III

C'est à ce moment et entre ses mains que le journal atteignit en

Angleterre son caractère propre et sa plus grande force. La

littérature entrait dans la politique. Pour comprendre ce que devint

l'une, il faut comprendre ce qu'était l'autre: l'art dépendit des

affaires, et l'esprit des partis fit l'esprit des écrivains.

En France, une théorie paraît, éloquente, bien liée et généreuse; les

jeunes gens s'en éprennent, portent un chapeau et chantent des

chansons en son honneur; le soir, en digérant, les bourgeois la lisent

et s'y complaisent; plusieurs, ayant la tête chaude, l'acceptent et se

prouvent à eux-mêmes leur force d'esprit en se moquant des

rétrogrades. D'autre part, les gens établis, prudents et craintifs, se

défient; comme ils se trouvent bien, ils trouvent que tout est bien,

et demandent que les choses restent comme elles sont. Voilà nos deux

partis, fort anciens, comme chacun sait, fort peu graves, comme chacun

voit. Nous avons besoin de causer, de nous enthousiasmer, de raisonner

sur des opinions spéculatives, tout cela fort légèrement, environ une

heure par jour, ne livrant à ce goût que la superficie de nous-mêmes,

si bien nivelés, qu'au fond nous pensons tous de même, et qu'à voir

justement les choses on ne trouvera dans notre pays que deux partis,

celui des hommes de vingt ans et celui des hommes de quarante ans. Au

contraire, les partis anglais furent toujours des corps compacts et

vivants, liés par des intérêts d'argent, de rang et de conscience, ne

prenant les théories que pour drapeau ou pour appoint, sortes d'États

secondaires qui, comme jadis les deux ordres de Rome, essayaient

légalement d'accaparer l'État. Pareillement, la constitution anglaise

ne fut jamais qu'une transaction entre des puissances distinctes,

contraintes de se tolérer les unes les autres, disposées à empiéter

les unes sur les autres, occupées à traiter les unes avec les autres.

La politique est pour eux un intérêt domestique, pour nous une

occupation de l'esprit: ils en font une affaire, nous en faisons une

discussion.

C'est pourquoi leurs pamphlets, et notamment ceux de Swift, ne nous

paraissent qu'à demi littéraires. Pour qu'un raisonnement soit

littéraire, il faut qu'il ne s'adresse point à tel intérêt ou à telle

faction, mais à l'esprit pur, qu'il soit fondé sur des vérités

universelles, qu'il s'appuie sur la justice absolue, qu'il puisse

toucher toutes les raisons humaines; autrement, étant local, il n'est

qu'utile: il n'y a de beau que ce qui est général. Il faut encore

qu'il se développe régulièrement par des analyses et avec des

divisions exactes, que sa distribution donne une image de la pure

raison, que l'ordre des idées y soit inviolable, que tout esprit

puisse y puiser aisément une conviction entière, que la méthode, comme

les principes, soit raisonnable en tous les lieux et dans tous les

temps. Il faut enfin que la passion de bien prouver se joigne à l'art

de bien prouver, que l'orateur annonce sa preuve, qu'il la rappelle,

qu'il la présente sous toutes ses faces, qu'il veuille pénétrer dans

les esprits, qu'il les poursuive avec insistance dans toutes leurs

fuites, mais en même temps qu'il traite ses auditeurs en hommes dignes

de comprendre et d'appliquer les vérités générales, et que son

discours ait la vivacité, la noblesse, la politesse et l'ardeur qui

conviennent à de tels sujets et à de tels esprits. C'est par là que la

prose antique et la prose française sont éloquentes, et que des

dissertations de politique ou des controverses de religion sont

restées des modèles d'art.

Ce bon goût et cette philosophie manquent à l'esprit positif; il veut

atteindre non la beauté éternelle, mais le succès actuel. Swift ne

s'adresse pas à l'homme en général, mais à certains hommes. Il ne

parle pas à des raisonneurs, mais à un parti; il ne s'agit pas pour

lui d'enseigner une vérité, mais de faire une impression; il n'a pas

pour but d'éclairer cette partie isolée de l'homme qu'on appelle

l'esprit, mais de remuer cette masse de sentiments et de préjugés qui

est l'homme réel. Pendant qu'il écrit, son public est sous ses yeux:

gros _squires_ bouffis par le porto et le boeuf, accoutumés à la fin

du repas à brailler loyalement pour l'Église et le roi; gentilshommes

fermiers aigris contre le luxe de Londres et l'importance nouvelle des

commerçants; ecclésiastiques nourris de sermons pédants et de haine

ancienne contre les dissidents et les papistes. Ces gens-là n'auront

pas assez d'esprit pour suivre une belle déduction ou pour entendre un

principe abstrait. Il faut calculer les faits qu'ils savent, les idées

qu'ils ont reçues, les intérêts qui les pressent, ne rappeler que ces

faits, ne partir que de ces idées, n'inquiéter que ces intérêts. Ainsi

parle Swift, sans développement, sans coups de logique, sans effets de

style, mais avec une force et un succès extraordinaires, par des

sentences dont les contemporains sentaient intérieurement la justesse

et qu'ils acceptaient à l'instant même, parce qu'elles ne faisaient

que leur dire nettement et tout haut ce qu'ils balbutiaient

obscurément et tout bas. Telle fut la puissance de l'_Examiner_, qui

changea en un an l'opinion de trois royaumes, et surtout du _Drapier_,

qui fit reculer un gouvernement.

La petite monnaie manquait en Irlande, et les ministres anglais

avaient donné à William Wood une patente pour frapper cent huit mille

livres sterling de cuivre. Une commission, dont Newton était membre,

vérifia les pièces fabriquées, les trouva bonnes, et plusieurs juges

compétents pensent aujourd'hui que la mesure était loyale autant

qu'utile au pays. Swift ameuta contre elle le peuple en lui parlant

son langage, et triompha du bon sens et de l'État[24]. «Frères, amis,

compatriotes et camarades, ce que je vais vous dire à présent est,

après votre devoir envers Dieu et le soin de votre salut, du plus

grand intérêt pour vous-mêmes et vos enfants; votre pain, votre

habillement, toutes les nécessités de la vie en dépendent. C'est

pourquoi je vous exhorte très-instamment comme hommes, comme

chrétiens, comme pères, comme amis de votre pays, à lire cette feuille

avec la dernière attention, ou à vous la faire lire par d'autres. Pour

que vous puissiez le faire avec moins de dépense, j'ai ordonné à

l'imprimeur de la vendre au plus bas prix[25].» Vous voyez naître du

premier coup d'oeil l'inquiétude populaire; c'est ce style qui touche

les ouvriers et les paysans; il faut cette simplicité, ces détails,

pour entrer dans leur croyance. L'auteur a l'air d'un drapier, et ils

n'ont confiance qu'aux gens de leur état. Swift continue et diffame

Wood, certifiant que ses pièces de cuivre ne valent pas le huitième de

leur titre. De preuves, nulle trace: il n'y a pas besoin de preuves

pour convaincre le peuple; il suffit de répéter plusieurs fois la même

injure, d'abonder en exemples sensibles, de frapper ses yeux et ses

oreilles. Une fois l'imagination prise, il ira criant, se persuadant

par ses propres cris, intraitable. «Votre paragraphe, dit Swift à ses

adversaires, rapporte encore ceci, que sir Isaac Newton a rendu compte

d'un essai fait à la Tour sur le métal de Wood, par quoi il paraissait

que Wood a rempli à tous égards son traité. Son traité? Avec qui?

Est-ce avec le Parlement ou avec le peuple d'Irlande? Est-ce que ce ne

sont pas eux qui seront les acheteurs? Mais ils le détestent,

l'abhorrent, comme corrompu, frauduleux; ils la rejettent, sa boue et

sa drogue[26].» Et un peu après: «M. Wood, dit-il, propose de ne

fabriquer que quarante mille livres de sa monnaie, à moins _que les

exigences du commerce n'en demandent davantage_, quoique sa patente

lui donne pouvoir pour en fabriquer une bien plus grande quantité;--à

quoi, si je devais répondre, je le ferais comme ceci. Que M. Wood et

sa bande de fondeurs et de chaudronniers battent monnaie jusqu'à ce

qu'il n'y ait plus dans le royaume une vieille bouilloire de reste,

qu'ils en battent avec du vieux cuir, de la terre à pipe ou de la boue

de la rue, et appellent leur drogue du nom qu'il leur plaira, guinée

ou liard, nous n'avons pas à nous inquiéter de savoir comment lui et

sa troupe de complices jugent à propos de s'employer; mais j'espère et

j'ai confiance que tous, jusqu'au dernier homme, nous sommes bien

déterminés à ne point avoir affaire avec lui ni avec sa

marchandise[27].» Swift s'emporte, ne répond pas. En effet, c'est la

meilleure manière de répondre: pour remuer de tels auditeurs, il faut

mettre en mouvement leur sang et leurs nerfs; dès lors les boutiquiers

et les fermiers retrousseront leurs manches, apprêteront leurs poings,

et les bonnes raisons de leur ennemi ne feront qu'augmenter l'envie

qu'ils ont de l'assommer.

Voyez maintenant comment un amas d'exemples sensibles rend probable

une assertion gratuite. «Votre journal dit qu'on a vérifié la monnaie.

Comme cela est impudent et insupportable! Wood a soin de fabriquer une

douzaine ou deux de sous en bon métal, les envoie à la Tour, et on les

approuve, et ces sous doivent répondre de tous ceux qu'il a déjà

fabriqués ou fabriquera à l'avenir! Sans doute il est vrai qu'un

_gentleman_ envoie souvent à ma boutique prendre un échantillon

d'étoffe: je le coupe loyalement dans la pièce, et si l'échantillon

lui va, il vient, ou bien envoie et compare le morceau avec la pièce

entière, et probablement nous faisons marché; mais si je voulais

acheter cent moutons, et que l'éleveur, après m'avoir amené un seul

mouton, gras et de bonne toison, en manière d'échantillon, me voulût

faire payer le même prix pour les cent autres, sans me permettre de

les voir avant de payer, ou sans me donner bonne garantie qu'il me

rendra mon argent pour ceux qui seront maigres, ou tondus, ou galeux,

je ne voudrais pas être une de ses pratiques. On m'a conté l'histoire

d'un homme qui voulait vendre sa maison, et pour cela portait un

morceau de brique dans sa poche, et le montrait comme échantillon pour

encourager les acheteurs; ceci est justement le cas pour les

vérifications de M. Wood[28].» Un gros rire éclatait; les bouchers,

les maçons, étaient gagnés. Pour achever, Swift leur enseignait un

expédient pratique, proportionné à leur intelligence et à leur état.

«Le simple soldat, quand il ira au marché ou à la taverne, offrira

cette monnaie; si on la refuse, il sacrera, fera le diable à quatre,

menacera de battre le boucher ou la cabaretière, ou prendra les

marchandises par force, et leur jettera la pièce fausse. Dans ce cas

et dans les autres semblables, le boutiquier, ou le débitant de

viandes, ou tout autre marchand, n'a pas autre chose à faire que de

demander dix fois le prix de sa marchandise, si on veut le payer en

monnaie de Wood,--par exemple vingt pence de cette monnaie pour un

quart d'ale,--et ainsi dans toutes les autres choses, et ne jamais

lâcher sa marchandise qu'il ne tienne l'argent[29].» La clameur

publique vainquit le gouvernement anglais; il retira sa monnaie et

paya à Wood une grosse indemnité. Tel est le mérite des raisonnements

de Swift; ce sont de bons outils, tranchants et maniables, ni élégants

ni brillants, mais qui prouvent leur valeur par leur effet.

Toute la beauté de ces pamphlets est dans l'accent. Ils n'ont ni la

fougue généreuse de Pascal, ni la gaieté étourdissante de

Beaumarchais, ni la finesse ciselée de Courier, mais un air de

supériorité accablante et une âcreté de rancune terrible. La passion

et l'orgueil énorme, comme tout à l'heure l'esprit positif, ont assené

tous les coups. Il faut lire son _Esprit public des Whigs_ contre

Steele. Page à page, Steele est déchiré avec un calme et un dédain

que personne n'a égalés. Swift avance régulièrement, ne laissant

aucune partie saine, enfonçant blessure sur blessure, sûr de tous ses

coups, en sachant d'avance la portée et la profondeur. Le pauvre

Steele, étourdi vaniteux, est entre ses mains comme Gulliver chez les

géants; c'est pitié de voir un combat si inégal, et ce combat est sans

pitié: Swift l'écrase avec soin et avec aisance, comme une vermine. Le

malheureux, ancien officier et demi-lettré, se servait maladroitement

des mots constitutionnels. «Contre cet écueil, il vient

perpétuellement faire naufrage à nos yeux, toutes les fois qu'il se

hasarde hors des bornes étroites de sa littérature. Il a gardé un

souvenir confus des termes depuis qu'il a quitté l'université, mais il

a perdu la moitié de leur sens, et les met ensemble sans autre motif

que leur cadence, comme ce domestique qui clouait des cartes de

géographie dans le cabinet d'un _gentleman_, quelques-unes en travers,

d'autres la tête en bas, pour mieux les ajuster aux panneaux[30].»

Quand il juge, il est pire que quand il prouve; témoin son _court

portrait de lord Wharton_. Avec les formules de politesse officielle,

il le transperce; il n'y a qu'un Anglais capable d'un tel flegme et

d'une telle hauteur.

J'ai eu l'occasion, dit-il, de converser beaucoup avec sa

Seigneurie, et je suis parfaitement convaincu qu'il est

indifférent aux applaudissements autant qu'insensible aux

reproches. Il est dépourvu du sens de la gloire et de la

honte, comme quelques hommes sont dépourvus du sens de

l'odorat; c'est pourquoi une bonne réputation est pour lui

aussi peu de chose qu'un parfum précieux serait pour eux.

Quand un homme, dans l'intérêt du public, se met à décrire

le naturel d'un serpent, d'un loup, d'un crocodile ou d'un

renard, on doit entendre qu'il le fait sans aucune espèce

d'amour ou de haine personnelle envers ces animaux

eux-mêmes. Pareillement Son Excellence est un de ceux que je

n'aime ni ne hais personnellement. Je le vois à la cour,

chez lui et quelquefois chez moi, car j'ai l'honneur de

recevoir ses visites; et quand cet écrit sera public, il est

probable qu'il me dira, comme il l'a déjà fait dans une

circonstance semblable, «qu'il vient d'être diablement

éreinté,» puis, avec la transition la plus aisée du monde,

me parlera du temps ou de l'heure qu'il est. J'entreprends

donc ce travail de meilleur coeur, étant sûr de ne point le

mettre en colère et de ne blesser en aucune façon sa

réputation: comble de bonheur et de sécurité qui appartient

à Son Excellence, et que nul philosophe avant lui n'a pu

atteindre.--Thomas, comte de Wharton, lord-lieutenant

d'Irlande, par la force étonnante de sa constitution, a

depuis quelques années dépassé l'âge critique, sans que la

vieillesse ait laissé de traces visibles sur son corps ou

sur son esprit, quoiqu'il se soit prostitué toute la vie aux

vices qui ordinairement usent l'un et l'autre. Qu'il se

promène, ou siffle, ou jure, ou dise des ordures, ou crie

des injures, il s'acquitte de tous ces emplois mieux qu'un

étudiant de troisième année. Avec la même grâce et le même

style, il tempêtera contre son cocher en pleine rue, dans le

royaume dont il est gouverneur, et tout cela sans

conséquence, parce que la chose est dans son naturel et que

tout le monde s'y attend. Lorsqu'il réussit, c'est moins

par l'art que par le nombre de ses mensonges, ces mensonges

étant quelquefois découverts en une heure, souvent en un

jour, toujours en une semaine. Il jure solennellement qu'il

vous aime et veut vous servir, et, votre dos tourné, dit aux

assistants que vous êtes un chien et un drôle. Il va

assidûment aux prières, selon l'étiquette de sa place, et

profère des ordures et des blasphèmes à la porte de la

chapelle. En politique, il est presbytérien; en religion,

athée; mais il trouve bon en ce moment d'avoir pour

concubine une papiste. Dans son commerce avec les hommes, sa

règle générale est de tâcher de leur en imposer, n'ayant

d'autre recette pour cet effet qu'un composé de serments et

de mensonges. On n'a jamais su qu'il ait refusé ou tenu une

promesse. Et je me souviens que lui-même en faisait l'aveu à

une dame, exceptant toutefois la promesse qu'il lui faisait

en ce moment, qui était de lui procurer une pension.

Cependant il manqua à cette même promesse, et, je l'avoue,

nous trompa tous les deux; mais ici, je prie qu'on distingue

entre une promesse et un marché, car certainement il tiendra

le marché avec celui qui lui aura fait la plus belle offre.

En voilà assez pour le portrait de Son Excellence[31].

Suit une liste détaillée des belles actions à l'appui. «À la vérité,

je n'ai pu les ranger convenablement, comme je l'aurais voulu. C'est

que j'ai cru utile pour diverses raisons que le monde fût informé

aussitôt que possible des mérites de Son Excellence. Telles qu'elles

sont, elles pourront servir de matériaux à toute personne qui aura

l'envie d'écrire des mémoires sur la vie de Son Excellence.» Dans tout

ce morceau, la voix de Swift est restée calme; pas un muscle de son

visage n'a remué; ni demi-sourire, ni éclair de l'oeil, ni geste; il

parle en statue; mais sa colère croît par la contrainte et brûle

d'autant plus qu'elle n'a pas d'éclat.

C'est pourquoi son style ordinaire est l'ironie grave. Elle est l'arme

de l'orgueil, de la méditation et de la force. L'homme qui l'emploie

se contient au plus fort de la tempête intérieure; il est trop fier

pour offrir sa passion en spectacle; il ne prend point le public pour

confident; il entend être seul dans son âme; il aurait honte de se

livrer; il veut et sait garder l'absolue possession de soi. Ainsi

concentré, il comprend mieux et il souffre davantage; l'emportement ne

vient point soulager sa colère ou dissiper son attention; il sent

toutes les pointes et pénètre le fond de l'opinion qu'il déteste; il

multiplie sa douleur et sa connaissance, et ne s'épargne ni blessure,

ni réflexion. C'est dans cette attitude qu'il faut voir Swift,

impassible en apparence, mais les muscles contractés, le coeur brûlant

de haine, écrire avec un sourire terrible des pamphlets comme

celui-ci[32]:

Il n'est peut-être ni très-sûr, ni très-prudent de raisonner

contre l'abolition du christianisme dans un moment où tous

les partis sont déterminés et unanimes sur ce point.

Cependant, soit affectation de singularité, soit perversité

de la nature humaine, je suis si malheureux, que je ne puis

être entièrement de cette opinion. Bien plus, quand je

serais sûr que l'attorney général va donner ordre qu'on me

poursuive à l'instant même, je confesse encore que dans

l'état présent de nos affaires soit intérieures, soit

extérieures, je ne vois pas la nécessité absolue d'extirper

chez nous la religion chrétienne. Ceci pourra peut-être

sembler un paradoxe trop fort, même à notre âge savant et

paradoxal; c'est pourquoi je l'exposerai avec toute la

réserve possible et avec une extrême déférence pour cette

grande et docte majorité qui est d'un autre sentiment.--Du

reste, j'espère qu'aucun lecteur ne me suppose assez faible

pour vouloir défendre le christianisme réel, qui, dans les

temps primitifs, avait, dit-on, quelque influence sur la

croyance et les actions des hommes; ce serait-là en effet un

projet insensé; on détruirait ainsi d'un seul coup la moitié

de la science et tout l'esprit du royaume. Le lecteur de

bonne foi comprendra aisément que mon discours n'a d'autre

objet que de défendre le christianisme nominal, l'autre

ayant été depuis quelque temps mis de côté par le

consentement général comme tout à fait incompatible avec nos

projets actuels de richesse et de pouvoir[33].

Examinons donc les avantages que pourrait avoir cette abolition du

titre et du nom de chrétien, ceux-ci par exemple:

On objecte que, de compte fait, il y a dans ce royaume plus

de dix mille prêtres, dont les revenus, joints à ceux de

milords les évêques, suffiraient pour entretenir au moins

deux cents jeunes gentilshommes, gens d'esprit et de

plaisir, libres penseurs, ennemis de la prêtraille, des

principes étroits, de la pédanterie et des préjugés, et qui

pourraient faire l'ornement de la ville et de la cour[34].

On représente encore comme un grand avantage pour le public

que, si nous écartons tout d'un coup l'institution de

l'Évangile, toute religion sera naturellement bannie pour

toujours, et par suite avec elle tous les fâcheux préjugés

de l'éducation qui, sous les noms de vertu, conscience,

honneur, justice et autres semblables, ne servent qu'à

troubler la paix de l'esprit humain[35].

Puis il conclut en doublant l'insulte:

Ayant maintenant considéré les plus fortes objections contre

le christianisme et les principaux avantages qu'on espère

obtenir en l'abolissant, je vais, avec non moins de

déférence et de soumission pour de plus sages jugements,

mentionner quelques inconvénients qui pourraient naître de

la destruction de l'Évangile, et que les inventeurs n'ont

peut-être pas suffisamment examinés. D'abord je sens

très-vivement combien les personnes d'esprit et de plaisir

doivent être choquées et murmurer à la vue de tant de

prêtres crottés qui se rencontrent sur leur chemin et

offensent leurs yeux; mais en même temps ces sages

réformateurs ne considèrent pas quel avantage et quelle

félicité c'est pour de grands esprits d'avoir toujours sous

la main des objets de mépris et de dégoût pour exercer et

accroître leurs talents, et pour empêcher leur mauvaise

humeur de retomber sur eux-mêmes ou sur leurs

pareils,--particulièrement quand tout cela peut être fait

sans le moindre danger imaginable pour leurs personnes. Et

pour pousser un autre argument de nature semblable: si le

christianisme était aboli, comment les libres penseurs, les

puissants raisonneurs, les hommes de profonde science,

sauraient-ils trouver un autre sujet si bien disposé à tous

égards pour qu'ils puissent déployer leur talent? De quelles

merveilleuses productions d'esprit serions-nous privés, si

nous perdions celles des hommes dont le génie, par une

pratique continuelle, s'est entièrement tourné en railleries

et en invectives contre la religion, et qui seraient

incapables de briller ou de se distinguer sur tout autre

sujet! Nous nous plaignons journellement du grand déclin de

l'esprit parmi nous, et nous voudrions supprimer la plus

grande, peut-être la seule source qui lui reste[36]!--Mais

voici la plus forte des raisons; celle-là est tout à fait

invincible. Il est à craindre que, six mois après l'acte du

Parlement pour l'extirpation de l'Évangile, les fonds de la

banque et des Indes-Orientales ne tombent au moins de 1 pour

100. Et puisque c'est cinquante fois plus que la sagesse de

notre âge n'a jugé à propos d'aventurer pour le salut du

christianisme, il n'y a nulle raison de s'exposer à une si

grande perte pour le seul plaisir de le détruire[37].

Swift n'est qu'un combattant, je le veux; mais quand on revoit d'un

coup d'oeil ce bon sens et cet orgueil, cet empire sur les passions

des autres et cet empire de soi, cette force de haine et cet emploi de

la haine, on juge qu'il n'y eut guère de combattants semblables. Il

est pamphlétaire comme Annibal fut _condottiere_.

[Note 23: «L'absence de foi est un inconvénient qu'il faut cacher

quand on ne peut le vaincre.--Je me regarde, en qualité de prêtre,

comme chargé par la Providence de défendre un poste qu'elle m'a

confié, et de faire déserter autant d'ennemis qu'il est possible.»

(_Pensées sur la religion._)]

[Note 24: Je ne crois pas, quoi qu'on ait dit, qu'il fût alors de

mauvaise foi. On pouvait croire à une escroquerie ministérielle, et

Swift plus qu'un autre. Au fond, Swift me paraît honnête homme.]

[Note 25: Brethren, friends, countrymen, and fellow-subjects, what

I intend now to say to you, is, next to your duty to God and the care

of your salvation, of the greatest concern to you and your children;

your bread and clothing and every common necessary of life depends

upon it. Therefore I do most earnestly exhort you, as men, as

christians, as parents, and as lovers of your country, to read this

paper with the utmost attention, or get it read to you by others;

which that you may do at the less expense, I have ordered the printer

to sell at it the lowest rate.]

[Note 26: Your paragraph relates farther that sir Isaac Newton

reported an essay taken at the Tower of Wood's metal, by which it

appears that Wood had in all respects performed his contract. His

contract! With whom? Was it with the Parliament or people of Ireland?

Are not they to be purchasers? But they detest, abhor, and reject it

as corrupt, fraudulent, mingled with dirt and trash.]

[Note 27: His first proposal is that he will be content to coin no

more (than forty thousand pounds), unless _the exigencies of the trade

require it_, although his patent empowers him to coin a far greater

quantity.... To which if I were to answer, it should be thus: let Mr

Wood and his crew of founders and tinkers coin on, till there is not

an old kettle left in the kingdom; let them coin old leather,

tobacco-pipe clay, or the dirt in the street, and call their trumpery

by what name they please, from a guinea to a farthing; we are not

under any concern to know how he and his tribe of accomplices think

fit to employ themselves; but I hope and trust that we are all, to a

man, fully determined to have nothing to do with him or his ware.]

[Note 28: Your newsletter says that an essay was made of the coin.

How impudent and insupportable is this! Wood takes care to coin a

dozen or two halfpence of good metal, sends them to the Tower, and

they are approved; and these must answer all that he has already

coined or shall coin for the future. It is true, indeed, that a

gentleman often sends to my shop for a pattern of stuff. I cut it

fairly off, and if he likes it, he comes or sends and compares the

pattern with the whole piece, and probably we come to a bargain. But

if I were to buy a hundred sheep, and the grazier should bring me one

single wether fat and well fleeced by way of pattern, and expect the

same price for the whole hundred, without suffering me to see them

before he was paid or giving me good security to restore my money for

those that were lean, or shorn or scabby, I would be none of his

customers. I have heard of a man who had a mind to sell his house, and

therefore carried a piece of brick in his pocket, which he showed as a

pattern to encourage the purchasers; and this is directly the case in

point with Mr Wood's essay.]

[Note 29: The common soldier, when he goes to the market or ale

house will offer his money; and if it be refused, he perhaps will

swagger and hector, and threaten to beat the butcher or alewife, or

take the goods by force, and throw them the bad half-pence. In this

and the like cases, the shop-keeper or victualler, or any other

tradesman, has no more to do than to demand ten times the price of his

goods, if it is to be paid in Wood's money; for example twenty pence

of that money for a quart of ale, and so in all things, and never part

with the goods till he gets the money.]

[Note 30: Upon this rock the author is perpetually splitting, as

often as he ventures out beyond the narrow bounds of his literature.

He has a confused remembrance of words since he left the university,

but has lost half their meaning, and puts them together with no regard

except to their cadence; as I remember a fellow nailed up maps in a

gentleman's closet, some sidelong, others upside down, the better to

adjust them to the pannels.

Voyez aussi dans l'_Examiner_ le pamphlet sur Malborough, désigné sous

le nom de _Crassus_, et la comparaison de la générosité romaine et de

la ladrerie anglaise.]

[Note 31: I have had the honour of much conversation with his

lordship, and am thoroughly convinced how indifferent he is to

applause and how insensible of reproach.... He is without the sense of

shame or glory, as some men are without the sense of smelling;

therefore a good name to him is no more than a precious ointment would

be to these. Whoever, for the sake of others, were to describe the

nature of a serpent, a wolf, a crocodile or a fox, must be understood

to do it without any personal love or hatred for the animals

themselves. In the same manner his Excellency is one whom I neither

personally love or hate. I see him at court, at his own house, or

sometimes at mine, for I have the honour of his visits; and when these

papers are public, it is odds but he will tell me, as he once did upon

a like occasion, «that he is damnably mauled,» and then with the

easiest transition in the world, ask about the weather, or time of the

day. So that I enter on the work with more cheerfulness, because I am

sure neither to make him angry, nor any way to hurt his reputation; a

pitch of happiness and security to which his Excellency has arrived,

and which no philosopher before him could reach.--Thomas, Earl of

Wharton, lord lieutenant of Ireland, by the force of a wonderful

constitution, has some years passed his grand climacterick without any

visible effects of old age, either on his body or his mind and in

spite of a continual prostitution to those vices which usually wear

out both.... Whether he walks or whistles, or swears, or talks bawdy,

or calls names, he acquits himself in each beyond a templar of three

years standing. With the same grace and in the same style, he will

rattle his coachman in the midst of the street, where he is governor

of the kingdom; and all this is without consequence, because it is his

character, and what every body expects.... The ends he has gained by

lying appear to be more owing to the frequency than the art of them,

his lies being sometimes detected in an hour, often in a day, and

always in a week.... He swears solemnly he loves and will serve you,

and your back is no sooner turned, but he tells those about him you

are a dog and a rascal. He goes constantly to prayers in the forms of

his place, and will talk bawdy and blasphemy at the chapel door. He is

a presbyterian in politicks, and an atheist in religion, but he

chooses at present to whore with a papist. In his commerce with

mankind, his general rule is to endeavour to impose on their

understandings, for which he has but a receipt, a composition of lies

and oaths.... He bears the gallantries of his lady with the

indifference of a stoick, and thinks them well recompensed by a return

of children to support his family, without the fatigues of being a

father.... He was never known to refuse or to keep a promise, as I

remember he told a lady, but with an exception to the promise he then

made, which was to get her a pension. Yet he broke even that, and, I

confess, deceived us both. But here I desire to distinguish between a

promise and a bargain; for he will be sure to keep the latter, when he

has the fairest offer.... But here I must desire the reader's pardon,

if I cannot digest the following facts in so good a manner as I

intended; because it is thought expedient for some reasons, the world

should be informed of his Excellency's merits as soon as possible....

As they are, they may serve for hints to any person who may hereafter

have a mind to write memoirs of his Excellency's life.]

[Note 32: _Argument contre l'abolition du christianisme._ Il

s'agit de décrier les whigs, amis des libres penseurs.]

[Note 33: It may perhaps be neither safe nor prudent, to argue

against the abolishment of christianity, at a juncture, when all

parties appear so unanimously determined upon the point.... However I

know not how, whether from the affectation of singularity, or the

perverseness of human nature, but so it unhappily falls out, that I

cannot be entirely of this opinion. Nay, though I were sure an order

were issued for my immediate prosecution by the attorney-general, I

should still confess, that in the present posture of our affairs, at

home or abroad, I do not yet see the absolute necessity of extirpating

the christian religion from among us. This perhaps may appear too

great a paradox even for our wise and paradoxical age to endure;

therefore I shall handle it with all tenderness, and with the utmost

deference to that great and profound majority which is of another

sentiment.... I hope no reader imagines me so weak as to stand up in

the defence of real christianity, such as used in primitive times (if

we may believe the authors of those ages), to have an influence upon

men's belief and actions. To offer at the restoring of that would

indeed be a wild project; it would be to dig up foundations; to

destroy at one blow all the wit, and half the learning of the

kingdom.... Every candid reader will easily understand my discourse to

be intended only in defence of nominal christianity; the other having

been for some time wholly laid aside by general consent, as utterly

inconsistent with our present schemes of wealth and power.]

[Note 34: It is likewise urged, that there are by computation in

this kingdom above ten thousand parsons, whose revenues, added to

those of my lords the bishops, would suffice to maintain at least two

hundred young gentlemen of wit and pleasure, and freethinking, enemies

to priestcraft, narrow principles, pedantry, and prejudices, who might

be an ornament to the court and town.]

[Note 35: It is likewise proposed as a great advantage to the

publick that if we once discard the system of the Gospel, all religion

will of course be banished for ever, and consequently along with it,

those grievous prejudices of education, which under the names of

virtue, conscience, honour, justice, and the like, are so apt to

disturb the peace of human minds, and the notions thereof are so hard

to be eradicated by right reason, or free-thinking.]

[Note 36: I am very sensible how much the gentlemen of wit and

pleasure are apt to murmur and be shocked at the sight of so many

daggle-tail parsons, who happen to fall in their way, and offend their

eyes; but at the same time, those wise reformers do not consider what

an advantage and felicity it is for great wits to be always provided

with objects of scorn and contempt, in order to exercise and improve

their talents, and divert their spleen from falling on each other, or

on themselves; especially when all this may be done without the least

imaginable danger to their persons. And to urge another argument of a

parallel nature: if christianity were once abolished, how could the

freethinkers, the strong reasoners, and the men of profound learning,

be able to find another subject so calculated in all points whereon to

display their abilities? What wonderful productions of wit should we

be deprived of from those whose genius, by continual practice, hath

been wholly turned upon raillery and invectives against religion, and

would, therefore, be never able to shine or distinguish themselves on

any other subject? We are daily complaining of the great decline of

wit among us, and would we take away the greatest, perhaps the only

topic we have left?]

[Note 37: I do very much apprehend that in six months time after

the act is passed for the extirpation of the Gospel, the Bank and

East-India stock may fall at least one per cent. And since that is

fifty more than ever the wisdom of our age thought fit to venture for

the preservation of christianity, there is no reason why we should

bear so great a loss, merely for the sake of destroying it.]

Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 4 de 5) · 第 20 / 62 题