Il a fallu ces passions et ces misères pour inspirer les _Voyages de
Gulliver_ et le _Conte du Tonneau_.
Il a fallu encore une forme d'esprit étrange et puissante, aussi
anglaise que son orgueil et ses passions. Il a le style d'un
chirurgien et d'un juge, froid, grave, solide, sans ornement, ni
vivacité, ni passion, tout viril et pratique. Il ne veut ni plaire, ni
divertir, ni entraîner, ni toucher; il ne lui arrive jamais d'hésiter,
de redoubler, de s'enflammer ou de faire effort. Il prononce sa pensée
d'un ton uni, en termes exacts, précis, souvent crus, avec des
comparaisons familières, abaissant tout à la portée de la main, même
les choses les plus hautes, surtout les choses les plus hautes, avec
un flegme brutal et toujours hautain. Il sait la vie comme un banquier
sait ses comptes, et une fois son addition faite, il dédaigne ou
assomme les bavards qui en disputent autour de lui.
Avec le total il sait les parties. Non-seulement il saisit
familièrement et vigoureusement chaque objet, mais encore il le
décompose et possède l'inventaire de ses détails. Il a l'imagination
aussi minutieuse qu'énergique. Il peut vous donner sur chaque
événement et sur chaque objet un procès-verbal de circonstances
sèches, si bien lié et si vraisemblable qu'il vous fera illusion. Les
voyages de son Gulliver sembleront un journal de bord. Les
prédictions de son Bickerstaff seront prises à la lettre par
l'inquisition de Portugal. Le récit de son _M. du Baudrier_ paraîtra
une traduction authentique. Il donnera au roman extravagant l'air
d'une histoire certifiée. Par cette science détaillée et solide, il
importe dans la littérature l'esprit positif des hommes de pratique et
d'affaires. Il n'y en a pas de plus fort, ni de plus borné, ni de plus
malheureux; car il n'y en pas de plus destructeur. Nulle grandeur
fausse ou vraie ne se soutient devant lui; les choses sondées et
maniées perdent à l'instant leur prestige et leur valeur. En les
décomposant, il montre leur laideur réelle et leur ôte leur beauté
fictive. En les mettant au niveau des objets vulgaires, il leur
supprime leur beauté réelle et leur imprime une laideur fictive. Il
présente tous leurs traits grossiers, et ne présente que leurs traits
grossiers. Regardez comme lui les détails physiques de la science, de
la religion, de l'État, et réduisez comme lui la science, la religion
et l'État à la bassesse des événements journaliers; comme lui, vous
verrez, ici, un Bedlam de rêveurs ratatinés, de cerveaux étroits et
chimériques, occupés à se contredire, à ramasser dans des bouquins
moisis des phrases vides, à inventer des conjectures qu'ils crient
comme des vérités; là, une bande d'enthousiastes marmottant des
phrases qu'ils n'entendent pas, adorant des figures de style en guise
de mystères, attachant la sainteté ou l'impiété à des manches d'habit
ou à des postures, dépensant en persécutions et en génuflexions le
surcroît de folie moutonnière et féroce dont le hasard malfaisant a
gorgé leurs cerveaux; là-bas, des troupeaux d'idiots qui livrent leur
sang et leurs biens aux caprices et aux calculs d'un monsieur en
carrosse, par respect pour le carrosse qu'ils lui ont fourni. Quelle
partie de la nature ou de la vie humaine peut subsister grande et
belle devant un esprit qui, pénétrant tous les détails, aperçoit
l'homme à table, au lit, à la garde-robe, dans toutes ses actions
plates ou basses, et qui ravale toute chose au rang des événements
vulgaires, des plus mesquines circonstances de friperie et de
pot-au-feu? Ce n'est pas assez pour l'esprit positif de voir les
ressorts, les poulies, les quinquets et tout ce qu'il y a de laid dans
l'opéra auquel il assiste; par surcroît, il l'enlaidit, l'appelant
parade. Ce n'est pas assez de n'y rien ignorer, il veut encore n'y
rien admirer. Il traite les choses en outils domestiques; après en
avoir compté les matériaux, il leur impose un nom ignoble; pour lui,
la nature n'est qu'une marmite où cuisent des ingrédients dont il sait
la proportion et le nombre. Dans cette force et dans cette faiblesse,
vous voyez d'avance la misanthropie de Swift et son talent.
C'est qu'il n'y a que deux façons de s'accommoder au monde: la
médiocrité d'esprit et la supériorité d'intelligence; l'une à l'usage
du public et des sots, l'autre à l'usage des artistes et des
philosophes; l'une qui consiste à ne rien voir, l'autre qui consiste à
voir tout. Vous respecterez les choses respectées, si vous n'en
regardez que la surface, si vous les prenez telles qu'elles se
donnent, si vous vous laissez duper par la belle apparence qu'elles ne
manquent jamais de revêtir. Vous saluerez dans vos maîtres l'habit
doré dont ils s'affublent, et vous ne songerez jamais à sonder les
souillures qui sont cachées par la broderie. Vous serez attendri par
les grands mots qu'ils répètent d'un ton sublime, et vous n'apercevrez
jamais dans leur poche le manuel héréditaire où ils les ont pris. Vous
leur porterez pieusement votre argent et vos services; la coutume,
vous paraîtra justice, et vous accepterez cette doctrine d'oie, qu'une
oie a pour devoir d'être un rôti. Mais d'autre part vous tolérerez et
même vous aimerez le monde, si, pénétrant dans sa nature, vous vous
occupez à expliquer ou à imiter son mécanisme. Vous vous intéresserez
aux passions par la sympathie de l'artiste ou par la compréhension du
philosophe; vous les trouverez naturelles en ressentant leur force, ou
vous les trouverez nécessaires en calculant leur liaison; vous
cesserez de vous indigner contre des puissances qui produisent de
beaux spectacles, ou vous cesserez de vous emporter contre des
contre-coups que la géométrie des causes avait prédits; vous admirerez
le monde comme un drame grandiose ou comme un développement
invincible, et vous serez préservé par l'imagination ou par la logique
du dénigrement où du dégoût. Vous démêlerez dans la religion les
hautes vérités que les dogmes offusquent et les généreux instincts que
la superstition recouvre. Vous apercevrez dans l'État les bienfaits
infinis que nulle tyrannie n'abolit et les inclinations sociables que
nulle méchanceté ne déracine. Vous distinguerez dans la science les
doctrines solides que la discussion n'ébranle plus, les larges idées
que le choc des systèmes purifie et déploie, les promesses magnifiques
que les progrès présents ouvrent à l'ambition de l'avenir. On peut de
la sorte échapper à la haine par la nullité de la perspective ou par
la grandeur de la perspective, par l'impuissance de découvrir les
contrastes ou par la puissance de découvrir l'accord des contrastes.
Élevé au-dessus de l'une, abaissé au-dessous de l'autre, voyant le mal
et le désordre, ignorant le bien et l'harmonie, exclu de l'amour et du
calme, livré à l'indignation et à l'amertume, Swift ne rencontre ni
une cause qu'il puisse chérir, ni une doctrine qu'il puisse
établir[23]; il emploie toute la force de l'esprit le mieux armé et du
caractère le mieux trempé à décrier et à détruire: toutes ses oeuvres
sont des pamphlets.