Le lendemain, M. de Subressac vint prendre l'acte de naissance et

emporta, comme par distraction, tous les papiers qui l'accompagnaient.

Il confia le dossier à Mme Benoît, qui, par excès de précaution, le

soumit aux lunettes d'un archiviste paléographe, ancien élève de

l'Ecole des chartes et conservateur adjoint à la Bibliothèque royale.

L'authenticité du moindre chiffon fut reconnue et certifiée. Le baron

fit alors la demande officielle, qui fut agréée par acclamation.

La radieuse veuve resta quelque temps incertaine si elle marierait sa

fille à Paris ou si elle transporterait cette grande cérémonie dans la

petite église d'Arlange. D'un côté, il était bien flatteur d'occuper

le maître-autel de Saint-Thomas d'Aquin et de déranger la moitié

du faubourg pour la messe de mariage; mais on avait une revanche à

prendre, et il importait d'effacer dans le pays les dernières traces du

marquisat de Kerpry. Mme Benoît se décida pour Arlange, mais avec le

ferme propos de revenir bientôt à Paris. Elle écrivit à son carrossier:

«Monsieur Barnes, je partirai le 5 mai pour marier ma fille, qui

épouse, comme vous savez, le marquis d'Outreville. Aussitôt mon départ,

vous ferez prendre toutes mes voitures pour les remettre à neuf et

peindre sur les portières les armes ci-jointes. De plus, je vous prie

de me faire le plus tôt possible un _carrosse_ dans l'ancien style,

large, haut et de la forme la plus noble que vous pourrez. Le cocher

et les laquais seront poudrés à blanc; réglez-vous là-dessus pour

l'harmonie des couleurs.»

Elle songea ensuite que ce serait sa fille qui l'introduirait dans le

monde, et cette idée lui inspira une recrudescence d'amour maternel.

Elle écrivit à Lucile, qu'elle n'avait pas accoutumée à beaucoup

d'adresse:

«Ma chère enfant, ma belle mignonne, ma Lucile adorée, j'ai trouvé

le mari que je te cherchais: tu seras marquise d'Outreville! Je l'ai

choisi entre mille, pour qu'il fût digne de toi: il est jeune, beau,

plein d'esprit, d'une noblesse ancienne et glorieuse, et allié aux plus

illustres familles de la France. Chère petite! ton bonheur est assuré

et le mien aussi, puisque je ne vis que par toi. Tu viendras bientôt à

Paris, tu quitteras cet affreux Arlange, où tu as vécu comme un beau

papillon dans une chrysalide noire, tu seras accueillie et fêtée dans

les plus grandes maisons; je te conduirai de plaisirs en plaisirs, de

triomphes en triomphes: quel spectacle pour les yeux d'une mère!»

Mme Benoît était légère comme une mésange; ses pieds ne posaient plus à

terre; sa figure avait rajeuni de dix ans; on croyait voir une flamme

autour de sa tête. Elle chantait en dansant, elle pleurait en riant,

elle avait la démangeaison d'arrêter les passants pour leur conter

sa joie; elle se surprenait à saluer les dames qu'elle rencontrait

dans des voitures armoriées. Elle fut si tendre avec le marquis, elle

l'enveloppa d'un tel réseau de petits soins et de prévenances, que

Gaston, qui, depuis longtemps, n'avait été l'enfant gâté de personne,

se prit d'une véritable amitié pour sa belle-mère. Il la quittait

rarement, la conduisait partout, et ne s'ennuyait pas avec elle,

quoiqu'elle évitât toute conversation sur les forges. L'avant-veille

de son départ, Mme Benoît s'empara de lui pour la journée. Elle le

mena d'abord chez Tahan, où elle choisit devant lui une grande boîte

en bois de rose, longue, large et plate, et divisée à l'intérieur en

compartiments inégaux.

«A quoi sert ce coffre étrange? demanda Gaston en sortant.

--Cela? c'est la corbeille de mariage de ma fille.

--Mais, madame, reprit le marquis avec la fierté du pauvre, il me

semble que c'est à moi....

--Il vous semble fort mal. Mon cher marquis, lorsque vous serez le mari

de Lucile, vous lui ferez autant de cadeaux qu'il vous plaira: dès le

lendemain de la cérémonie, vous aurez carte blanche; mais, jusque-là,

il n'appartient qu'à moi de lui donner quelque chose. Je trouve

impertinent l'usage qui permet au fiancé d'une fille de lui donner

pour cinquante mille francs de hardes et de bijoux avant le mariage et

lorsqu'il ne lui est encore de rien. Dites, si vous voulez, que j'ai

des préjugés ridicules, mais je suis trop vieille pour m'en défaire.

Nous allons choisir aujourd'hui mes présents de noces: dans un mois je

viendrai, si bon vous semble, vous aider à choisir les vôtres.»

Le raisonnement était facile à réfuter; mais il fut déduit d'un ton si

caressant et d'une voix si maternelle, que Gaston ne trouva point de

réplique. Depuis trois jours il était en pourparlers avec un usurier à

propos de cette corbeille. Il se laissa conduire chez vingt marchands

et choisit des étoffes, des châles, des dentelles et des bijoux. Point

de diamants: Mme Benoît partageait les siens avec sa fille.

La belle-mère prit congé de son gendre le 5 mai en lui donnant

rendez-vous pour le 12. Elle se chargeait de faire faire la première

publication à l'église et à la mairie, tandis que Gaston poussait

l'épée dans les reins à son chemisier et à son tailleur. Dans la

confusion inséparable d'un départ, elle emballa par mégarde tous les

papiers de la maison d'Outreville.

La première idée de Lucile, en revoyant Mme Benoît, fut qu'on lui

avait changé sa mère à Paris. Jamais la jolie veuve n'avait été si

indulgente. Tout ce que Lucile faisait était bien fait, tout ce qu'elle

disait était bien dit; elle se conduisait comme un ange et parlait

d'or. Jamais la tendre mère ne pourrait se séparer d'une fille si

accomplie; elle la suivrait partout elle ne la quitterait qu'à la mort.

Elle lui disait, comme dans l'histoire de Ruth: «Ton pays sera mon

pays.» Lucile ouvrit son cœur à cette nouvelle mère, et apprit avec une

vive satisfaction qu'il y avait beaucoup de marquis jeunes, bien faits,

et qui ne portaient point d'habits à paillettes.

Le lendemain de l'arrivée de Mme Benoît, son amie, Mme Mélier, vint

lui annoncer le prochain mariage de sa fille Céline avec M. Jordy,

raffineur à Paris. M. Jordy était un jeune homme fort riche, et Mme

Mélier ne dissimulait pas sa joie d'avoir si bien établi sa fille. Mme

Benoît riposta vivement par l'annonce du prochain mariage de Lucile

avec le marquis d'Outreville. On se félicita de part et d'autre, et

l'on s'embrassa à plusieurs reprises. Quand Mme Mélier fut partie,

Lucile, qui était liée depuis l'enfance avec la future Mme Jordy,

s'écria: «Quel bonheur! si je vais à Paris, je serai tout près de

Céline; elle viendra chez moi; j'irai chez elle; nous nous verrons tous

les jours.

--Oui, mon enfant, répondit Mme Benoît, tu iras chez elle dans ton

grand carrosse blasonné, avec tes laquais poudrés à blanc; mais quant

à la recevoir chez toi, c'est autre chose. On se doit à son monde, et

l'on est un peu esclave de la société où l'on vit. Lorsqu'une duchesse

viendra dans ton salon, il ne faut pas qu'elle s'y frotte à la femme

d'un raffineur, d'un homme qui vend des pains de sucre!... Ce n'est pas

une raison pour faire la moue. Voyons! tu recevras Céline le matin,

avant midi.

--Dieu! quel sot pays que ce Paris! j'aime mieux rester dans mon pauvre

Arlange, où l'on peut voir ses amis à toute heure de la journée.»

Mme Benoît répliqua sentencieusement: «La femme doit suivre son mari.»

Le grand événement qui se préparait à Arlange fut bientôt connu

dans tous les environs. Mme Mélier était en tournée de visites, et,

puisqu'elle annonçait un mariage, il n'en coûtait pas plus pour en

annoncer deux. Dans chacune des maisons où elle s'arrêta, elle

répétait une phrase toute faite qu'elle avait arrangée en sortant de

chez Mme Benoît: «Madame, je connais trop l'intérêt que vous portez à

toute notre famille pour n'avoir pas voulu vous annoncer moi-même le

mariage de ma chère Céline. Elle épouse, non pas un marquis, comme Mlle

Lucile Benoît, mais un bel et bon manufacturier, M. Jordy, qui est, à

trente-trois ans, un des plus riches raffineurs de Paris.»

Mme Mélier avait de bons chevaux; sa voiture et les nouvelles qu'elle

portait firent dix lieues avant la nuit. Le faubourg Saint-Germain du

crû commença par plaindre la pauvre Lucile et par faire des gorges

chaudes de Mme Benoît, qui avait trouvé pour sa fille un second marquis

de Kerpry. Mme Benoît apprit sans sourciller tout ce qu'on disait

d'elle. Elle prit les papiers de la famille d'Outreville et se fit

conduire chez une vieille baronne fort médisante et fort influente, Mme

de Sommerfogel.

«Madame la baronne, lui dit-elle du ton le plus respectueux, quoique

je n'aie eu l'honneur de vous recevoir que deux ou trois fois, il ne

m'en a pas fallu davantage pour apprécier l'infaillibilité de votre

jugement, votre connaissance approfondie des choses du grand monde,

et toutes les hautes qualités d'observation et d'expérience qui sont

en vous. Vous savez comment j'ai eu le malheur d'être trompée par un

larron de noblesse qui avait dérobé, je ne sais où, un nom honorable.

Aujourd'hui, il se présente pour ma fille un parti magnifique en

apparence, le marquis d'Outreville. J'ai entre les mains son arbre

généalogique et tous les parchemins de sa famille, jusqu'à l'époque

la plus reculée. Mais je ne suis qu'une pauvre bourgeoise sans

discernement; on me l'a cruellement prouvé, et je n'ose plus penser

par moi-même. Voulez-vous permettre, madame la baronne, que je vous

soumette toutes les pièces qu'on m'a confiées, pour que vous en jugiez

sans appel et en dernier ressort?»

Ce petit discours n'était pas malhabile; il flattait la vanité de la

baronne et piquait sa curiosité. Mme de Sommerfogel fit bon accueil

à la belle veuve, et accepta avec une satisfaction visible la tâche

importante qu'on lui confiait. Le jour même, elle convoqua le ban et

l'arrière-ban de la noblesse des environs, et les papiers de Gaston

passèrent sous les yeux de vingt ou trente gentilshommes campagnards:

c'est ce qu'avait espéré Mme Benoît. Cette liasse vénérable, d'où

s'exhalait une franche odeur de noblesse, fit une impression profonde

sur tous les hobereaux qui purent en approcher leur odorat. Les plus

hostiles à la maîtresse de forges se retournèrent brusquement vers

elle. Ce fut un concert de louanges, où Mme de Sommerfogel remplissait

les fonctions de chef d'orchestre.

«Cette pauvre Mme Benoît aura de quoi se consoler, et j'en suis bien

aise; c'est une femme méritante.

--Ce Benoît, qui l'a trompée, était un bélître. Si nous l'avions connue

en ce temps-là, nous l'aurions mise sur ses gardes.

--Après tout, que peut-on lui reprocher? d'avoir voulu entrer dans la

noblesse? Cela prouve qu'aux yeux des bourgeois éclairés la noblesse

est encore quelque chose.

--Mme Benoît n'est pas sotte.

--Ni laide. Je ne sais quel secret elle a trouvé pour rajeunir.

--Quant à sa fille, c'est un petit ange.

--Il y a bien longtemps que je ne l'ai aperçue, en 1836. Elle

promettait déjà.

--Désormais nous la verrons souvent: la voilà des nôtres!

--Elle en était déjà par son éducation. Je tiens de bonne part que sa

mère a toujours voulu en faire une marquise.

--Sa mère sera des nôtres aussi; une fille ne va pas sans sa mère.

--Le marquis arrive incessamment; c'est un appoint considérable pour

l'aristocratie du canton.

--On le dit fabuleusement riche.

--Ils feront une bonne maison.

--Ils donneront des fêtes.

--Nous serons de noces.»

Le lendemain, le salon de Mme Benoît fut envahi par une horde d'amis

intimes qu'elle n'avait pas vus depuis douze ans.

Le marquis arriva le 12 mai pour l'heure du dîner. Après avoir

cherché et trouvé un millier de francs, qui ne lui coûtèrent pas plus

de soixante louis, il avait fait ses malles, embrassé le baron, et

pris modestement la voiture de Nancy. A Nancy, il s'embarqua dans la

diligence de Dieuze; à Dieuze, il se procura un cabriolet et un cheval

de poste qui le conduisirent à Arlange. C'est l'affaire d'une heure

quand les chemins sont beaux. En approchant du village, il se sentit au

côté gauche quelque chose qui ressemblait fort à une palpitation. Je

dois dire, à la honte du savant et à la louange de l'homme, qu'il ne

pensait pas à la forge, mais à Lucile.

Une illustre Anglaise, que le _cant_ ne gênait pas beaucoup, lady

Montague, s'étonnait que l'Apollon du Belvédère et je ne sais quelle

Vénus antique pussent rester en présence dans le musée sans tomber

dans les bras l'un de l'autre. Il s'en fallut assez peu que ce petit

scandale ne se produisît à la première rencontre de Lucile et de

Gaston. Ces jeunes êtres, qui ne s'étaient jamais vus, sentirent au

même instant qu'ils étaient nés l'un pour l'autre. Dès le premier coup

d'œil ils furent amants; dès les premiers mots ils furent amis: la

jeunesse attirait la jeunesse, et la beauté la beauté. Il n'y eut entre

eux ni trouble ni embarras: ils se regardaient en face, et se miraient

l'un dans l'autre avec la charmante impudence de la naïveté; le cœur

de Gaston était presque aussi neuf que celui de Lucile. Leur passion

naquit sans mystère comme ces beaux soleils d'été qui se lèvent sans

nuage. Je ne nie pas l'enivrement des passions coupables que le remords

assaisonne et que le péril ennoblit; mais ce qu'il y a de plus beau en

ce monde, c'est un amour légitime qui s'avance paisiblement sur une

route fleurie, avec l'honneur à sa droite et la sécurité à sa gauche.

Mme Benoît était trop heureuse et trop sensée pour entraver la marche

d'une passion qui la servait si bien. Elle laissa aux deux amants

cette douce liberté que la campagne autorise: leurs premiers jours ne

furent qu'un long tête-à-tête. Lucile fit à Gaston les honneurs de

la maison, du jardin et de la forêt; ils montaient à cheval à midi,

en sortant de déjeuner, et rentraient comme des enfants qui ont fait

l'école buissonnière, longtemps après la cloche du dîner. Après la

forêt, la forge eut son tour. Gaston avait eu le courage de n'y point

mettre les pieds sans Lucile; mais lorsqu'il vit qu'elle ne méprisait

pas le travail, qu'elle connaissait les ouvriers par leurs noms et

qu'elle ne craignait point de tacher ses robes, ce fut un redoublement

de joie. Il se livra sans contrainte à la passion de sa jeunesse; il

examina les travaux, interrogea les contre-maîtres, conseilla les chefs

d'atelier, et enchanta Lucile qui s'émerveillait de le voir si savant

et si capable. Mme Benoît, en les voyant rentrer tout poudreux, ou même

un peu noircis par la fumée, disait: «Que les enfants sont heureux!

tout leur sert de jouet!» Pour se délasser de leurs fatigues, ils

s'asseyaient au fond du jardin sous une tonnelle de rosiers grimpants,

et ils faisaient des projets. Projets de bonheur et de travail, d'amour

et de retraite. Ils se promettaient de cacher leur vie au fond des bois

d'Arlange comme les oiseaux font leur nid au plus fourré d'un buisson

ou sur la branche la plus touffue d'un arbre. De Paris, pas un mot; pas

un mot du faubourg et des vanités du monde. Lucile ignorait qu'il y eût

d'autres plaisirs; Gaston l'avait oublié.

Un beau matin, Mme Benoît leur apprit une grande nouvelle: c'était le

soir qu'on signait le contrat. Le mariage était fixé au mardi 1er juin;

on s'épouserait la veille à la mairie. Comme il n'est point de plaisirs

sans peines, la signature du contrat était précédée d'un interminable

dîner où l'on avait convié tous les personnages des environs.

En attendant l'arrivée des convives, Gaston et Lucile se promenèrent

au jardin en chapeau de paille, l'un vêtu de coutil blanc, l'autre

habillée de barége rose. En passant à portée de l'usine, Gaston fut

accosté par le régisseur qui le tenait en haute estime et qui demandait

volontiers ses avis. Ils entrèrent tous trois dans un des ateliers, et

l'on commença devant eux une expérience intéressante. Lorsque quatre

heures sonnèrent à l'horloge de la fabrique, Lucile s'échappa pour

aller à sa toilette, en disant à Gaston: «Vous avez le temps de voir

la fin; restez, je le veux!» Il resta et prit un si vif intérêt au

spectacle, qu'il mit la main à la besogne et se salit abominablement. A

cinq heures il s'enfuit, les manches retroussées et les mains noires,

et il donna juste au milieu d'un groupe d'invités qui se promenaient en

grands atours. Quelqu'un le reconnut et l'appela par son nom. C'était

l'ingénieur des salines de Dieuze, un de ses camarades de promotion.

L'École polytechnique est, comme l'aristocratie du faubourg, un peu

franc-maçonne: elle se retrouve partout. Gaston sauta au cou de son

ami et l'embrassa sur les deux joues en tenant ses mains en l'air de

peur de le noircir. Il y avait là trois ou quatre dames nobles qui

s'étonnèrent un peu de voir un marquis fait comme un ramoneur, et

embrassant sur les deux joues un employé de la saline; mais elles se

réconcilièrent avec lui lorsqu'il reparut dans un habit neuf, conforme

au dernier numéro du _Journal des tailleurs_.

Il devait dîner entre Mme Benoît et la baronne de Sommerfogel; mais au

moment de se mettre en route, la vieille dame avait été prise d'une

migraine. Ses excuses arrivèrent pendant le potage. On enleva son

couvert, et Gaston se trouva voisin de son ami l'ingénieur. Il était

le centre de tous les regards; chacun des convives, et surtout les

députés de la noblesse, attendaient de lui un coup d'œil gracieux et

une parole aimable, comme en allant à la cour on espère un petit mot

du roi. Mais ses deux passions l'absorbaient trop pour qu'il songeât à

examiner la collection de grotesques qui se repaissaient autour de lui.

Il n'eut d'yeux que pour Lucile, et d'oreilles que pour son voisin. Les

hobereaux crurent attirer son attention en engageant une conversation

demi-politique, où le ridicule des vieux préjugés s'étalait naïvement;

conversation pleine de liberté contre ce qui existait, pleine de regret

pour ce qui avait été. Ces discours, dont la suave absurdité eût

ressuscité un marquis du bon temps, bourdonnèrent autour des oreilles

de Gaston sans arriver jusqu'à son cerveau. Dans un intervalle de

silence, on l'entendit qui disait à l'ingénieur:

«Tu as un chemin de fer souterrain dans les salines: combien payez-vous

les rails?

--En France, 360 francs les 1000 kilos. La tonne anglaise, qui a 15

kilos de plus, vaut, franco, à bord, de 11 livres 10 schellings à 12

livres 5 schellings.

--Je crois qu'en employant certains fourneaux économiques dont je

te montrerai le plan, on arriverait à vous livrer une marchandise

excellente, bien au-dessous des prix anglais, à 200 francs la tonne,

peut-être à moins.

--Tu es donc toujours le même?

--Non, pire. Avez-vous quelquefois des ruptures de câbles?

--Trop souvent: nous avons perdu quatre hommes le mois passé.

--Je t'indiquerai un remède contre ces accidents-là.

--Tu as trouvé un secret pour empêcher les câbles de casser?

--Non, mais pour retenir en suspens dans les puits le fardeau qu'ils

laissent tomber. J'ai pratiqué ce système pendant trois ans dans une

houillère que je dirigeais à Saint-Étienne, et nous n'avons pas eu un

seul accident à déplorer.»

Toute la noblesse du canton ouvrait de grandes oreilles, et Mme Benoît

mourait d'envie de marcher sur le pied de son gendre. Le vicomte de

Bourgaltroff s'introduisit timidement dans le dialogue.

«Monsieur le marquis possède des mines de houille dans le département

de la Loire?

--Non, monsieur, répondit Gaston; j'y étais conducteur des travaux.»

Pour le coup, Mme Benoît pensa qu'on avait pris assez de dessert,

et elle se leva de table. En passant au salon, les gentilshommes

chuchotaient entre eux sur le marquis: «Singulier grand seigneur, qui

se noircit les mains dans une forge, qui embrasse des employés, qui

invente des machines, qui vend des rails à bon marché, et qui a fait le

contre-maître chez un simple charbonnier de Saint-Étienne!»

Les plus indulgents, qui n'étaient pas en majorité, essayaient de le

défendre:

«Après tout, disaient-ils, Louis XVI faisait des serrures.

--Louis XVIII faisait des vers latins.

--Henri III faisait la barbe de ses courtisans.

--Mais, reprenait un critique sévère, qui est-ce qui s'amuse à casser

du charbon au fond d'un trou?

--Eh! monsieur, répliquait un homme indulgent, mon père a soufré des

allumettes à Berlin pendant l'émigration!»

Mme Benoît devinait bien qu'on glosait sur Gaston, mais elle ne s'en

tourmentait guère.

«Causez, mes bons amis, murmurait-elle entre ses dents; je vous ai

forcés de reconnaître mon gendre pour un vrai marquis; vous êtes venus

ici vous humilier devant moi; Benoît est oublié, je suis vengée. Je

pars dans huit jours pour Paris, et lorsque je remettrai les pieds à

Arlange, les plus jeunes d'entre vous auront les cheveux blancs! Quant

à maître Gaston, qui est un franc original, le séjour de son hôtel et

la société de ses égaux l'auront bientôt guéri de ses idées.»

Avant la signature du contrat, on apporta la corbeille qui rangea

toutes les femmes du parti de Gaston. Le pauvre garçon fut assassiné

de compliments dont il n'osa pas se défendre; mais il se promit

d'apprendre à Lucile, et dès le lendemain que ce n'était pas lui

qu'elle devait remercier.

Lorsque le notaire déroula son cahier, ce fut à qui se placerait plus

près de lui, non pour connaître la dot de Lucile, qui était assez

connue mais pour entendre l'énumération des terres et châteaux du

marquis. La curiosité publique fut trompée: M. d'Outreville se mariait

_avec ses droits_.

Le lendemain de cette fête, Lucile et Gaston renouèrent la chaîne de

leurs plaisirs, et les derniers jours du mois passèrent comme des

heures. Le 31 mai, les deux amants se marièrent à la mairie, et ni

l'un ni l'autre ne trembla au moment de dire «oui.» Lorsque M. le

maire, le code en main, répéta pour la centième fois de sa vie que la

femme doit suivre son mari, Mme Benoît fit à sa fille un petit signe

fort expressif. En rentrant au logis, la triomphante belle-mère dit au

marquis en présence de Lucile:

«Mon gendre (car vous êtes mon gendre de par la loi), je vous remettrai

demain le premier semestre de vos rentes.

--Un peu de patience, ma charmante mère! répondit Gaston; que

voulez-vous que je fasse d'une pareille somme? L'argent, ajouta-t-il en

regardant Lucile, est le dernier de mes soucis.

--Eh! ne dédaignez pas ce pauvre argent: il vous en faudra beaucoup

dans quelques jours à Paris.

--A Paris! Eh! grand Dieu! qu'irais-je y faire?

--Prendre pied, rallier vos amis et vos parents, vous préparer un

cercle de relations pour l'hiver et pour la vie.

--Mais, madame, je suis bien décidé à ne pas vivre à Paris. C'est

une ville malsaine où toutes les femmes sont malades, où les familles

s'éteignent au bout de trois générations faute d'enfants. Savez-vous

que tous les cent ans Paris se changerait en désert, si la province

n'avait pas la rage de le repeupler?

--C'est pour qu'il ne devienne pas désert, que nous avons résolu d'y

aller au plus tôt.

--Vous ne me l'aviez pas dit, mademoiselle.»

Lucile baissa les yeux sans répondre: la présence de sa mère pesait sur

elle. Mme Benoît répliqua vivement:

«Ces choses-là se devinent sans qu'on les dise. Ma fille est marquise

d'Outreville: sa place est au faubourg Saint-Germain! N'est-il pas

vrai, Lucile?»

Elle répondit du bout des lèvres un imperceptible _oui_. Ce n'est pas

ainsi qu'elle avait dit _oui_ à la mairie.

Les mariages de Paris · 第 17 / 22 段