Le soir, à sept heures, Pauline se laissa habiller comme une morte.

Elle espérait vaguement que le prince aurait pitié d'elle et qu'il lui

ferait grâce de sa compagnie; mais en descendant de voiture, devant la

petite porte du vestibule, elle le vit accourir empressé et radieux.

Elle le suivit en chancelant jusqu'à sa loge, qui était au niveau de la

rampe, et elle se jeta sur un fauteuil, sans voir que toute la salle

avait les yeux braqués sur elle. Le théâtre était plein; les Russes

célébraient la fête de Noël. La direction permet au locataire d'une

loge d'y empiler autant de personnes qu'elle en peut physiquement

contenir. L'hémicycle était littéralement tapissé de têtes qui toutes

regardaient la loge de Vasilikof. Lorsque le rideau se leva, Pauline

fut prise de vertige. Elle voyait devant elle un gouffre plein de feu,

et elle se cramponnait à la balustrade pour n'y point tomber.

Gorgeon s'était cuirassé de courage et d'indifférence. Il avait caché

sa pâleur sous une couche épaisse de rouge, mais il avait oublié de

peindre ses lèvres; elles devinrent livides. Il fut assez maître de lui

pour conserver la mémoire, et il joua son rôle jusqu'au bout. La soirée

fut orageuse. Le public du théâtre Michel se compose de deux éléments

bien distincts: le grand monde russe, qui entend le français, et la

colonie française. Il y a plus de six mille Français à Pétersbourg,

et tous, quels qu'ils soient, précepteurs, marchands, coiffeurs ou

cuisiniers, raffolent du théâtre. Les Russes avaient admiré le coup

d'état de Vasilikof, et ceux-là même qui avaient applaudi sa caricature

deux mois auparavant s'étaient retournés de son côté. Les Français

idolâtraient Gorgeon; ils le couvrirent d'applaudissements. Les Russes

ripostèrent par des applaudissements ironiques, battant des mains

à tout propos et hors de propos. Après la chute du rideau, ils le

rappelèrent si obstinément, qu'il fut forcé de revenir. Pauline était

plus morte que vive.

Le lendemain, on donnait _le Misanthrope et l'Auvergnat_. Gorgeon fut

vraiment admirable dans le rôle de Mâchavoine. Les Français avaient

apporté des couronnes; les Russes lui jetèrent des couronnes ridicules.

Un mauvais plaisant lui cria: «Bien des choses à madame!» Il pleurait

de rage en rentrant dans sa loge. Il y trouva une lettre de Pauline,

une lettre mouillée de larmes. Il la foula aux pieds, la déchira en

mille pièces et la jeta au feu.

Après ces deux horribles soirées, Pauline, épouvantée du silence de son

mari, supplia le prince de lui faire grâce du reste. Gorgeon n'était-il

pas assez puni? Vasilikof n'était-il pas assez vengé?

Le prince se montra conciliant: il remit à Gorgeon la moitié de sa

peine, et décida que le surlendemain, après le spectacle, Pauline

serait libre d'employer son temps comme elle l'entendrait. «Il faut

être de bon compte, dit-il, Gorgeon m'a joué huit fois en quinze jours;

mais les soirées comme celle-ci doivent compter double. Après la

quatrième, l'honneur sera satisfait.»

On devait donner deux jours de suite un vaudeville fort gai de MM.

Xavier et Varin, _la Colère d'Achille_. C'était presque une pièce de

circonstance. Achille Pangolin est un Sganarelle moderne qui croit

trouver partout les preuves de sa disgrâce imaginaire. Tout lui

est matière à soupçon, depuis le miaulement de son chat jusqu'aux

interjections de son perroquet. S'il trouve une canne dans sa maison,

il croit qu'elle a été oubliée par un rival, et il la met en morceaux

avant de reconnaître que c'est la sienne. Il oublie son chapeau dans

la chambre de sa femme; il revient, il le trouve, il le saisit, il

le broie: il cherche dans tous les coins le propriétaire de ce maudit

chapeau. Dans l'excès de son désespoir, il veut en finir avec la vie,

et il charge un pistolet pour se brûler la cervelle. Mais un scrupule

l'arrête en si beau chemin. Il veut bien se détruire, mais il ne veut

pas se faire de mal: la mort l'attire et la douleur l'incommode. Pour

concilier son horreur de la vie et sa tendresse pour lui-même, il se

met en face d'un miroir et se suicide en effigie.

_La Colère d'Achille_ eut un succès bruyant au théâtre Michel. Tous

les mots portaient! Deux heures avant la représentation, Gorgeon avait

refusé de recevoir la visite de sa femme. Il joua la rage au naturel.

Par malheur, le pistolet du théâtre était une relique vénérable

extraite du magasin des accessoires: il fit long feu. Un seigneur de

l'orchestre s'écria en mauvais français: «Pas de chance!»

Après la représentation, comme le régisseur s'excusait, Gorgeon lui

dit: «Ce n'est rien. J'ai un pistolet chez moi, je l'apporterai

demain.» Il vint avec un pistolet à deux coups, une belle arme, en

vérité. «Vous voyez, dit-il au régisseur: si le premier coup ratait,

j'ai le second.» Il joua avec un entrain qu'on ne lui avait jamais vu.

A la dernière scène, au lieu de viser la glace, il tourna le canon vers

sa femme et la tua. Il se fit ensuite sauter la cervelle. Le spectacle

fut interrompu. Cette aventure fit beaucoup de bruit dans Pétersbourg.

C'est le prince Vasilikof qui me l'a racontée. «Croiriez-vous, me

dit-il en terminant, que ce Gorgeon et cette Pauline s'étaient mariés

par amour? Voilà comme vous êtes à Paris!»

LA MÈRE DE LA MARQUISE.

I

Ceci est une vieille histoire qui datera tantôt de dix ans.

Le 15 avril 1846, on lisait dans tous les grands journaux de Paris

l'annonce suivante:

«Un jeune homme de bonne famille, ancien élève d'une école du

gouvernement, ayant étudié dix ans les mines, la fonte, la forge, la

comptabilité et l'exploitation des coupes de bois, désirerait trouver

dans sa spécialité un emploi honorable. Écrire à Paris, poste restante

à M. L. M. D. O.

La propriétaire des belles forges d'Arlange, Mme Benoît, était alors

à Paris, dans son petit hôtel de la rue Saint-Dominique; mais elle

ne lisait jamais les journaux. Pourquoi les aurait-elle lus? Elle ne

cherchait pas un employé pour sa forge, mais un mari pour sa fille.

Mme Benoît, dont l'humeur et la figure ont bien changé depuis dix

ans, était en ce temps-là une personne tout à fait aimable. Elle

jouissait délicieusement de cette seconde jeunesse que la nature

n'accorde pas à toutes les femmes, et qui s'étend entre la quarantième

et la cinquantième année. Son embonpoint un peu majestueux lui donnait

l'aspect d'une fleur très-épanouie, mais personne en la voyant ne

songeait à une fleur fanée. Ses petits yeux étincelaient du même

feu qu'à vingt ans; ses cheveux n'avaient pas blanchi, ses dents ne

s'étaient pas allongées; ses joues et ses mentons resplendissaient de

cette fraîcheur vigoureuse, luisante et sans duvet qui distingue la

seconde jeunesse de la première. Ses bras et ses épaules auraient fait

envie à beaucoup de jeunes femmes. Son pied s'était un peu écrasé sous

le poids de son corps, mais sa petite main rose et potelée brillait

encore au milieu des bagues et des bracelets comme un bijou entre des

bijoux.

Les dedans d'une personne si accomplie répondaient exactement au

dehors. L'esprit de Mme Benoît était aussi vif que ses yeux. Sa figure

n'était pas plus épanouie que son caractère. Le rire ne tarissait

jamais sur cette jolie bouche; ses belles petites mains étaient

toujours ouvertes pour donner. Son âme semblait faite de bonne humeur

et de bonne volonté. A ceux qui s'émerveillaient d'une gaieté si

soutenue et d'une bienveillance si universelle, Mme Benoît répondait:

«Que voulez-vous? Je suis née heureuse. Mon passé ne renferme rien que

d'agréable, sauf quelques heures oubliées depuis longtemps; le présent

est comme un ciel sans nuage; quant à l'avenir, j'en suis sûre, je le

tiens. Vous voyez bien qu'il faudrait être folle pour se plaindre du

sort ou prendre en grippe le genre humain!»

Comme il n'est rien de parfait en ce monde, Mme Benoît avait un

défaut, mais un défaut innocent, qui n'avait jamais fait de mal qu'à

elle-même. Elle était, quoique l'ambition semble un privilége du sexe

laid, passionnément ambitieuse. Je regrette de n'avoir pas trouvé un

autre mot pour exprimer son seul travers; car, à vrai dire, l'ambition

de Mme Benoît n'avait rien de commun avec celle des autres hommes.

Elle ne visait ni à la fortune ni aux honneurs: les forges d'Arlange

rapportaient assez régulièrement cent cinquante mille francs de rente;

et, quant au reste, Mme Benoît n'était pas femme à rien accepter du

gouvernement de 1846. Que poursuivait-elle donc? Bien peu de chose.

Si peu, que vous ne me comprendriez pas si je ne racontais d'abord en

quelques lignes la jeunesse de Mme Benoît née Lopinot.

Gabrielle-Auguste-Éliane Lopinot naquit au cœur du faubourg

Saint-Germain, sur les bords de ce bienheureux ruisseau de la rue

du Bac, que Mme de Staël préférait à tous les fleuves de l'Europe.

Ses parents, bourgeois jusqu'au menton, vendaient des nouveautés

à l'enseigne du _Bon saint Louis_, et accumulaient sans bruit une

fortune colossale. Leurs principes bien connus, leur enthousiasme

pour la monarchie et le respect qu'ils affichaient pour la noblesse

leur conservaient la clientèle de tout le faubourg. M. Lopinot, en

fournisseur bien appris, n'envoyait jamais une note qu'on ne la lui

eût demandée. On n'a jamais ouï dire qu'il eût appelé en justice un

débiteur récalcitrant. Aussi les descendants des croisés firent-ils

souvent banqueroute au _Bon saint Louis_; mais ceux qui payent,

payent pour les autres. Cet estimable marchand, entouré de personnes

illustres dont les unes le volaient et dont les autres se laissaient

voler, arriva peu à peu à mépriser uniformément sa noble clientèle.

On le voyait très-humble et très-respectueux au magasin; mais il se

relevait comme par ressort en rentrant chez lui. Il étonnait sa femme

et sa fille par la liberté de ses jugements et l'audace de ses maximes.

Peu s'en fallait que Mme Lopinot ne se signât dévotement lorsqu'elle

l'entendait dire après boire: «J'aime fort les marquis, et ils me

semblent gens de bien; mais à aucun prix je ne voudrais d'un marquis

pour gendre.»

Ce n'était pas le compte de Gabrielle-Auguste-Éliane. Elle se fût

fort accommodée d'un marquis, et, puisque chacun de nous doit jouer

un rôle en ce monde, elle donnait la préférence au rôle de marquise.

Cette enfant, accoutumée à voir passer des calèches comme les petits

paysans à voir voler les hirondelles, avait vécu dans un perpétuel

éblouissement. Portée à l'engouement, comme toutes les jeunes filles,

elle avait admiré les objets qui l'entouraient: hôtels, chevaux,

toilettes et livrées. A douze ans, un grand nom exerçait une sorte

de fascination sur son oreille; à quinze, elle se sentait prise d'un

profond respect pour ce qu'on appelle le faubourg Saint-Germain,

c'est-à-dire pour cette aristocratie incomparable qui se croit

supérieure à tout le genre humain par droit de naissance. Lorsqu'elle

fut en âge de se marier, la première idée qui lui vint, c'est

qu'un coup de fortune pouvait la faire entrer dans ces hôtels dont

elle contemplait la porte cochère, l'asseoir à côté de ces grandes

dames radieuses qu'elle n'osait regarder en face, la mêler à ces

conversations qu'elle croyait plus spirituelles que les plus beaux

livres et plus intéressantes que les meilleurs romans. «Après tout,

pensait-elle, il ne faut pas un grand miracle pour abaisser devant moi

la barrière infranchissable. C'est assez que ma figure ou ma dot fasse

la conquête d'un comte, d'un duc ou d'un marquis.» Son ambition visait

surtout au marquisat, et pour cause. Il y a des ducs et des comtes de

création récente, et qui ne sont pas reçus au faubourg; tandis que tous

les marquis sans exception sont de la vieille roche, car depuis Molière

on n'en fait plus.

Je suppose que si elle avait été livrée à elle-même, elle aurait

trouvé sans lanterne l'homme qu'elle souhaitait pour mari. Mais elle

vivait sous l'aile de sa mère, dans une solitude profonde, où M.

Lopinot venait de temps en temps lui offrir la main d'un avoué, d'un

notaire ou d'un agent de change. Elle refusa dédaigneusement tous les

partis jusqu'en 1829. Mais un beau matin elle s'aperçut qu'elle avait

vingt-cinq ans sonnés, et elle épousa subitement M. Morel, maître de

forges à Arlange. C'était un excellent homme de roturier, qu'elle

aurait aimé comme un marquis si elle avait eu le temps. Mais il mourut

le 31 juillet 1830, six mois après la naissance de sa fille. La belle

veuve fut tellement outrée de la révolution de Juillet, qu'elle en

oublia presque de pleurer son mari. Les embarras de la succession et

le soin des forges la retinrent à Arlange jusqu'au choléra de 1832,

qui lui enleva en quelques jours son père et sa mère. Elle revint

alors à Paris, vendit le _Bon saint Louis_, et acheta son hôtel de

la rue Saint-Dominique, entre le comte de Preux et la maréchale de

Lens. Elle s'établit avec sa fille dans son nouveau domicile, et ce

n'est pas sans une joie secrète qu'elle se vit logée dans un hôtel de

noble apparence, entre un comte et une maréchale. Son mobilier était

plus riche que le mobilier de ses voisins, sa serre plus grande, ses

chevaux de meilleure race et ses voitures mieux suspendues. Cependant

elle aurait donné de bon cœur serre, mobilier, chevaux et voitures pour

avoir le droit de voisiner un brin. Les murs de son jardin n'avaient

pas plus de quatre mètres de haut, et, dans les soirées tranquilles

de l'été, elle entendait causer, tantôt chez le comte, tantôt chez la

maréchale. Malheureusement il ne lui était pas permis de prendre part à

la conversation. Un matin, son jardinier lui apporta un vieux cacatoès

qu'il avait pris sur un arbre. Elle rougit de plaisir en reconnaissant

le perroquet de la maréchale. Elle ne voulut céder à personne le

plaisir de rendre ce bel oiseau à sa maîtresse, et, au risque d'avoir

les mains déchiquetées à coups de bec, elle le reporta elle-même. Mais

elle fut reçue par un gros intendant qui la remercia dignement sur le

pas de la porte. Quelques jours après, les enfants du comte de Preux

envoyèrent dans ses plates-bandes un ballon tout neuf. La crainte

d'être remerciée par un intendant fit qu'elle renvoya le ballon à la

comtesse par un de ses domestiques, avec une lettre fort spirituelle

et de la tournure la plus aristocratique. Ce fut le précepteur des

enfants, un vrai cuistre, qui lui répondit. La jolie veuve (elle était

alors dans le plein de sa beauté) en fut pour ses avances. Elle se

disait quelquefois le soir, en rentrant chez elle: «Le sort est bien

ridicule! J'ai le droit d'entrer tant que je veux au nº 57, et il ne

m'est pas permis de m'introduire pour un quart d'heure au 59 ou au 55!»

Ses seules connaissances dans le monde du faubourg étaient quelques

débiteurs de son père, auxquels elle n'avait garde de demander de

l'argent. En récompense de sa discrétion, ces honorables personnes la

recevaient quelquefois le matin. A midi, elle pouvait se déshabiller:

toutes ses visites étaient faites.

Le régisseur de la forge l'arracha à cette vie intolérable en la

rappelant à ses affaires. Arrivée à Arlange, elle y trouva ce

qu'elle avait cherché vainement dans tout Paris: la clef du faubourg

Saint-Germain. Un de ses voisins de campagne hébergeait depuis trois

mois M. le marquis de Kerpry, capitaine au 2e régiment de dragons. Le

marquis était un homme de quarante ans, mauvais officier, bon vivant,

toujours vert, assuré contre la vieillesse, et célèbre par ses dettes,

ses duels et ses fredaines. Du reste, riche de sa solde c'est-à-dire

excessivement pauvre. «Je tiens mon marquisat!» pensa la belle

Éliane. Elle fit sa cour au marquis, et le marquis ne lui tint pas

rigueur. Deux mois plus tard il envoyait sa démission au ministère de

la guerre et conduisait à l'église la veuve de M. Morel. Conformément

à la loi, le mariage fut affiché dans la commune d'Arlange, au 10e

arrondissement de Paris, et dans la dernière garnison du capitaine.

L'acte de naissance du marié, rédigé sous la Terreur, ne portait que le

nom vulgaire de Benoît, mais on y joignit un acte de notoriété publique

attestant que de mémoire d'homme M. Benoît était connu comme marquis de

Kerpry.

La nouvelle marquise commença par ouvrir ses salons au faubourg

Saint-Germain du voisinage: car le faubourg s'étend jusqu'aux

frontières de la France.

Après avoir ébloui de son luxe tous les hobereaux des environs, elle

voulut aller à Paris prendre sa revanche sur le passé; et elle conta ce

projet à son mari. Le capitaine fronça le sourcil et déclara net qu'il

se trouvait bien à Arlange. La cave était bonne, la cuisine de son

goût, la chasse magnifique; il ne demandait rien de plus. Le faubourg

Saint-Germain était pour lui un pays aussi nouveau que l'Amérique: il

n'y possédait ni parents, ni amis, ni connaissances. «Bonté divine!

s'écria la pauvre Éliane, faut-il que je sois tombée sur le seul

marquis de la terre qui ne connaisse pas le faubourg Saint-Germain!»

Ce ne fut pas son seul mécompte. Elle s'aperçut bientôt que son mari

prenait l'absinthe quatre fois par jour, sans parler d'une autre

liqueur appelée vermouth qu'il avait fait venir de Paris pour son usage

personnel. La raison du capitaine ne résistait pas toujours à ces

libations répétées, et, lorsqu'il sortait de son bon sens, c'était,

le plus souvent, pour entrer en fureur. Ses vivacités n'épargnaient

personne, pas même Éliane, qui en vint à souhaiter tout de bon de

n'être plus marquise. Cet événement arriva plus tôt qu'elle ne

l'espérait.

Un jour le capitaine était souffrant pour s'être trop bien comporté

la veille. Il avait la tête lourde et les yeux battus. Assis dans le

plus grand fauteuil du salon, il lustrait mélancoliquement ses longues

moustaches rousses. Sa femme, debout auprès d'un samavar, lui versait

coup sur coup d'énormes tasses de thé. Un domestique annonça M. le

comte de Kerpry. Le capitaine, tout malade qu'il était, se dressa

brusquement en pieds.

«Ne m'avez-vous pas dit que vous étiez sans parents? demanda Éliane un

peu étonnée.

--Je ne m'en connaissais pas, répondit le capitaine, et je veux que le

diable m'emporte.... Mais nous verrons bien. Faites entrer!»

Le capitaine sourit dédaigneusement lorsqu'il vit paraître un jeune

homme de vingt ans, d'une beauté presque enfantine. Il était de taille

raisonnable, mais si frêle et si délicat, qu'on pouvait croire qu'il

n'avait pas fini de grandir. Ses longs yeux bleus regardaient autour

d'eux avec une sorte de timidité farouche. Lorsqu'il aperçut la belle

Éliane, sa figure rougit comme une pêche d'espalier. Le timbre de sa

voix était doux, frais, limpide, presque féminin. Sans la moustache

brune qui se dessinait finement sur sa lèvre, on aurait pu le prendre

pour une jeune fille déguisée en homme.

«Monsieur, dit-il au capitaine en se tournant à demi vers Éliane,

quoique je n'aie pas l'honneur d'être connu de vous, je viens vous

parler d'affaires de famille. Notre conversation, qui sera longue,

contiendra sans doute des chapitres fastidieux, et je crains que madame

n'en soit ennuyée.

--Vous avez tort de craindre, monsieur, reprit Éliane en se

rengorgeant: la marquise de Kerpry veut et doit connaître toutes les

affaires de la famille, et, puisque vous êtes un parent de mon mari....

--C'est ce que j'ignore encore, madame, mais nous le déciderons

bientôt, et devant vous, puisque vous le désirez et que monsieur semble

y consentir.»

Le capitaine écoutait d'un air hébété, sans trop comprendre. Le jeune

comte se tourna vers lui comme pour le prendre à partie.

«Monsieur, lui dit-il, je suis le fils aîné du marquis de Kerpry, qui

est connu de tout le faubourg Saint-Germain, et qui a son hôtel rue

Saint-Dominique.

--Quel bonheur!» s'écria étourdiment Éliane.

Le comte répondit à cette exclamation par un salut froid et

cérémonieux. Il poursuivit:

«Monsieur, comme mon père, mon grand-père et mon bisaïeul étaient fils

uniques, et qu'il n'y a jamais eu deux branches dans la famille, vous

excuserez l'étonnement qui nous a saisis le jour où nous avons appris

par les journaux le mariage d'un marquis de Kerpry.

--Je n'avais donc pas le droit de me marier? demanda le capitaine en se

frottant les yeux.

--Je ne dis pas cela, monsieur. Nous avons à la maison, outre l'arbre

généalogique de la famille, tous les papiers qui établissent nos droits

à porter le nom de Kerpry. Si vous êtes notre parent, comme je le

désire, je ne doute pas que vous n'ayez aussi entre les mains quelques

papiers de famille.

--A quoi bon? les paperasses ne prouvent rien, et tout le monde sait

qui je suis.

--Vous avez raison, monsieur, il ne faut pas beaucoup de parchemins

pour établir une preuve solide; il suffit d'un acte de naissance,

avec....

--Monsieur, mon acte de naissance porte le nom de Benoît. Il est daté

de 1794. Comprenez-vous?

--Parfaitement, monsieur, et, en dépit de cette circonstance, je

conserve l'espoir d'être votre parent. Êtes-vous né à Kerpry ou dans

les environs?

--Kerpry?... Kerpry? où prenez-vous Kerpry?

--Mais où il a toujours été: à trois lieues de Dijon, sur la route de

Paris.

--Eh! monsieur, que m'importe à moi? puisque Robespierre a vendu les

biens de la famille....

--On vous a mal informé, monsieur. Il est vrai que la terre et le

château ont été mis en vente comme biens d'émigré, mais ils n'ont pas

trouvé d'acheteur, et S. M. le roi Louis XVIII a daigné les rendre à

mon père.»

Le capitaine était insensiblement sorti de sa torpeur; ce dernier trait

acheva de le réveiller. Il marcha les poings serrés, vers son frêle

adversaire, et lui cria dans le visage:

«Mon petit monsieur, il y a quarante ans que je suis marquis de Kerpry,

et celui qui m'arrachera mon nom aura le poignet solide.»

Le comte pâlit de colère, mais il se souvint de la présence d'Éliane,

qui s'étendait, anéantie, sur une chaise longue. Il répondit d'un ton

dégagé:

«Mon grand monsieur, quoique les jugements de Dieu soient passés de

mode, j'accepterais volontiers le moyen de conciliation que vous

m'offrez, si j'étais seul intéressé dans l'affaire. Mais je représente

ici mon père, mes frères et toute une famille, qui aurait lieu de se

plaindre si je jouais ses intérêts à pile ou face. Permettez-moi donc

de retourner à Paris. Les tribunaux décideront lequel de nous usurpe le

nom de l'autre.»

Là-dessus le comte fit une pirouette, salua profondément la prétendue

marquise, et regagna sa chaise de poste avant que le capitaine eût

songé à le retenir.

Le samavar ne bouillait plus; mais ce n'était pas de thé qu'il

s'agissait entre le capitaine et sa femme. Éliane voulait savoir si

elle était oui ou non marquise de Kerpry. L'impétueux Benoît, qui

venait d'user son reste de patience, s'oublia au point de battre la

plus jolie personne du département. C'est à ces circonstances que

Mme Benoît faisait allusion lorsqu'elle parlait de quelques heures

désagréables oubliées depuis longtemps.

Le procès Kerpry contre Kerpry ne se fit pas attendre. Le sieur Benoît

eut beau répéter par l'organe de son avocat qu'il s'était toujours

entendu appeler marquis de Kerpry, il fut condamné à signer Benoît et

à payer les frais. Le jour où il reçut cette nouvelle, il écrivit au

jeune comte une lettre d'injures grossières, signée Benoît. Le dimanche

suivant, vers huit heures du matin, il rentra chez lui sur un brancard,

avec dix centimètres de fer dans le corps. Il s'était battu, et l'épée

du comte s'était brisée dans la blessure. Éliane, qui dormait encore,

arriva juste à temps pour recevoir ses excuses et ses adieux.

Si cette aventure n'avait pas fait un scandale épouvantable, la

province ne serait pas la province. Les hobereaux du voisinage

témoignèrent une exaspération comique: ils auraient voulu reprendre

à la fausse marquise les visites qu'ils lui avaient faites. La veuve

n'entendit pas le bruit qui se faisait autour d'elle: elle pleurait. Ce

n'est pas qu'elle regrettât rien de M. Benoît, dont les défauts, petits

et grands, l'avaient à jamais corrigée du mariage; mais elle déplorait

sa confiance trompée, ses espérances perdues, son horizon rétréci, son

ambition condamnée à l'impuissance. Si vous voulez vous peindre l'état

de son âme, figurez-vous un fakir à qui l'on signifie qu'il ne verra

jamais Wichnou. Du fond de sa retraite, elle lançait sur le faubourg

Saint-Germain des regards d'Ève chassée du paradis terrestre.

Les mariages de Paris · 第 15 / 22 段