somme, mais encore je ferais au besoin d'autres sacrifices pour arriver
à mon but. Je veux être reçue au faubourg avec la marquise ma fille, et
sans retard. C'est demain que Mme de Croix-Maugars donne son bal: vous
êtes sa mère, elle n'a rien à vous refuser: serait-ce abuser des droits
que j'ai acquis à votre bienveillance que de vous demander deux lettres
d'invitation?»
Les petits yeux brillants de la comtesse s'arrondirent en clous de
fauteuil. Elle sourit au discours de la veuve comme un mineur à un
filon d'or.
«Hélas! petite, dit-elle en larmoyant, on vous a bien exagéré mon
crédit. Ma fille est ma fille, je n'en disconviens pas; mais elle est
en puissance de mari. Connaissez-vous Croix-Maugars!
--Si je le connaissais, je n'aurais pas besoin.
--C'est juste. Eh bien, chère enfant, il me suffit de lui demander un
service pour obtenir un refus. Je suis la plus malheureuse femme de
Paris. Mes créanciers s'acharnent contre moi, quoique je ne leur aie
jamais rien fait. Mon gendre est un homme; il devrait me protéger: il
m'abandonne. Qu'est-ce que je lui demandais avant-hier? Un peu d'argent
pour payer le _Bon saint Louis_, qui a tant dégénéré depuis votre père!
Il m'a répondu que sa fête serait magnifique, et que sa bourse était
à sec. Je ne sais où donner de la tête. Comment avez-vous le cœur
de venir parler de bal et de plaisir à une pauvre désespérée comme
moi? Tout cela finira mal; je serai saisie, on vendra mes meubles...»
Ici la comtesse se tut, et laissa parler ses larmes. «Excusez-moi,
reprit-elle. Vous voyez que je ne suis guère en état de recevoir des
visites; mais j'aurai toujours du plaisir à vous voir: vous me rappelez
mon bon Lopinot. Ah! s'il était encore de ce monde!... Revenez un de
ces jours, nous causerons, et si je suis encore bonne à quelque chose,
je m'emploierai à vous servir.»
Aux premières larmes de la comtesse, Mme Benoît avait résolûment tiré
son mouchoir. Elle se dit: «Puisqu'il faut pleurer, pleurons. Après
tout, les larmes ne me coûtent pas plus qu'à elle!» La sensible veuve
ajouta tout haut: «Voyons, madame la comtesse, un peu de courage! Il
n'y a pas là de quoi abattre un cœur comme le vôtre. Vous devez donc
beaucoup d'argent à ce méchant _Saint-Louis_?
--Hélas! petite: quinze cents francs!
--Mais c'est une misère!
--Oui, c'est une grande misère! s'appeler la comtesse de Malésy, être
mère de la marquise de Croix-Maugars, tenir le premier rang dans le
faubourg, avoir l'entrée de tous les salons pour soi et ses amis, et
ne pouvoir payer une somme de quinze cents francs! Je vous fais de la
peine, n'est-ce pas? Adieu, mon enfant, adieu. Mon chagrin redouble à
vous voir pleurer; laissez-moi seule avec mes ennuis!
--Voulez-vous permettre que je passe au _Bon saint Louis_? Je me charge
d'arranger l'affaire.
--Je vous le défends!... ou plutôt, si: allez-y. Ces gens-là sont vos
successeurs: vous vous entendrez avec eux mieux que moi. D'ailleurs ils
sont de votre caste; les marchands ne se mangent pas entre eux. Vous
êtes heureux, vous autres; on vous donne pour cent écus ce qui nous en
coûte mille. Allez au _Bon saint Louis_. Je parie, friponne, que vous
achèterez la créance sans bourse délier; et c'est à vous que je devrai
quinze cents francs!
--C'est dit, madame la comtesse; et comme un service en vaut un autre...
--Oui; je vous rendrai tous les services qui sont en mon pouvoir.
Mais décidément j'aime mieux que vous ne fassiez pas ma paix avec ces
boutiquiers. Qu'est-ce que j'y gagnerais? On saurait bientôt qu'ils
sont payés, et j'aurais affaire à tous les autres. Ma pauvre belle, je
dois à Dieu et au diable.
--Combien?
--Ah! combien! Je n'en sais plus rien moi-même. Ma mémoire s'en va.
Mais j'ai ici des factures. Voyez: le pâtissier de la rue de Poitiers
réclame cinq cents francs pour une demi-douzaine de poulets que j'ai
fait monter chez moi et quelques malheureux gâteaux que j'ai grignotés
dans sa boutique. Comme vous nous exploitez!
--Je lui dirai deux mots.
--Oui, dites-lui qu'il devrait avoir honte, et que je ne veux plus
entendre parler de lui.
--Soyez tranquille.
--Voici maintenant maître Majou qui demande le prix d'une pièce de vin
ordinaire.
--C'est une bagatelle: donnez-moi ce papier-là.
--Mille francs.
--Diantre! votre ordinaire n'est pas à dédaigner.
--Tenez: voici la note d'un bien honnête homme; je suis sûre que vous
vous arrangeriez avec lui. C'est le tapissier qui a remis ces meubles
à neuf. Il me demande mille écus, mais si l'on savait le prendre, on
obtiendrait quittance pour presque rien.
--J'essayerai, madame la comtesse.» Elle prit les quatre factures et
les plia soigneusement. «Il est midi, poursuivit-elle: je vais de ce
pas mettre ordre à vos affaires. Mais maintenant que vous avez l'esprit
plus libre, n'irez-vous pas essayer l'effet de votre éloquence sur le
marquis de Croix-Maugars?
--Oui, petite, j'irai. Mais j'ai l'esprit moins libre que vous ne
croyez. Je ne vous ai pas dit tous mes chagrins.» Elle ouvrit un tiroir
de sa table à ouvrage et prit un portefeuille bourré de papiers. «Vous
allez apprendre bien d'autres misères!
--Tout beau! pensa Mme Benoît. Va pour six mille francs, quoique ce
soit un bon prix pour un simple passe-port à l'intérieur du faubourg.
Mais la vieille dame s'est mise en goût; l'appétit lui vient, et si je
n'y mets le holà, elle me priera de lui acheter, en passant, le Louvre
et les Tuileries!» La veuve reposa sur la table les factures qu'elle
avait prises, et dit d'une voix émue: «Hélas! madame, je crains fort
que vous n'ayez raison, et que vos chagrins ne soient sans remède!
--Mais non! mais non! répliqua vivement la comtesse. Je suis sûre de me
tirer d'embarras un jour ou l'autre. Vous m'avez rendu le courage, et
je me sens toute ragaillardie. Je serai chez ma fille dans une heure;
le temps de passer une robe! J'aurai une carte d'invitation au nom de
la marquise d'Outreville. Il ne vous en faut pas deux; vous entrerez
avec votre fille: je veux éluder ce nom de Benoît qui gâterait tout.
Pendant que je m'occupe de vous, allez chez vos marchands avec les
factures, et terminez cette petite spéculation, qui a l'air de vous
sourire. Rendez-vous ici à trois heures précises, et nous échangerons
nos pouvoirs comme deux ambassadeurs.»
M. de Croix-Maugars fit la grimace en voyant entrer sa belle-mère.
La comtesse était si terriblement besogneuse qu'on redoutait son
apparition comme l'arrivée d'une lettre de change. Mais lorsqu'on sut
qu'elle ne demandait pas d'argent, on n'eut plus rien à lui refuser. Le
marquis lui remit en souriant un carré de carton satiné dont il était
loin de connaître la valeur; c'était la quatrième fois depuis un an
qu'il lui payait ses dettes.
Mme Benoît, joyeuse comme un matelot qui rentre au port, courut chez
son notaire, revint chez les créanciers et paya sans marchander. Le
tapissier accommodant dont la comtesse avait fait l'éloge était ce
farouche Bouniol, qui avait forcé sa porte huit jours auparavant. A
trois heures, Mme de Malésy empocha les quittances, et la veuve courut
à son hôtel avec la précieuse invitation. Elle ne la confia point
à ses poches, elle la garda à la main, elle la contempla, elle lui
sourit. «Enfin! disait-elle, voici mes lettres de naturalisation; je
suis citoyenne du faubourg. Pourvu que d'ici à demain je ne tombe pas
malade!»
Elle se souvint alors que Lucile était seule depuis onze heures, et
que le marquis avait eu le temps de l'entretenir en tête-à-tête. Cette
idée, qui l'eût exaspérée la veille, lui parut presque indifférente. Le
bonheur la réconciliait avec le monde entier et avec Gaston: un homme
ivre n'a plus d'ennemis.
En descendant de voiture, elle aperçut dans la cour une ancienne
victime de son emportement, le candide Jacquet.
«Viens ici, mon garçon! lui dit-elle. Approche, ne crains rien: tu es
pardonné. Tu veux donc rentrer à mon service?
--Oh! merci bien, madame. Monsieur le marquis m'a présenté dans une
maison.
--Le marquis t'a présenté? Tu as du bonheur, toi!
--Oui, madame, je gagne cinquante francs par mois.
--Je t'en fais mon compliment. C'est tout ce que tu avais à me dire?
--Non, madame; je viens vous apporter deux lettres.
--Donne donc!
--Un petit moment, madame; je les cherche sous la coiffe de mon
chapeau. Les voici!»
L'une de ces lettres était de Gaston, l'autre de Lucile. Gaston disait:
«Ma charmante mère,
«Dans l'espoir que l'amour maternel vous arrachera de ce Paris que vous
aimez trop, j'emmène votre fille à Arlange. Puissiez-vous venir bientôt
nous y rejoindre!»
«Qui est-ce qui t'a donné cela?» demanda Mme Benoît à Jacquet. Mais
Jacquet avait fui, comme un oiseau devant l'orage. Elle décacheta
vivement la lettre de sa fille et trouva trois pages d'excuses qui se
terminaient par ces mots: «La femme doit suivre son mari.»
Je ne veux pas médire du cœur humain, mais la veuve, après avoir
lu ces deux lettres, ne pensa ni à l'abandon de sa fille, ni à la
trahison de son gendre, ni à l'isolement où on la laissait, ni à la
rupture de tous les liens qui l'attachaient à sa famille. Elle pensa
qu'elle venait d'acheter une invitation, que cette invitation était
au nom d'Outreville, qu'elle ne pouvait servir à Mme Benoît, et qu'on
danserait sans elle à l'hôtel de Croix-Maugars.
VI
Le marquis d'Outreville, confiant dans son bon droit et sûr de l'amour
de Lucile, ne craignait pas d'être poursuivi par sa belle-mère. La
fuite des deux époux fut une promenade d'amoureux. On voyageait un peu
le matin, un peu le soir; on choisissait les gîtes; on s'arrêtait,
comme deux connaisseurs dans un salon de peinture, à tous les frais
paysages; on descendait de voiture, on suivait les sentiers, on
entrait, bras dessus bras dessous, dans les bois; on se perdait
souvent, on se retrouvait toujours. Lucile, aussi marquise qu'une femme
peut l'être, et reconnue en cette qualité par tous les hôteliers de la
route, parcourut en trois semaines le chemin qu'avec sa mère elle avait
dévoré en vingt-quatre heures: cependant le second voyage lui parut
plus court que le premier.
L'arrivée des deux époux fut une fête dans Arlange: Lucile était
adorée de tous ses vassaux. Les anciens du pays et les doyens de
la forge vinrent lui dire en leur patois qu'ils avaient _trouvé le
temps long après elle_; les compagnes de son enfance se présentèrent
gauchement pour lui apporter le bonjour: elle les reçut dans ses bras.
Elle remboursa largement la bonne grosse monnaie d'amitié que ces
braves gens dépensaient pour elle; elle s'informa des absents; elle
demanda des nouvelles des malades; elle fit rayonner dans tout le
village la joie dont son cœur était plein.
Ce tribut une fois payé aux souvenirs du premier âge, elle comptait
se retrancher dans la forge avec Gaston, fermer la porte à toutes les
visites, et vivre d'amour au fond de sa retraite. Les enfants ont
l'imprévoyance de ces sauvages de l'Amérique qui coupent l'arbre par le
pied et mangent tous les fruits en un jour. Mais le marquis, depuis son
mariage, avait fait des réflexions sérieuses et deviné le grand secret
de la vie domestique: l'économie du bonheur. Il savait que la solitude
à deux, ce rêve des amants, doit épuiser rapidement les cœurs les plus
riches, et que si l'on se dit tout en un jour, il faut bientôt se
répéter ou se taire. Si tous les jeunes époux n'avaient pas l'habitude
de gaspiller leur bonheur, la lune de miel, que l'univers accuse d'être
trop courte, aurait plus de quatre quartiers. Gaston se sentait
assez de tendresse dans l'âme pour faire durer son bonheur autant que
sa vie, mais à condition de le ménager. Il amena doucement Lucile à
partager son temps entre l'amour, le travail et même l'ennui, ce voisin
salutaire qui ajoute tant de charmes au plaisir. Il l'intéressa à ses
études et à ses recherches; il lui persuada de faire et de recevoir
des visites; il eut l'héroïsme de la conduire chez la baronne de
Sommerfogel! Il se joignit à elle pour prier M. et Mme Jordy de venir
passer à la forge les premières vacances qu'ils pourraient prendre; il
lui dicta cinq ou six lettres destinées à adoucir Mme Benoît et à la
ramener.
Ces marques de soumission filiale ne firent qu'exaspérer le courroux de
la veuve. Elle n'était pas loin de se croire offensée par des excuses
vaines qui n'avaient pas la vertu de lui ouvrir le moindre salon. Si
elle avait dû oublier un instant ce qu'elle appelait la trahison de
sa fille, l'invitation du marquis de Croix-Maugars, qu'elle portait
sur elle, la lui aurait remise sous les yeux. Elle devint misanthrope
comme tous les esprits faibles lorsqu'ils croient avoir à se plaindre
de quelqu'un. Elle prit en haine l'univers entier, et même son ancien
paradis, le faubourg Saint-Germain: il lui semblait que l'aristocratie
de Paris conspirait contre elle, et que le marquis d'Outreville était
le chef du complot. Si elle ne disait pas un éternel adieu au théâtre
de ses mécomptes, c'était pour ne pas s'avouer vaincue. Elle persistait
à frayer avec la noblesse, mais uniquement pour la braver de plus près:
elle voulait fouler les tapis de la rue de Grenelle comme Diogène
foulait aux pieds le luxe de Platon! Elle ne revit ni Mme de Malésy ni
ses autres débiteurs, excepté le baron de Subressac. Ce n'était pas
quelle espérât de lui aucun service: elle s'était croisé les bras et
n'attendait plus rien que du hasard. Mais le baron lui témoignait du
bon vouloir, et c'est quelque chose, faute de mieux, que l'amitié d'un
baron.
M. de Subressac était très-vieux à soixante-quinze ans: à vingt-cinq,
il avait été particulièrement jeune. Il avait dépensé, sans compter,
sa vie et sa fortune, et ses aventures d'autrefois défrayaient encore
les conversations intimes des douairières du faubourg. Malheureusement
pour sa vieillesse, il avait oublié de se marier à temps, et il s'était
condamné à la solitude, cette froide compagne des vieux garçons.
Relégué à un quatrième étage avec six mille livres de rentes viagères,
entre un valet de chambre et une cuisinière qui le servaient par
habitude, il haïssait le logis et vivait dehors. Tous les jours, après
déjeuner, il faisait sa toilette avec la coquetterie minutieuse d'une
femme qui prend de l'âge. On a prétendu qu'il mettait du rouge, mais le
fait ne paraît pas bien avéré. Une fois habillé, il faisait à petits
pas cinq ou six visites, bien reçu partout, et invité à dîner sept fois
par semaine. On l'aimait pour le soin qu'il prenait de lui-même et des
autres: il avait pour les femmes de tout âge des attentions exquises
que la jeune génération ne connaît plus. Indépendamment de ce mérite,
le sexe récompensait en lui trente années de loyaux services, comme un
souverain donne les Invalides au soldat vieilli sous le harnois. Je ne
parle pas de cinq ou six aïeules vénérables chez lesquelles il trouvait
cette amitié plus étroite qui est comme de l'amour cristallisé. Grâce
aux bons sentiments qu'il avait semés sur sa route, il était aussi
heureux qu'on peut l'être à soixante-quinze ans lorsqu'on est forcé
d'aller chercher le bonheur hors de chez soi.
Il n'avait pas d'infirmités, mais dès l'hiver de 1845, ses amis les
plus intimes commencèrent à s'apercevoir qu'il baissait. Il n'était
plus aussi éveillé à la conversation; il avait des absences. Sa parole
semblait moins vive et sa langue moins déliée. Enfin, symptôme plus
grave, il ne savait plus résister au sommeil. Un soir, après dîner,
chez le marquis de Croix-Maugars, il s'endormit sur sa chaise. Mme
de Malésy, un de ses caprices de 1815, s'en aperçut la première et
cita à ce propos un dicton menaçant: «Jeunesse qui veille, vieillesse
qui dort, présages de mort.» En avril 1846, le baron fut pris d'un
étourdissement devant la caserne de la rue Bellechasse; il serait
tombé sur le pavé sans un brigadier de chasseurs qui le retint dans
ses bras. Cette circonstance lui fit vivement sentir le regret d'une
voiture: on était toujours heureux de recevoir ses visites, mais on ne
le faisait pas prendre chez lui. Mme Benoît fut la première qui eut
pour lui des soins si délicats. Soit qu'elle l'attendît, soit qu'il
prît congé d'elle, elle n'oubliait jamais de mettre à sa disposition
la plus douce de ses voitures et les coussins les plus moelleux. Elle
se montra plus attentive que les vieilles amies, et n'en soyez point
étonné: il était pour elle une espérance, pour les autres un souvenir.
Le jour où elle n'attendit plus rien de lui, après le départ de Lucile,
elle ne diminua rien de ses attentions, bien au contraire. Elle
éprouvait un plaisir amer à combler le seul gentilhomme qui fût de ses
amis. Elle disait en elle-même: «Les imbéciles! voilà pourtant comme
je les aurais choyés tous!» Le baron se prit d'une amitié véritable
pour celle qui le traitait si bien. Les vieillards sont comme les
enfants: ils s'attachent par instinct à ceux qui prennent soin de leur
faiblesse. Il la fit profiter des loisirs que la saison lui laissait;
pendant qu'une grande moitié du faubourg courait à la campagne pour
se reposer des plaisirs de l'hiver, il prit ses quartiers dans la rue
Saint-Dominique, et vint presque tous les jours dîner en bourgeoisie.
Le repas était commandé pour lui: on lui servait les plats qu'il
aimait. Il mangeait lentement: Mme Benoît prit exemple sur lui, pour
n'avoir pas l'air de l'attendre. Il aimait les vieux vins; elle lui
servit la crème de sa cave. Au dessert elle lui contait ses doléances,
et il l'écoutait. Il en vint à la plaindre sérieusement de ses maux
imaginaires. Elle pleurait, et, comme les larmes sont contagieuses, il
pleurait avec elle. Trois mois après le départ de Lucile, il était de
la maison. Il s'était acoquiné à cette vie facile et grasse et à ces
plaisirs tranquilles qui ne lui coûtaient qu'un peu de compassion. Un
soir, c'était vers la fin de septembre, il dit à Mme Benoît:
«Je ne suis plus bon à rien, ma pauvre charmante: je ressemble à une
vieille tapisserie qui montre partout la corde, et dont le dessin
est aux trois quarts effacé; mais, tel que je suis, je peux encore
vous donner ce que vous avez souhaité toute la vie: voulez-vous être
baronne? Ce n'est pas un mari que je vous propose, ce n'est qu'un nom.
A votre âge, et faite comme vous voilà, vous mériteriez mieux; mais
j'offre ce que j'ai. Quelque chose me dit que je ne vous ennuierai pas
longtemps, et que ma vieillesse sera tôt finie; je crois même que nous
ferons bien de nous hâter, si vous voulez devenir Mme de Subressac.
J'ai beaucoup de relations dans le faubourg; on m'aime un peu partout:
que j'aie seulement le temps de vous présenter à mes amis! Après ma
mort, ils continueront à vous recevoir pour l'amour de moi. Alors rien
ne vous empêchera, si le cœur vous en dit, de choisir un homme de votre
âge, qui sera votre mari en vérité et non plus en effigie. Méditez
cette proposition: prenez huit jours pour réfléchir, prenez-en quinze,
je suis encore bon pour quinze jours. Écrivez à vos enfants; peut-être
la crainte de ce mariage les décidera-t-elle à faire ce que vous
voulez. Pour moi, quoi qu'il arrive, je mourrai plus tranquille si j'ai
la consolation d'avoir contribué à votre bonheur.»
Mme Benoît n'était nullement préparée à ces ouvertures; cependant elle
ne perdit pas deux jours en réflexions. Une heure après le départ du
baron, son parti était pris. Elle se dit: «J'ai juré que je ne me
remarierais pas; mais auparavant j'avais juré d'entrer au faubourg.
Cette fois, du moins, je suis sûre de n'être point battue par mon mari!
J'épouse le baron, je dénature ma fortune, et je déshérite la marquise
de tout ce qu'il me sera possible de lui enlever: à l'ouvrage!»
Elle fit porter sa réponse à M. de Subressac, et dès le lendemain, sans
écrire à ses enfants, elle hâta les apprêts de son mariage. Jamais
amant passionné ne courut plus ardemment à ses noces: c'est que Mme
Benoît épousait bien mieux qu'un homme, elle épousait le faubourg!
Une légère indisposition de M. de Subressac l'avertit qu'elle n'avait
pas de temps à perdre: elle prit des ailes et déploya plus d'activité
qu'aux approches du mariage de sa fille. Tandis que le baron était
retenu dans la chambre, la fiancée courait de la mairie à l'étude du
notaire, et de l'étude à la sacristie. Elle trouvait encore le temps
de voir son cher malade et de causer avec le médecin. La cérémonie
était fixée au 15 octobre. Le 14, M. de Subressac, qui allait mieux, se
plaignit d'une pesanteur à la tête; le docteur parla de le saigner; Mme
Benoît le fit taire; la saignée fut remise au lendemain, le mal de tête
se dissipa, et les futurs époux dînèrent ensemble de bon appétit.
Le mois d'octobre fut charmant en 1846: on se serait cru aux premiers
jours de septembre, et le soleil donnait au calendrier un éclatant
démenti. Les vendanges furent belles dans toute la France, et même en
Lorraine. Tandis que Mme Benoît poursuivait ardemment sa baronnie,
sa fille et son gendre jouissaient de l'automne dans la compagnie
de leurs amis. M. et Mme Jordy avaient quitté leurs affaires pour
venir passer trois semaines à Arlange. Mme Mélier les garda huit
jours et leur permit ensuite d'habiter la forge; ni les mères ni les
maris ne refusent rien à une jeune femme enceinte de quatre mois. Une
étroite amitié s'était établie entre le raffineur et le forgeron. Ils
chassaient tous les jours ensemble, tandis que leurs femmes cousaient
une layette de prince. Robert appelait la marquise _Lucile_ et Gaston
disait _Céline_ à Mme Jordy. Le jour même où le marquis devait gagner
un beau-père et perdre une fortune, les deux couples, éveillés au
petit jour, s'embarquèrent ensemble dans un char à bancs solide, à
l'épreuve de toutes les ornières de la forêt. La rosée en grosses
gouttes étincelait dans les herbes; les feuilles jaunies descendaient
en tournoyant dans l'air et venaient se coucher au pied des arbres. Les
rouges-gorges familiers suivaient de branche en branche la course de la
voiture; la bergeronnette courait en hochant la queue jusque sous les
pieds des chevaux. De temps en temps un lapin effarouché, les oreilles
couchées en arrière, passait comme un éclair au travers de la route.
L'air piquant du matin colorait le visage des jeunes femmes. Je ne sais
rien de charmant comme ces frissons de l'automne entre les chaleurs
accablantes de l'été et les glaces brutales de l'hiver. Le chaud
nous énerve, le froid nous roidit; une douce fraîcheur raffermit les
ressorts du corps et de l'esprit, stimule notre activité et redouble
le bonheur de vivre.
Après une longue promenade, qui ne parut longue à personne, les quatre
amis descendirent de voiture. Lucile, qui commandait l'expédition,
les conduisit à une belle place verte, sous un grand chêne, auprès
d'une petite source encadrée de cresson. Mme Jordy, paresseuse par
devoir, s'établit commodément sur l'herbe des bois, plus fine et plus
moelleuse que les meilleures fourrures, tandis que son mari vidait
les coffres du char à bancs et que le marquis allumait un grand feu
pour le déjeuner; Lucile y jetait des brassées de feuilles sèches et
des poignées de branches mortes; puis Robert découpa les perdreaux
froids, et la marquise employa tous ses talents à faire une magnifique
omelette. Puis on mit le café auprès du feu, à distance respectueuse,
en recommandant au marquis de ne pas le laisser cuire. Alors commença
un de ces tournois d'appétit qui seraient ridicules à la ville et qui
sont délicieux à la campagne; et lorsqu'un gland tombait dans un verre,
on riait à tout rompre, et l'on trouvait que le vieux chêne avait
beaucoup d'esprit.
Il n'était pas loin de midi lorsqu'on livra la table aux laquais
et au cocher. Les deux jeunes femmes prirent un sentier qu'elles
connaissaient de longue date, marchèrent d'un pas gaillard jusqu'à la
lisière du bois, et jetèrent leurs maris en pleine vendange dans les
vignes de Mme Mélier.