Un matin qu'elle pleurait sous un berceau de clématites en fleur

(c'était dans l'été de 1834), sa fille passa en courant auprès d'elle.

Elle arrêta l'enfant par sa robe et la baisa cinq ou six fois, en se

reprochant de songer moins à sa fille qu'à ses chagrins. Lorsqu'elle

l'eut bien embrassée, elle la regarda en face et fut satisfaite de

l'examen. A quatre ans et demi, la petite Lucile annonçait une beauté

fine et aristocratique. Ses traits étaient charmants; les attaches des

pieds et des mains, exquises. Éliane eut beau fouiller dans sa mémoire,

elle ne se souvint pas d'avoir vu jouer aux Tuileries un seul enfant

d'un type aussi distingué. Elle donna un dernier baiser à la petite,

qui prit sa volée. Puis elle s'essuya les yeux, et depuis elle ne

pleura plus.

«Mais où donc avais-je la tête? murmura-t-elle en reprenant son plus

heureux sourire. Tout n'est pas perdu; tout peut s'arranger; tout

est arrangé; c'est bien; c'est pour le mieux! J'entrerai; c'est une

affaire de patience; il faut du temps, mais ces portes orgueilleuses

s'ouvriront devant moi. Je ne serai pas marquise, non; j'ai été assez

mariée, et l'on ne m'y reprendra plus. La marquise, la voilà qui

piétine dans les fraises. Je lui choisirai un marquis, un bon: il faut

bien que mon expérience serve à quelque chose. Je serai la vraie mère

d'une vraie marquise! Elle sera reçue partout, et moi aussi; fêtée

partout, et moi aussi; elle dansera avec des ducs, et moi.... je la

regarderai danser, à moins que ces messieurs de 1830 ne fassent une loi

de laisser les mamans au vestiaire!»

Dès cet instant, son unique préoccupation fut de préparer sa fille au

rôle de marquise. Elle l'habilla comme une poupée, lui enseigna les

diverses grimaces dont se composent les grandes manières et lui apprit

la révérence, tandis que sa gouvernante lui apprenait l'alphabet.

Malheureusement, la petite Lucile n'était pas née dans la rue du

Bac. Elle s'éveillait au chant des oiseaux et non au roulement des

carrosses, et elle voyait plus de villageois en blouse que de laquais

en livrée. Elle n'écouta pas mieux les leçons d'aristocratie que lui

donnait sa mère, que sa mère n'avait écouté les diatribes de M. Lopinot

contre les marquis. L'esprit des enfants est formé par tout ce qui les

entoure; ils ont l'oreille ouverte à cent précepteurs à la fois; les

bruits de la campagne et les bruits de la rue leur parlent bien plus

haut que le pédant le plus intraitable ou le père le plus rigoureux.

Mme Benoît eut beau prêcher: les premiers plaisirs de la jeune marquise

furent de se battre avec les fillettes du village, de se rouler dans le

sable en robe neuve, de voler des œufs tout chauds dans le poulailler,

et de se faire traîner par un gros chien écossais qu'elle tirait par la

queue. A la voir jouer au jardin, un observateur attentif eût deviné

le sang du bonhomme Morel et du père Lopinot. Sa mère se lamentait de

ne trouver en elle ni orgueil, ni vanité, ni le plus simple mouvement

de coquetterie. Elle guettait avec une impatience fiévreuse le jour

où Lucile mépriserait quelqu'un, mais Lucile ouvrait son cœur et ses

bras à toutes les bonnes gens qui l'entouraient, depuis Margot la

vachère jusqu'au plus noir des ouvriers de la forge. Lorsqu'elle se

fit grandelette, ses goûts changèrent un peu, mais ce ne fut pas dans

le sens que sa mère désirait. Elle s'intéressa au jardin, au verger,

au troupeau, à la basse-cour, à l'usine, au ménage, et même (pourquoi

ne le dirait-on pas?) à la cuisine. Elle eut l'œil au fruitier, elle

étudia l'art de faire des confitures, elle s'inquiéta de la pâtisserie.

Chose étrange! les gens de la maison, au lieu de s'impatienter de

sa surveillance, lui en savaient le meilleur gré du monde. Ils

comprenaient, mieux que Mme Benoît, combien il est beau qu'une femme

apprenne de bonne heure l'ordre, le soin, une sage et libérale

économie, et ces talents obscurs qui font le charme d'une maison et la

joie des hôtes auxquels elle ouvre sa porte.

Les leçons de Mme Benoît avaient porté d'étranges fruits. Cependant

elles ne furent pas tout à fait perdues. L'institutrice était sévère

par amour de sa fille, impatiente par amour du marquisat, et colère

par tempérament. Elle perdit si souvent patience que Lucile prit peur

de sa mère. La pauvre enfant s'entendait répéter tous les jours: «Vous

ne savez rien de rien, vous n'entendez rien à rien, vous êtes bien

heureuse de m'avoir!» Elle se persuada naïvement qu'elle était bien

heureuse d'avoir Mme Benoît. Elle se crut, de bonne foi, niaise et

incapable; et, au lieu de s'en désoler, elle satisfit tous ses goûts,

s'abandonna à tous ses penchants, fut heureuse, aimée et charmante.

Mme Benoît était si pressée de jouir de la vie et du faubourg, qu'elle

aurait marié sa fille à quinze ans si elle l'avait pu. Mais Lucile

à quinze ans n'était encore qu'une petite fille. L'âge ingrat se

prolongea pour elle au delà des limites ordinaires. Il est à remarquer

que les enfants des villages sont moins précoces que ceux des villes:

c'est sans doute par la même raison qui fait que les fleurs des champs

retardent sur celles des jardins. A seize ans, Lucile commença de

prendre figure. Elle était encore un peu maigre, un peu rubiconde,

un peu gauche; toutefois sa gaucherie, sa maigreur et ses bras rouges

n'étaient pas des épouvantails à effaroucher l'amour. Elle ressemblait

à ces chastes statues que les sculpteurs allemands de la Renaissance

taillaient dans la pierre des cathédrales; mais aucun fanatique de

l'art grec n'eût dédaigné de jouer auprès d'elle le rôle de Pygmalion.

Sa mère lui dit un beau matin en fermant cinq ou six malles: «Je vais à

Paris chercher un marquis que vous épouserez.

--Oui, maman,» répondit-elle sans objection. Elle savait depuis des

années qu'elle devait épouser un marquis. Un seul souci la préoccupait,

sans qu'elle eût jamais osé s'en ouvrir à personne. Dans le salon d'une

amie de sa mère, Mme Mélier, en feuilletant un album de costumes, elle

avait vu une gravure coloriée représentant un marquis. C'était un petit

vieillard vêtu d'un costume du temps de Louis XV, culotte courte,

souliers à boucles d'or, épée à poignée d'acier, chapeau à plumes,

habit à paillettes. Cette image était si bien logée dans un des casiers

de sa mémoire, qu'elle se présentait au seul nom de marquis, et que la

pauvre enfant ne pouvait se persuader qu'il y eût d'autres marquis sur

la terre. Elle les croyait tous dessinés d'après le même modèle, et

elle se demandait avec effroi comment elle pourrait s'empêcher de rire

en donnant la main à son mari.

Tandis qu'elle s'abandonnait à ces terreurs innocentes, Mme Benoît

se mettait en quête d'un marquis. Elle eut bientôt trouvé. Parmi les

débiteurs de son père avec lesquels elle avait conservé des relations,

le plus aimable était le vieux baron de Subressac. Non-seulement il y

était toujours pour elle, mais il lui faisait même l'honneur de venir

déjeuner chez elle, en tête-à-tête. Ces familiarités n'étaient pas

compromettantes, d'un homme de soixante-quinze ans. Elle lui demanda un

jour, entre les deux derniers verres d'une bouteille de vin de Tokay:

«Monsieur le baron, vous occupez-vous quelquefois de mariages?

--Jamais, charmante, depuis qu'il y a des maisons pour cela.»

Le baron l'appelait paternellement _charmante_.

«Mais, reprit-elle sans se déferrer, s'il s'agissait de rendre service

à deux de vos amis?

--Si vous étiez un des deux, madame, je ferais tout ce que vous me

commanderiez.

--Vous êtes au cœur de la question. Je connais une enfant de seize

ans, jolie, bien élevée, qui n'a jamais été en pension, un ange! Mais,

au fait, je ne vois pas pourquoi je vous ferais des mystères: c'est

ma fille. Elle a pour dot, premièrement l'hôtel que voici: je n'en

parle que pour mémoire; plus une forêt de quatre cents hectares; plus

une forge qui marche toute seule et qui rapporte cent cinquante mille

francs dans les plus mauvaises années. Là-dessus elle devra me servir

une rente de cinquante mille francs, qui, jointe à quelques petites

choses que j'ai, me suffira pour vivre. Nous disons donc: un hôtel, une

forêt et cent mille francs de rente.

--C'est fort joli.

--Attendez! Pour des raisons très-délicates et qu'il ne m'est pas

permis de divulguer, il faut que ma fille épouse un marquis; on ne

demande pas d'argent; on sera très-coulant sur l'âge, l'esprit, la

figure, et tous les avantages extérieurs; ce qu'on veut, c'est un

marquis avéré, de bonne souche, bien apparenté, connu de tout le

faubourg, et qui puisse se présenter fièrement partout, avec sa femme

et sa famille. Connaissez-vous, monsieur le baron, un marquis que vous

aimiez assez pour lui souhaiter une jolie femme et cent mille livres de

rente?

--Ma foi! charmante, je n'en trouverais pas deux, mais j'en connais un.

Si votre fille l'accepte, elle épousera un homme que j'aime comme mon

fils. Mais je vous donne beaucoup mieux que vous ne demandez.

--Vrai?

--D'abord, il est jeune: vingt-huit ans.

--C'est un détail, passons.

--Il est très-beau.

--Vanité des vanités!

--Votre fille n'en dira pas autant. Il est plein d'esprit.

--Denrée inutile en ménage.

--Une instruction sérieuse: ancien élève de l'École polytechnique!

--Soit.

--De plus il a fait des études spéciales qui ne vous seront pas...

--C'est fort bien; mais le solide, monsieur le baron!

--Ah! quant à la fortune, il répond trop exactement au programme. Ruiné

de fond en comble. Il a donné sa démission en sortant de l'École, parce

que....

--Je le lui pardonne, monsieur le baron.

--La dernière fois qu'il est venu me voir, le pauvre garçon pensait à

chercher une place.

--Sa place est toute trouvée; mais dites-moi, cher baron, il est bien

noble?

--Comme Charlemagne. Voilà donc ce que vous appelez le solide!

--Sans doute.

--Un de ses ancêtres a failli devenir roi d'Antioche en 1098.

--Et sa parenté?

--Tout le faubourg.

--Un nom connu?

--Comme Henri IV. C'est le marquis d'Outreville. Vous devez connaître

cela....

--Il me semble. Outreville!... c'est un joli nom. On mettra une plaque

de marbre au-dessus de la porte cochère: HÔTEL D'OUTREVILLE. Mais

va-t-il vouloir de ma fille? une mésalliance!

--Eh! charmante, un homme ne se mésallie pas. Je comprends qu'une fille

qui s'appelle Mlle de Noailles ou Mlle de Choiseul répugne à changer de

nom pour s'appeler Mme Mignolet. Mais un homme garde son nom, donc il

ne perd rien. D'ailleurs, Gaston n'a pas les préjugés de sa caste. Je

le verrai en sortant d'ici, et demain au plus tard je vous donnerai de

ses nouvelles.

--Faites mieux, mon excellent baron: s'il est bien disposé, venez

demain, sans façon, dîner avec lui. A-t-il des papiers de famille? un

arbre généalogique?

--Sans doute.

--Tâchez donc qu'il les apporte!

--Y songez-vous charmante? C'est moi qui viendrai un de ces jours vous

déchiffrer tout ce grimoire. A bientôt!»

Le baron s'achemina à petits pas vers le nº 34 de la rue Saint-Benoît.

C'était une maison bourgeoise dont la principale locataire avait meublé

quelques chambres pour loger les étudiants. Il monta au second étage et

frappa à une petite porte numérotée. Le marquis, en veste de travail,

vint lui ouvrir. C'était en effet un beau jeune homme et un mari fort

désirable. Il était un peu grand, mais d'une taille si bien prise que

personne ne songeait à lui reprocher quelques centimètres de trop. Ses

pieds et ses mains attestaient que ses ancêtres avaient vécu sans rien

faire pendant plusieurs siècles. Sa tête était magnifique: un front

haut, large et couronné de cheveux noirs qui se rejetaient spontanément

en arrière; des yeux bleus d'une grande douceur, mais profondément

enfoncés sous des sourcils puissants; un nez fièrement arqué dont les

ailes fines frémissaient à la moindre émotion, une bouche un peu large

et des dents charmantes; une moustache noire, épaisse et brillante,

qui encadrait de belles lèvres rouges sans les cacher; un teint à la

fois brun et rose, couleur de travail et de santé. Le baron fit cet

inventaire d'un coup d'œil rapide, en serrant la main de Gaston, et il

murmura en lui-même: «Si la petite n'est pas contente du présent que je

lui fais!...»

La figure du jeune marquis était ouverte, mais non pas épanouie. En

l'examinant avec attention, on y aurait vu je ne sais quoi de mobile

et d'inquiet, l'agitation perpétuelle d'un désir inassouvi, la tyrannie

d'une idée dominante. Peut-être même, en poussant plus avant, y eût-on

reconnu le sceau de prédestination qui marque le visage de tous les

inventeurs. Gaston avait quitté son ouvrage pour ouvrir à son vieil

ami. Il était occupé à laver à l'encre de Chine une grande planche

de dessins au bas desquels on lisait: _Plan, coupe et élévation d'un

haut fourneau économique_. Sa table était encombrée de dessins et de

mémoires dont les titres, à demi cachés les uns par les autres, étaient

de nature à piquer la curiosité des plus indifférents. On y voyait, ou

plutôt on y devinait les suscriptions suivantes: _D'un nouvel acier

plus fusible.--Nouveau système de hauts fourneaux.--Accidents les plus

fréquents dans les mines, et moyen de les prévenir.--Moyen de couler

d'une seule pièce les roues des....--Emploi rationnel du combustible

dans....--Nouveau soufflet à vapeur pour les forges_.... Lorsqu'on

avait jeté les yeux sur cette table, on ne voyait plus qu'elle dans

la chambre. Le petit lit de pensionnaire, les six chaises de damas

de laine, le fauteuil de velours d'Utrecht, la petite bibliothèque

surchargée de livres, la pendule arrêtée, les deux vases de fleurs

artificielles sous leurs globes, les portraits encadrés de La Fayette

et du général Foy, les rideaux rouges à liteaux jaunes, tout

disparaissait devant ce monceau de labeurs et d'espérances.

«Mon enfant, dit le baron au marquis, il y a huit grands jours que je

ne vous ai vu: où en sont vos affaires?

--Bonne nouvelle, monsieur: j'ai une place. J'avais fait mettre, il y a

quelques jours, une note dans les journaux. Un de mes anciens camarades

d'école qui dirige les mines de Poullaouen, dans le Finistère, a deviné

mon nom sous les initiales; il a parlé de moi aux administrateurs, et

l'on m'offre une place de 3000 francs, à prendre au 1er mai. Il était

temps! j'entamais mon dernier billet de cent francs. Je partirai dans

cinq jours pour la Bretagne. Poullaouen est un triste pays, où il pleut

dix mois de l'année, et vous savez si j'aime le soleil. Mais je pourrai

continuer mes études, pratiquer quelques-unes de mes théories, faire

mes expériences sur une grande échelle: c'est tout un avenir!

--Voyez comme je tombe mal! Je venais vous proposer autre chose.

--Dites toujours: je n'ai pas encore répondu.

--Voulez-vous vous marier?»

Le marquis fit une moue parfaitement sincère.

«Vous êtes bien bon de vous occuper de moi, dit-il au vieillard en lui

serrant les deux mains: mais je n'ai jamais songé à ces choses-là. Je

n'ai pas le temps; vous savez mes travaux; j'ai encore un million de

choses à trouver; la science est jalouse.

--Ta, ta, ta! reprit le baron en riant. Comment! vous avez vingt-huit

ans, vous vivez ici comme un chartreux; je viens vous offrir une fille

sage, jolie, bien élevée, un ange de seize ans; et voilà comme vous me

recevez!»

Un éclair de jeunesse s'alluma au fond des beaux yeux de Gaston, mais

ce fut l'affaire d'un instant. «Merci mille fois, répondit-il, mais je

n'ai pas le temps. Le mariage m'imposerait des devoirs contraires à mes

goûts, des occupations insupportables....

--Il ne vous imposerait rien du tout. Votre futur beau-père est mort

depuis plus de quinze ans; la famille se compose d'une belle-mère,

excellente bourgeoise, malgré ses prétentions. Pour vous donner une

idée de ses manières, je vous dirai qu'elle m'a chargé de vous mener

demain dîner chez elle, si ce mariage ne vous déplaît pas. Vous voyez

qu'on ne fait pas de cérémonie!

--Merci, monsieur, mais j'ai Poullaouen dans la tête.

--Quel homme! on vous assure par contrat la propriété d'un hôtel rue

Saint-Dominique, d'une forêt de quatre cents hectares en Lorraine,

et de cent mille livres de rente. Vous en donnera-t-on autant à

Poullaouen?

--Non, mais j'y serai dans mon élément. Proposeriez-vous à un poisson

cent mille francs de rente pour vivre hors de l'eau?

--Eh bien! n'en parlons plus. Je voulais vous dire cela en passant.

Maintenant j'ai quelques visites à faire; au revoir. Vous ne partirez

pas sans me dire adieu?»

Le baron s'avança jusqu'à la porte en souriant malicieusement. Au

moment de sortir, il se retourna et dit à Gaston:

«A propos, les cent mille francs de rente sont le revenu d'une forge

magnifique.»

Gaston l'arrêta sur le seuil: «Une forge! J'épouse! Voulez-vous me

permettre d'aller vous prendre demain pour dîner chez ma belle-mère?

--Non, non. Épousez Poullaouen!

--Mon vieil ami!

--Eh bien, soit. A demain.»

II

Après le départ du baron, Gaston d'Outreville se jeta dans le fauteuil,

plongea sa tête dans ses deux mains, et réfléchit si longuement,

que son encre de Chine eut le temps de sécher. «A quel propos, se

demandait-il, une bourgeoise vient-elle m'offrir sa fille et cent

mille francs de rente?» Je connais bon nombre de jeunes gens qui, à sa

place, eussent été moins embarrassés. Ils auraient eu bientôt fait de

construire un roman d'amour pour expliquer tout le mystère. Mais Gaston

manquait de fatuité, comme Lucile de coquetterie. La seule idée qui lui

vint fut que Mme Benoît voulait pour gendre un forgeron bien élevé.

«Elle a entendu parler de moi, pensa-t-il; on lui aura dit un mot de

mes recherches et de mes découvertes; j'étais assez répandu dans le

faubourg, du temps que je ne connaissais pas encore la sottise et la

vanité des relations du monde. Il est évident que cette usine a besoin

d'un homme: une mère et sa fille additionnées ensemble ne font pas un

maître de forges. Qui sait si les travaux ne sont pas en souffrance, si

l'entreprise n'est pas en péril? Eh bien, morbleu! nous la sauverons.

Outreville à la rescousse! comme disaient nos aïeux, ces artisans

héroïques qui forgeaient leurs épées eux-mêmes.» Là-dessus, il refit de

l'encre de Chine et termina consciencieusement son lavis.

Le lendemain, il se promena à grands pas dans le jardin du Luxembourg,

jusqu'à l'heure du déjeuner. Après midi, il s'enferma dans un cabinet

de lecture, où il feuilleta successivement tous les journaux du jour et

toutes les revues du mois: depuis longtemps il n'avait fait pareille

débauche. «Il est heureux, pensait-il, qu'on ne se marie pas souvent:

on ne travaillerait guère.» A cinq heures, il se mit à sa toilette, qui

fut longue: il s'attendait à dîner avec sa future. Six heures et demie

sonnaient lorsqu'il entra chez le baron. Il espérait savoir de son

vieil ami comment Mme Benoît avait pris la fantaisie de le choisir pour

gendre; mais le baron fut mystérieux comme un oracle. Il respectait

trop son orgueil pour lui conter la vérité. En arrivant au petit hôtel

de la rue Saint-Dominique, ils aperçurent deux ouvriers juchés sur une

double échelle et occupés à mesurer quelque chose au-dessus de la porte

cochère.

«Devinez, dit le baron, ce que ces braves gens font là-haut! ils

prennent la mesure d'une plaque de marbre sur laquelle on écrira: Hôtel

d'Outreville.

--Bonne plaisanterie! répondit Gaston en franchissant le seuil de la

porte.

--Vous ne me croyez pas? Revenez un peu par ici. Holà! monsieur

Renaudot; n'est-ce pas vous que je vois?

--Oui, monsieur le baron, dit le marbrier, qui descendit aussitôt.

--Dans combien de temps pensez-vous pouvoir poser la plaque?

--Mais pas avant un mois, monsieur le baron, à cause des armes qu'il

faut sculpter au-dessus.

--Comment! vous n'avez demandé que quinze jours au marquis de

Croix-Maugars?

--Ah! monsieur le baron, les armes d'Outreville sont bien plus

compliquées.

--C'est juste. Bonsoir, monsieur Renaudot. Hé bien, sceptique?

--Çà, mon vieil ami, à travers quel conte de fées me promenez-vous?

--Cela tient du _Chat botté_ puisqu'il y a un marquis....

--Bien obligé!

--Et de _la Belle au bois dormant_, puisque la future marquise, qui

ne vous a jamais vu, dort innocemment sur les deux oreilles au fond

de votre forêt d'Arlange, en attendant que le fils du roi vienne la

réveiller.

--Comment! elle n'est pas ici?

--Nous lui ferons savoir que vous l'avez regrettée.»

Mme Benoît accueillit ses hôtes à bras ouverts. Avertie à temps du

succès de l'affaire, elle avait commandé un dîner d'archevêque. On

perdit peu de temps en présentations: les connaissances se font mieux à

table. La conversation s'engagea assez plaisamment entre la belle-mère

et le gendre. Gaston parlait Arlange, Mme Benoît répondait faubourg;

elle se lançait dans les questions de noblesse, il faisait un détour

et revenait aux forges, chacun suivant obstinément son idée favorite.

Cette lutte obstinée n'éclaira personne, pas même l'excellent baron,

qui se livrait au seul plaisir de son âge, et faisait honneur au dîner

plus qu'à la conversation.

Mme Benoît ne devina point la passion de son gendre, et Gaston ne

soupçonna pas la manie de sa belle-mère. Il se disait: «De deux choses

l'une: ou Mme Benoît évite par vanité bourgeoise de parler du sujet qui

l'intéresse le plus; ou elle craint d'ennuyer le baron, qui ne nous

écoute pas.» Mme Benoît pensait au même moment: «Le pauvre garçon croit

faire acte de politesse en me parlant des choses que je connais; il ne

sait pas que je connais le faubourg aussi bien que lui.» De guerre las,

Gaston abandonna la question des fers et l'industrie métallurgique, et

Mme Benoît put l'interroger sur tout ce qu'elle voulut. Elle savait

par cœur le grand-livre du magasin de son père, ce prosaïque livre

d'or de la noblesse parisienne, et elle n'ignorait aucun des noms que

d'Hozier aurait reconnus. Pour s'assurer que Gaston était en mesure de

la conduire partout, elle lui fit subir, sans qu'il s'en doutât, un

examen dont il se tira naïvement à son honneur. Elle se réjouit dans

les profondeurs de son ambition en apprenant que Gaston avait dîné

ici, qu'il avait dansé là; qu'on le tutoyait dans telle maison, qu'on

le grondait dans telle autre; qu'il avait joué à dix ans avec tel duc

et galopé à vingt ans avec tel prince. Elle inscrivit dans sa mémoire

sur des tables de pierre et d'airain toutes les parentés proches ou

lointaines de son gendre. Si elle en avait oublié une seule, elle

aurait cru manquer à sa propre famille.

Après le café, on fit un tour de jardin: la nuit était magnifique et

le ciel illuminé comme pour une fête. Mme Benoît montra au marquis les

propriétés voisines.

«Ici, dit-elle, nous avons le comte de Preux, le connaissez-vous?

--Il est mon oncle à la mode de Bretagne.»

La glorieuse bourgeoise inscrivit triomphalement ce parent inespéré.

«Là, poursuivit-elle, c'est la maréchale de Lens. Ce serait une

rencontre curieuse qu'elle fût aussi de la famille.

--Non, madame, mais elle était la marraine d'un frère que j'ai perdu.

--Bon! pensa Mme Benoît. Si le gros intendant est encore de ce monde,

nous verrons à le faire chasser. C'est un trésor qu'un pareil gendre!»

Si Gaston s'était avisé de dire: «Sautons par-dessus le mur et allons

surprendre la maréchale,» Mme Benoît aurait sauté.

Mais le baron, qui se couchait volontiers au sortir de table, sonna la

retraite, et Gaston le suivit. Un bon coupé, au chiffre de Mme Benoît,

les attendait à la porte.

«Mon cher enfant, dit le baron dès que la portière fut fermée, j'ai

prodigieusement dîné, et vous? Mais on ne dîne pas à votre âge. Comment

trouvez-vous votre belle-mère?

--Je la trouve à souhait; c'est une femme vaine et creuse, qui ne

se mêlera pas de la forge et qui ne viendra point contrarier mes

expériences.

--Tant mieux si elle vous a plu. Quant à vous, vous avez fait sa

conquête: elle me l'a dit d'un signe pendant que je lui baisais la

main. Je crois que nous pouvons faire la demande en mariage.

--Déjà?

--Mais c'est ainsi que les affaires se traitent dans tous les contes de

fées. Lorsque le fils du roi eut réveillé la Belle au bois dormant, il

l'épousa séance tenante, sans même aller quérir la permission de ses

parents.

--Quant à moi, je n'ai malheureusement besoin de la permission de

personne.

--Si vous trouvez que demain soit un peu tôt, nous attendrons

quelques jours. Je me tiendrai à vos ordres. A propos, il faudra que

vous me prêtiez votre acte de naissance et quelques autres pièces

indispensables.

--Quand vous voudrez. J'ai tous mes papiers dans une liasse; vous y

prendrez ce qu'il faudra.»

La voiture s'arrêta devant la maison du baron. Gaston descendit aussi

et continua sa route à pied, pour s'assurer qu'il ne rêvait pas.

Les mariages de Paris · 第 16 / 22 段