Elle se présenta, passé midi, chez cinq ou six de ses débiteurs.
Personne n'ignorait le mariage de sa fille, mais personne ne témoigna
le désir de la connaître. On parla abondamment du marquis, on le
peignit comme un galant homme, on loua son esprit, on regretta sa
rareté et sa misanthropie, et l'on s'informa s'il passerait l'hiver à
Paris. La veuve essaya en vain de replacer la pétition qu'elle avait
adressée à M. de Subressac; elle ne put trouver d'ouverture. Elle ne
perdit pourtant pas l'espérance, et se promit bien de revenir à la
charge. D'ailleurs, il lui restait encore une ressource, une ancre de
salut, qu'elle réservait pour les dernières extrémités: la comtesse
de Malésy. La comtesse était la femme qui lui devait le plus, et par
conséquent celle dont elle avait le plus à attendre. C'était une jolie
petite vieille de soixante ans, à qui l'on ne reprochait rien que la
coquetterie, la gourmandise, un amour effréné du jeu, et la rage de
jeter l'argent par les fenêtres. Mme Benoît se disait, avec juste
raison, qu'une personne qui a tant de défauts à sa cuirasse ne saurait
être invulnérable, et qu'on doit, par un chemin ou par un autre,
arriver jusqu'à son cœur. Elle jouissait déjà de la surprise du baron,
le jour où il la rencontrerait dans le monde entre Lucile et Mme de
Malésy.
Tandis qu'elle faisait tant de visites inutiles, la jolie marquise
d'Outreville s'enfermait dans sa chambre, et, sans prendre conseil de
personne, écrivait à son mari la lettre suivante:
«Que faites-vous, Gaston? Quand viendrez-vous? Vous aviez pourtant
promis de nous rejoindre. Comment avez-vous pu rester dix grands jours
sans me voir? Quand nous étions ensemble dans notre cher Arlange, vous
ne saviez pas me quitter pour une heure. Dieu! que les heures sont
longues à Paris! Maman me parle à chaque instant contre vous, mais
à votre nom seul il se fait dans mon cœur un tapage qui m'empêche
d'entendre. Elle me dit que vous m'avez abandonnée: vous devinez que
je n'en crois rien. Car, enfin, je ne suis pas plus laide que lorsque
vous vous mettiez à genoux devant moi; et si je suis plus vieille, ce
n'est pas de beaucoup. Tout n'est pas fini entre nous, le dernier mot
n'est pas dit, et je sens que j'ai encore du bonheur à vous donner.
Vous n'êtes pas homme à fermer un si bon livre à la première page.
Moi, depuis que je ne vous ai plus, je suis tout hébétée et toute
languissante. Imaginez-vous que par moments je crois que je ne suis
pas votre femme, et que cette belle cérémonie de l'église, et ce bal
où nous étions si heureux, sont un rêve qui a trop tôt fini. Ce qui
n'était pas un rêve, c'est ce baiser que vous m'avez donné. J'ai reçu
bien des baisers depuis que je suis née, mais aucun ne m'était entré
si avant dans le cœur. C'est sans doute parce que celui-là venait de
vous. Tout ce qui vous appartient a quelque chose de particulier que je
ne sais comment définir: par exemple, votre voix est plus pénétrante
qu'aucune autre; personne n'a jamais su dire Lucile comme vous.
Pourquoi n'êtes-vous pas ici, mon cher Gaston? Ce baiser que vous
m'avez donné, je serais si heureuse de vous le rendre! Cela ne serait
pas mal, n'est-ce pas, puisque je suis votre femme! Vous n'imaginerez
jamais combien vous me manquez. Quand je sors avec maman, je vous
cherche dans les rues: tout ce que j'ai vu à Paris jusqu'à présent,
c'est que vous n'y êtes pas. Le soir, j'embrouille régulièrement votre
nom dans mes prières; le matin, en m'éveillant, je regarde si vous
n'êtes point autour de moi. Est-il possible que je pense tant à vous
et que vous m'ayez oubliée? Peut-être m'en voulez-vous de vous avoir
quitté si brusquement et sans vous dire adieu. Si vous saviez! Ce
n'est pas moi qui suis partie; c'est maman qui m'a enlevée. Je croyais
que vous alliez nous rattraper avec la vieille chaise de poste et les
bagages; maman me l'avait assuré, Pierre aussi, Julie aussi. J'ai
bien pleuré, allez, quand j'ai su qu'on m'avait fait un si méchant
mensonge. Depuis ce temps-là, je pleurerais toute la journée, si je
ne me retenais; mais je rentre mes larmes, d'abord pour ne pas être
grondée, et puis pour que vous ne me trouviez pas avec des yeux rouges.
Il ne faut point vous fâcher si je ne vous ai pas écrit plus tôt: vous
nous aviez fait dire que vous arriviez, et lorsqu'on attend quelqu'un,
on ne lui écrit pas. Maintenant je vous écrirai jusqu'à ce que je vous
aie vu: il faut que je n'aie pas beaucoup d'amour-propre, car j'écris
comme un petit chat, et je ne sais guère aligner mes phrases. C'est
que je n'avais jamais écrit à personne, n'ayant ni oncles, ni tantes,
ni amies de pension. J'espère que vous ne me laisserez pas me ruiner
en frais de style et que vous partirez à ma première réquisition:
venez, laissez la forge: il n'y a plus d'affaires au monde tant que
nous sommes séparés: je vous réconcilierai avec maman, à la condition
qu'elle fera tout ce que vous voudrez et qu'elle ne vous demandera
rien de désagréable. Si le séjour de Paris vous déplaît autant qu'à
moi, soyez tranquille, nous n'y resterons pas longtemps. Mais si vous
n'arrivez pas, que voulez-vous que je devienne? Il me serait assez
facile de me sauver de l'hôtel un jour que maman serait sortie sans
moi; mais je ne peux pourtant pas courir les grands chemins toute
seule! Cependant, si vous l'exigiez, je partirais; je me mettrais sous
la protection de Jacquet. Mais quelque chose me dit que vous ne vous
ferez ni prier ni attendre, pensez seulement à deux petites mains
rouges qui sont tendues vers vous!»
Mme Benoît entra tandis que Jacquet portait cette lettre à la poste.
«Tu ne t'es pas ennuyée toute seule? demanda la mère à sa fille.
--Non, maman,» répondit la marquise.
IV
Les trois jours suivants furent des jours d'attente. Lucile attendait
Gaston comme s'il pouvait déjà avoir reçu sa lettre; Mme Benoît
espérait que ses nobles débiteurs lui rendraient ses visites. La mère
et la fille restèrent donc à la maison, mais non pas ensemble. L'une
était assise devant une fenêtre du salon, les yeux braqués sur la porte
cochère; l'autre se promenait sous les marronniers du jardin, les yeux
tournés vers l'avenir. Mme Benoît comptait sur son luxe pour se faire
des amis: elle se promettait de montrer les beaux appartements du
rez-de-chaussée: «Nous aurons du malheur, pensait-elle, si personne ne
nous offre, en attendant, une tasse de thé; on offre volontiers à qui
peut rendre.» Le salon, tendu de fleurs éblouissantes, avait un air
de fête; la maîtresse était en toilette du matin au soir, comme les
officiers russes qui ne dépouillent jamais l'uniforme. En attendant
que la maison fût montée, Jacquet, transformé par une livrée neuve,
faisait, sous le vestibule, son apprentissage du métier de laquais.
Les cœurs sensibles seront peinés d'apprendre que toute cette dépense
fut en pure perte: aucun débiteur ne se présenta chez Mme Benoît. Que
voulez-vous? le pli était pris. Ces messieurs et ces dames s'étaient
fait une habitude de ne la payer ni en argent ni en politesse, et de ne
lui rendre rien, pas même ses visites.
Elle méditait tristement, derrière un rideau, sur l'ingratitude des
hommes, lorsqu'un coupé lancé au grand trot fit crier harmonieusement
le sable de la cour. La jolie veuve sentit son cœur bondir: c'était la
première fois qu'une autre voiture que la sienne venait tracer deux
ornières devant sa porte. La voiture s'arrêta; un homme encore jeune
en descendit. Ce n'était pas un débiteur; c'était cent fois mieux:
le comte de Preux en personne! Il disparut sous le vestibule; et Mme
Benoît, avec la promptitude de la foudre, passa la revue de son salon,
jeta un suprême coup d'œil à sa toilette, et prépara les premières
paroles qu'elle aurait à dire: elle avait pourtant assez d'esprit pour
s'en remettre au hasard de l'improvisation. Le comte tarda quelque peu:
elle maudit Jacquet, qui le retenait sans doute dans l'antichambre.
Pourquoi la porte ne s'ouvrait-elle pas? Elle aurait couru au-devant
de son noble visiteur, si elle n'eût craint de se nuire par un excès
d'empressement. Enfin la portière se souleva; un homme parut: c'était
Jacquet.
«Faites entrer! dit la veuve haletante.
--Qui ça, madame? répondit Jacquet, de cette voix traînarde qui
distingue les paysans lorrains.
--Le comte!
--Ah! c'est un comte? Eh bien, le v'là dans la cour.»
Mme Benoît courut à la fenêtre et vit M. de Preux regagner sa voiture
sans retourner la tête, et donner un ordre au cocher.
«Cours après lui, dit-elle à Jacquet. Qu'est-ce qu'il t'a dit?
--Madame, c'est un homme très-bien, pas fier du tout. Il vient
probablement de la campagne, car il croyait que M. le marquis était
ici. Moi, j'ai dit qu'il n'y était pas; voilà.
--Imbécile, tu n'as pas dit que madame y était?
--Si fait, madame, je l'ai dit; mais il n'a pas eu l'air d'entendre.
--Il fallait le répéter!
--Et le temps? il s'est mis tout de suite à me demander quand monsieur
reviendrait. Faut croire que son idée était de parler à monsieur.
--Qu'as-tu répondu?
--Ma foi! qu'on ne savait pas trop sur quel pied danser avec monsieur;
qu'il n'avait pas l'air de vouloir revenir; et alors, comme il n'était
pas fier du tout et qu'il avait l'air de se plaire avec moi, je lui ai
raconté la bonne farce que madame et mademoiselle ont faite à monsieur.
--Misérable, je te chasse! va-t'en! Combien te doit-on?
--Je ne sais, madame.
--Combien gagnes-tu par mois?
--Neuf francs, madame. Ne me chassez point! Je n'ai rien fait! Je ne le
ferai plus!» Et des larmes.
«Combien y a-t-il de temps qu'on ne t'a payé?
--Deux mois, madame. Qu'est-ce que vous voulez que je devienne si vous
me chassez?
--Arrive ici, voici tes dix-huit francs. En voilà vingt autres que je
te donne pour que tu aies le temps de chercher une place. Va!»
Jacquet prit l'argent, regarda si son compte y était, et tomba à genoux
en criant:
«Grâce, madame! Je ne suis pas méchant! Je n'ai jamais fait de mal à
personne!
--Maître Jacquet, sachez que la bêtise est le pire de tous les vices.
--Pourquoi ça, madame? hurla Jacquet.
--Parce que c'est le seul dont on ne se corrige jamais.»
Elle le poussa dehors et vint se jeter sur une causeuse. Jacquet sortit
de l'hôtel, emportant, comme le philosophe Bias, toute sa fortune
avec lui. Si quelqu'un l'avait suivi, on l'aurait entendu murmurer
d'une voix désolée: «Soixante-deux et huit font septante; et dix,
quatre-vingts; et vingt, cent. Mais j'ai tué la poule: je n'aurai plus
d'œufs!»
Lucile apprit au dîner la disgrâce de Jacquet, mais elle n'osa en
demander la cause. La mère et la fille, l'une triste et inquiète,
l'autre maussade et grondeuse, mangeaient du bout des doigts, sans rien
dire, lorsqu'on apporta une lettre pour Mme d'Outreville.
«De Gaston!» s'écria-t-elle. Malheureusement non; l'adresse portait le
timbre de Passy. C'était Mme Céline Jordy, née Mélier, qui se rappelait
au souvenir de son amie. Lucile lut à haute voix:
«Ma jolie payse, je t'écris en même temps à notre hameau et à Paris;
car depuis ton mariage, tu m'as si bien délaissée, que je ne sais ce
que tu es devenue. Moi, je suis heureuse, heureuse, heureuse! c'est
en trois mots toute mon histoire. Si tu veux de plus amples détails,
viens en chercher, ou dis-moi en quel lieu tu te caches. Robert est
le plus parfait de tous les hommes, à part M. d'Outreville, que je
connaîtrai quand tu me l'auras fait voir. Quand donc pourrai-je
t'embrasser? J'ai mille secrets que je ne peux dire qu'à toi: n'es-tu
pas depuis seize ans mon unique confidente? Je suis curieuse de savoir
si tu me reconnaîtras sans que j'écrive mon nom sur mon chapeau. Toi
aussi, tu dois être bien changée. Nous étions si enfants, toi, il y
a quinze jours, moi, il y a trois semaines! Viens demain, si tu es à
Paris; quand tu pourras, si tu es à Arlange. J'aime à croire que nous
ne ferons pas les marquises, et que nous nous verrons tant que nous
pourrons, sans jamais compter les visites. Il me tarde de te montrer ma
maison: c'est le plus charmant nid de bourgeois qui se soit jamais bâti
sur la terre? Libre à toi de m'humilier ensuite par le spectacle de ton
palais; mais il faut que je te voie. _Je le veux._ C'est un mot auquel
personne ne désobéit à Passy, rue des Tilleuls, nº 16. A bientôt. Je
t'embrasse sans savoir où, à l'aveuglette.
«TA CÉLINE.»
«Chère Céline! j'irai demain passer la journée avec elle. Vous n'avez
pas besoin de moi, maman?
--Non, je sors de mon côté pour voir une de mes amies.
--Qui donc, maman?
--Tu ne la connais pas: la comtesse de Malésy.»
Il y avait douze ou treize ans que Mme Benoît n'avait vu cette
vénérable amie, en qui elle mettait sa dernière espérance. Elle
la trouva peu changée. La comtesse était devenue sourde, à force
d'entendre les criailleries de ses créanciers; mais c'était une
surdité complaisante, voire un peu malicieuse, qui ne l'empêchait pas
d'entendre ce qui lui plaisait. Du reste, l'œil était bon et l'estomac
admirable. Mme de Malésy reconnut sa créancière, et la reçut avec une
touchante familiarité.
«Bonjour, petite, bonjour! lui dit-elle. Je ne vous ai pas défendu ma
porte. Vous avez trop d'esprit pour venir me demander de l'argent?
--Oh! madame la comtesse! je ne vous ai jamais fait de visite
intéressée.
--Chère petite, tout le portrait de son père! Ah! mon enfant. Lopinot
était un brave homme.
--Vous me comblez, madame la comtesse.
--Comprenez-vous qu'on vienne demander de l'argent à une pauvre femme
comme moi? Il n'y a pas un an que j'ai marié ma fille au marquis de
Croix-Maugars! C'est une bonne affaire, j'en conviens; mais ce mariage
m'a coûté les yeux de la tête.»
Mlle de Malésy n'avait pas reçu un centime de dot.
«Moi, madame, je viens de marier ma fille au marquis d'Outreville.
--Plaît-il? comment appelez-vous cet homme-là?»
Mme Benoît fit un cornet de ses deux mains et cria: «Le marquis
d'Outreville!
--Bien, bien, j'entends; mais quel Outreville? Il y a les bons
Outreville et les faux Outreville; et des bons il n'en reste pas
beaucoup.
--C'est un bon.
--En êtes-vous bien sûre? Est-il riche?
--Il n'avait rien.
--Tant mieux pour vous! Les mauvais sont riches en diable; ils ont
acheté la terre et le château, et pris le nom par-dessus le marché.
Quel nez a-t-il?
--Qui?
--Votre gendre.
--Un nez aquilin.
--Je vous en fais mon compliment. Les faux Outreville sont de vrais
magots, tous nez en pieds de marmite.
--C'est celui qui est sorti de l'École polytechnique.
--Mais je le connais! Un peu fou: c'est un bon. Mais alors, vous
qui êtes une femme de sens, expliquez-moi comment il a commis cette
sottise-là?»
Ce fut au tour de Mme Benoît de faire la sourde oreille. La comtesse
reprit:
«Je dis, la sottise d'épouser votre fille. Elle est donc bien riche?
--Elle avait cent mille livres de rente en mariage. Nous autres
bourgeois, nous avons gardé l'habitude de donner des dots à nos
filles.... Attrape!
--N'importe; cela m'étonne de lui. Je lui croyais l'âme mieux située.
Vous comprenez, petite, que je ne dirais pas cela s'il était ici; mais
nous sommes entre nous.... Qu'y a-t-il, Rosine?
--Madame, répondit la femme de chambre, c'est ce commis du _Bon saint
Louis_.
--Je n'y suis pas! Ces marchands sont devenus insupportables. Ah!
petite, votre père était un galant homme! Je disais donc que le marquis
sera blâmé de tout le monde. Personne ne le lui reprochera en face;
son nom est à lui, il le traîne où il veut. Mais il n'est pas permis à
un véritable Outreville de s'enca.... de se mésa.... Qu'est-ce encore,
Rosine?
--Madame, c'est M. Majou.
--Je n'y suis pas; je suis sortie pour la journée, je viens de partir
pour la campagne. A-t-on vu un marchand de vin pareil? Les créanciers
d'aujourd'hui sont pires que des mendiants: on a beau les chasser, ils
reviennent toujours! Ah! petite, votre père était un saint homme! Votre
fille est-elle jolie, au moins?
--Madame, j'aurai l'honneur de vous la présenter un de ces jours dans
l'après-midi. Mon gendre est dans nos terres.
--C'est cela, amenez-la-moi un matin, cette jeunesse. J'y suis pour
vous jusqu'à midi.... Encore, Rosine! c'est donc une procession,
aujourd'hui?
--Madame, c'est M. Bouniol.
--Répondez qu'on me pose les sangsues.
--Madame, je lui ai déjà dit que madame la comtesse n'y était pas. Il
répond qu'il est venu cinq fois en huit jours sans voir madame, et que,
si on refuse de le recevoir, il ne reviendra plus.
--Eh bien, qu'il entre: je lui dirai son fait. Vous permettez, petite?
nous sommes gens de revue. Ah! ma chère, votre père était un grand
homme!
Mme Benoît disait tout bas en remontant dans sa voiture: «Raille,
raille, impertinente vieille! tu as des dettes, j'ai de l'argent: je
te tiens! Dût-il m'en coûter cinq cents louis, je prétends que tu me
conduises par la main jusqu'au milieu du salon de ta fille!» C'est dans
ces sentiments qu'elle se sépara de la comtesse.
Lucile était depuis longtemps dans les bras de son amie. Elle partit de
l'hôtel à huit heures et descendit une heure après devant la plus belle
grille de la rue des Tilleuls. La matinée était magnifique; la maison
et le jardin baignaient dans la lumière du soleil. Le jardin tout
en fleurs ressemblait à un bouquet immense; une pelouse émaillée de
rosiers du roi s'encadrait dans un cercle de fleurs jaunes, comme un
jaspe sanguin dans une monture d'or. Un grand acacia laissait pleuvoir
ses fleurs sur les arbustes d'alentour et livrait au vent du matin ses
odeurs enivrantes. Les merles noirs au bec doré volaient en chantant
d'arbre en arbre; les roitelets sautillaient dans les branches de
l'aubépine, et les pinsons effrontés se poursuivaient dans les allées.
La maison, construite en briques rouges rehaussées de joints blancs,
semblait sourire à ce luxe heureux qui s'épanouissait autour d'elle.
Tout ce qui grimpe et tout ce qui fleurit fleurissait et grimpait le
long de ses murs. La glycine aux grappes violettes, le bignonia aux
longues fleurs rouges, le jasmin blanc, la passiflore, l'aristoloche
aux larges feuilles, et la vigne-vierge qui s'empourpre au dernier
sourire de l'automne, élevaient jusqu'au toit leurs tiges entrelacées.
De grosses nattes de volubilis fleurissaient au niveau de la porte, et
le grelot bleu des cobæas pavoisait toutes les fenêtres. Ce spectacle
réveilla chez la marquise les plus doux souvenirs d'Arlange: en ce
moment elle eût donné pour rien son hôtel de la rue Saint-Dominique et
ce jardin trop étroit où les fleurs étouffaient entre l'ombre pesante
de la maison et le feuillage épais des vieux marronniers. Un peignoir
de foulard écru, à demi caché dans un bosquet de rhododendrons,
l'arracha brusquement de sa rêverie. Elle courut, et ne s'arrêta que
dans les bras de Mme Jordy.
Avez-vous jamais observé au théâtre la rencontre d'Oreste et de
Pylade? Si habiles que soient les acteurs, cette scène est toujours
un peu ridicule. C'est que l'amitié des hommes n'est, de sa nature,
ni expansive ni gracieuse. Un gros serrement de mains, un bras
grotesquement passé autour d'un cou, ou l'absurde frottement d'une
barbe contre une autre, ne sont pas des objets qui puissent charmer les
yeux. Que la tendresse des femmes est plus élégante, et que les plus
gauches sont de grands artistes en amitié!
Céline était une toute petite blonde, potelée et rondelette, au front
bombé, au nez en l'air, montrant à tout propos ses dents blanches et
aiguës comme celles d'un jeune chien, riant sans autre raison que le
bonheur de vivre, pleurant sans chagrin, changeant de visage vingt fois
en une heure, et toujours jolie sans qu'on ait jamais pu dire pourquoi.
Heureusement pour le narrateur de cette véridique histoire, la beauté
n'est pas sujette à définition; car il me serait impossible de dire
par quel charme Mlle Mélier a séduit son mari et tous ceux qui l'ont
aperçue. Elle n'avait rien de particulièrement beau, si ce n'est la
rondeur de sa taille, la perfection de son buste, l'éclat de son teint,
et deux petites fossettes très-gentilles, quoiqu'elles ne fussent pas
placées avec toute la régularité désirable.
Lucile ne ressemblait en rien à Mme Jordy; si l'amitié vit de
contrastes, leur liaison devait être éternelle. La jeune marquise
avait la tête de plus que son amie, et l'embonpoint de moins: je vous
ai averti que sa jeunesse était une fleur tardive. Imaginez la beauté
maigre et nerveuse de Diane chasseresse. Avez-vous vu quelquefois, dans
les admirables paysages de M. Corot, ces nymphes au corps svelte, à la
taille élancée, qui dansent en rond sous les grands arbres en se tenant
par la main? Si la marquise d'Outreville venait se joindre à leurs
jeux, sans autre vêtement qu'une tunique, sans autre coiffure qu'une
flèche d'or dans les cheveux, le cercle vivant s'élargirait pour lui
faire place, et l'on continuerait la ronde avec une sœur de plus.
Par un caprice du hasard, la reine des bois d'Arlange était, ce
matin-là, en chapeau de crêpe blanc et en robe de taffetas rose; et
la petite bourgeoise blonde était vêtue comme une habitante des bois:
chapeau de paille, habits flottants:
«Que tu es bonne d'être venue!» dit-elle à la marquise. Dispensez-moi
de noter tous les baisers dont les deux amies entrecoupèrent leurs
discours. «J'avais rêvé de toi. Depuis combien de temps es-tu à Paris,
ma belle?
--Depuis le lendemain de mon mariage.
--Quinze jours perdus pour moi! mais c'est affreux!
--Si j'avais su où te trouver! murmura la petite marquise. J'avais bien
besoin de te voir.
--Et moi donc! D'abord, regarde-moi entre les deux yeux. Ai-je bien
l'air d'une dame? Me dira-t-on encore mademoiselle?
--C'est vrai; tu as je ne sais quoi de plus assuré: un air de
gravité....
--Pas un mot de plus, ou je meurs de rire. Et toi? voyons! Toi, tu es
toujours la même. Bonjour, mademoiselle!
--Votre servante, madame.
--Madame! Quel joli mot! Si vous êtes bien sage à déjeuner, je vous
appellerai madame au dessert. Te souviens-tu du temps où nous jouions à
la madame?
--Il n'est pas assez loin pour que je l'aie oublié.
--Venez, mademoiselle, que je vous promène dans mon jardin. Vous ne
toucherez pas aux fleurs!»
Tout en causant, elle cueillit une énorme poignée de roses, derrière
laquelle elle disparaissait tout entière.
«Je demande grâce pour ton beau jardin, cria Lucile.
--D'abord, je te défends de l'appeler mon beau jardin. Tout le monde le
voit, tout le monde y vient; c'est le jardin de tout le monde! mon beau
jardin est là-bas, derrière ce mur. Il n'y a que deux personnes qui s'y
promènent, Robert et moi; tu seras la troisième. Viens; vois-tu cette
porte verte? A qui arrivera la première!»
Elle prit sa course. Lucile la suivit, et l'eut bientôt devancée. Mme
Jordy, en arrivant, tira une petite clef de sa poche et ouvrit la porte.
«Ceci, dit-elle, est notre parc réservé. Ces tilleuls, dont les fleurs
ont des ailes, ne fleurissent que pour nous. Nous nous promenons
ici en tête-à-tête tous les matins avant l'heure du travail, car
nous sommes des oiseaux matineux; j'ai gardé mes bonnes habitudes
d'Arlange. Quant à Robert, je ne sais comment il s'y prend, mais j'ai
beau m'éveiller matin, je le trouve toujours accoudé sur l'oreiller et
occupé gravement à me regarder dormir. Viens un peu de ce côté. Ici,
l'ancien propriétaire avait construit une grande bête de grotte humide,
tapissée de rocailles et de coquillages, avec un Apollon en plâtre
au milieu et des crapauds partout. Robert l'a fait démolir aux trois
quarts; il a amené ici l'air et la lumière. C'est lui qui a disposé ces
plantes grimpantes, suspendu ces hamacs, installé cette jolie table
et ces fauteuils. Il a du goût comme un ange; il est architecte, il
est tapissier, il est jardinier, il est tout! assieds-toi seulement
un peu sur cette mousse. Non, j'oubliais ta robe neuve. Moi, voici
ce que je mets tous les matins: avec cela on peut s'asseoir partout.
Allons-nous-en!
--Pas encore! on est si bien sous ces beaux arbres!