Un doux soleil éclairait les feuilles pourpres de la vigne. Les ceps

robustes enfonçaient dans le sol leurs racines noueuses, comme un

enfant vigoureux se cramponne au sein de sa nourrice. La belle terre

rouge, légèrement détrempée par l'automne, s'attachait aux pieds des

vendangeurs, et chacun d'eux en portait un petit arpent à sa chaussure.

Deux chariots chargés de larges cuves attendaient au bas du coteau,

et d'instant en instant un vigneron courbé sous le poids venait y

verser sa hotte pleine. Un peu plus loin, deux bambins de six ans

surveillaient d'un œil affamé le repas des vendangeurs. Une énorme

soupe aux choux lançait en bouillonnant ses vapeurs succulentes; les

pommes de terre cuisaient sous la cendre, et le lait caillé attendait

son tour dans les jarres de grès bleu. Le regard des deux enfants

disait avec une certaine éloquence: «Oh! des pommes de terre bien

chaudes, avec du lait caillé bien froid!»

Les vendangeuses en jupon court chantaient du haut de leur tête une

poésie champêtre. Cette bruyante gaieté profite au maître de la vigne:

«Bouche qui mord à la chanson ne mord pas à la grappe.»

Tandis que Gaston et Robert gravissaient la colline et passaient en

revue un front de bataille hérissé d'échalas, une étrange discussion

s'élevait entre les deux amies, auprès de la cuisine des vendangeurs.

«Es-tu folle? disait Mme Jordy; cette soupe doit être détestable.

--Rien qu'une assiettée! disait la marquise.

--Mais tu viens de déjeuner!

--J'ai faim de cette soupe-là.

--Si tu as faim, retournons à la voiture.

--Non, c'est de la soupe qu'il me faut; demandes-en pour moi, ou j'en

volerai. J'en meurs d'envie!

--Des larmes! Oh! ceci devient grave. Je croyais que les envies

n'étaient permises qu'à moi. Mais, au fait, qui sait? mangez, madame,

mangez.»

La mignonne marquise dévora la portion d'un batteur en grange. Mme

Jordy s'étonnait qu'on pût avoir un si farouche appétit lorsqu'on ne

mangeait pas pour deux. Elle prit son amie à part, lui adressa mille et

une questions, et causa longtemps avec elle. La conclusion fut qu'il

faudrait demander l'avis du médecin.

«Nous vous dérangeons? demanda Gaston qui revenait sur ses pas.

--Point du tout, répondit Mme Jordy; nous causions chiffons.

--Ah!

--Mon Dieu, oui. Vous savez que nous travaillons à une layette.

--Eh bien?

--Eh bien, il nous vient une inquiétude sérieuse.

--Et laquelle?

--Nous craignons d'être obligées d'en faire deux.»

Gaston sentit ses jambes plier sous lui: c'était pourtant un homme

solide. Il proposa de remonter en voiture et de courir chez le médecin.

«Quel bonheur! disait Lucile. Si le docteur dit oui, j'écris demain à

maman.»

Le même jour, Mme Benoît monta, à dix heures du matin, dans le célèbre

carrosse qu'on venait enfin de terminer, mais en changeant les armes.

Avant de gravir l'escalier de velours qui servait de marchepied, elle

lorgna complaisamment le tortil du baron et l'écusson des Subressac.

Contrairement à l'usage, c'était la mariée qui allait chercher son

mari. Elle monta d'un pas léger jusqu'au quatrième étage, sonna

vivement, et se trouva face à face avec deux serviteurs en larmes:

le baron était mort subitement pendant la nuit. La pauvre mariée

éprouva la douleur foudroyante de Calypso lorsqu'elle apprit le départ

d'Ulysse. Elle voulut voir ce qui restait du baron: elle toucha sa main

froide, elle s'assit auprès de son lit, accablée, stupide et sans

larmes. En voyant ce désespoir, le vieux valet de chambre, qui savait

la liste des amours de son maître, se dit que personne ne l'avait aimé

comme Mme Benoît.

Ce fut Mme Benoît qui pourvut aux funérailles du baron. Elle assura

l'avenir de ses vieux domestiques en disant: «Il m'appartient de payer

ses dettes: ne suis-je pas sa veuve aux yeux de Dieu?» Elle résolut

de porter son deuil. Elle suivit le convoi jusqu'au cimetière. Tout

le faubourg y était. Lorsqu'elle vit la longue file de voitures qui

s'avançaient au pas derrière la sienne, elle fondit en larmes, et

s'écria au milieu des sanglots: «Que je suis malheureuse! Tous ces

gens-là seraient venus danser chez moi!»

Comme elle rentrait à l'hôtel, écrasée sous le poids de la douleur, on

lui remit la lettre suivante:

«Chère maman,

«Voici la sixième lettre que je vous écris sans obtenir deux lignes

de réponse; mais, pour cette fois, je suis sûre du succès. Je ne vous

répéterai pas que nous vous aimons, que nous regrettons de vous avoir

fait de la peine, que vous nous manquez, que nous commençons à allumer

du feu le soir, et que votre fauteuil vide nous met les larmes aux

yeux: vous avez résisté à toutes ces bonnes raisons-là, et il faut des

arguments plus victorieux pour vous décider. Écoutez donc: si vous

voulez être bonne et revenir auprès de nous, je vous donnerai pour

récompense.... un petit-fils! Je n'essaye pas de vous dépeindre notre

joie; il vaut mieux que vous veniez la voir et la partager.

«LUCILE D'OUTREVILLE

«Oui-dà, s'écria Mme Benoît, un petit-fils! Et si c'était une

petite-fille!»

Elle courut à la cheminée, et poursuivit, en se mirant dans une glace:

«J'ai quarante-deux ans; dans seize ans, ma petite-fille fera son

entrée dans le monde; ses parents ne sortiront jamais d'Arlange: qui

est-ce qui la conduira au faubourg, si ce n'est moi? Chère petite!

je l'aime déjà. J'aurai cinquante-huit ans, je serai encore jeune;

et d'ici là, je ne ferai pas la sottise de me laisser mourir comme

certains vieux maladroits. En route pour Arlange!

--Madame, interrompit Julie, on vient de _la Reine Artémise_ avec des

étoffes de deuil.

--Renvoyez-moi ces gens-là! Est-ce qu'on se moque de moi? Le baron ne

m'était rien, et je ne veux pas étaler des regrets ridicules.

--Mais, madame, c'est madame qui a dit....

--Mademoiselle Julie, quand votre maîtresse vous parle, il ne vous

appartient pas de dire _mais_. Parce que j'ai supporté vos défauts

pendant quinze ans, vous avez peut-être cru que j'étais engagée avec

vous pour la vie? C'est comme maître Pierre, votre fidèle ami, qui

suit vos bons exemples et n'en veut faire qu'à sa tête. Vous me servez

passablement mal; et ce qui est beaucoup plus grave, il vous est arrivé

à tous deux de manquer grossièrement à Mme la marquise d'Outreville.

Ne venez pas encore objecter que c'est moi qui avais dit. Le fait est

que ma fille ne peut plus vous voir ni l'un ni l'autre; et comme je

retourne à Arlange....

--Je comprends; madame nous punit de lui avoir obéi.»

C'est ainsi que Mme Benoît congédia ses alliés avant la signature de

la paix. Deux jours plus tard, son sourire éclairait Arlange. Elle ne

parla point du passé; elle s'abstint de toutes récriminations; elle se

réconcilia franchement avec sa fille et son gendre: peu s'en fallut

qu'elle ne convînt de ses torts.

«Mes enfants, dit-elle, que vous êtes bien ici! Restez-y longtemps,

restez-y toujours! Gaston avait bien raison de faire l'éloge de la

campagne: c'est là qu'on se porte bien et qu'on élève les belles

familles. Donnez-moi beaucoup de petits-enfants; je ne me plaindrai

jamais d'en avoir trop. C'est moi qui doterai vos filles: ainsi, ma

Lucette, règle-toi là-dessus. Mais comprenez-vous cet engouement qu'ils

ont pour Paris? C'est une ville abominable; je n'y ai trouvé que

déboires, et je n'y remettrai jamais les pieds que pour conduire mes

petits-enfants dans le monde!»

Sept mois plus tard, la marquise accoucha d'un garçon. Il fut le

filleul de Mme Jordy; Mme Benoît ne voulut pas être sa marraine.

«J'attends les filles,» dit-elle.

Dans les dix années qui viennent de s'écouler, Lucile a donné sept

enfants à son mari, et une si heureuse fécondité ne paraît pas l'avoir

fatiguée. Elle a gagné un peu d'embonpoint sans rien perdre de sa

grâce: les cerisiers en sont-ils moins beaux parce qu'ils portent tous

les ans des cerises? Gaston, fidèle aux deux passions de sa jeunesse,

consacre la meilleure partie de son temps à Lucile, et le reste à la

science. Son usine prospère aussi bien que son ménage. Il a poussé

vigoureusement les progrès de l'industrie métallurgique; il a précipité

la baisse des fers: grâce à lui, la tonne des rails est tombée de 360

francs à 285, et il ne désespère pas de l'amener à 200, comme il le

promettait jadis à son ami l'ingénieur des salines. C'est, d'ailleurs,

un beau forgeron que le marquis d'Outreville, et vous ne lui donneriez

pas plus de trente ans: les années ont si peu de prise sur l'homme

heureux!

Mais Mme Benoît est une petite vieille femme fondue, amaigrie, ridée,

maussade, insupportable aux autres et à elle-même. C'est qu'elle a

attendu vainement la petite tête blonde sur laquelle elle fondait ses

dernières espérances. Les sept enfants du marquis sont sept garnements

joufflus qui se roulent du matin au soir dans la poussière, qui trouent

leurs vestes aux coudes et leurs pantalons aux genoux, qui ont des

engelures l'hiver, et les mains rouges en toute saison, et qui iront

tout seuls au faubourg Saint-Germain, s'ils ont jamais la curiosité de

voir le paradis de leur grand'mère.

Gabrielle-Auguste-Éliane mourra comme Moïse sur le mont Nébo, sans

avoir mis le pied sur la terre promise.

FIN.

TABLE.

DÉDICACE Page 1

Les Jumeaux de l'hôtel Corneille 3

L'Oncle et le Neveu 73

Terrains à vendre 108

Le Buste 165

Gorgeon 271

La Mère de la Marquise 300

FIN DE LA TABLE.

5458.--PARIS. IMPRIMERIE A. L. GUILLOT

7, rue des Canettes, 7

Les mariages de Paris · 第 22 / 22 段