pénétrer au faubourg!» A la suite de quelque mécompte dont personne n'a
su le secret, il avait conçu contre le faubourg une haine violente.
«Savez-vous, mademoiselle, ce qu'on voit au faubourg? Des jeunes
filles insipides comme des fruits venus en serre; des jeunes femmes
perdues de toilette et de vanité; des vieilles qui n'ont ni la roideur
imposante de nos aïeules du dix-septième siècle, ni la verve et la
bonne humeur des contemporaines de Louis XV; des vieillards hébétés par
le whist, des jeunes gens viveurs et dévots qui embrouillent dans la
conversation les noms des chevaux de course et des prédicateurs; chez
les hommes en âge d'agir, une politique sans conviction, des regrets
factices, des fidélités qui se mettent en étalage dans l'espoir qu'il
plaira à quelqu'un de les acheter: voilà le faubourg, mademoiselle;
vous le connaissez aussi bien que si vous l'aviez vu. Quoi! vous vivez
au milieu d'une forêt admirable, entourée d'un petit peuple qui vous
aime; je ne parle pas de moi qui vous adore; vous avez la fortune, qui
permet de faire des heureux; la santé sans laquelle rien n'est bon;
les joies de la famille, les amusements de l'été, les plaisirs intimes
de l'hiver, le présent éclairé par l'amour, l'avenir peuplé de petits
enfants blancs et roses, et vous voulez tout abandonner pour une vie de
sots compliments et d'absurdes révérences! Ce n'est pas moi qui serai
le complice d'un échange aussi funeste, et si vous allez au faubourg,
mademoiselle, je ne vous y conduirai pas!»
En écoutant ce discours, Mme Benoît avait la figure d'un enfant qui a
construit une tour en dominos et qui voit le monument s'écrouler pierre
à pierre. A peine trouva-t-elle la force de dire à Lucile:
«Répondez donc!»
Lucile tendit la main à Gaston, et dit en regardant sa mère:
«La femme doit suivre son mari.»
Pour cette fois, le marquis fut moins réservé que l'Apollon du
Belvédère. Il prit Lucile dans ses bras et la baisa tendrement.
Mme Benoît employa le reste de la journée à former des plans, à donner
des ordres et à combiner les moyens d'entraîner son gendre à Paris.
Le lendemain, après la messe de mariage, elle le prit à part et lui dit:
«Est-ce votre dernier mot? Vous ne voulez pas nous introduire au
faubourg?
--Mais, madame, n'avez-vous pas entendu comme Lucile y renonçait de
bonne grâce?
--Et si je n'y renonçais pas, moi? Et si je vous disais que depuis
trente ans (j'en ai quarante-deux) je suis travaillée de l'ambition
d'y pénétrer? Si je vous apprenais que le désir de m'entendre annoncer
dans les salons de la rue Saint-Dominique m'a fait épouser un marquis
de contrebande qui me battait? Si j'ajoutais enfin que je ne vous ai
choisi ni pour votre figure, ni pour vos talents, mais pour votre
nom qui est une clef à ouvrir toutes les portes? Ah çà, croyez-vous
qu'on vous donne cent mille livres de rente pour perdre votre temps à
travailler?
--Pardon, madame. D'abord, au prix où sont les noms sans tache, j'ai la
vanité de croire que le mien ne serait pas cher à deux millions. Mais
ce n'est pas le cas, puisque vous ne m'avez rien donné. La forge et la
forêt sont l'héritage de Lucile, la rente que nous devons vous servir
représente les intérêts de toutes les sommes que vous avez apportées
dans l'entreprise, et les deux cent mille francs que vous a coûtés
l'hôtel de la rue Saint-Dominique. Ainsi je tiens tout de Lucile, et,
avec elle, je ne suis pas en peine de m'acquitter.
--Mais c'est de moi que vous tenez Lucile; c'est de moi qu'elle vous
tient, s'écria la pauvre femme, et vous êtes des ingrats si vous me
refusez le bonheur de ma vie!
--Vous avez raison, madame: demandez-moi tout au monde, hormis une
seule chose; et je n'ai rien à vous refuser. Mais j'ai juré de ne plus
remettre les pieds dans le faubourg.
--Au nom du ciel, pourquoi ne me l'avez-vous pas dit?
--Vous ne me l'avez pas demandé.»
En quittant Gaston, Mme Benoît dit trois mots à sa femme de chambre et
quatre à son cocher. Elle ne parla plus au marquis du premier semestre
de ses rentes.
Le soir, au bal, Lucile eut un succès de beauté et de bonheur. Aucune
des femmes présentes ne se souvenait d'avoir vu une mariée aussi
franchement heureuse. Tous les jeunes gens envièrent le sort de Gaston,
suivant l'usage; je ne me permettrai pas de dire que personne ait envié
celui de Lucile. A deux heures du matin, danseurs et danseuses étaient
partis, et les mariés restaient sur la brèche: Mme Benoît avait jugé
convenable qu'ils fermassent le bal comme ils l'avaient ouvert. Cette
tendre mère, dont le front semblait voilé d'un léger nuage, demanda la
grâce de causer un quart d'heure avec sa fille, et elle la conduisit
dans la chambre nuptiale, au rez-de-chaussée, tandis que Gaston, qui
avait à secouer la poussière du bal, retourna pour la dernière fois à
son petit appartement du second étage. En descendant le grand escalier,
il fut surpris d'entendre le bruit d'une voiture qui s'éloignait
au grand trot. Il entra dans la chambre nuptiale: elle était vide.
Il passa chez Mme Benoît: toutes les portes étaient ouvertes et
l'appartement désert. Des souliers de satin, deux robes de bal et un
grand désordre de vêtements jonchaient le tapis. Il sonna; personne ne
vint. Il sortit sous le vestibule et se rencontra face à face avec la
physionomie rustaude du petit palefrenier Jacquet. Il le saisit par sa
blouse: «Est-ce que je ne viens pas d'entendre une voiture?
--Oui, monsieur: faudrait être sourd....
--Qui est-ce qui s'en va si tard, après tout le monde?
--Mais, monsieur, c'est madame et mademoiselle dans la berline, avec le
gros Pierre et Mlle Julie.
--C'est bien. Elles n'ont rien dit? Elles n'ont rien laissé pour moi?
--Pardonnez, monsieur, puisque madame a laissé une lettre.
--Où est-elle?
--Elle est ici, monsieur, sous la doublure de ma casquette.
--Donne donc, animal!
--C'est que je l'ai fourrée tout au fond, voyez-vous, crainte de la
perdre. La voilà!»
Gaston courut sous la lanterne du vestibule, et lut le billet suivant:
«Mon cher marquis, dans l'espérance que l'amour et l'intérêt bien
entendu sauront vous arracher à ce cher Arlange, je transporte à Paris
votre femme et votre argent: venez les prendre!»
III
Gaston froissa le billet de Mme Benoît et l'enfonça dans sa poche. Puis
il se retourna vers Jacquet, qui le regardait niaisement en roulant sa
casquette entre ses mains: «Madame la marquise ne t'a rien dit?
--Mademoiselle? Non, monsieur; elle ne m'a pas seulement regardé.
--Y a-t-il un chemin de traverse pour aller à Dieuze?
--Oui, monsieur.
--Il abrége?
--D'un bon quart d'heure.
--Selle-moi _Forward_ et _Indiana_. Attends! je vais t'aider. Tu me
montreras le chemin. Un louis pour toi si nous arrivons avant la
voiture.»
Une demi-heure après, Jacquet en blouse et le marquis en habit de noce
s'arrêtaient devant la poste de Dieuze. Jacquet réveilla un garçon
d'écurie et s'informa si l'on avait demandé des chevaux dans la nuit.
La réponse fut bonne: aucun voyageur ne s'était montré depuis la veille.
«Tiens, dit le marquis à Jacquet, voici les vingt francs que je t'ai
promis.
--Monsieur, reprit timidement le petit palefrenier, les louis ne sont
donc plus de vingt-quatre francs?
--Il y a longtemps, nigaud.
--C'est mon grand-père qui m'avait toujours dit cela. De son temps,
deux louis et quarante sous faisaient cinquante livres.»
Gaston ne répondit rien: il avait l'oreille tendue vers Arlange.
Jacquet poursuivit en se parlant à lui-même: «Comment se fait-il que de
si belles pièces d'or soient tombées à ce prix-là?
--Écoute! dit le marquis; n'entends-tu pas une voiture?
--Non, monsieur. Ah! c'est bien malheureux!
--Quoi?
--Que les louis d'or soient tombés à vingt francs.
--Prends, animal; en voici un autre, et tais-toi.»
Jacquet se tut par obéissance; il se contenta de dire entre ses dents:
«C'est égal; si les louis étaient encore à vingt-quatre francs, deux
louis que voici, et quarante sous que madame m'a donnés, me feraient
juste cinquante livres. Mais les temps sont durs, comme disait mon
grand-père.»
Gaston attendit une grande heure sans descendre de cheval. A la fin,
il craignit qu'un accident ne fût arrivé à la voiture. Jacquet le
rassura: «Monsieur, lui dit-il, il est peut-être bien possible que ces
dames aient gagné la route royale sans passer par Dieuze.
--Courons, dit le marquis.
--Ce n'est pas la peine, allez, monsieur: elles ont tout près de deux
heures d'avance.
--Eh bien! ramène-moi chez nous par la route.»
La maison restait telle que Gaston l'avait quittée. La berline
n'était pas sous la remise, et il manquait deux chevaux à l'écurie.
On entendait au loin un bruit de violons aigres et de chansons
discordantes: c'étaient les ouvriers et les paysans qui dansaient en
plein air. Gaston songea d'abord à s'assurer le silence de Jacquet et
le secret de sa poursuite nocturne. Il ne trouva pas de meilleur moyen
que d'envoyer son confident à Paris. «Va prendre la diligence de Nancy,
lui dit-il; à Nancy, tu t'embarqueras dans la rotonde pour Paris. Tu te
feras conduire à l'hôtel d'Outreville, rue Saint-Dominique, 57, et tu
diras à Mme Benoît que j'arriverai dans deux jours. Voici de quoi payer
la voiture.
--Monsieur, demanda Jacquet d'une voix insinuante, si je faisais la
route à pied, est-ce que l'argent serait pour moi?»
Il reçut pour réponse un coup de pied péremptoire, qui l'éloigna
d'Arlange en le rapprochant de Paris.
Gaston, rompu de fatigue, remonta au second étage et se jeta sur son
lit, non pour dormir, mais pour rêver plus posément à son étrange
aventure. La fuite de Lucile, au moment où il se croyait le plus sûr
d'en être aimé, lui semblait inexplicable. Évidemment ce départ était
prémédité; il eût été impossible de le préparer en un quart d'heure.
Mais alors, toute la conduite de la jeune femme était un mensonge: le
bonheur qui éclatait dans ses yeux, la douce pression de sa main au
milieu des tourbillons de la valse, les délicieuses paroles qu'elle
avait murmurées une heure auparavant à l'oreille de son mari, tout
devenait tromperie, amorce et mauvaise foi. Cependant, si elle ne
l'aimait pas, pourquoi l'avait-elle épousé? Il était si facile de
dire un _non_ au lieu d'un _oui_! sa mère ne l'aurait pas contrainte,
puisqu'elle favorisait sa fuite. Gaston se rappela alors la discussion
animée qu'il avait soutenue le matin même contre Mme Benoît; il comprit
sans difficulté le dépit de la veuve et sa vengeance. Mais comment
cette mère ambitieuse avait-elle pu, en moins d'un jour, retourner
le cœur de sa fille? Pourquoi Lucile n'avait-elle pas écrit un mot
d'explication à son mari? Cette idée l'amena tout naturellement à
chercher dans sa poche le billet de Mme Benoît. Il y remarqua un mot
qui lui avait échappé à la première lecture: «Votre femme et votre
argent!» En vérité, c'était bien d'argent qu'il s'agissait! Comme
si l'argent était quelque chose pour celui qui voit crouler tout
le bonheur de sa vie! Qu'importe une misérable somme à celui qui a
perdu ce qu'on ne saurait acheter à aucun prix? «Votre femme et votre
argent!» Cela ressemblait à la lugubre plaisanterie des cours d'assises
qui condamnent un homme à la peine de mort et aux frais du procès!
Gaston s'imagina, bien à tort, que sa belle-mère n'avait écrit ce mot
que pour lui rappeler la position modeste dont elle l'avait tiré, et
sa dignité ombrageuse en fut révoltée. A force de relire ce malheureux
billet, il se persuada que ce serait une honte de partir pour Paris
sans qu'on sût s'il courait après sa femme ou après son argent, et il
résolut de rester à Arlange tant que Lucile ne lui aurait pas écrit.
Cette décision l'entraîna dans une dépense d'esprit et d'amabilité
qu'il n'avait pas prévue. La nouvelle du départ de la marquise s'était
répandue avec une vitesse électrique; et comme on n'avait jamais ouï
dire, à quatre lieues à la ronde, qu'un bal de noces eût fini de la
sorte, tous ceux qui avaient dîné ou simplement dansé à la forge y
coururent en toute hâte sous le prétexte naturel d'une visite de
digestion. Le marquis fit tête à cette armée de curieux, de façon à
prouver aux plus difficiles qu'il était homme du monde lorsqu'il en
avait le temps. Durant une semaine, la maison ne désemplit pas, et il
ne témoigna nul ennui de passer moitié du jour au salon. Cette petite
foule altérée de scandale fut stupéfaite de son air tranquille, de sa
voix naturelle, de sa figure heureuse et souriante. Il raconta à qui
voulut l'entendre que, depuis plus de quinze jours, Mme Benoît avait
à Paris des affaires urgentes qui réclamaient sa présence et celle
de sa fille; qu'en bonne mère, elle n'avait pas voulu retarder pour
cela le mariage de Lucile; qu'en sage administrateur, elle avait voulu
laisser un homme sûr à la tête de la forge; qu'en gracieuse maîtresse
de la maison, elle n'avait pas gêné ses invités par l'annonce d'un
si prochain départ. Si quelqu'un prenait un visage de condoléance et
semblait plaindre les victimes d'une séparation si intempestive, Gaston
s'empressait de rassurer cette bonne âme en lui apprenant que sous peu
de jours le mari, la femme et la belle-mère seraient définitivement
réunis. Non content de tromper les curieux et les malveillants, il
prit la peine de les charmer. Il déploya en leur faveur ses grâces
naturelles et acquises; il s'installa dans le cœur de toutes les femmes
et dans l'estime de tous les hommes; il approuva tous les ridicules, il
donna tête baissée dans tous les préjugés; il berna si savamment son
auditoire, qu'il fit la conquête de tout le canton: cela peut arriver
au plus honnête homme. Le premier résultat de cette comédie fut de lui
donner cent cinquante amis intimes; le second fut de persuader à tout
le monde que son récit était la pure vérité.
La vérité, la voici. Après le bal, Lucile, le cœur serré par une
joie inquiète, suivit sa mère dans son appartement. A peine entrée,
Mme Benoît la dépouilla, en un tour de main, de sa robe blanche,
l'enveloppa dans un peignoir épais et lui jeta un châle sur les
épaules, tandis que Julie remplaçait les souliers de satin par une
paire de bottines. Sans lui donner le temps de s'étonner de cette
toilette, sa mère lui dit vivement, tout en changeant de robe:
«Ma belle chérie, Gaston s'est rendu à mes prières; nous partons pour
Paris à l'instant.
--Déjà? Il ne m'en a pas encore parlé!
--C'est une surprise qu'il te ménageait, chère enfant, car, au fond, tu
regrettais bien un peu de ne pas voir ce beau Paris!
--Non, maman.
--Tu le regrettais, ma fille; je te connais mieux que toi-même.»
On frappa discrètement à la porte. Mme Benoît tressaillit.
«Qui est là? demanda-t-elle.
--Madame, répondit la voix de Pierre, la berline de madame est attelée.»
La veuve entraîna sa fille jusqu'à la voiture. «Vite, vite, lui
dit-elle; nos gens sont à danser; s'ils avaient vent de notre départ,
il faudrait subir leurs adieux.
--Mais j'aurais bien voulu leur dire adieu,» murmura Lucile. Sa mère
la jeta au fond de la berline et s'y élança après elle. «Et Gaston?
demanda la jeune femme, complétement étourdie par ces mouvements
précipités.
--Viens, mon enfant. Pierre, où est M. le marquis?»
La leçon de Pierre était faite. Il répondit sans embarras: «Madame,
M. le marquis fait charger les bagages sur la vieille chaise. Il prie
madame de l'attendre une minute ou deux.»
Lucile, poussée par une inspiration secrète, essaya d'ouvrir la
portière. La portière de droite, soit hasard, soit calcul, refusa de
s'ouvrir. Pour arriver à l'autre, il fallait passer sur le corps de sa
mère. Son courage n'alla point jusque là. «Julie, dit-elle, voyez donc
ce que fait M. le marquis.»
Julie, qui était depuis quinze ans au service de Mme Benoît, partit,
revint et répondit: «Madame, M. le marquis prie ces dames de ne pas
l'attendre. Un trait s'est brisé, on le raccommode; monsieur rejoindra
au relais.» Au même instant Pierre s'approcha de la portière de gauche,
et Mme Benoît lui dit à l'oreille: «Prends la traverse; brûle Dieuze,
et droit à Moyenvic!»
La voiture partit au grand trot. C'était, en vérité, une singulière
nuit de noces. Mme Benoît triomphait de quitter Arlange et de rouler
vers le faubourg en compagnie d'une marquise. Elle se plaignit de la
fatigue, de la migraine, du sommeil, et elle se retrancha, les yeux
fermés, dans un coin de la berline, de peur que les réflexions de sa
fille ne vinssent troubler la joie tumultueuse qui bouillonnait dans
son cœur. La pauvre mariée, sans craindre la fraîcheur de la nuit,
allongeait le cou hors de la portière, écoutant le souffle du vent, et
plongeant ses regards humides dans l'obscurité. Au relais de Moyenvic,
Mme Benoît jeta le masque et dit à sa fille: «Ne vous écarquillez pas
les yeux à chercher votre mari. Vous ne le reverrez qu'au faubourg
Saint-Germain.»
Lucile devina la trahison; mais elle avait trop peur de sa mère pour
lui répondre autrement que par des larmes. «Votre mari, poursuivit la
veuve, est un obstiné qui refusait de vous conduire dans le monde.
C'est dans votre intérêt que je lui ai forcé la main. Il vous aura
rejointe dans les vingt-quatre heures, s'il vous aime. Il n'y a pas là
de quoi pleurer comme une Agar dans le désert. Je suis votre mère, je
sais mieux que vous ce qui vous convient; je vous mène à Paris: je vous
sauve d'Arlange.
--O mon pauvre bonheur! s'écria l'enfant en tordant ses mains.
--De quoi vous plaignez-vous? Vous l'aimiez, vous l'avez épousé. Vous
êtes mariée! Que vous faut-il de plus?
--Ainsi, dit Lucile, voilà donc le mariage! Ah! j'étais bien plus
heureuse quand j'étais fille: je voyais mon mari!»
D'Arlange à Paris, elle ne se lassa point de regarder par la portière.
Il lui semblait impossible que Gaston ne fût pas à sa poursuite. Dans
chaque voiture qui soulevait la poussière de la route, sur tous les
chevaux qui accouraient au galop derrière la berline, elle croyait
reconnaître son mari. Ce voyage, qui étouffait de joie sa triomphante
mère, fut pour elle une série interminable d'espérances et de
déceptions. Paris, sans Gaston, lui parut une immense solitude, et le
faubourg Saint-Germain, abandonné par la moitié de ses habitants, fut
pour elle un désert dans un désert.
Le lendemain de son arrivée, le premier objet qu'elle aperçut en
ouvrant sa fenêtre fut la figure de Jacquet. Elle descendit en moins
d'une seconde: Gaston devait être à Paris! Elle apprit que, s'il
n'était pas arrivé, il ne tarderait guère, et je vous laisse à penser
si elle fêta le messager d'une si bonne nouvelle. Tandis que Mme Benoît
dormait encore du sommeil des heureux, Jacquet raconta les moindres
détails du voyage à Dieuze. «Comme il m'aime!» pensa Lucile. Je crois
même qu'elle pensa tout haut.
«Pour vous finir l'histoire, poursuivit Jacquet, M. le marquis doit me
devoir une pièce de huit francs.
--En voici vingt, mon bon Jacquet.
--Merci bien, mademoiselle. Je ne suis pas positivement sûr de ce que
je dis; mais il me semble qu'il me les doit. J'avais fait mon compte
comme quoi il me devait vingt-quatre francs, et il ne m'en a donné que
vingt: c'est donc quatre francs en moins. Et puis, il ne m'en a encore
une fois donné que vingt: c'est encore quatre francs. Et comme quatre
et quatre font huit.... Cependant, je peux me tromper, et si vous
voulez que je vous rende...?
--Garde, garde, mon garçon, et va te reposer de ton voyage.»
Elle courut au jardin et moissonna des fleurs comme un jour de
Fête-Dieu, pour que sa chambre fût belle à l'arrivée de Gaston. Jacquet
la regarda partir en se disant à lui-même: «Soixante-deux francs, c'est
un mauvais compte, comme disait mon grand-père.» Et il supputa sur
ses doigts combien il faudrait encore de louis d'or et de pièces de
quarante sous pour faire cent francs.
Le jour se passa, et le lendemain, et toute une semaine, sans nouvelles
du marquis. Mme Benoît cachait son dépit; Lucile n'osait pas se
désoler devant sa mère; mais elles se dédommageaient bien, l'une en
pestant, l'autre en pleurant pendant la nuit. Du matin au soir, la mère
promenait sa fille dans une voiture blasonnée, sans laquais et sans
poudre, car le célèbre carrosse était encore sur le chantier. Elle la
conduisait aux Champs-Élysées, au Bois, et partout où va le beau monde,
pour lui donner le goût de ces plaisirs de vanité qu'on ne savoure qu'à
Paris. En l'absence des Italiens, elle lui faisait subir de lourdes
soirées au Théâtre-Français et à l'Opéra. Mais Lucile ne prit goût ni
au plaisir de voir ni au plaisir d'être vue. En quelque lieu que sa
mère la conduisît, elle y portait le désir de rentrer à l'hôtel et
l'espoir d'y trouver Gaston.
Mme Benoît devina avant sa fille que le marquis boudait sérieusement.
Comme elle ne manquait pas de caractère, elle eut bientôt pris un
parti. «Ah! se dit-elle, monsieur mon gendre se passe de nous! Essayons
un peu de nous passer de lui. Qu'est-ce qui me manquait autrefois pour
me mêler au monde du faubourg? Des armes et un nom; j'avais tout le
reste. Aujourd'hui, il ne nous manque plus rien: nous avons un bel
écusson sur nos voitures, nous sommes marquise d'Outreville, et nous
devons entrer partout. Mais par où commencer? Voilà la question. Lucile
ne peut pas aller de but en blanc dire à des gens qui ne la connaissent
pas: «Ouvrez-moi votre porte; je suis la marquise d'Outreville!»
Mais, j'y songe! j'irai voir mes débiteurs, mes bons, mes excellents
débiteurs! Ils me recevront sur un autre pied que la dernière fois: on
traite cavalièrement la fille d'un fournisseur, mais on a des égards
pour la mère d'une marquise.»
Sa première visite fut pour le baron de Subressac. Elle ne conduisit
Lucile ni chez lui ni chez ses autres débiteurs. A quoi bon apprendre à
cette enfant combien il en coûte pour ouvrir une porte?
«Ah! cher baron, dit-elle en entrant, à quel maudit fou avons-nous
donné ma fille!»
Le baron ne s'attendait pas à un pareil exorde.
«Madame, reprit-il un peu trop vivement, le fou qui vous a fait
l'honneur de devenir votre gendre est le plus noble cœur que j'aie
jamais connu.
--Hélas! mon Dieu! si vous saviez ce qu'il a fait! Marié depuis huit
jours, il a déjà abandonné sa femme!» Elle exposa, sans déguiser rien,
tous les événements que le baron ignorait, et que vous savez. A mesure
qu'elle parlait, le sourire reparaissait sur les lèvres du baron.
Lorsqu'elle eut tout conté, il lui prit les mains et lui dit gaiement:
«Vous avez raison, charmante, le marquis est un grand coupable: il a
abandonné sa femme comme le roi Ménélas abandonna la sienne.
--Monsieur, Ménélas courut après Hélène, et je maintiens qu'un mari qui
laisse partir sa femme sans la poursuivre, l'abandonne.
--Heureusement, le cas est moins grave, car je ne vois point de Pâris à
l'horizon. Vous ramènerez votre fille à son mari; c'est votre devoir,
il ne faut pas séparer ce que Dieu a uni. Ces enfants s'adorent, le
bonheur leur semblera d'autant plus doux qu'il a été retardé. Vous
assisterez à leur joie, vous jouirez du spectacle de leurs amours, et
vous m'écrirez avant dix mois pour me donner de leurs nouvelles.»
La jolie veuve étendit la main, et dessina avec l'index un petit geste
horizontal qui voulait dire: Jamais!
«Mais alors, reprit le baron, que comptez-vous donc devenir?
--Puis-je faire fond sur votre amitié, monsieur le baron?
--Ne vous l'ai-je pas déjà prouvé, charmante?
--Et je ne l'oublierai de ma vie. Si votre bienveillance ne me manque
pas, j'ai de quoi me passer à tout jamais de M. d'Outreville.
--Croyez-vous que la jeune marquise en dirait autant?
--Ce n'est pas d'elle qu'il s'agit pour le quart d'heure. Les parents,
en bonne justice, doivent passer avant les enfants. Qu'est-ce que je
demande à Dieu et aux hommes? L'entrée du faubourg. Que faut-il pour
m'y faire recevoir? Que Lucile y soit admise. Or, elle a tous les
droits imaginables; il ne lui manque qu'un introducteur. Refuserez-vous
de la présenter?
--Absolument. D'abord, parce que cet honneur convient moins à
un baron qu'à une baronne. Ensuite, parce que je ne veux pas
contribuer au retardement du bonheur de Gaston. Enfin, parce que
toute ma bonne volonté ne vous servirait à rien. Madame votre fille
a incontestablement le droit d'entrer partout, mais à quel titre?
parce qu'elle est la femme de Gaston. Comme femme de Gaston, elle
trouvera la porte ouverte chez tous ceux qui connaissent son mari,
c'est-à-dire chez tous les nôtres; mais voyez si j'aurais bonne grâce
à l'introduire en disant: «Mesdames et messieurs, vous aimez et vous
estimez le marquis d'Outreville; vous êtes ses parents, ses alliés
ou ses amis, permettez-moi donc de vous présenter sa femme, qui n'a
pas voulu vivre avec lui!» Croyez-moi, charmante, c'est une expérience
de soixante-quinze ans qui vous parle; une jeune femme ne fait jamais
bonne figure sans son mari, et la mère qui la promène ainsi, toute
seule, hors de son ménage, ne joue pas un rôle applaudi dans le monde.
Si vous tenez absolument à coudoyer des duchesses, allez obtenir par
de bons procédés que votre gendre vous ramène à Paris. Votre escapade
l'a froissé; voilà pourquoi il ne vient pas vous rejoindre. Si vous
l'attendez ici, je le connais assez pour prédire que vous attendrez
longtemps. Retournez à Arlange. Ne soyons pas plus fiers que Mahomet:
la montagne ne venait pas à lui, il alla trouver la montagne.»