maison. Ensuite je te montrerai mon mari; il est à la fabrique. Tu
verras, ma Lucile, comme il est beau! Tu te rappelles les plaisanteries
que nous faisions autrefois sur notre _idéal_? Mon idéal, à moi,
était un grand brun avec des moustaches en croc et des sourcils noirs
comme de l'encre. Eh bien! ma chère, mon mari ne ressemble pas à
cela, mais pas du tout. Il n'est pas plus grand que papa; ses cheveux
sont châtains, et il porte une jolie barbe blonde, douce comme de la
soie, car elle n'a jamais été rasée. Maintenant je trouve que mon
idéal était affreux, et si je le rencontrais dans la rue, j'en aurais
peur. Robert est doux, délicat, tendre; il pleure, ma chère! Hier,
à la nuit tombante, il était assis auprès de moi; nous faisions des
projets; j'exposais mes petites idées sur l'éducation des enfants. Il
me laissait parler toute seule, et cachait sa tête dans ses mains,
comme pour regarder en lui-même. Quand j'eus fini, il m'embrassa sans
rien dire, et je sentis une grosse larme rouler sur ma joue. Que c'est
beau, des larmes d'homme! Maman m'aime bien, mais elle ne m'a jamais
aimé comme cela. Ce que tu ne croiras jamais, c'est qu'avec les hommes
il est fier, roide et terrible par moments. On m'a conté que l'année
dernière nos ouvriers avaient voulu se mettre en grève pour faire
chasser un contremaître. Il a su le complot à temps; il a marché droit
sur les meneurs, au milieu de cinquante ou soixante hommes mutinés
contre lui, et il a fait rentrer la révolte sous terre. Tout le monde
le craint dans la maison, excepté moi: juge si j'ai lieu d'être fière!
Il me semble que je fais marcher tout ce peuple qui lui obéit. O ma
Lucile, l'admirable chose que le mariage! La veille on était deux,
le lendemain on ne fait plus qu'un; on a tout en commun, on est les
deux moitiés d'une même âme; on tient ensemble comme ces deux frères
siamois, qui ne peuvent se séparer sans mourir. Voici notre chambre;
qu'en dis-tu? Il m'a choisi la tenture comme une robe: bleue, en
l'honneur de mes cheveux blonds. Au fait, qu'est-ce qu'une tenture? une
toilette qui nous habille de loin. Toi, ma brune aux yeux noirs, tu
dois avoir une chambre de satin rose?
--Je crois que oui, reprit Lucile toute rêveuse.
--Comment? je crois! Tu réponds comme une Anglaise. Mais je suis
Anglaise aussi sur un point. Ne va pas t'imaginer que tout le monde
entre ici comme dans la rue! On a sa discrétion et sa délicatesse;
si tu n'étais pas toi, tu ne serais pas assise dans ce fauteuil-là.
Sais-tu que je fais mon lit moi-même! il est vrai que Robert m'aide un
peu.»
Lucile ne répondit rien. Elle contemplait d'un œil pensif un magnifique
fouillis de dentelles et de broderies au milieu duquel deux larges
oreillers reposaient côte à côte. La porte s'ouvrit, et M. Jordy entra
étourdiment en jetant son chapeau de paille. A la vue de Lucile, il
s'arrêta tout interdit et fit un salut respectueux. Sa femme lui sauta
au cou sans façon, et lui dit en montrant la marquise par un geste
plein de grâce et de simplicité:
«Robert, c'est Lucile!»
Ce fut toute la présentation. M. Jordy fit à Lucile un petit compliment
sans cérémonie qui prouvait qu'il avait souvent entendu parler d'elle,
et qu'elle n'était pour lui ni une étrangère ni une indifférente.
Il s'assit, et sa femme trouva moyen de se glisser auprès de lui.
«N'est-ce pas qu'il est beau? dit-elle à la marquise. Mais d'où
vient-il? il faut qu'il ait couru; il est en nage.» Et d'un geste aussi
prompt que la parole, elle passa un mouchoir de batiste sur le front
du jeune homme qui essayait en vain de se défendre. M. Jordy avait
plus de monde que Céline; mais il eut beau lui lancer des regards qui
voulaient être sévères, la petite indigène d'Arlange lui mit les deux
mains sur les yeux et baisa effrontément ces paupières fermées. «Ne
me gronde pas, lui dit-elle; Lucile est mariée depuis quinze jours,
c'est-à-dire aussi folle que nous.» La pendule sonna midi; c'était
l'heure du déjeuner. On courut au jardin, et l'on s'attabla joyeusement
sous ses beaux tilleuls qui ont donné leur nom à la rue voisine. Aucun
domestique n'assistait au repas; chacun se servait soi-même et servait
les autres; les deux amies, élevées au village et étrangères aux
mièvreries de l'éducation parisienne, n'étaient pas des buveuses d'eau;
elles trempèrent leurs lèvres dans un joli vin paillé que M. Jordy alla
chercher à quelques pas de là, dans un ruisseau d'eau courante. Robert
plut facilement à la marquise; sans manquer d'esprit ni d'éducation,
il était simple, plein de cœur, et du bois dont on fait les meilleurs
amis. Du reste, nous éprouvons tous une sympathie naturelle pour les
visages où rayonne la joie; il n'y a que les égoïstes qui n'aiment
pas les heureux. Céline, qui voulait faire briller son mari, le força
de chanter au dessert. Il choisit une des plus belles chansons de
Béranger, quoique le vieux poëte ne fût déjà plus à la mode. Les
oiseaux, réveillés au milieu de leur sieste, exécutèrent un joyeux
accompagnement au-dessus de sa tête. Lucile chanta à son tour, sans se
faire prier, des paroles qui n'étaient pas italiennes. On plaisanta
comme plaisantent les honnêtes gens; on parla de tout, excepté du
prochain et de la pièce nouvelle; on rit à cœur ouvert, et personne ne
s'aperçut qu'il y avait un peu de fièvre dans la gaieté de la marquise.
«Pourquoi M. d'Outreville n'est-il pas ici? disait Mme Jordy, on s'aime
bien à deux; mais à quatre, c'est la concurrence!»
Vers deux heures, M. Jordy s'en fut à ses affaires, et les deux amies
reprirent le cours de leurs confidences. Céline parlait sans se lasser
et sans s'apercevoir qu'elle faisait un monologue. Les femmes sont
merveilleusement organisées pour les travaux microscopiques; elles
excellent à détailler leurs plaisirs et leurs peines.
Lucile, émue, haletante, écoutait, apprenait, devinait et quelquefois
aussi ne comprenait pas. Elle était comme un navigateur jeté par la
tempête dans un pays enchanté, mais dont il n'entend pas la langue.
L'heure du dîner approchait; Céline parlait encore, et Lucile écoutait
toujours.
«Quant aux enfants, disait la jeune femme, il faut espérer qu'ils
viendront bientôt. Y penses-tu quelquefois, ma Lucile? L'amour n'a
qu'un temps; une vingtaine d'années tout au plus; et voilà déjà trois
semaines dépensées! l'amour des enfants, c'est autre chose: il dure
autant que nous, et nous ferme les yeux. Tu sais que je n'étais pas
trop dévote autrefois; maintenant, quand je pense que nos enfants sont
dans la main de Dieu, je deviens superstitieuse. Que demandes-tu? un
fils ou une fille?
--Mais.... je n'y ai pas encore songé.
--Il faut y songer, ma belle. Si tu n'y songes pas, qui est-ce qui y
songera pour toi? Moi, je veux un fils. Écoute un peu le paragraphe
que j'ai ajouté à mes prières: «Vierge sainte, si mon cœur vous semble
assez pur, bénissez mon amour et obtenez que j'aie le bonheur d'avoir
un fils pour lui enseigner la crainte de Dieu, le culte du bien et du
beau, et tous les devoirs de l'homme et du chrétien.»
Ce dernier trait acheva la pauvre Lucile. Le torrent de larmes qu'elle
retenait depuis longtemps rompit les digues, et son joli visage en fut
inondé.
«Tu pleures! cria Céline. Je t'ai fait de la peine?
--Ah! Céline, je suis bien malheureuse! Maman m'a forcée de partir le
soir de mon mariage, et je n'ai pas revu mon mari depuis le bal!
--Le soir? Depuis le bal? Miséricorde!»
Tout à coup le visage de Mme Jordy prit une expression sérieuse. «Mais
c'est une trahison, dit-elle. Pourquoi ne m'as-tu pas conté cela plus
tôt? Je te parle depuis le matin comme à une femme, et tu n'es qu'une
enfant! Tu aurais dû m'arrêter au premier mot, et je ne te pardonnerais
jamais de m'avoir laissée parler, si tu n'étais pas tant à plaindre.»
Lucile raconta sommairement son histoire.
«Comment n'as-tu pas écrit à ton mari? demanda Céline.
--Je lui ai écrit.
--Quand?
--Il y a quatre jours.
--Eh bien! mon enfant, ne pleure plus: il arrivera ce soir.»
Au dîner, la table était élégante, la salle à manger claire et joyeuse,
les derniers rayons du soleil couchant jouaient avec les stores et
les jalousies, le petit vin paillé riait dans les verres, et M. Jordy
caressait d'un regard radieux le joli visage de sa femme; mais Céline
conservait la gravité d'une matrone romaine, et je crois (Dieu me
pardonne!) qu'elle dit _vous_ à son mari.
La marquise repartit à dix heures. Céline et son mari la ramenèrent
à sa voiture. En apercevant le cocher, Mme Jordy eut comme une
inspiration subite:
«Pierre, dit-elle d'un ton indifférent, M. le marquis est-il arrivé?
--Oui, madame.»
La marquise se jeta dans les bras de son amie en poussant un cri.
«Qu'y a-t-il? demanda Robert.
--Rien,» dit Céline.
V
En recevant la lettre de Lucile, Gaston fit ce que tout homme aurait
fait à sa place: il baisa mille fois la signature, et partit en poste
pour Paris. La fortune, qui s'amuse de nous presque autant qu'une
petite fille de ses poupées, le fit entrer à l'hôtel d'Outreville un
mardi soir, deux semaines, jour pour jour, après son mariage. Avec un
peu de bonne volonté, il pouvait s'imaginer que la première quinzaine
de juin avait été un mauvais rêve, et qu'il s'éveillait, moulu de
fatigue, aux côtés de sa femme. Pour cette fois, sa résolution était
bien prise; il s'était armé de courage contre le despotisme maternel
de Mme Benoît, et il se jurait à lui-même de défendre son bien jusqu'à
l'extrémité.
Il n'avait pas encore ouvert la portière, que Julie entrait en criant
chez Mme Benoît:
«Madame! madame! M. le marquis!»
La veuve, qui ne savait pas que sa fille eût écrit à Arlange, crut
avoir partie gagnée. Elle répondit avec une joie mal contenue:
«Il n'y a pas de quoi crier: je l'attendais.
--Je ne savais pas, madame; et, à cause de ce qui s'est passé il y a
quinze jours, je croyais que madame serait bien aise d'être avertie.
Madame y est donc pour M. le marquis?
--Certainement! Allez! courez! de quoi vous mêlez-vous?
--Pardon, madame; mais c'est qu'on décharge les malles de M. le
marquis. Est-ce qu'il va demeurer à l'hôtel?
--Et où voulez-vous qu'il demeure? Allez prendre soin de ses bagages.
--Pardon, madame; mais où faudra-t-il les porter?
--Où? sotte que vous êtes! dans la chambre de la marquise! Est-ce que
la place d'un mari n'est pas auprès de sa femme?»
Gaston entra tout poudreux chez sa belle-mère, et son premier coup
d'œil chercha Lucile absente. Mme Benoît, plus prévenante qu'aux
meilleurs jours, répondit à ce regard:
«Vous cherchez Lucile? Elle dîne chez une amie; mais il est tard, vous
la verrez avant une heure. Enfin, vous voici donc! Embrassez-moi, mon
gendre; je vous pardonne.
--Ma foi! mon aimable mère, vous me volez le premier mot que je voulais
vous dire. Que tous vos torts soient effacés par ce baiser!
--Si j'ai des torts, vous les aviez justifiés d'avance par cette
incroyable manie dont vous êtes enfin corrigé! Vouloir vivre avec les
loups à votre âge! Avouez que c'était de l'aveuglement et rendez grâces
à celle qui vous a éclairé! N'êtes-vous pas mieux ici que partout
ailleurs? et peut-on vivre une vie humaine hors de Paris?
--Pardon, madame, mais je ne suis pas venu à Paris pour y vivre.
--Et pour quoi donc faire? pour y mourir?
--Je n'y resterai pas assez longtemps pour que la nostalgie m'emporte.
Je suis venu à Paris pour chercher ma femme et faire une visite
indispensable.
--Vous comptez ramener ma fille à Arlange?
--Le plus tôt qu'il sera possible.
--Et elle vous accompagnera dans ce terrier?
--Il me semble qu'elle le doit.
--Lui commanderez-vous de vous suivre de par la loi, et votre amour se
fera-t-il escorter de deux gendarmes?
--Non, madame; je renoncerais à mes droits s'il fallait les réclamer
devant les tribunaux; mais nous n'en sommes pas là: Lucile me suivra
par amour.
--Par amour de vous ou d'Arlange?
--De l'un et de l'autre, de la forge et du forgeron.
--Vous en êtes sûr?
--Sans fatuité, oui.
--Nous verrons bien. Et peut-on savoir quelle est cette visite
indispensable qui partage avec ma fille l'honneur de vous attirer à
Paris?
--Ne vous faites point d'illusions; c'est une visite où vous ne pouvez
pas venir avec moi.
--Chez quel mortel privilégié?
--Le ministre de l'intérieur.
--Le ministre! A quel propos? Y songez-vous? Si on le savait!
--On le saura. Il importe aux intérêts de la forge que je siége au
conseil général. Une vacance se présente, et je veux prier le ministre
de m'agréer comme candidat.
--Mais, malheureux, vous allez me brouiller avec tout notre parti!
--On ne se brouille qu'avec les gens que l'on connaît. Si vous m'aviez
interrogé sur mes opinions politiques, je vous aurais répondu que je
ne suis pas un homme d'opposition. D'ailleurs, il me semble que nous
autres, grands propriétaires, nous n'avons pas lieu de nous plaindre:
on ne fait rien que pour nous!
--Vous avez bien dit ce mot: «Nous autres, grands propriétaires!» On
croirait, sur ma parole, que vous l'avez été toute votre vie!
--Comment donc, madame! mais je le suis de père fils depuis neuf cents
ans! Est-ce que vous en connaissez beaucoup de plus vieille date?
--Si nous jouons sur les mots, nous pourrons parler longtemps sans nous
entendre. Écoutez. Il vous plaît de briguer des honneurs de province,
soit. Cependant la forge a bien marché depuis quinze ans, quoique je
n'aie jamais siégé au conseil général. Vous voulez vous présenter comme
candidat ministériel; je crois que vous auriez mieux fait de demander
les voix de nos amis, qui sont nombreux, riches et influents. Cependant
je passerai encore là-dessus. Voyez si je suis clémente! Je viens de
remporter une victoire sur vous; je vous ai forcé de venir à Paris, sur
mon terrain....
--Dans ma maison.
--C'est juste. Oh! vous étiez né propriétaire; vous avez bientôt
pris racine! Malgré tout, vous êtes venu ici parce que je vous y ai
forcé; c'est une défaite; mais je ne prétends pas en tirer avantage.
Voulez-vous signer la paix?
--Des deux mains!... si vous êtes raisonnable.
--Je le serai. Vous aimez Arlange, il vous tarde d'y retourner, et vous
ne voulez pas y vivre sans votre femme, ce qui est fort naturel. Je
vous rendrai Lucile pour que vous l'emmeniez à la forge.
--C'est tout ce que je demande: signons!
--Attendez! de mon côté, j'aime Paris comme vous aimez la forge, et le
faubourg comme vous aimez Lucile. Si je n'entre pas une bonne fois dans
le grand monde, je suis une femme morte. Vous coûterait-il beaucoup,
pendant que vous êtes ici, tout porté, de présenter votre femme et moi
dans huit ou dix maisons de vos amis, et de nous montrer un petit coin
de ce paradis terrestre dont j'ai toujours été exclue par....
--Par le péché originel! Cela me coûterait beaucoup et ne vous
servirait de rien. Je ne vous répéterai pas que j'ai contre le faubourg
une vieille rancune qui me défend absolument d'y remettre les pieds:
vous croyez avoir assez de droits sur moi pour réclamer l'oubli de
mes répugnances et le sacrifice de mon amour-propre. Mais pouvez-vous
exiger que j'expose pour vous tout l'avenir de Lucile? Je lui réserve,
loin de Paris, un bonheur modeste, égal, sans éclat, sans bruit, et
d'une riante uniformité. Nous avons, si Dieu nous prête vie, trente ou
quarante ans à passer ensemble dans un horizon étroit, mais charmant,
sans autres événements que la naissance et le mariage de nos enfants.
Un tel bonheur suffit à son ambition, elle me l'a dit. Qui m'assure que
la vue d'un pays où tout est parade et vanité ne lui tournera pas la
tête? que ses yeux, éblouis par l'éclat des lustres et des girandoles,
pourront s'accoutumer à la douce lumière de la lampe qui doit éclairer
tous nos soirs? que ses oreilles, assourdies par le fracas du monde,
sauront toujours entendre les voix de nos forêts et la mienne? En
ce moment, elle est encore la Lucile d'autrefois; elle s'ennuie
mortellement à Paris....
--Qu'en savez-vous?
--J'en suis sûr. Mais je ne sais pas si dans six mois elle penserait
comme aujourd'hui. Il ne faut qu'un bal pour changer le cœur
d'une jeune femme, et dix minutes de valse peuvent causer plus de
bouleversements qu'un tremblement de terre.
--Vous croyez? Eh bien, soit. Lucile est à vous, gouvernez-la comme
vous l'entendez. Mais moi! Écoutez bien: ceci est mon ultimatum, et si
vous le repoussez, je romps les conférences! Qui vous empêcherait de me
présenter, je ne dis pas dans tout le faubourg, mais dans cinq ou six
maisons de votre connaissance?
--Sans ma femme! Croyez-moi, ma chère Mme Benoît, attachons-nous
chacun une pierre au cou, et jetons-nous ensemble à la rivière, cela
sera tout aussi sage. Toute l'aristocratie vous connaît comme elle
a connu votre père. On sait votre ambition persévérante; vous êtes
déjà la fable du faubourg, c'est le baron qui me l'a écrit, et son
témoignage n'est pas récusable. On dit que vous avez acheté de vos
millions le plaisir de naviguer dans le monde à la remorque d'une
marquise. Si je vous présentais aujourd'hui, on compterait demain les
visites que nous avons faites, et l'on calculerait, à un centime près,
la somme que chacune m'a rapportée. Qu'en dites-vous? Fussiez-vous
assez jeune pour vouloir jouer un pareil jeu, je ne suis pas assez
philosophe pour vous servir de partenaire. Je pars demain pour Arlange
avec ma femme; je vous offre, en bon gendre, une place dans la voiture,
et c'est tout ce que le sens commun me permet de faire pour vous.»
Mme Benoît était violemment tentée d'arracher les yeux à ce modèle des
gendres, mais elle cacha son dépit. «Mon ami, dit-elle, vous avez passé
trente heures en chaise de poste, vous êtes las, vous avez sommeil, et
j'ai été mal inspirée de vouloir convertir un homme encore botté. Vous
serez plus accommodant quand vous aurez dormi. Attendez-moi dans ce
fauteuil, et souffrez que j'aille pourvoir à votre repos. Je suis à
vous!»
Elle sortit en souriant et courut comme une tempête à la chambre de
sa fille. Je ne sais si elle ouvrit la porte, ou si elle l'enfonça,
tant son entrée fut violente. Elle saisit rudement le bras de Julie,
qui dépliait une taie d'oreiller: «Malheureuse, s'écria-t-elle, que
faites-vous?
--Mais, madame, ce que madame m'a dit.
--Vous êtes folle! vous ne m'avez pas comprise. Laissez cela et
déménagez-moi tous ces bagages. A-t-on jamais vu chose pareille? Les
malles d'un garçon dans la chambre de ma fille!
--Pardon, madame, mais....
--Il n'y a pas de mais, et l'on vous pardonnera quand vous aurez obéi.
Emportez! emportez!
--Mais où, madame?
--Où vous voudrez; dans la rue, dans la cour! Non, tenez: dans ma
chambre!
--Madame donne son appartement? Mais où faudra-t-il faire le lit de
madame?
--Ici, sur ce divan, dans la chambre de la marquise. Pourquoi
faites-vous l'étonnée? Est-ce que la place d'une mère n'est pas auprès
de sa fille?»
Elle laissa la femme de chambre à sa besogne et à sa surprise, et
redescendit en se disant tout bas: «Le marquis n'est venu que pour
me braver: il n'en aura pas la joie. Je veux aller dans le monde à
sa barbe: Mme de Malésy m'y aidera; nous ferons voir à ce forgeron
endiablé qu'on peut se passer de lui. Mais il ne faut pas que je le
laisse séduire ma fille! Il l'emporterait à Arlange, et alors, adieu le
faubourg!»
Au même instant, Pierre demandait la porte, et la marquise, ivre
d'espérance, sautait légèrement du marchepied dans la maison. Mme
Benoît fut au salon avant elle; elle ne craignait rien tant que
la première entrevue, et il importait qu'elle fût là pour arrêter
l'expansion de ces jeunes cœurs. Lucile croyait tomber dans les bras
de son mari; ce fut sa mère qui la reçut: «Te voilà donc, chère
petite! lui dit-elle avec sa volubilité ordinaire et une tendresse
plus qu'ordinaire. Comme tu es restée longtemps! Je commençais à
m'inquiéter. Mon cœur est suspendu à un fil lorsque je ne te sens pas
auprès de moi. Chère belle, il n'y a en ce monde qu'une affection
désintéressée: l'amour d'une mère pour son enfant. Comment as-tu
passé la journée? Te trouves-tu mieux que ces temps derniers? Voyez,
monsieur, comme elle est changée! Votre conduite lui a fait bien du
mal. Elle a besoin des plus grands ménagements; les émotions violentes
lui sont fatales, votre vue seule la fait pâlir et rougir à la fois.
Mais vous-même, mon cher marquis, savez-vous que je ne vous reconnais
plus? Vous prétendez que l'air d'Arlange vous est bon; on ne le dirait
pas à vous voir. Vous n'êtes plus ce brillant seigneur d'Outreville
qu'on m'a présenté il y a deux mois. Après tout, il faut faire la part
de la fatigue: pauvre garçon! cent lieues en poste, tout d'une haleine!
C'est de quoi briser un homme plus solide que vous. Heureusement, une
bonne nuit va tout réparer. Il y a ici près un excellent lit qui vous
attend, dans ma chambre que je vous cède.
--Mais, madame... murmura timidement Gaston.
--Pas d'objections et pas de façons avec moi! Sacrifier tout à nos
enfants, c'est notre bonheur, à nous autres mères. Du reste, je
dormirai fort bien sur un lit de camp, près de ma chère Lucile, dont la
santé réclame tous mes soins. Nous devrions déjà être couchées. Allons,
bel endormi, dites bonsoir à votre femme, et venez lui baiser la main:
il me semble que vous ne lui faites pas trop d'accueil!»
Ni Gaston ni Lucile ne furent dupes de ce discours, mais ils en furent
victimes; l'impudence réussit presque toujours avec les jeunes gens,
parce qu'ils éprouvent une sorte de honte à réfuter un mensonge. Dans
la circonstance présente, une autre espèce de délicatesse paralysait
le courage de Lucile et de Gaston. Ces cœurs honnêtes auraient cru
manquer à la pudeur en affrontant le mauvais vouloir de Mme Benoît.
Gaston lui-même, après toutes les vigoureuses résolutions qu'il avait
prises, n'osa ni se prévaloir de ses droits, ni faire appel aux
sentiments de sa femme: il fut aussi timide que Lucile, peut-être plus.
Quelle que soit la hardiesse que l'on attribue à notre sexe, il n'est
pas moins vrai que les hommes bien nés sont, en amour, plus farouches
que des jeunes filles. Il suffit de la présence d'un tiers pour glacer
la parole sur leurs lèvres et refouler jusqu'au fond de leur âme une
passion qui débordait.
Mme Benoît dressa un plan de campagne qui n'aurait jamais réussi
sans l'empire qu'elle avait pris sur sa fille, et surtout sans la
fière timidité de Gaston. Pendant toute une semaine, elle parvint à
tenir séparés deux êtres qui s'adoraient, qui s'appartenaient, et qui
dînaient ensemble tous les soirs. Ce qu'elle dépensa de turbulence pour
étourdir sa fille et d'effronterie pour intimider son gendre fait une
somme incalculable. Tous les jours elle imaginait un prétexte nouveau
pour entraîner Lucile dans Paris, et laisser le marquis à la maison.
Elle se cramponnait à sa fille, elle ne la quittait qu'à bon escient,
lorsque Gaston était sorti. A voir son zèle et sa persévérance, vous
auriez dit une de ces mères jalouses qui ne peuvent se résigner à
partager leur fille avec un mari.
Sa première idée était simplement de punir son gendre et de lui
infliger à son tour les ennuis d'une passion malheureuse. Le succès
de ses calculs lui rendit ensuite un peu d'espoir: elle pensa que
Gaston finirait par s'avouer vaincu et offrirait spontanément de
la conduire dans le monde. Mais le marquis prenait son veuvage en
patience: il écrivait à Lucile, il en recevait quelques billets écrits
à la dérobée; il combinait avec elle un plan d'évasion. Grâce à la
surveillance de Mme Benoît, ces deux époux unis par la loi et par la
religion en étaient réduits à des stratagèmes d'écoliers. Leur amour,
sans rien perdre de son assurance et de sa sérénité, avait gagné le
charme piquant des passions illégitimes. La cérémonie quotidienne du
baisemain, autorisée et présidée par la belle-mère, couvrait l'échange
de cette correspondance que Mme Benoît ne devina jamais. Lasse enfin
d'attendre inutilement la conversion de son gendre, elle revint à ses
premiers projets et retourna les yeux vers Mme de Malésy. Elle avait
appris chez sa couturière que la marquise de Croix-Maugars allait
donner une fête dans son jardin pour l'anniversaire de son mariage.
Toute la noblesse présente à Paris s'y trouverait réunie, car les bals
sont rares au 22 juin, et lorsqu'on rencontre l'occasion de danser
sous une tente, on en profite. Par une rencontre providentielle, Gaston
avait précisément obtenu une audience du ministre pour le 21, à onze
heures du matin. La veuve profita de l'absence forcée de son gendre
pour laisser Lucile au logis, et elle courut chez la vieille comtesse.
«Madame, lui dit-elle à brûle-pourpoint, vous me devez huit mille
francs, ou peu s'en faut...
--Plaît-il? demanda la comtesse qui entendait rarement de cette
oreille-là.
--Je ne viens ni vous les réclamer ni vous les reprocher.
--A la bonne heure.