--Je tiens si peu à l'argent, que non-seulement je renonce à cette

somme, mais encore je ferais au besoin d'autres sacrifices pour arriver

à mon but. Je veux être reçue au faubourg avec la marquise ma fille, et

sans retard. C'est demain que Mme de Croix-Maugars donne son bal: vous

êtes sa mère, elle n'a rien à vous refuser: serait-ce abuser des droits

que j'ai acquis à votre bienveillance que de vous demander deux lettres

d'invitation?»

Les petits yeux brillants de la comtesse s'arrondirent en clous de

fauteuil. Elle sourit au discours de la veuve comme un mineur à un

filon d'or.

«Hélas! petite, dit-elle en larmoyant, on vous a bien exagéré mon

crédit. Ma fille est ma fille, je n'en disconviens pas; mais elle est

en puissance de mari. Connaissez-vous Croix-Maugars!

--Si je le connaissais, je n'aurais pas besoin.

--C'est juste. Eh bien, chère enfant, il me suffit de lui demander un

service pour obtenir un refus. Je suis la plus malheureuse femme de

Paris. Mes créanciers s'acharnent contre moi, quoique je ne leur aie

jamais rien fait. Mon gendre est un homme; il devrait me protéger: il

m'abandonne. Qu'est-ce que je lui demandais avant-hier? Un peu d'argent

pour payer le _Bon saint Louis_, qui a tant dégénéré depuis votre père!

Il m'a répondu que sa fête serait magnifique, et que sa bourse était

à sec. Je ne sais où donner de la tête. Comment avez-vous le cœur

de venir parler de bal et de plaisir à une pauvre désespérée comme

moi? Tout cela finira mal; je serai saisie, on vendra mes meubles...»

Ici la comtesse se tut, et laissa parler ses larmes. «Excusez-moi,

reprit-elle. Vous voyez que je ne suis guère en état de recevoir des

visites; mais j'aurai toujours du plaisir à vous voir: vous me rappelez

mon bon Lopinot. Ah! s'il était encore de ce monde!... Revenez un de

ces jours, nous causerons, et si je suis encore bonne à quelque chose,

je m'emploierai à vous servir.»

Aux premières larmes de la comtesse, Mme Benoît avait résolûment tiré

son mouchoir. Elle se dit: «Puisqu'il faut pleurer, pleurons. Après

tout, les larmes ne me coûtent pas plus qu'à elle!» La sensible veuve

ajouta tout haut: «Voyons, madame la comtesse, un peu de courage! Il

n'y a pas là de quoi abattre un cœur comme le vôtre. Vous devez donc

beaucoup d'argent à ce méchant _Saint-Louis_?

--Hélas! petite: quinze cents francs!

--Mais c'est une misère!

--Oui, c'est une grande misère! s'appeler la comtesse de Malésy, être

mère de la marquise de Croix-Maugars, tenir le premier rang dans le

faubourg, avoir l'entrée de tous les salons pour soi et ses amis, et

ne pouvoir payer une somme de quinze cents francs! Je vous fais de la

peine, n'est-ce pas? Adieu, mon enfant, adieu. Mon chagrin redouble à

vous voir pleurer; laissez-moi seule avec mes ennuis!

--Voulez-vous permettre que je passe au _Bon saint Louis_? Je me charge

d'arranger l'affaire.

--Je vous le défends!... ou plutôt, si: allez-y. Ces gens-là sont vos

successeurs: vous vous entendrez avec eux mieux que moi. D'ailleurs ils

sont de votre caste; les marchands ne se mangent pas entre eux. Vous

êtes heureux, vous autres; on vous donne pour cent écus ce qui nous en

coûte mille. Allez au _Bon saint Louis_. Je parie, friponne, que vous

achèterez la créance sans bourse délier; et c'est à vous que je devrai

quinze cents francs!

--C'est dit, madame la comtesse; et comme un service en vaut un autre...

--Oui; je vous rendrai tous les services qui sont en mon pouvoir.

Mais décidément j'aime mieux que vous ne fassiez pas ma paix avec ces

boutiquiers. Qu'est-ce que j'y gagnerais? On saurait bientôt qu'ils

sont payés, et j'aurais affaire à tous les autres. Ma pauvre belle, je

dois à Dieu et au diable.

--Combien?

--Ah! combien! Je n'en sais plus rien moi-même. Ma mémoire s'en va.

Mais j'ai ici des factures. Voyez: le pâtissier de la rue de Poitiers

réclame cinq cents francs pour une demi-douzaine de poulets que j'ai

fait monter chez moi et quelques malheureux gâteaux que j'ai grignotés

dans sa boutique. Comme vous nous exploitez!

--Je lui dirai deux mots.

--Oui, dites-lui qu'il devrait avoir honte, et que je ne veux plus

entendre parler de lui.

--Soyez tranquille.

--Voici maintenant maître Majou qui demande le prix d'une pièce de vin

ordinaire.

--C'est une bagatelle: donnez-moi ce papier-là.

--Mille francs.

--Diantre! votre ordinaire n'est pas à dédaigner.

--Tenez: voici la note d'un bien honnête homme; je suis sûre que vous

vous arrangeriez avec lui. C'est le tapissier qui a remis ces meubles

à neuf. Il me demande mille écus, mais si l'on savait le prendre, on

obtiendrait quittance pour presque rien.

--J'essayerai, madame la comtesse.» Elle prit les quatre factures et

les plia soigneusement. «Il est midi, poursuivit-elle: je vais de ce

pas mettre ordre à vos affaires. Mais maintenant que vous avez l'esprit

plus libre, n'irez-vous pas essayer l'effet de votre éloquence sur le

marquis de Croix-Maugars?

--Oui, petite, j'irai. Mais j'ai l'esprit moins libre que vous ne

croyez. Je ne vous ai pas dit tous mes chagrins.» Elle ouvrit un tiroir

de sa table à ouvrage et prit un portefeuille bourré de papiers. «Vous

allez apprendre bien d'autres misères!

--Tout beau! pensa Mme Benoît. Va pour six mille francs, quoique ce

soit un bon prix pour un simple passe-port à l'intérieur du faubourg.

Mais la vieille dame s'est mise en goût; l'appétit lui vient, et si je

n'y mets le holà, elle me priera de lui acheter, en passant, le Louvre

et les Tuileries!» La veuve reposa sur la table les factures qu'elle

avait prises, et dit d'une voix émue: «Hélas! madame, je crains fort

que vous n'ayez raison, et que vos chagrins ne soient sans remède!

--Mais non! mais non! répliqua vivement la comtesse. Je suis sûre de me

tirer d'embarras un jour ou l'autre. Vous m'avez rendu le courage, et

je me sens toute ragaillardie. Je serai chez ma fille dans une heure;

le temps de passer une robe! J'aurai une carte d'invitation au nom de

la marquise d'Outreville. Il ne vous en faut pas deux; vous entrerez

avec votre fille: je veux éluder ce nom de Benoît qui gâterait tout.

Pendant que je m'occupe de vous, allez chez vos marchands avec les

factures, et terminez cette petite spéculation, qui a l'air de vous

sourire. Rendez-vous ici à trois heures précises, et nous échangerons

nos pouvoirs comme deux ambassadeurs.»

M. de Croix-Maugars fit la grimace en voyant entrer sa belle-mère.

La comtesse était si terriblement besogneuse qu'on redoutait son

apparition comme l'arrivée d'une lettre de change. Mais lorsqu'on sut

qu'elle ne demandait pas d'argent, on n'eut plus rien à lui refuser. Le

marquis lui remit en souriant un carré de carton satiné dont il était

loin de connaître la valeur; c'était la quatrième fois depuis un an

qu'il lui payait ses dettes.

Mme Benoît, joyeuse comme un matelot qui rentre au port, courut chez

son notaire, revint chez les créanciers et paya sans marchander. Le

tapissier accommodant dont la comtesse avait fait l'éloge était ce

farouche Bouniol, qui avait forcé sa porte huit jours auparavant. A

trois heures, Mme de Malésy empocha les quittances, et la veuve courut

à son hôtel avec la précieuse invitation. Elle ne la confia point

à ses poches, elle la garda à la main, elle la contempla, elle lui

sourit. «Enfin! disait-elle, voici mes lettres de naturalisation; je

suis citoyenne du faubourg. Pourvu que d'ici à demain je ne tombe pas

malade!»

Elle se souvint alors que Lucile était seule depuis onze heures, et

que le marquis avait eu le temps de l'entretenir en tête-à-tête. Cette

idée, qui l'eût exaspérée la veille, lui parut presque indifférente. Le

bonheur la réconciliait avec le monde entier et avec Gaston: un homme

ivre n'a plus d'ennemis.

En descendant de voiture, elle aperçut dans la cour une ancienne

victime de son emportement, le candide Jacquet.

«Viens ici, mon garçon! lui dit-elle. Approche, ne crains rien: tu es

pardonné. Tu veux donc rentrer à mon service?

--Oh! merci bien, madame. Monsieur le marquis m'a présenté dans une

maison.

--Le marquis t'a présenté? Tu as du bonheur, toi!

--Oui, madame, je gagne cinquante francs par mois.

--Je t'en fais mon compliment. C'est tout ce que tu avais à me dire?

--Non, madame; je viens vous apporter deux lettres.

--Donne donc!

--Un petit moment, madame; je les cherche sous la coiffe de mon

chapeau. Les voici!»

L'une de ces lettres était de Gaston, l'autre de Lucile. Gaston disait:

«Ma charmante mère,

«Dans l'espoir que l'amour maternel vous arrachera de ce Paris que vous

aimez trop, j'emmène votre fille à Arlange. Puissiez-vous venir bientôt

nous y rejoindre!»

«Qui est-ce qui t'a donné cela?» demanda Mme Benoît à Jacquet. Mais

Jacquet avait fui, comme un oiseau devant l'orage. Elle décacheta

vivement la lettre de sa fille et trouva trois pages d'excuses qui se

terminaient par ces mots: «La femme doit suivre son mari.»

Je ne veux pas médire du cœur humain, mais la veuve, après avoir

lu ces deux lettres, ne pensa ni à l'abandon de sa fille, ni à la

trahison de son gendre, ni à l'isolement où on la laissait, ni à la

rupture de tous les liens qui l'attachaient à sa famille. Elle pensa

qu'elle venait d'acheter une invitation, que cette invitation était

au nom d'Outreville, qu'elle ne pouvait servir à Mme Benoît, et qu'on

danserait sans elle à l'hôtel de Croix-Maugars.

VI

Le marquis d'Outreville, confiant dans son bon droit et sûr de l'amour

de Lucile, ne craignait pas d'être poursuivi par sa belle-mère. La

fuite des deux époux fut une promenade d'amoureux. On voyageait un peu

le matin, un peu le soir; on choisissait les gîtes; on s'arrêtait,

comme deux connaisseurs dans un salon de peinture, à tous les frais

paysages; on descendait de voiture, on suivait les sentiers, on

entrait, bras dessus bras dessous, dans les bois; on se perdait

souvent, on se retrouvait toujours. Lucile, aussi marquise qu'une femme

peut l'être, et reconnue en cette qualité par tous les hôteliers de la

route, parcourut en trois semaines le chemin qu'avec sa mère elle avait

dévoré en vingt-quatre heures: cependant le second voyage lui parut

plus court que le premier.

L'arrivée des deux époux fut une fête dans Arlange: Lucile était

adorée de tous ses vassaux. Les anciens du pays et les doyens de

la forge vinrent lui dire en leur patois qu'ils avaient _trouvé le

temps long après elle_; les compagnes de son enfance se présentèrent

gauchement pour lui apporter le bonjour: elle les reçut dans ses bras.

Elle remboursa largement la bonne grosse monnaie d'amitié que ces

braves gens dépensaient pour elle; elle s'informa des absents; elle

demanda des nouvelles des malades; elle fit rayonner dans tout le

village la joie dont son cœur était plein.

Ce tribut une fois payé aux souvenirs du premier âge, elle comptait

se retrancher dans la forge avec Gaston, fermer la porte à toutes les

visites, et vivre d'amour au fond de sa retraite. Les enfants ont

l'imprévoyance de ces sauvages de l'Amérique qui coupent l'arbre par le

pied et mangent tous les fruits en un jour. Mais le marquis, depuis son

mariage, avait fait des réflexions sérieuses et deviné le grand secret

de la vie domestique: l'économie du bonheur. Il savait que la solitude

à deux, ce rêve des amants, doit épuiser rapidement les cœurs les plus

riches, et que si l'on se dit tout en un jour, il faut bientôt se

répéter ou se taire. Si tous les jeunes époux n'avaient pas l'habitude

de gaspiller leur bonheur, la lune de miel, que l'univers accuse d'être

trop courte, aurait plus de quatre quartiers. Gaston se sentait

assez de tendresse dans l'âme pour faire durer son bonheur autant que

sa vie, mais à condition de le ménager. Il amena doucement Lucile à

partager son temps entre l'amour, le travail et même l'ennui, ce voisin

salutaire qui ajoute tant de charmes au plaisir. Il l'intéressa à ses

études et à ses recherches; il lui persuada de faire et de recevoir

des visites; il eut l'héroïsme de la conduire chez la baronne de

Sommerfogel! Il se joignit à elle pour prier M. et Mme Jordy de venir

passer à la forge les premières vacances qu'ils pourraient prendre; il

lui dicta cinq ou six lettres destinées à adoucir Mme Benoît et à la

ramener.

Ces marques de soumission filiale ne firent qu'exaspérer le courroux de

la veuve. Elle n'était pas loin de se croire offensée par des excuses

vaines qui n'avaient pas la vertu de lui ouvrir le moindre salon. Si

elle avait dû oublier un instant ce qu'elle appelait la trahison de

sa fille, l'invitation du marquis de Croix-Maugars, qu'elle portait

sur elle, la lui aurait remise sous les yeux. Elle devint misanthrope

comme tous les esprits faibles lorsqu'ils croient avoir à se plaindre

de quelqu'un. Elle prit en haine l'univers entier, et même son ancien

paradis, le faubourg Saint-Germain: il lui semblait que l'aristocratie

de Paris conspirait contre elle, et que le marquis d'Outreville était

le chef du complot. Si elle ne disait pas un éternel adieu au théâtre

de ses mécomptes, c'était pour ne pas s'avouer vaincue. Elle persistait

à frayer avec la noblesse, mais uniquement pour la braver de plus près:

elle voulait fouler les tapis de la rue de Grenelle comme Diogène

foulait aux pieds le luxe de Platon! Elle ne revit ni Mme de Malésy ni

ses autres débiteurs, excepté le baron de Subressac. Ce n'était pas

quelle espérât de lui aucun service: elle s'était croisé les bras et

n'attendait plus rien que du hasard. Mais le baron lui témoignait du

bon vouloir, et c'est quelque chose, faute de mieux, que l'amitié d'un

baron.

M. de Subressac était très-vieux à soixante-quinze ans: à vingt-cinq,

il avait été particulièrement jeune. Il avait dépensé, sans compter,

sa vie et sa fortune, et ses aventures d'autrefois défrayaient encore

les conversations intimes des douairières du faubourg. Malheureusement

pour sa vieillesse, il avait oublié de se marier à temps, et il s'était

condamné à la solitude, cette froide compagne des vieux garçons.

Relégué à un quatrième étage avec six mille livres de rentes viagères,

entre un valet de chambre et une cuisinière qui le servaient par

habitude, il haïssait le logis et vivait dehors. Tous les jours, après

déjeuner, il faisait sa toilette avec la coquetterie minutieuse d'une

femme qui prend de l'âge. On a prétendu qu'il mettait du rouge, mais le

fait ne paraît pas bien avéré. Une fois habillé, il faisait à petits

pas cinq ou six visites, bien reçu partout, et invité à dîner sept fois

par semaine. On l'aimait pour le soin qu'il prenait de lui-même et des

autres: il avait pour les femmes de tout âge des attentions exquises

que la jeune génération ne connaît plus. Indépendamment de ce mérite,

le sexe récompensait en lui trente années de loyaux services, comme un

souverain donne les Invalides au soldat vieilli sous le harnois. Je ne

parle pas de cinq ou six aïeules vénérables chez lesquelles il trouvait

cette amitié plus étroite qui est comme de l'amour cristallisé. Grâce

aux bons sentiments qu'il avait semés sur sa route, il était aussi

heureux qu'on peut l'être à soixante-quinze ans lorsqu'on est forcé

d'aller chercher le bonheur hors de chez soi.

Il n'avait pas d'infirmités, mais dès l'hiver de 1845, ses amis les

plus intimes commencèrent à s'apercevoir qu'il baissait. Il n'était

plus aussi éveillé à la conversation; il avait des absences. Sa parole

semblait moins vive et sa langue moins déliée. Enfin, symptôme plus

grave, il ne savait plus résister au sommeil. Un soir, après dîner,

chez le marquis de Croix-Maugars, il s'endormit sur sa chaise. Mme

de Malésy, un de ses caprices de 1815, s'en aperçut la première et

cita à ce propos un dicton menaçant: «Jeunesse qui veille, vieillesse

qui dort, présages de mort.» En avril 1846, le baron fut pris d'un

étourdissement devant la caserne de la rue Bellechasse; il serait

tombé sur le pavé sans un brigadier de chasseurs qui le retint dans

ses bras. Cette circonstance lui fit vivement sentir le regret d'une

voiture: on était toujours heureux de recevoir ses visites, mais on ne

le faisait pas prendre chez lui. Mme Benoît fut la première qui eut

pour lui des soins si délicats. Soit qu'elle l'attendît, soit qu'il

prît congé d'elle, elle n'oubliait jamais de mettre à sa disposition

la plus douce de ses voitures et les coussins les plus moelleux. Elle

se montra plus attentive que les vieilles amies, et n'en soyez point

étonné: il était pour elle une espérance, pour les autres un souvenir.

Le jour où elle n'attendit plus rien de lui, après le départ de Lucile,

elle ne diminua rien de ses attentions, bien au contraire. Elle

éprouvait un plaisir amer à combler le seul gentilhomme qui fût de ses

amis. Elle disait en elle-même: «Les imbéciles! voilà pourtant comme

je les aurais choyés tous!» Le baron se prit d'une amitié véritable

pour celle qui le traitait si bien. Les vieillards sont comme les

enfants: ils s'attachent par instinct à ceux qui prennent soin de leur

faiblesse. Il la fit profiter des loisirs que la saison lui laissait;

pendant qu'une grande moitié du faubourg courait à la campagne pour

se reposer des plaisirs de l'hiver, il prit ses quartiers dans la rue

Saint-Dominique, et vint presque tous les jours dîner en bourgeoisie.

Le repas était commandé pour lui: on lui servait les plats qu'il

aimait. Il mangeait lentement: Mme Benoît prit exemple sur lui, pour

n'avoir pas l'air de l'attendre. Il aimait les vieux vins; elle lui

servit la crème de sa cave. Au dessert elle lui contait ses doléances,

et il l'écoutait. Il en vint à la plaindre sérieusement de ses maux

imaginaires. Elle pleurait, et, comme les larmes sont contagieuses, il

pleurait avec elle. Trois mois après le départ de Lucile, il était de

la maison. Il s'était acoquiné à cette vie facile et grasse et à ces

plaisirs tranquilles qui ne lui coûtaient qu'un peu de compassion. Un

soir, c'était vers la fin de septembre, il dit à Mme Benoît:

«Je ne suis plus bon à rien, ma pauvre charmante: je ressemble à une

vieille tapisserie qui montre partout la corde, et dont le dessin

est aux trois quarts effacé; mais, tel que je suis, je peux encore

vous donner ce que vous avez souhaité toute la vie: voulez-vous être

baronne? Ce n'est pas un mari que je vous propose, ce n'est qu'un nom.

A votre âge, et faite comme vous voilà, vous mériteriez mieux; mais

j'offre ce que j'ai. Quelque chose me dit que je ne vous ennuierai pas

longtemps, et que ma vieillesse sera tôt finie; je crois même que nous

ferons bien de nous hâter, si vous voulez devenir Mme de Subressac.

J'ai beaucoup de relations dans le faubourg; on m'aime un peu partout:

que j'aie seulement le temps de vous présenter à mes amis! Après ma

mort, ils continueront à vous recevoir pour l'amour de moi. Alors rien

ne vous empêchera, si le cœur vous en dit, de choisir un homme de votre

âge, qui sera votre mari en vérité et non plus en effigie. Méditez

cette proposition: prenez huit jours pour réfléchir, prenez-en quinze,

je suis encore bon pour quinze jours. Écrivez à vos enfants; peut-être

la crainte de ce mariage les décidera-t-elle à faire ce que vous

voulez. Pour moi, quoi qu'il arrive, je mourrai plus tranquille si j'ai

la consolation d'avoir contribué à votre bonheur.»

Mme Benoît n'était nullement préparée à ces ouvertures; cependant elle

ne perdit pas deux jours en réflexions. Une heure après le départ du

baron, son parti était pris. Elle se dit: «J'ai juré que je ne me

remarierais pas; mais auparavant j'avais juré d'entrer au faubourg.

Cette fois, du moins, je suis sûre de n'être point battue par mon mari!

J'épouse le baron, je dénature ma fortune, et je déshérite la marquise

de tout ce qu'il me sera possible de lui enlever: à l'ouvrage!»

Elle fit porter sa réponse à M. de Subressac, et dès le lendemain, sans

écrire à ses enfants, elle hâta les apprêts de son mariage. Jamais

amant passionné ne courut plus ardemment à ses noces: c'est que Mme

Benoît épousait bien mieux qu'un homme, elle épousait le faubourg!

Une légère indisposition de M. de Subressac l'avertit qu'elle n'avait

pas de temps à perdre: elle prit des ailes et déploya plus d'activité

qu'aux approches du mariage de sa fille. Tandis que le baron était

retenu dans la chambre, la fiancée courait de la mairie à l'étude du

notaire, et de l'étude à la sacristie. Elle trouvait encore le temps

de voir son cher malade et de causer avec le médecin. La cérémonie

était fixée au 15 octobre. Le 14, M. de Subressac, qui allait mieux, se

plaignit d'une pesanteur à la tête; le docteur parla de le saigner; Mme

Benoît le fit taire; la saignée fut remise au lendemain, le mal de tête

se dissipa, et les futurs époux dînèrent ensemble de bon appétit.

Le mois d'octobre fut charmant en 1846: on se serait cru aux premiers

jours de septembre, et le soleil donnait au calendrier un éclatant

démenti. Les vendanges furent belles dans toute la France, et même en

Lorraine. Tandis que Mme Benoît poursuivait ardemment sa baronnie,

sa fille et son gendre jouissaient de l'automne dans la compagnie

de leurs amis. M. et Mme Jordy avaient quitté leurs affaires pour

venir passer trois semaines à Arlange. Mme Mélier les garda huit

jours et leur permit ensuite d'habiter la forge; ni les mères ni les

maris ne refusent rien à une jeune femme enceinte de quatre mois. Une

étroite amitié s'était établie entre le raffineur et le forgeron. Ils

chassaient tous les jours ensemble, tandis que leurs femmes cousaient

une layette de prince. Robert appelait la marquise _Lucile_ et Gaston

disait _Céline_ à Mme Jordy. Le jour même où le marquis devait gagner

un beau-père et perdre une fortune, les deux couples, éveillés au

petit jour, s'embarquèrent ensemble dans un char à bancs solide, à

l'épreuve de toutes les ornières de la forêt. La rosée en grosses

gouttes étincelait dans les herbes; les feuilles jaunies descendaient

en tournoyant dans l'air et venaient se coucher au pied des arbres. Les

rouges-gorges familiers suivaient de branche en branche la course de la

voiture; la bergeronnette courait en hochant la queue jusque sous les

pieds des chevaux. De temps en temps un lapin effarouché, les oreilles

couchées en arrière, passait comme un éclair au travers de la route.

L'air piquant du matin colorait le visage des jeunes femmes. Je ne sais

rien de charmant comme ces frissons de l'automne entre les chaleurs

accablantes de l'été et les glaces brutales de l'hiver. Le chaud

nous énerve, le froid nous roidit; une douce fraîcheur raffermit les

ressorts du corps et de l'esprit, stimule notre activité et redouble

le bonheur de vivre.

Après une longue promenade, qui ne parut longue à personne, les quatre

amis descendirent de voiture. Lucile, qui commandait l'expédition,

les conduisit à une belle place verte, sous un grand chêne, auprès

d'une petite source encadrée de cresson. Mme Jordy, paresseuse par

devoir, s'établit commodément sur l'herbe des bois, plus fine et plus

moelleuse que les meilleures fourrures, tandis que son mari vidait

les coffres du char à bancs et que le marquis allumait un grand feu

pour le déjeuner; Lucile y jetait des brassées de feuilles sèches et

des poignées de branches mortes; puis Robert découpa les perdreaux

froids, et la marquise employa tous ses talents à faire une magnifique

omelette. Puis on mit le café auprès du feu, à distance respectueuse,

en recommandant au marquis de ne pas le laisser cuire. Alors commença

un de ces tournois d'appétit qui seraient ridicules à la ville et qui

sont délicieux à la campagne; et lorsqu'un gland tombait dans un verre,

on riait à tout rompre, et l'on trouvait que le vieux chêne avait

beaucoup d'esprit.

Il n'était pas loin de midi lorsqu'on livra la table aux laquais

et au cocher. Les deux jeunes femmes prirent un sentier qu'elles

connaissaient de longue date, marchèrent d'un pas gaillard jusqu'à la

lisière du bois, et jetèrent leurs maris en pleine vendange dans les

vignes de Mme Mélier.

Les mariages de Paris · 第 21 / 22 段