CHAPITRE V.

Swift.

I. Les débuts de Swift. -- Son caractère. -- Son orgueil. --

Sa sensibilité. -- Sa vie chez sir W. Temple. -- Chez lord

Berkeley. -- Son rôle politique. -- Son importance. -- Son

insuccès. -- Sa vie privée. -- Ses amours. -- Son désespoir

et sa folie.

II. Son esprit. -- Sa puissance et ses limites. -- L'esprit

prosaïque et positiviste. -- Comment il est situé entre la

vulgarité et le génie. -- Pourquoi il est destructif.

III. Le pamphlétaire. -- Comment en ce moment la littérature

entre dans la politique. -- Différence des partis en France

et en Angleterre. -- Différence des pamphlets en France et

en Angleterre. -- Conditions du pamphlet littéraire. --

Conditions du pamphlet efficace. -- Ces pamphlets sont

spéciaux et pratiques. -- L'_Examiner_. -- Les _Lettres du

Drapier_. -- Le _Portrait de lord Wharton_. -- _Argument

contre l'abolition du christianisme._ -- L'invective

politique. -- La diffamation personnelle. -- Le bon sens

incisif. -- L'ironie grave.

IV. Le poëte. -- Comparaison de Swift et de Voltaire. --

Sérieux et dureté de ses badinages. -- _Bickerstaff._ --

Rudesse de sa galanterie. -- _Cadénus et Vanessa._ -- Sa

poésie prosaïque et réaliste. -- _La grande question

débattue._ -- Énergie et tristesse de ses petits poëmes. --

Vers _sur sa propre mort_. -- À quels excès il aboutit.

V. Le conteur et le philosophe. -- Le _Conte du Tonneau_. --

Son jugement sur la religion, la science, la philosophie et

la raison. -- Comment il diffame l'intelligence humaine. --

_Les Voyages de Gulliver._ -- Son jugement sur la société,

le gouvernement, les conditions et les professions. --

Comment il diffame la nature humaine. -- Derniers pamphlets.

-- Construction de son caractère et de son génie.

En 1685, dans la grande salle de l'université de Dublin, les

professeurs occupés à conférer les grades de bachelier eurent un

singulier spectacle: un pauvre écolier, bizarre, gauche, aux yeux

bleus et durs, orphelin, sans amis, misérablement entretenu par la

charité d'un oncle, déjà refusé pour son ignorance en logique, se

présentait une seconde fois sans avoir daigné lire la logique. En vain

son _tutor_ lui apportait les in-folio les plus respectables:

Smeglesius, Keckermannus, Burgersdicius. Il en feuilletait trois

pages, et les refermait au plus vite. Quand vint l'argumentation, le

_proctor_ fut obligé de lui mettre ses arguments en forme. On lui

demandait comment il pourrait bien raisonner sans les règles; il

répondit qu'il raisonnait fort bien sans les règles. Cet excès de

sottise fit scandale; on le reçut pourtant, mais à grand'peine,

_speciali gratia_, dit le registre, et les professeurs s'en allèrent,

sans doute avec des risées de pitié, plaignant le cerveau débile de

Jonathan Swift.

I

Ce furent là sa première humiliation et sa première révolte. Toute sa

vie fut semblable à ce moment, comblée et ravagée de douleurs et de

haines. À quel excès elles montèrent, son portrait et son histoire

peuvent seuls l'indiquer. Il eut l'orgueil outré et terrible, et fit

plier sous son arrogance la superbe des tout-puissants ministres et

des premiers seigneurs. Simple journaliste, ayant pour tout bien un

petit bénéfice d'Irlande, il traita avec eux d'égal à égal. M. Harley,

le premier ministre, lui ayant envoyé un billet de banque pour ses

premiers articles, il se trouva offensé d'être pris pour un homme

payé, renvoya l'argent, exigea des excuses; il les eut, et écrivit sur

son journal: «J'ai rendu mes bonnes grâces à M. Harley[1].» Un autre

jour, ayant trouvé que Saint-John, le secrétaire d'État, lui faisait

froide mine, il l'en tança rudement. «Je l'avertis que je ne voulais

pas être traité comme un écolier, que tous les grands ministres qui

m'honoraient de leur familiarité devaient, s'ils entendaient ou

voyaient quelque chose à mon désavantage, me le faire savoir en termes

clairs, et ne point me donner la peine de le deviner par le

changement ou la froideur de leur contenance ou de leurs manières; que

c'était là une chose que je supporterais à peine d'une tête couronnée,

mais que je ne trouvais pas que la faveur d'un sujet valût ce prix;

que j'avais l'intention de faire la même déclaration à milord garde

des sceaux et à M. Harley, pour qu'ils me traitassent en

conséquence[2].» Saint-John l'approuva, se justifia, dit qu'il avait

passé plusieurs nuits à travailler, une nuit à boire, et que sa

fatigue avait pu paraître de la mauvaise humeur. Dans le salon de

réception, Swift allait causer avec quelque homme obscur et forçait

les lords à venir le saluer et lui parler. «M. le secrétaire d'État me

dit que le duc de Buckingham désirait faire ma connaissance; je

répondis que cela ne se pouvait, qu'il n'avait pas fait assez

d'avances. Le duc de Shrewsbury dit alors qu'il croyait que le duc

n'avait pas l'habitude de faire des avances. Je dis que je n'y

pouvais rien, car j'attendais toujours des avances en proportion de

la qualité des gens, et plus de la part d'un duc que de la part d'un

autre homme[3].» Il triomphait dans son arrogance, et disait avec une

joie contenue et pleine de vengeance: «On passe là une demi-heure

assez agréable[4].» Il allait jusqu'à la brutalité et la tyrannie; il

écrivait à la duchesse de Queensbury: «Je suis bien aise que vous

sachiez votre devoir; car c'est une règle connue et établie depuis

plus de vingt ans en Angleterre, que les premières avances m'ont

constamment été faites par toutes les dames qui aspiraient à me

connaître, et plus grande était leur qualité, plus grandes étaient

leurs avances[5].» Le glorieux général Webb, avec sa béquille et sa

canne, montait en boitant ses deux étages pour le féliciter et

l'inviter; Swift acceptait, puis, une heure après, se désengageait,

aimant mieux dîner ailleurs. Il semblait se regarder comme un être

d'espèce supérieure, dispensé des égards, ayant droit aux hommages, ne

tenant compte ni du sexe, ni du rang, ni de la gloire, occupé à

protéger et à détruire, distribuant les faveurs, les blessures et les

pardons. Addison, puis lady Giffard, une amie de vingt ans, lui ayant

manqué, il refusa de les reprendre en grâce, s'ils ne lui demandaient

pardon. Lord Lansdowne, ministre de la guerre, s'étant trouvé blessé

d'un mot dans l'_Examiner_, «je fus hautement irrité, dit Swift, qu'il

se fût plaint de moi avant de m'avoir parlé. Je ne lui dirai plus une

parole avant qu'il ne m'ait demandé pardon[6].» Il traita l'art comme

les hommes, écrivant d'un trait, dédaignant «la dégoûtante besogne de

se relire,» ne signant aucun de ses livres, laissant chaque écrit

faire son chemin seul, sans le secours des autres, sans le patronage

de son nom, sans la recommandation de personne. Il avait l'âme d'un

dictateur, altérée de pouvoir, et ouvertement, disant «que tous ses

efforts pour se distinguer venaient du désir d'être traité comme un

lord[7].»--«Que j'aie tort ou raison, ce n'est pas l'affaire. La

renommée d'esprit ou de grand savoir tient lieu d'un ruban bleu ou

d'un carrosse à six bêtes.» Mais ce pouvoir et ce rang, il se les

croyait dus; il ne demandait pas, il attendait. «Je ne solliciterai

jamais pour moi-même, quoique je le fasse souvent pour les autres.» Il

voulait l'empire, et agissait comme s'il l'avait eu. La haine et le

malheur trouvent leur sol natal dans ces esprits despotiques. Ils

vivent en rois tombés, toujours insultants et blessés, ayant toutes

les misères de l'orgueil, n'ayant aucune des consolations de

l'orgueil, incapables de goûter ni la société ni la solitude, trop

ambitieux pour se contenter du silence, trop hautains pour se servir

du monde, nés pour la rébellion et la défaite, destinés par leur

passion et leur impuissance au désespoir et au talent.

La sensibilité ici exaspérait les plaies de l'orgueil. Sous ce flegme

du visage et du style bouillonnaient des passions furieuses. Il y

avait en lui une tempête incessante de colères et de désirs. «Une

personne de haut rang en Irlande (qui daignait s'abaisser jusqu'à

regarder dans mon esprit) avait coutume de dire que cet esprit était

comme un démon conjuré, qui ravagerait tout si je ne lui donnais de

l'emploi[8].» Le ressentiment s'enfonçait en lui plus avant et plus

brûlant que dans les autres hommes. Il faut écouter le profond soupir

de joie haineuse avec lequel il contemple ses ennemis sous ses pieds.

«Tous les whigs étaient ravis de me voir; ils se noient et voudraient

s'accrocher à moi comme à une branche; leurs grands me faisaient tous

gauchement des apologies. Cela est bon de voir la lamentable

confession qu'ils font de leur sottise[9].» Et un peu après: «Qu'ils

crèvent et pourrissent, les chiens d'ingrats! Avant de partir d'ici,

je les ferai repentir de leur conduite.... J'ai gagné vingt ennemis

pour deux amis, mais au moins j'ai eu ma vengeance.» Il est assouvi et

comblé; comme un loup et comme un lion, il ne se soucie plus de rien.

Cette fougue l'emportait à travers toutes les témérités et toutes les

violences. Ses _Lettres du Drapier_ avaient soulevé l'Irlande contre

le gouvernement, et le gouvernement venait d'afficher une proclamation

promettant récompense à qui dénoncerait le _drapier_. Swift entre

brusquement dans la grande salle de réception, écarte les groupes,

arrive devant le lord-lieutenant, le visage enflammé, et d'une voix

tonnante: «Très-bien, milord-lieutenant; c'est un glorieux exploit que

votre proclamation d'hier contre un pauvre boutiquier dont tout le

crime est d'avoir voulu sauver ce pays[10].» Et il déborda en

invectives au milieu du silence et de la stupeur. Le lord, homme

d'esprit, lui répondit doucement. Devant ce torrent, on se détournait.

Ce coeur bouleversé et dévoré ne comprenait rien au calme de ses amis;

il leur demandait «si les corruptions et les scélératesses des hommes

au pouvoir ne mangeaient pas leur chair et ne séchaient pas leur

sang.» La résignation le révoltait. Ses actions, brusques, bizarres,

partaient du milieu de son silence comme des éclairs. Il était étrange

et violent en tout, dans sa plaisanterie, dans ses affaires privées,

avec ses amis, avec les inconnus; souvent on le crut en démence.

Addison et ses amis voyaient depuis plusieurs jours à leur café un

ecclésiastique singulier qui mettait son chapeau sur la table,

marchait à grands pas pendant une heure, payait et partait, n'ayant

rien regardé et n'ayant pas dit un mot. Ils l'appelèrent le _curé

fou_. Un soir ce curé aperçoit un gentilhomme nouveau débarqué, va

droit à lui, et, sans saluer, lui demande: «Dites-moi, monsieur, vous

rappelez-vous un jour de beau temps dans ce monde?» L'autre, étonné,

répond, après quelques instants, qu'il se rappelle beaucoup de pareils

jours. «C'est plus que je ne puis dire: je ne me rappelle aucun temps

qui n'ait été trop chaud ou trop froid, trop humide ou trop sec; mais,

avec tout cela, le seigneur Dieu s'arrange pour qu'à la fin de l'an

tout soit très-bien.» Sur ce sarcasme, il tourne les talons et sort:

c'était Swift.--Un autre jour, chez le comte de Burlington, en

quittant la table, il dit à la maîtresse de la maison: «Lady

Burlington, j'apprends que vous chantez. Chantez-moi un air.» La dame

irritée refuse. «Elle chantera, ou je l'y forcerai. Eh bien! madame,

je suppose que vous me prenez pour un de vos curés de carrefour.

Chantez quand je vous le commande.» Le comte s'étant mis à rire, la

dame pleura et se retira. Quand Swift la revit, il lui dit pour

première parole: «Dites-moi, madame, êtes-vous aussi fière et d'aussi

mauvais caractère aujourd'hui que la dernière fois?» Les gens

s'étonnaient ou s'amusaient de ces sorties; j'y vois des sanglots et

des cris, les explosions de longues méditations impérieuses ou amères:

ce sont les soubresauts d'une âme indomptée qui frémit, se cabre,

brise les barrières, se blesse, écrase ou froisse ceux qu'elle

rencontre ou qui veulent l'arrêter. Il a fini par la folie; il la

sentait venir, il l'a décrite horriblement; il en a goûté par avance

la nausée et la lie; il la portait sur son visage tragique, dans ses

yeux terribles et hagards. Voilà le puissant et douloureux génie que

la nature livrait en proie à la société et à la vie; la société et la

vie lui ont versé tous leurs poisons.

Il a subi la pauvreté et le mépris dès l'âge où l'esprit s'ouvre, à

l'âge où le coeur est fier[11], à peine soutenu par les maigres

aumônes de sa famille, sombre et sans espérance, sentant sa force et

les dangers de sa force[12]. À vingt et un ans, secrétaire chez sir

William Temple, il eut par an vingt livres sterling de gages, mangea à

la table des premiers domestiques, écrivit des odes pindariques en

l'honneur de son maître, emboursa dix ans durant les humiliations de

la servitude et la familiarité de la valetaille, obligé d'aduler un

courtisan goutteux et flatté, de subir milady sa soeur, agité

d'angoisses «dès qu'il voyait un peu de froideur[13]» dans les yeux de

sir William, leurré d'espérances vaines, contraint après un essai

d'indépendance de reprendre la livrée qui l'étouffait. «Pauvres hères,

cadets du ciel, indignes de son soin, nous sommes trop heureux

d'attraper les restes et le rebut de la table[14]!»--«C'est pourquoi,

quand vous trouvez que les années viennent sans espérance d'une place,

je vous conseille d'aller sur la grande route, seul poste d'honneur

qui vous soit laissé; vous y rencontrerez beaucoup de vos vieux

camarades, et vous y ferez une vie courte et bonne.» Suivent des avis

sur la conduite qu'ils devront tenir lorsqu'on les mènera à la

potence. Voilà ses instructions aux domestiques; il racontait ainsi ce

qu'il avait souffert. À trente et un ans, espérant une place du roi

Guillaume III, il édita les oeuvres de son patron, les dédia au

souverain, lui remit un placet, n'eut rien, et retomba au poste de

secrétaire chez lord Berkeley, cette fois chapelain de la famille,

avec tous les dégoûts dont ce rôle de valet ecclésiastique rassasiait

alors un homme de coeur. «J'honore la soutane, dit la servante

Harris[15], je veux être femme d'un curé. Que Vos Excellences me

donnent une lettre avec un ordre pour le chapelain[16]!» Les

excellences, lui ayant promis le doyenné de Derry; le donnèrent à un

autre. Rejeté vers la politique, il écrivit un pamphlet whig, _les

Dissensions d'Athènes et de Rome_, reçut de lord Halifax et des chefs

du parti vingt belles promesses, et fut planté là. Vingt ans

d'insultes sans vengeance et d'humiliations sans relâche, le tumulte

intérieur de tant d'espérances nourries, puis écrasées, des rêves

violents et magnifiques subitement flétris par la contrainte d'un

métier machinal, l'habitude de souffrir et de haïr, la nécessité de

cacher sa haine et sa souffrance, la conscience d'une supériorité

blessante, l'isolement du génie et de l'orgueil, l'aigreur de la

colère amassée et du dédain engorgé, voilà les aiguillons qui l'ont

lancé comme un taureau. Plus de mille pamphlets en quatre ans vinrent

l'irriter encore, avec les noms de _renégat_, de _traître_ et

_d'athée_. Il les écrasa tous, mit le pied sur leur parti, s'abreuva

du poignant plaisir de la victoire. Si jamais âme fut rassasiée de la

joie de déchirer, d'outrager et de détruire, ce fut celle-là. Le

débordement du mépris, l'ironie implacable, la logique accablante, le

cruel sourire du combattant qui marque d'avance l'endroit mortel où il

va frapper son ennemi, marche sur lui et le supplicie à loisir, avec

acharnement et complaisance, ce sont les sentiments qui l'ont pénétré

et qui ont éclaté hors de lui, avec tant d'âpreté qu'il se barra

lui-même sa carrière[17], et que de tant de hautes places vers

lesquelles il étendait la main, il ne lui resta qu'un poste de doyen

dans la misérable Irlande. L'avénement de George Ier l'y exila;

l'avénement de George II, sur lequel il comptait, l'y confina. Il s'y

débattit d'abord contre la haine populaire, puis contre le ministère

vainqueur, puis contre l'humanité tout entière, par des pamphlets

sanglants, par des satires désespérées; il y savoura encore une fois

le plaisir de combattre et de blesser[18]; il y souffrit jusqu'au

bout, assombri par le progrès de l'âge, par le spectacle de

l'oppression et de la misère, par le sentiment de son impuissance,

furieux «de vivre parmi des esclaves,» enchaîné et vaincu. «Chaque

année, dit-il, ou plutôt chaque mois je me sens plus entraîné à la

haine et à la vengeance, et ma rage est si ignoble qu'elle descend

jusqu'à s'en prendre à la folie et à la lâcheté du peuple esclave

parmi lequel je vis[19].» Ce cri est l'abrégé de sa vie publique; ces

sentiments sont les matériaux que la vie publique a fournis à son

talent.

Il les retrouvait dans la vie privée, plus violents et plus intimes.

Il avait élevé et aimé purement une jeune fille charmante, instruite,

honnête, Esther Johnson, qui dès l'enfance l'avait chéri et vénéré

uniquement. Elle habitait avec lui, il avait fait d'elle sa

confidente. De Londres, pendant ses combats politiques, il lui

envoyait le journal complet de ses moindres actions; il écrivait pour

elle deux fois par jour, avec une familiarité, un abandon extrêmes,

avec tous les badinages, toutes les vivacités, tous les noms mignons

et caressants de l'épanchement le plus tendre. Cependant une autre

jeune fille belle et riche, miss Vanhomrigh, s'attachait à lui, lui

déclarait son amour, recevait plusieurs marques du sien, le suivait en

Irlande, tantôt jalouse, tantôt soumise, mais si passionnée, si

malheureuse, que ses lettres auraient brisé le coeur le plus dur. «Si

vous continuez à me traiter comme vous le faites, je n'aurai pas à

vous gêner longtemps.... Je crois que j'aurais supporté plus

volontiers la torture que ces mortelles, mortelles paroles que vous

m'avez dites.... Oh! s'il vous restait seulement assez d'intérêt pour

moi pour que cette plainte pût toucher votre pitié[20]!» Elle languit

et mourut. Esther Johnson, qui si longtemps avait eu tout le coeur de

Swift, souffrait encore davantage. Tout était changé dans la maison de

Swift. «À mon arrivée, dit-il, je crus que je mourrais de chagrin, et

tout le temps qu'on mit à m'installer, je fus horriblement triste.»

Des larmes, la défiance, le ressentiment, un silence glacé, voilà ce

qu'il trouvait à la place de la familiarité et des tendresses. Il

l'épousa par devoir, mais en secret, et à la condition qu'elle ne

serait sa femme que de nom. Pendant douze ans, elle dépérit; Swift

s'en allait le plus souvent qu'il pouvait en Angleterre. Sa maison lui

était un enfer; on soupçonne qu'une infirmité physique s'était mêlée à

ses amours et à son mariage. Un jour, Delany, son biographe, l'ayant

trouvé qui causait avec l'archevêque King, vit l'archevêque en larmes,

et Swift qui s'enfuyait le visage bouleversé. «Vous venez de voir, dit

le prélat, _le plus malheureux homme de la terre_; mais sur la cause

de son malheur, vous ne devez jamais faire une question.» Esther

Johnson mourut; quelles furent les angoisses de Swift, de quels

spectres il fut poursuivi, dans quelles horreurs le souvenir de deux

femmes minées lentement et tuées par sa faute le plongea et

l'enchaîna, rien que sa fin peut le dire. «Il est temps pour moi d'en

finir avec le monde...; mais je mourrai ici dans la rage comme un rat

empoisonné dans son trou[21]...» L'excès du travail et des émotions

l'avait rendu malade dès sa jeunesse: il avait des vertiges; il

n'entendait plus. Il sentait depuis longtemps que sa raison

l'abandonnerait. Un jour on l'avait vu s'arrêter devant un orme

découronné, le contempler longtemps, et dire: «Je serai comme cet

arbre, je mourrai d'abord par la tête[22].» Sa mémoire le quittait, il

recevait les attentions des autres avec dégoût, parfois avec fureur.

Il vivait seul, morne, ne pouvant plus lire. On dit qu'il passa une

année sans prononcer une parole, ayant horreur de la figure humaine,

marchant dix heures par jour, maniaque, puis idiot. Une tumeur lui

vint sur l'oeil, telle qu'il resta un mois sans dormir, et qu'il

fallut cinq personnes pour l'empêcher de s'arracher l'oeil avec les

ongles. Un de ses derniers mots fut: «Je suis fou.» Son testament

ouvert, on trouva qu'il léguait toute sa fortune pour bâtir un hôpital

de fous.

[Note 1: I have taken M. Harley into favour again.]

[Note 2: I will not see him (M. Harley) till he makes amends.... I

was deaf to all entreaties, and have desired Lewis to go to him, and

let him know that I expected further satisfaction. If we let these

great ministers pretend too much, there will be no governing them....

One thing I warned him of, never to appear cold to me, for I would not

be treated like a school-boy; that I expected every great minister who

honoured me with his acquaintance, if he heard or saw anything to my

disadvantage, would let me know in plain words, and not put me in pain

to guess by the change or coldness of his countenance or behaviour;

for it was what I would hardly bear from a crowned head; and I thought

no subject's favour was worth it; and that I designed to let my lord

Keeper and M. Harley know the same thing, that they might use me

accordingly.]

[Note 3: Mr secretary told me the duke of Buckingham had been

talking much to him about me, and desired my acquaintance. I answered

it could not be, for he had not made sufficient advances. Then the

duke of Shrewsbury said he thought the duke was not used to make

advances. I said I could not help that. For I always expected advances

in proportion to men's quality, and more from a duke than from any

other man.

I saw lord Halifax at court, and we joined and talked, and the duchess

of Shrewsbury came up and reproached me for not dining with her. I

said that was not so soon done, for I expected more advances from

ladies, especially duchesses. She promised to comply.... Lady

Oglethorp brought me and the duchess of Hamilton together to day in

the drawing-room, and I have given her some encouragement, but not

much. (_Journal_, 19 mai et 7 octobre.)]

[Note 4: I generally am acquainted with about thirty in the

drawing-room, and am so proud that I make all the lords come up to me.

One passes half an hour pleasant enough.]

[Note 5: I am glad you know your duty; for it has been a known and

established rule above twenty years, that the first advances have been

constantly made me by ladies who aspired to my acquaintance, and the

greater their quality, the greater were their advances.]

[Note 6: This I resented highly that he should complain of me

before he spoke to me. I sent him a peppering letter, and would not

summon him by a note as I did the rest. Nor ever will have any thing

to say to him till he begs my pardon.]

[Note 7: Lettre à Bolingbroke.]

[Note 8: A person of great honour in Ireland (who was pleased to

stoop so low as to look into my mind) used to tell me that my mind was

like a conjured spirit, that would do mischief, if I would not give it

employment.]

[Note 9: All the whigs were ravished to see me, and would have

laid hold on me as a twig, to save them from sinking; and the great

men were all making me their clumsy apologies. It is good to see what

a lamentable confession the whigs all make of my ill usage.]

[Note 10: So, my lord lieutenant, this is a glorious exploit that

you performed yesterday, in issuing a proclamation against a poor

shopkeeper, whose only crime is an honest endeavour to save his

country from ruin.]

[Note 11: Il avait esquissé dès cette époque _le Conte du

Tonneau_.]

[Note 12: Il dit à la muse:

Wert thou right woman, thou should'st scorn to look

On an abandon'd wretch by hopes forsook,

Forsook by hopes, ill fortune's last relief,

Assign'd for life to unremitting grief,

To thee I owe that fatal bend of mind

Still to unhappy restless thoughts inclined;

To thee what oft I vainly strive to hide,

That scorn of fools, by fools mistook for pride.]

[Note 13: Don't you remember how I used to be in pain when sir

William Temple would look cold and out of humour for three or four

days, and I used to suspect a hundred reasons? I have plucked up my

spirit since then, faith. He spoiled a fine gentleman.]

[Note 14:

Poor we! cadets of Heaven, not worth her care,

Take up at best with lumber and the leavings of a fare.]

[Note 15: _Mistress Harris's petition._]

[Note 16:

You know I honour the cloth; I design to be a parson's wife....

And over and above, that I may have your Excellencies' letter

With an order for the chaplain aforesaid, or instead of him a better.]

[Note 17: Par _le Conte du Tonneau_ auprès du clergé, et par _la

Prophétie de Windsor_ auprès de la reine.]

[Note 18: _Lettres du Drapier, Gulliver, Rhapsodie sur la poésie,

Proposition modeste_, divers pamphlets sur l'Irlande.]

[Note 19: I find myself disposed every year or rather every month

to be more angry and revengeful; and my rage is so ignoble that it

descends even to resent the folly and baseness of the enslaved people

among whom I live.]

[Note 20: If you continue to treat me as you do, you will not be

made uneasy by me long.... I am sure I could have born the rack much

better than those killing, killing words of yours.... O, that you may

have but so much regard for me left, that this complaint may touch

your soul with pity!]

[Note 21: It is time for me to have done with the world.... And so

I would,... and not die here in a rage, like a poisoned rat in a

hole.]

[Note 22: I shall be like that tree. I shall die at the top.]

Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 4 de 5) · 第 18 / 62 题