

retrancher de leurs oeuvres les branches mortes et superflues.

Seulement Pausanias cache adroitement son idée sous l'allégorie

suivante: que les Naupliens à Argos apprirent l'art d'émonder leurs

vignes, en remarquant que lorsqu'un _âne_ en avait brouté quelqu'une,

elle profitait mieux et portait de plus beaux fruits[65]. Hérodote,

précisément avec les mêmes hiéroglyphes, parle bien plus clairement et

presque _in terminis_; il a eu l'audace de taxer les vrais critiques

d'ignorance et de malice, et de le dire ouvertement, car on ne peut

trouver d'autre sens à sa phrase: que dans la partie occidentale de la

Libye, il y a des _ânes_ avec des cornes[66].» Les sanglants sarcasmes

arrivent alors par multitude. Swift a le génie de l'insulte; il est

inventeur dans l'ironie, comme Shakspeare dans la poésie, et ce qui

est le propre de l'extrême force, il va jusqu'à l'extrémité de sa

pensée et de son art. Il flagelle la raison après la science, et ne

laisse rien subsister de tout l'esprit humain. Avec une gravité

médicale, il établit que de tout le corps s'exhalent des vapeurs,

lesquelles, arrivant au cerveau, le laissent sain si elles sont peu

abondantes, mais l'exaltent si elles regorgent; que, dans le premier

cas, elles font des particuliers paisibles, et dans le second de

grands politiques, des fondateurs de religions et de profonds

philosophes, c'est-à-dire des fous, en sorte que la folie est la

source de tout le génie humain et de toutes les institutions de

l'univers. C'est pourquoi on a grand tort de tenir enfermés les

_gentlemen_ de Bedlam, et une commission chargée de les trier

trouverait dans cette académie beaucoup de talents enfouis capables de

remplir les plus grands postes dans l'armée, dans l'État et dans

l'Église. «Y a-t-il un étudiant qui mette sa paille en pièces, qui

jure, blasphème, écume, morde ses barreaux et vide son pot de chambre

sur le visage des spectateurs? Que les sages et dignes commissaires

inspecteurs lui donnent un régiment de dragons et l'envoient en

Flandre avec les autres.--En voici un second qui prend gravement les

dimensions de son chenil, homme à visions prophétiques et à vue

intérieure, qui marche solennellement toujours du même pas, parle

beaucoup de la dureté des temps, des taxes et de la prostituée de

Babylone, barre le volet de sa cellule exactement à huit heures, et

rêve du feu. À quelle valeur ne monteraient pas toutes ces

perfections, si on envoyait le propriétaire dans une congrégation de

la Cité[67]!... Je ne veux pas insister minutieusement sur le grand

nombre d'élégants, de musiciens, de poëtes, de politiques, que cette

réforme rendrait au monde.--Moi-même, l'auteur de ces admirables

vérités, j'en suis une preuve, étant une personne dont les

imaginations prennent aisément le mors aux dents, et sont

merveilleusement disposées à s'enfuir avec ma raison, laquelle, comme

je l'ai observé par une longue expérience, est un cavalier mal assis

et qu'on désarçonne aisément, d'où il arrive que mes amis ne me

veulent jamais laisser seul que je ne leur aie promis solennellement

de décharger mes idées de la façon qu'on vient de voir, ou d'une autre

semblable, pour l'avantage universel de l'humanité[68].» Le

malheureux qui se connaît et qui se raille! Quel rire de fou, et quel

sanglot dans cette gaieté rauque! Que lui reste-t-il, sinon à égorger

le reste de l'invention humaine? Qui ne voit ici le désespoir d'où est

sortie l'académie de Laputa? N'y a-t-il pas un avant-goût de la

démence dans cette intense méditation de l'absurde? Ici, son

mathématicien, qui, pour enseigner la géométrie, fait avaler à ses

élèves des gaufres où il a écrit ses théorèmes; là, son moraliste,

qui, pour mettre d'accord les partis politiques, propose de fendre les

cervelles ennemies et de recoller la moitié de l'une avec la moitié de

l'autre; plus loin, son économiste qui distille les excréments pour

les ramener à l'état nutritif! Swift a sa loge à côté d'eux, et il est

de tous le plus misérable, car il nourrit comme eux son esprit

d'ordures et de folies, et il en a de plus qu'eux la connaissance et

le dégoût.

S'il est triste de montrer la folie humaine, il est plus triste de

montrer la perversité humaine: le coeur nous est plus intime que la

raison; l'on souffre moins de voir l'extravagance ou la sottise que la

méchanceté ou la bassesse, et je trouve Swift plus doux dans le _Conte

du Tonneau_ que dans _Gulliver_.

Tout son talent et toutes ses passions se sont amassés dans ce livre;

l'esprit positif y a imprimé sa forme et sa force. Rien d'agréable

dans la fiction ni dans le style; c'est le journal d'un homme

ordinaire, chirurgien, puis capitaine, qui décrit avec sang-froid et

bon sens les événements et les objets qu'il vient de voir; nul

sentiment du beau, nul apparence d'admiration et de passion, nul

accent. Banks et Cook racontent de même. Swift ne cherche que le

vraisemblable et il l'atteint. Son art consiste à prendre une

supposition absurde et à déduire sérieusement les effets qu'elle

amène. C'est l'esprit logique et technique d'un constructeur qui,

imaginant le raccourcissement ou l'agrandissement d'un rouage,

aperçoit les suites de ce changement et en écrit la liste. Tout son

plaisir est de voir ces suites nettement et par un raisonnement

solide. Il marque les dimensions et le reste en bon ingénieur et

statisticien, n'omettant aucun détail trivial et positif, expliquant

la cuisine, l'écurie, la politique: là-dessus, sauf de Foe, il n'a pas

d'égal. La machine à aimant qui soutient l'île volante, le transport

et l'inventaire de Gulliver à Lilliput, son arrivée et sa nourriture

chez les chevaux font illusion; nul esprit n'a mieux connu les lois

ordinaires de la nature et de la vie humaine; nul esprit ne s'est si

strictement renfermé dans cette connaissance; il n'y en a point de

plus exact ni de plus limité.

Mais quelle véhémence sous cette sécheresse! Que nos intérêts et nos

passions semblent ridicules, rabaissés à la petitesse de Lilliput, ou

comparés à l'énormité de Brodingnag? Qu'est-ce que la beauté, puisque

le plus beau corps regardé avec des yeux perçants paraît horrible?

Qu'est-ce que notre puissance, puisqu'un insecte, roi d'une

fourmilière, peut se faire appeler comme nos princes «majesté sublime,

délices et terreur de l'univers?» Que valent nos hommages, puisqu'un

pygmée, «plus haut que les autres de l'épaisseur de notre ongle,» les

frappe par cela seul d'une crainte respectueuse? Les trois quarts de

nos sentiments sont des sottises, et l'imbécillité de nos organes est

la seule cause de notre vénération ou de notre amour.

La société rebute encore plus que l'homme. À Laputa, à Lilliput, chez

les chevaux, chez les géants, Swift s'acharne contre elle, et n'est

jamais las de la bafouer et de l'avilir. À ses yeux, «l'ignorance, la

paresse et le vice sont les mérites et les marques distinctives du

législateur. Pour expliquer, interpréter et appliquer les lois, on

choisit ceux dont le talent et l'intérêt consistent à les pervertir, à

les brouiller et à les éluder.» Un noble est un misérable pourri de

corps et d'âme, ayant ramassé en lui toutes les maladies et tous les

vices que lui ont transmis dix générations de débauchés et de drôles.

Un homme de loi est un menteur à gages, habitué par vingt ans de

chicanes à tordre la vérité s'il est avocat, à la vendre s'il est

juge. Un ministre est un entremetteur qui, ayant prostitué sa femme ou

clabaudé pour le bien public, s'est rendu maître de toutes les places,

et qui, pour mieux voler l'argent de la nation, achète les députés

avec l'argent de la nation. Un prince est un metteur en oeuvre de tous

les vices, incapable d'employer ou d'aimer un honnête homme, «persuadé

que son trône ne peut subsister sans corruption, parce que cette

humeur courageuse, indocile et fière, que la vertu inspire à l'homme,

est une entrave perpétuelle aux affaires publiques.» À Lilliput, il

choisit pour ministres ceux qui dansent le mieux sur la corde. À

Laputa, il oblige tous ceux qui se présentent devant lui à ramper sur

le ventre, léchant la poussière du parquet. Et Swift ajoute entre

autres louanges: «Lorsqu'il a envie de mettre à mort quelqu'un de ses

nobles d'une façon douce et indulgente, il fait répandre sur le

parquet une certaine poudre brune empoisonnée, qui, étant léchée, tue

l'homme infailliblement en vingt-quatre heures. Toutefois, pour rendre

justice à la grande clémence de ce prince et au soin qu'il prend de la

vie de ses sujets (en quoi les monarques d'Europe devraient bien

l'imiter), il faut remarquer, à son honneur, que des ordres sévères

sont toujours donnés après de telles exécutions, pour faire bien laver

la partie empoisonnée du parquet. Je l'ai entendu moi-même donner

ordre de fouetter un de ses pages, qui avait été chargé pour cette

fois de faire laver le parquet, et qui malicieusement n'avait point

rempli cet office. Par cette négligence, un jeune seigneur de grande

espérance, qui venait à une audience, avait malheureusement été

empoisonné, bien que le roi à ce moment n'eût aucun dessein contre sa

vie; _mais cet excellent prince eut la touchante bonté de remettre le

fouet au pauvre page, à condition qu'il promettrait de ne plus jamais

recommencer sans un ordre spécial_[69].»

Toutes ces fictions de géants, de pygmées, d'îles volantes, sont des

moyens de dépouiller la nature humaine des voiles dont l'habitude et

l'imagination la couvrent, pour l'étaler dans sa vérité et dans sa

laideur. Il reste une enveloppe à lever, la plus trompeuse, la plus

intime. Il faut ôter cette apparence de raison dont nous nous

affublons. Il faut supprimer ces sciences, ces arts, ces combinaisons

de sociétés, ces inventions d'industries dont l'éclat éblouit. Il

faut découvrir le _yahou_ sous l'homme. Quel spectacle!

Je vis plusieurs animaux dans un champ, et un ou deux de la

même espèce perchés sur des arbres. Leur corps était

singulier et difforme, leurs têtes et leurs poitrines

étaient couvertes d'un poil épais, quelquefois frisé,

d'autres fois plat; ils avaient des barbes comme les chèvres

et une longue bande de poil tout le long de leurs dos et sur

le devant de leurs pieds et de leurs jambes; mais le reste

du corps était nu[70],... de sorte que je pus voir leur

peau, qui était d'un brun tanné; ils grimpaient au haut des

arbres aussi agilement que des écureuils, car ils avaient

aux pieds de devant et de derrière de fortes griffes

étendues, terminées en pointes aiguës et crochues. Les

femelles avaient de longs cheveux plats sur la tête, mais

non sur la figure, ni rien sur tout le reste du corps qu'une

sorte de duvet. Leurs mamelles pendaient entre leurs pieds

de devant, et souvent, lorsqu'elles marchaient, touchaient

presque à terre. En somme, dans tous mes voyages, je n'avais

jamais vu d'animal si repoussant, ou contre qui j'eusse

conçu naturellement une si forte antipathie[71].

Selon Swift, tels sont nos frères. Il trouve en eux tous nos

instincts. Ils se haïssent les uns les autres, et se déchirent de

leurs griffes avec des contorsions et des hurlements hideux; voilà la

source de nos querelles. S'ils rencontrent une vache morte, quoiqu'ils

ne soient que cinq, et qu'il y en ait pour cinquante, ils s'étranglent

ou s'ensanglantent; voilà l'image de notre avidité et de nos guerres.

Ils déterrent des pierres brillantes qu'ils cachent dans leurs

chenils, qu'ils couvent des yeux, dépérissant et hurlant, si on les

leur ôte; voilà l'origine de notre amour de l'or. Ils dévorent tout

indistinctement, herbes, baies, racines, chair pourrie, et de

préférence celle qu'ils ont volée, s'en gorgeant jusqu'à vomir ou

crever; voilà le portrait de notre gloutonnerie et de notre improbité.

Ils ont une sorte de racine juteuse et malsaine dont ils s'abreuvent

jusqu'à hurler et grincer des dents, s'embrassant ou s'égratignant,

puis roulant pêle-mêle avec des hoquets, vautrés dans la boue; voilà

le tableau de notre ivrognerie. Ils ont un chef par troupeau, le plus

méchant et le plus difforme de tous, servi par un favori «dont

l'emploi est de lécher ses pieds et son derrière, ou de mener les

yahous femelles à son chenil, ayant de temps en temps pour récompense

un morceau de chair d'âne, à la fin chassé quand le maître trouve une

brute pire, si exécré qu'à ce moment son successeur et toute la bande

viennent en corps décharger sur lui leurs excréments de la tête aux

pieds[72];» voilà l'abrégé de notre gouvernement. Encore donne-t-il la

préférence aux yahous sur les hommes, disant que notre misérable

raison a empiré et multiplié ces vices, et concluant avec le roi de

Brodingnag que notre espèce «est la plus pernicieuse race d'odieuse

petite vermine que la nature ait jamais laissé ramper sur la surface

de la terre[73].»

Cinq ans après ce traité de l'homme, il écrivait en faveur de la

malheureuse Irlande un pamphlet qui est comme le suprême effort de son

désespoir et de son génie[74]. Je le traduis presque tout entier; il

le mérite. En aucune littérature je ne connais rien de pareil.

C'est un triste spectacle pour ceux qui se promènent dans

cette grande ville, ou voyagent dans la campagne, que de

voir les rues, les routes et les portes des cabanes

couvertes de mendiantes, suivies de trois, quatre ou six

enfants, tous en guenilles, et importunant chaque voyageur

pour avoir l'aumône.... Tous les partis conviennent, je

pense, que ce nombre prodigieux d'enfants est aujourd'hui

dans le déplorable état de ce royaume un très-grand fardeau

de plus; c'est pourquoi celui qui pourrait découvrir un

moyen honorable, aisé, peu coûteux de transformer ces

enfants en membres utiles de la communauté, rendrait un si

grand service au public, qu'il mériterait une statue comme

sauveur de la nation. Je vais donc humblement proposer mon

idée, qui, je l'espère, ne saurait rencontrer la moindre

objection[75].

Quand on connaît Swift, de pareils débuts font peur.

Il m'a été assuré par un Américain de ma connaissance à

Londres, homme très-capable, qu'un jeune enfant bien

portant, bien nourri, est à l'âge d'un an une nourriture

tout à fait délicieuse, substantielle et saine, rôti ou

bouilli, à l'étuvée ou au four, et je ne doute pas qu'il ne

puisse servir également en fricassée ou en ragoût.

Je prie donc humblement le public de considérer que des cent

vingt mille enfants on en pourrait réserver vingt mille pour

la reproduction de l'espèce, desquels un quart serait des

mâles, et que les cent mille autres pourraient, à l'âge d'un

an, être offerts en vente aux personnes de qualité et de

fortune dans tout le royaume, la mère étant toujours avertie

de les faire téter abondamment le dernier mois, de façon à

les rendre charnus et gras pour les bonnes tables. Un enfant

ferait deux plats dans un repas d'amis; quand la famille

dîne seule, le train de devant ou de derrière ferait un plat

très-raisonnable; assaisonné avec un peu de poivre ou de

sel, il serait très-bon, bouilli, le quatrième jour,

particulièrement en hiver.

J'ai compté qu'en moyenne un enfant pesant douze livres à sa

naissance peut en un an, s'il est passablement nourri,

atteindre vingt-huit livres.

J'ai calculé que les frais de nourriture pour un enfant de

mendiant (et dans cette liste je mets tous les _cottagers_,

journaliers, et les quatre cinquièmes des fermiers) sont

d'environ 2 shillings par an, guenilles comprises, et je

crois que nul _gentleman_ ne se plaindra de donner 10

shillings pour le corps d'un bon enfant gras qui lui

fournira au moins quatre plats d'excellente viande

nutritive.

Ceux qui sont plus économes (et j'avoue que les temps le

demandent) pourront écorcher l'enfant, et la peau

convenablement préparée fera des gants admirables pour les

dames et des bottes d'été pour les _gentlemen_ élégants.

Quant à notre cité de Dublin, on pourra y disposer des

abattoirs dans les endroits les plus convenables; pour les

bouchers, nous pouvons être certains qu'il n'en manquera

pas; cependant je recommanderai plutôt d'acheter les enfants

vivants, et d'en dresser la viande toute chaude au sortir du

couteau, comme nous faisons pour les cochons à rôtir.

Je pense que les avantages de ce projet sont nombreux et

visibles aussi bien que de la plus haute

importance.--Premièrement, cela diminuera beaucoup le nombre

de papistes, dont nous sommes tous les ans surchargés,

puisqu'ils sont les principaux producteurs de la

nation.--Secondement, comme l'entretien de cent mille

enfants de deux ans et au-dessus ne peut être évalué à moins

de 10 shillings par tête chaque année, la richesse de la

nation s'accroîtrait par là de 50,000 guinées par an, outre

le profit d'un nouveau plat introduit sur les tables de tous

les _gentlemen_ de fortune qui ont quelque délicatesse dans

le goût. Et l'argent circulerait entre nous, ce produit

étant uniquement de notre crû et de nos

manufactures.--Troisièmement, ce serait un grand

encouragement au mariage, que toutes les nations sages ont

encouragé par des récompenses ou garanti par des lois et

pénalités. Cela augmenterait le soin et la tendresse des

mères pour leurs enfants, quand elles seraient sûres d'un

établissement à vie pour les pauvres petits, institué ainsi

en quelque sorte par le public lui-même.--On pourrait

énumérer beaucoup d'autres avantages, par exemple l'addition

de quelques milliers de pièces pour notre exportation de

boeuf en baril, l'expédition plus abondante de chair de

porc, et des perfectionnements dans l'art de faire de bons

jambons; mais j'omets tout cela et beaucoup d'autres choses

par amour de la brièveté.

Quelques personnes d'esprit abattu s'inquiètent en outre de

ce grand nombre de pauvres gens qui sont vieux, malades ou

estropiés, et l'on m'a demandé d'employer mes réflexions

pour trouver un moyen de débarrasser la nation d'un fardeau

aussi pénible; mais là-dessus je n'ai pas le moindre souci,

parce qu'on sait fort bien que tous les jours ils meurent et

pourrissent de froid, de faim, de saleté et de vermine,

aussi vite qu'on peut raisonnablement y compter. Et quant

aux jeunes journaliers, leur état donne des espérances

pareilles: ils ne peuvent trouver d'ouvrage, et par

conséquent languissent par défaut de nourriture, tellement

que si en quelques occasions on les loue par hasard comme

manoeuvres, ils n'ont pas la force d'achever leur travail.

De cette façon, le pays et eux-mêmes se trouvent

heureusement délivrés de tous les maux à venir[76].

Et il finit par cette ironie de cannibale:

Je déclare dans la sincérité de mon coeur que je n'ai pas le

moindre intérêt personnel à l'accomplissement de cette

oeuvre salutaire, n'ayant d'autre motif que le bien public

de mon pays. Je n'ai pas d'enfants dont, par cet expédient,

je puisse espérer tirer un sou, mon plus jeune ayant neuf

ans et ma femme ayant passé l'âge de devenir grosse[77].

On a parlé beaucoup des grands hommes malheureux, de Pascal par

exemple. Je trouve que ses cris et ses angoisses sont doux auprès de

cette tranquille dissertation.

Tel est ce grand et malheureux génie, le plus grand de l'âge

classique, le plus malheureux de l'histoire, Anglais dans toutes ses

parties, et que l'excès de ses qualités anglaises a inspiré et dévoré,

ayant cette profondeur de désirs qui est le fond de la race, cette

énormité d'orgueil que l'habitude de la liberté, du commandement et du

succès a imprimée dans la nation, cette solidité d'esprit positif que

la pratique des affaires a établie dans le pays; relégué hors du

pouvoir et de l'action par ses passions déchaînées et sa superbe

intraitable; exclu de la poésie et de la philosophie par la

clairvoyance et l'étroitesse de son bon sens; privé des consolations

qu'offre la vie contemplative et de l'occupation que fournit la vie

pratique; trop supérieur pour embrasser de coeur une secte religieuse

ou un parti politique, trop limité pour se reposer dans les hautes

doctrines qui concilient toutes les croyances ou dans les larges

sympathies qui enveloppent tous les partis; condamné par sa nature et

ses alentours à combattre sans aimer une cause, à écrire sans

s'éprendre de l'art, à penser sans atteindre un dogme, _condottiere_

contre les partis, misanthrope contre l'homme, sceptique contre la

beauté et la vérité. Mais ces mêmes alentours et cette même nature,

qui le chassaient hors du bonheur, de l'amour, du pouvoir et de la

science, l'ont élevé, dans cet âge d'imitation française et de

modération classique, à une hauteur extraordinaire, où, par

l'originalité et la puissance de son invention, il se trouve l'égal de

Byron, de Milton et de Shakspeare, et manifeste en haut relief le

caractère et l'esprit de sa nation. La sensibilité, l'esprit positif

et l'orgueil lui ont forgé un style unique, d'une véhémence terrible,

d'un sang-froid accablant, d'une efficacité pratique, trempé de

mépris, de vérité et de haine, poignard de vengeance et de guerre qui

a fait crier et mourir ses ennemis sous sa pointe et sous son poison.

Pamphlétaire contre l'opposition et le gouvernement, il a déchiré ou

écrasé ses adversaires par son ironie ou ses sentences, avec un ton de

juge, de souverain et de bourreau. Homme du monde et poëte, il a

inventé la plaisanterie atroce, le rire funèbre, la gaieté convulsive

des contrastes amers, et, tout en traînant comme une guenille obligée

le harnais mythologique, il s'est fait une poésie personnelle par la

peinture des détails crus de la vie triviale, par l'énergie du

grotesque douloureux, par la révélation implacable des ordures que

nous cachons. Philosophe contre toute philosophie, il a créé l'épopée

réaliste, parodie grave, déduite comme une géométrie, absurde comme un

rêve, croyable comme un procès-verbal, attrayante comme un conte,

avilissante comme un torchon posé en guise de couronne sur la tête

d'un dieu. Ce sont là ses misères et ses forces; on sort d'un tel

spectacle le coeur serré, mais rempli d'admiration, et l'on se dit

qu'un palais est beau, même lorsqu'il brûle; des artistes ajouteront:

«Surtout lorsqu'il brûle.»

[Note 58: La vérité chrétienne.]

[Note 59: Persécutions et combats de l'Église primitive.]

[Note 60: They held the universe to be a large suit of clothes,

which invests every thing: that the earth is invested by the air; the

air is invested by the stars, and the stars are invested by the primum

mobile.... What is that which some call land, but a fine coat laced

with green? Or the sea but a waistcoat of water-tabby?... You will

find how curious journeyman nature has been to trim up vegetable

beans. Observe how sparkish a periwig adorns the head of the beech,

and what a fine doublet of white satin is worn by the birch.... Is not

religion a cloak, honesty a pair of shoes worn out in the dirt,

self-love a surtout, vanity a shirt, and conscience a pair of

breeches, which, though a cover for lewdness as well as nastiness, is

easily slipt down for the service of both?... If certain ermines and

furs be placed in a certain position, we style them a judge; and so an

apt conjunction of lawn and black satin, we entitle a bishop.]

[Note 61: In this unhappy case they went immediately to consult

their father's will, read it over and over, but not a word of a

Shoulder-Knot.... After much thought, one of the brothers who happened

to be more book-learned than the other two, said he had found an

expedient. «It is true, said he, there is nothing in this will,

_totidem verbis_, making mention of Shoulder-Knot; but I dare

conjecture we may find them inclusive, or _totidem syllabis_.--This

distinction was immediately approved by all; and so they fell again to

examine; but their evil star had so directed the matter that the first

syllable was not to be found in the whole writings. Upon which

disappointment, he, who found the former evasion, took heart and said:

Brothers, there is yet hopes, for though we cannot find them _totidem

verbis_, nor _totidem syllabis_, I dare engage we shall make them out

_tertio modo_, or _totidem litteris_. This discovery was also highly

commended; upon which they fell once more to the scrutiny, and picked

out SHOULDER; when the same planet, enemy to their repose, had

wonderfully contrived that a K was not to be found. Here was a weighty

difficulty; but the distinguishing brother, now his hand was in,

proved by a very good argument that K was a modern illegitimate

letter; unknown to the learned ages, nor any where to be found in

ancient manuscripts.... Upon which all difficulty vanished;

shoulder-knots were made clearly out to be _jure paterno_, and our

three gentlemen swaggered with as large and flaunting ones as the

best.]

[Note 62: Next winter a player hired for the purpose by the

corporation of fringe-makers, acted his part in a new comedy all

covered with silver fringe, and according to the laudable custom gave

rise to that fashion. Upon which the brothers consulting their

father's will, to their great astonishment found these words. «Item, I

charge and command my said three sons to wear no sort of silver fringe

upon or about their said coat.» However, after some pause the brother

so often mentioned for his erudition, who was well skilled in

criticisms, had found in a certain author, which he said would be

nameless, that the same word which in the will is called _fringe_ does

also signify a _broomstick_ and doubtless ought to have the same

interpretation in this paragraph. This another of the brothers

disliked, because of that epithet _silver_ which could not, he humbly

conceived, in propriety of speech, be reasonably applied to a

broom-stick; but it was replied upon him that this epithet was

understood in a mythological and allegorical sense. However, he

objected again why their father should forbid them to wear a

broom-stick on their coats, a caution that seemed unnatural and

impertinent; upon which, he was taken up short, as one that spoke

irreverently of a mystery, which doubtless was very useful and

significant, but ought not to be over-curiously pried into, or nicely

reasoned upon.]

[Note 63: Allusions aux assemblées des puritains, à leur

prononciation nasale, etc.

First, it is generally affirmed or confessed that learning puffeth men

up; and secondly they proved it by the following syllogism: words are

but wind; and learning is nothing but words; ergo learning is nothing

but wind.--.... This, when blown up to its perfection, ought not to be

covetously hoarded up, stifled, or hid under a bushel, but freely

communicated to mankind. Upon these reasons and others of equal

weight, the wise æolists affirm the gift of _belching_ to be the

noblest act of a rational.... creature.... At certain seasons of the

year you might behold the priests among them in vast number.... linked

together in a circular chain, with every man a pair of bellows applied

to his neighbour's breech, by which they blew each other to the shape

and size of a tun; and for that reason with great propriety of speech

did usually call their bodies their vessels.... and to render these

yet more compleat, because the breath of man's life is in his

nostrils, therefore the choicest, most edifying, and most enlivening

belches were very wisely conveyed through that vehicle, to give them a

tincture as they passed.]

[Note 64: Petit livre à l'usage des enfants, ainsi que

_Whittington et son chat_, nommé plus loin.]

[Note 65: The types are so apposite and the applications so

necessary and natural, that it is not easy to conceive how any reader

of a modern age or taste, could overlook them.... For first: Pausanias

is of an opinion that the perfection of writing correct was entirely

owing to the institution of criticks; and that he can possibly mean no

other than the true critick is, I think, manifest from the following

description. He says they were a race of men, who delighted to nibble

at the superfluities and excrescencies of books, which the learned at

length observing took warning, of their own accord, to lop the

luxuriant, the rotten, the dead, the sapless, and the overgrown

branches from their works. But now all this he cunningly shades under

the following allegory: that the Nauplians in Argos learned the art of

pruning their vines, by observing that when an _ass_ had browsed upon

one of them, it thrived the better and bore fairer fruits.]

[Note 66: Herodotus holding the same hieroglyph speaks much

plainer and almost _in terminis_; he has been so bold as to tax the

true criticks of ignorance and malice, telling us openly (for I think

nothing can be plainer), that in the western part of Libya there were

_asses_ with horns.]

[Note 67: Les descriptions qui suivent sont telles que je n'ose

les traduire.]

[Note 68: Is any student tearing his straw in piece-meal, swearing

and blaspheming, biting his grate, foaming at the mouth, and emptying

his piss-pot in the spectator's faces? Let the right worshipfull

commissioners of inspection give him a regiment of dragoons, and send

him into Flanders among the rest.... You will find a third taking

gravely the dimensions of his kennel; a person of foresight and

insight, though kept quite in the dark.... He walks duly in one

pace.... talks much of hard times and taxes and the whore of Babylon,

bars up the wooden window of his cell constantly at eight o'clock,

dreams of fire.... Now what a figure would all those acquirements make

if the owner were sent into the city among his brethren!... Accost the

hole of another kennel (first stopping your nose), you will behold a

surly, gloomy, nasty, slovenly mortal, raking in his own dung, and

dabbling in his urine; the best parts of his diet is the reversion of

his own ordure, which, expiring into steams, whirls perpetually about,

and at last reinfunds. His complexion is of a dirty yellow, with a

thin scattered beard, exactly agreeable to that of his diet upon its

first declination; like other insects who having their birth and

education in a excrement, from thence borrow their colour and their

smell.... Now is it not amazing the society of Warwick-lane should

have no more concern for the recovery of so useful a member?... I

shall not descend so minutely, as to insist upon the vast number of

_beaux_, _fiddlers_, _poets_, and _politicians_, that the world might

recover by such a reformation.... Even I myself, the author of these

momentous truths, am a person whose imaginations are hard-mouthed, and

exceedingly disposed to run away with his reason, which I have

observed from long experience to be a very light rider, and easily

shaken off; upon which account my friends will never trust me alone,

without a solemn promise to vent my speculations in this or the like

manner, for the universal benefit of mankind.]

[Note 69: When the king has a mind to put any of his nobles to

death in a gentle, indulgent manner, he commands the floor to be

strewed with a certain brown powder of a deadly composition, which

being licked up, infallibly kills him in twenty-four hours. But in

justice to this prince's great clemency and the care he has of his

subjects' lives (wherein it were much to be wished that the monarchs

of Europe would imitate him) it must be mentioned for his honour that

strict orders are given to have the infected parts of the floor well

washed after every such execution.... I myself heard him give

directions that one of his pages should be whipped, whose turn it was

to give notice about washing the floor after an execution, but who

maliciously had omitted it; by which neglect, a young lord of great

hopes coming to an audience, was unfortunately poisoned, although the

prince at that time had no design against his life. But this good

prince was so gracious as to forgive the poor page his whipping, upon

promise that he would do so no more, without special orders.]

[Note 70: Je suis forcé de supprimer plusieurs traits.]

[Note 71: At last I beheld several animals in a field, and one or

two of the same kind sitting in trees. Their shape was very singular

and deformed.... Their heads and breasts were covered with a thick

hair, some frizzled, and others lank. They had beards like goats, and

a long ridge of hair behind their back, and the forepart of their legs

and feet. But the rest of the body was bare so that I might see their

skins, which were of a brown buff colour. They had no tails, nor any

hair at all on their buttocks, except about the anus.... They climbed

high trees as nimbly as a squirrel, for they had strong extended claws

before and behind, terminated in sharp points and hooked.... The

females had long lank hair on their head but none on their faces, nor

any thing more than a sort of down on the rest of their bodies, except

about the anus and pudenda. The dugs hung between their forefeet, and

often reached almost to the ground as they walked.... Upon the whole I

never beheld in all my travels so disagreeable an animal, or one

against which I naturally conceived so great an antipathy.]

[Note 72: In most herds there was a sort of ruling yahoo, who was

always more deformed in body and mischievous in disposition than any

of the rest; this leader had usually a favourite as like himself as he

could get, whose employment was to lick his master's feet and

posteriors, and drive the female yahoos to his kennel; for which he

was now and then rewarded with a piece of ass flesh.... He usually

continues in office till a worse can be found; but the very moment he

is discarded, his successor, at the head of all the yahoos in that

district, male and female, come in a body and discharge their

excrements upon him from head to foot.]

[Note 73: I cannot but conclude the bulk of your natives to be the

most pernicious race of little odious vermin, that nature ever

suffered to crawl upon the surface of the earth.]

[Note 74: «Proposition modeste pour empêcher que les enfants des

pauvres en Irlande ne soient une charge à leurs parents ou à leur

pays, et pour les rendre utiles au public.» 1729.--Swift devint fou

quelques années après.]

[Note 75: It is a melancholy object to those who walk through this

great town, or travel in the country, when they see the streets, the

roads, and cabin-doors, crowded with beggars of the female sex,

followed by three, four, or six children, all in rags, and importuning

every passenger for an alms.... I think it is agreed by all parties

that this prodigious number of children.... is in the present

deplorable state of the kingdom, a very great additional grievance;

and therefore, whosoever could find out a fair, cheap and easy method

of making these children sound, easy members of the Commonwealth,

would deserve so well of the public, as to have his statue set up for

a preserver of the nation.... I shall now, therefore, humbly propose

my own thoughts; which I hope will not be liable to the least

objection.]

[Note 76: I have been assured by a very knowing American of my

acquaintance in London, that a young healthy child, well nursed, is,

at a year old, a most delicious, nourishing, and wholesome food,

whether stewed, roasted, baked, or boiled; and I make no doubt that it

will equally serve in a fricassee or a ragout.

I do therefore humbly offer it to public consideration that of the

hundred and twenty thousand children already computed, twenty thousand

may be reserved for breed, whereof one-fourth part to be males....

that the remaining hundred thousand may, at a year old, be offered in

sale to the persons of quality and fortune through the kingdom; always

advising the mother to let them suck plentifully in the last month, so

as to render them plump and fat for good tables. A child will make two

dishes at an entertainment for friends, and when the family dines

alone, the fore or hind quarter will make a reasonable dish, and

seasoned with a little pepper or salt, will be very good boiled on the

fourth day, especially in winter.

I have reckoned, upon a medium, that a child just born will weigh

twelve pounds, and in a solar year, if tolerably nursed, will increase

to twenty-eight pounds.

I have already computed the charge of nursing a beggar's child (in

which list I reckon all cottagers, labourers, and four-fifths of the

farmers), to be about two shillings per annum, rags included; and I

believe no gentleman would repine to give ten shillings for the

carcass of a good fat child, which, as I have said, will make four

dishes of excellent nutritive meat.

Those who are more thrifty (as I must confess the times require), may

flay the carcass: the skin of which, artificially dressed, will make

admirable gloves for ladies, and summer boots for fine gentlemen.--As

to our city of Dublin, shambles may be appointed for this purpose, in

the most convenient parts of it; and butchers we may be assured will

not be wanting; although I rather recommend buying the children alive,

then dressing them hot from the knife, as we do roasted pigs....

I think the advantages by the proposals which I have made are obvious

and many, as well as of the highest importance. For first, as I have

already observed, it would greatly lessen the number of papists, with

whom we are yearly overrun, being the principal breeders of the

nation, as well as our most dangerous enemies.... Thirdly, whereas the

maintenance of a hundred thousand children, from two years old and

upwards, cannot be computed at less than ten shillings a piece per

annum, the nation's stock will be thereby increased fifty thousand

pounds per annum, beside the profit of a new dish introduced to the

tables of all gentlemen of fortune in the kingdom, who have any

refinement in taste. And all the money will circulate among ourselves,

the goods being entirely of our own growth and manufacture....

Sixthly, this would be a great inducement to marriage, which all wise

nations have either encouraged by rewards or enforced by laws and

penalties. It would increase the care and tenderness of mothers toward

their children, when they were sure of a settlement for life to the

poor babes, provided in some sort by the public, to their annual

profit or expense.... Many other advantages might be enumerated, for

instance, the addition of some thousand carcasses in our exportation

of barrelled beef; the propagation of swine's flesh, and improvement

in the art of making good bacon.... But this, and many others, I omit,

being studious of brevity.

Some persons of desponding spirit are in great concern about that vast

number of poor people who are aged, diseased, or maimed; and I have

been desired to employ my thoughts, what course may be taken to ease

the nation of so grievous an encumbrance. But I am not in the least

pain upon that matter, because it is very well known, that they are

every day dying and rotting by cold and famine and filth and vermin,

as fast as can be reasonably expected. And as to the young labourers,

they are now in almost as hopeful a condition; they cannot get work,

and consequently pine away for want of nourishment to a degree, that,

if at any time they are accidentally hired to common labour, they have

not strength to perform it. And thus the country and themselves are

happily delivered from the evils to come.]

[Note 77: I profess in the sincerity of my heart that I have not

the least personal interest in endeavouring to promote this necessary

work, having no other motive than the public good of my country, by

advancing our trade, providing for infants, relieving the poor, and

giving some pleasure to the rich. I have no children by which I can

propose to get a single penny; the youngest being nine years old, and

my wife past child-bearing.]

Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 4 de 5) · 第 21 / 62 题