--Tais-toi; tu as l'œil mauvais. Pourquoi serais-tu jaloux? Tu sais

bien que je t'aime. La jalousie est toujours un peu ridicule, mais dans

notre état elle est absurde. Si tu t'y mets une fois, il faudra que tu

sois jaloux des directeurs, des auteurs, des journalistes et du public.

Le public me fait la cour tous les soirs! Qu'est-ce que cela te fait?

Je t'aime, je te le dis, je te le prouve en t'épousant; si cela ne te

suffisait pas, c'est que tu serais difficile.»

Le mariage se fit dans les derniers jours d'avril, Le public avait

payé les dettes de Gorgeon et la corbeille de la mariée. Ce fut

l'affaire de deux représentations à bénéfice. La première se donna

à l'Odéon; la seconde, aux Italiens. Tous les théâtres de Paris

voulurent y prendre part: Gorgeon et Pauline étaient aimés partout. Ils

s'épousèrent à Saint-Roch, donnèrent un grand déjeuner au restaurant,

et partirent le soir pour Fontainebleau. Le premier quartier de leur

lune de miel éclaira les hautes futaies de la vieille forêt. Gorgeon

était radieux comme un fils de roi. Autour de lui le printemps

faisait éclater les bourgeons des arbres. Tout verdissait, excepté

les chênes, qui sont toujours en retard, comme si leur grandeur les

attachait au rivage. L'herbe et la mousse s'étendaient en tapis

moelleux sous les pieds des deux amants. Pauline bourrait ses poches

de violettes blanches. Ils sortaient au petit jour et rentraient à la

nuit. Le matin, ils effarouchaient les lézards; le soir les hannetons

bourdonnants se jetaient à leur tête. Le 1er mai, ils se rendirent

à la fête des Sablons qui se prolonge du soir au matin sous les

grands hêtres. Toute la jeunesse des environs était là; les petites

bourgeoises de Moret, les vigneronnes des Sablons et de Veneux, et les

belles filles de Thomery, paysannes aux mains blanches, dont le travail

consiste à surveiller les treilles, à éclaircir les grappes et à

enlever les petits grains de raisins qui gênent les gros. Toute cette

jeunesse admira Pauline; on la prit pour une châtelaine des environs.

Elle dansa de tout son cœur jusqu'à trois heures du matin, quoiqu'elle

eût un peu de sable dans ses bottines. Puis elle s'achemina, au bras de

son mari, vers la voiture qui les attendait.

Ils retournèrent plus d'une fois les yeux vers la fête qui se dessinait

derrière eux comme une large tache rouge. La musique des ménétriers,

le bruit des sifflets de sucre, le grincement des crécelles et les

détonations des pétards arrivaient confusément à leurs oreilles.

Puis ils marchèrent dans un silence charmant, éclairé par la lune et

interrompu de minute en minute par la voix d'un rossignol. Gorgeon se

sentit ému; il laissa tomber deux bonnes grosses larmes. Je vous jure

qu'un poëte élégiaque n'aurait pas mieux pleuré, et la preuve, c'est

que Pauline se mit à rire en sanglotant:

«Comme ils s'amuseraient, dit-elle, s'ils nous voyaient ainsi! Il me

semble que nous sommes à deux cents lieues du théâtre.

--Malheureusement, nous y rentrerons dans trois jours.

--Bah! la vie n'est pas faite pour pleurer. Nous ne nous aimerons pas

moins pour nous aimer gaiement.»

Gorgeon n'était pas jaloux. Lorsqu'il reparut au Palais-Royal, il

ne se scandalisa point d'entendre les vieux comédiens tutoyer sa

femme comme ils en avaient l'habitude. Elle était presque leur fille

adoptive; ils l'avaient vue toute petite dans les coulisses, elle se

souvenait d'avoir dansé sur leurs genoux. Ce qui le gênait davantage,

c'était de voir à l'orchestre les anciens admirateurs de Pauline, la

lorgnette à la main. Il eut des distractions, et il manqua plusieurs

fois de mémoire; on s'en aperçut, et il fut un peu moqué par ses

camarades. On prétendit qu'il tournait au troisième rôle. Dans la

langue spéciale du théâtre, les troisièmes rôles sont les traîtres, les

jaloux et tous les personnages d'humeur noire. Un mauvais plaisant lui

demanda s'il ne songeait pas à retourner à l'Odéon. Il prit assez bien

tous les quolibets; mais il ne digérait pas les jeunes gens à lorgnette.

«Heureusement, pensait-il, ces messieurs ne viendront ni sur la

scène ni chez moi.» Chaque fois qu'il montait à sa loge par le petit

escalier malpropre de la rue Montpensier, il relisait avec une certaine

satisfaction l'arrêt du préfet de police qui interdit l'entrée des

coulisses à toute personne étrangère au théâtre. Pour plus de prudence,

il accompagnait Pauline chaque fois qu'elle jouait sans lui, et il

l'emmenait chaque fois qu'il jouait sans elle. Pauline ne demandait pas

mieux. Elle était coquette et elle lançait volontiers des sourires

dans la salle, mais elle aimait son mari.

L'été se passa bien; l'orchestre était à moitié vide; les beaux jeunes

gens qui déplaisaient si fort à Gorgeon promenaient leurs loisirs à

Bade, à Biarritz ou à Trouville; M. de Gaudry, ce marquis breton qui

avait dû épouser Pauline, passait la belle saison dans ses terres.

Le jeune ménage vécut dans une paix profonde, et la lune de miel ne

roussit pas.

Mais en décembre tout Paris était revenu, et la Société des artistes

dramatiques affichait partout un grand bal pour le 1er février.

Gorgeon était commissaire et sa femme patronnesse. Tous les hommes

qui s'intéressent de près ou de loin au théâtre couraient chez les

patronnesses acheter des billets; les belles vendeuses rivalisaient de

zèle, et c'était à qui en placerait davantage. Gorgeon vit bien qu'il

lui serait impossible de tenir sa porte fermée. Ce fut un va-et-vient

formidable dans son escalier, et les gants jaunes usèrent le cordon

de sa sonnette. Que faire? Il avait beau se constituer prisonnier à

la maison, il répétait dans deux pièces, et son temps était pris de

midi à quatre heures. Rarement il rentra chez lui sans rencontrer

quelque beau monsieur qui descendait en fredonnant un air de ses

vaudevilles. Lorsqu'il en trouvait un auprès de sa femme, il fallait

faire bon visage, tout le monde étant d'une politesse exquise avec

lui. M. de Gaudry vint prendre un billet, puis il revint en reprendre

un second pour son frère. Puis il perdit le sien, et vint en chercher

un troisième; puis il en voulut un quatrième pour un jeune homme de son

club, ainsi de suite jusqu'à douze. Gorgeon tirait l'épée, il était de

première force au pistolet, mais à quoi bon? M. de Gaudry ne lui avait

jamais manqué, tout au contraire. Il le félicitait, il l'adulait, il

le portait aux nues; il lui disait: «Mon cher Gorgeon, vous êtes un

farceur admirable. Vous n'avez pas votre pareil pour amuser les gens.

Hier encore vous m'avez fait rire au point que j'avais les larmes dans

les yeux. Que vous êtes donc comique, mon cher Gorgeon!» Si le pauvre

homme s'était fâché, non-seulement tout le monde lui eût donné tort,

mais on aurait dit qu'il devenait fou.

Pauline l'aimait comme au premier jour, mais elle était bien aise de

voir un peu de monde et d'entendre des compliments. L'amour de quelques

hommes bien nés et bien élevés ne l'ennuyait pas, elle jouait avec le

feu en femme qui est sûre de ne point s'y brûler. Elle tenait registre

des passions qu'elle avait faites; elle notait soigneusement les

sottises qu'on lui avait dites, et elle en riait avec son mari, qui ne

riait guère. Lorsque Gorgeon lui proposa tout net de fermer sa porte

aux galants, elle le renvoya bien loin: «Je ne veux pas, dit-elle,

te rendre ridicule. Ne crains rien; si quelqu'un de ces messieurs

s'avisait de passer les bornes, je saurais le remettre à sa place. Tu

peux te reposer sur moi du soin de ton honneur. Mais si nous faisions

un coup d'éclat, tout Paris le saurait, et tu serais montré au doigt.»

Il eut l'imprudence de faire allusion à ces débats devant ses camarades

du théâtre. On taquina Gorgeon; on lui infligea le sobriquet de Gorgeon

_le Tigre_. Il se radoucit, il s'abstint de toute observation, il fit

bon visage à ceux qui lui déplaisaient le plus. Ses amis changèrent de

note, et l'appelèrent Gorgeon-Dandin. Personne ne se serait avisé de

le railler en face, mais ce maudit nom de Dandin voltigeait dans l'air

autour de lui. Au moment d'entrer en scène, il l'entendait derrière un

décor. Il regardait, et ne voyait personne, le parleur s'était éclipsé.

Il voulait courir plus loin, impossible! à moins de manquer son entrée.

Ne cherchez pas à cette persécution des causes surnaturelles; elle

s'explique assez par la légèreté de Pauline, qui n'était qu'une enfant,

et par la malice naturelle aux comédiens, qui veulent rire à tout prix.

Les quolibets aigrirent l'humeur de Gorgeon, et la bonne harmonie

du ménage fut rompue. Il querella sa femme. Pauline, forte de son

innocence, lui tint tête.

Elle disait: «Je ne veux pas être tyrannisée.» Gorgeon répondait: «Je

ne veux pas être ridicule.» Leurs amis communs donnaient tort au mari.

«S'il était si ombrageux, pourquoi prendre femme au théâtre? Il eût

mieux fait d'épouser une petite bourgeoise, personne ne serait allé la

relancer chez lui.» Au milieu de ces débats, le jour anniversaire de

leur mariage s'écoula sans qu'ils y eussent songé ni l'un ni l'autre.

Ils s'en aperçurent le lendemain, chacun de son côté; Gorgeon se dit:

«Il faut qu'elle m'aime bien peu pour l'avoir laissé passer.» Pauline

pensa que son mari regrettait probablement de l'avoir épousée. M. de

Gaudry, qui n'était jamais loin, envoya un bracelet à Pauline. Gorgeon

voulait aller le rendre, avec un remercîment de son cru; Pauline

prétendit le garder. «Parce que vous n'avez pas eu l'idée de me faire

un présent, dit-elle, il vous plaît de trouver à redire aux moindres

attentions de mes amis!

--Vos amis sont des drôles que je corrigerai.

--Vous feriez mieux de vous corriger vous-même. J'ai cru jusqu'ici

qu'il y avait deux classes d'hommes au-dessus des autres, les

gentilshommes et les artistes: je sais maintenant ce qu'il faut penser

des artistes.

--Vous en penserez ce qu'il vous plaira, dit Gorgeon en prenant

son chapeau, mais ce n'est plus moi qui fournirai un texte à vos

comparaisons.

--Vous partez?

--Adieu.

--Où allez-vous?

--Vous le saurez.

--Tu reviendras?

--Jamais.»

Pauline fut quatre mois sans nouvelles de son mari. On le chercha

partout, et jusque dans la rivière. Le public le regretta; ses rôles

étaient distribués à d'autres. Sa femme le pleura sincèrement; elle

n'avait jamais cessé de l'aimer. Elle tint sa porte fermée à tout le

monde, renvoya avec horreur le bracelet du marquis, et repoussa toutes

les consolations des hommes. Elle détestait sa coquetterie et disait,

en tirant ses beaux cheveux: «J'ai tué mon pauvre Gorgeon!»

Vers la fin de septembre, un bruit se répandit que Gorgeon n'était pas

mort, et qu'il faisait les délices de la Russie.

«Le drôle serait-il vivant? pensa l'inconsolable Pauline. S'il est vrai

qu'il se porte bien et qu'il m'ait fait pleurer sans raison, il me

payera mes larmes.»

Elle essaya de rire; mais la douleur fut plus forte, et tout finit par

un redoublement de pleurs.

Huit jours après, un ami anonyme, qui n'était autre que M. de Gaudry,

lui fit parvenir l'article suivant, découpé dans le _Journal de

Saint-Pétersbourg_:

«Le 6 (18) septembre, en présence de la cour et devant une brillante

assemblée, le rival de Sainville et d'Alcide Tousez, le célèbre

Gorgeon, a débuté au théâtre Michel, dans la _Sœur de Jocrisse_. Son

succès a été complet, et le jeune transfuge du Palais-Royal s'est

vu comblé d'applaudissements, de bouquets, d'oranges et de cadeaux

de toute sorte. Encore une ou deux acquisitions pareilles, et notre

théâtre, déjà si riche, n'aura plus d'égal en Europe. Gorgeon est

engagé à raison de six mille roubles argent et un bénéfice par an. Son

dédit, qui est d'ailleurs insignifiant, sera payé sur la caisse des

théâtres impériaux.»

Pauline ne pleura plus: la jolie veuve entrait dans la catégorie des

femmes abandonnées. Tout Paris s'accorda à la plaindre et à blâmer

son mari. «Après un an de ménage, quitter une femme adorable dont il

n'avait jamais eu à se plaindre! la livrer à elle-même à l'âge de

dix-huit ans! Et cela sans raison, sans prétexte, par un pur caprice!

Quelle excuse pouvait-il alléguer? la jalousie? Pauline était le modèle

des femmes; elle avait traversé toutes les séductions sans y laisser

une plume de ses ailes.» Pour ajouter un dernier trait au tableau, on

ne manqua pas de dire que Gorgeon abandonnait sa femme sans ressources:

comme si elle ne gagnait pas de quoi vivre au Palais-Royal! Son mari

lui avait laissé tout ce qu'il possédait d'argent et un beau mobilier,

dont elle vendit une partie lorsqu'elle se transporta rue de la

Fontaine-Molière, au quatrième étage.

Elle inspirait une vive compassion à tous les hommes, et surtout à

M. de Gaudry et à ses voisins de l'orchestre. Mais elle ne souffrit

pas qu'aucune bonne âme en gants paille vînt la plaindre à domicile.

Elle vivait seule avec une cousine de son âge qui lui servait de

cuisinière et de femme de chambre. Son père ne lui était ni d'un grand

secours ni d'une grande consolation: il buvait. Dans sa retraite, elle

se consumait en projets inutiles et en résolutions contradictoires.

Tantôt elle voulait vendre tout ce qu'elle possédait, s'embarquer pour

Pétersbourg et se jeter dans les bras de son mari; tantôt elle trouvait

plus juste et plus conjugal d'aller lui arracher les yeux. Puis elle se

ravisait, elle voulait rester à Paris, donner l'exemple de toutes les

vertus, édifier le monde par son veuvage et mériter le nom de Pénélope

du Palais-Royal. Son imagination lui conseilla aussi d'autres coups de

tête, mais elle ne s'y arrêta point.

Gorgeon, peu de temps après ses débuts, lui écrivit une lettre pleine

de tendresse. Sa colère était refroidie, il n'avait plus ses rivaux

sous les yeux, il voyait sainement les choses; il pardonnait, il

demandait pardon, il appelait sa femme auprès de lui; il lui avait

trouvé un engagement. Par malheur, ces paroles de paix arrivèrent dans

un moment où Pauline entourée de trois bonnes amies, attisait sa haine

contre son mari. Gorgeon, qui comptait sur une bonne réponse, fut

froissé et n'écrivit plus.

En novembre, le ressentiment de Pauline, entretenu par ses amies,

était encore dans toute sa force. Un matin, vers onze heures, elle

s'habillait devant sa glace pour se rendre à une répétition. Sa cousine

était allée au marché en laissant la clef sur la porte. La jeune femme

ôtait sa dernière papillote lorsqu'elle se retourna en poussant un cri

d'épouvante. Elle avait vu dans le miroir un petit homme excessivement

laid et fourré de zibeline jusqu'aux yeux.

«Qui êtes-vous? que voulez-vous? sortez! On n'entre pas ainsi....

Marie!» cria-t-elle si précipitamment que ses paroles tombaient les

unes sur les autres.

«Je ne vous aime pas, vous ne me plaisez pas, répondit le petit homme

visiblement embarrassé.

--Est-ce que je vous aime, moi? Sortez!

--Je ne vous aime pas, madame; vous ne me....

--Insolent! Sortez ou j'appelle; je crie au voleur! je me jette par la

fenêtre!»

Le petit bonhomme joignit piteusement les mains, et répondit d'une voix

suppliante:

«Pardonnez-moi; je ne voulais pas vous offenser. J'ai fait sept cents

lieues pour vous proposer quelque chose; j'arrive de Saint-Pétersbourg;

je parle mal le français; j'ai préparé ce que je devais vous dire, et

vous m'avez tellement intimidé....»

Il s'assit, et passa un mouchoir de batiste sur son front tout

dépouillé. Pauline profita de ce moment pour jeter un châle sur ses

épaules.

«Madame, reprit le bonhomme, je ne vous aime p..., excusez-moi, et

ne vous fâchez plus. Votre mari m'a joué un tour infâme. Je suis le

prince Vasilikof; j'ai un million de revenu, mais je ne suis que de la

quatorzième classe de noblesse, n'ayant jamais servi.

--Ceci m'est tout à fait égal.

--Je le sais bien, mais j'avais préparé ce que je devais vous dire,

et.... je poursuis. Vous voyez, madame, que je ne suis ni très-beau,

ni ce qui s'appelle de la première jeunesse. De plus, j'ai pris, en

avançant en âge, certaines habitudes, ou, si vous voulez, certains

tics nerveux qui font que, dans la société, on cherche à me tourner en

ridicule. Cela ne m'a pas empêché d'aimer une personne charmante, de

très-bonne famille, et de la demander en mariage. Les parents m'avaient

agréé à cause de ma fortune, et Varvara (elle s'appelle Varvara) était

sur le point de donner son consentement, lorsque votre mari a eu

l'infernale idée....

--De l'épouser?

--Non, mais de faire ma caricature sur la scène et d'amuser toute

la ville à mes dépens. Mon mariage a manqué. Après la première

représentation, j'ai reçu mon congé; à la deuxième, Varvara s'est

fiancée à un petit colonel finlandais qui n'a pas seulement cent mille

livres de rente.

--Eh bien?

--Eh bien, j'ai résolu que je me vengerais de Gorgeon; et, si vous

voulez m'y aider, votre fortune est faite. Je ne vous aime pas,

quoique vous soyez fort jolie, et aucune femme ne peut me plaire,

excepté Varvara. Les propositions que je vous apporte sont donc

parfaitement honorables, et je vous prie de ne pas vous étonner de

ce qu'elles peuvent avoir d'extraordinaire. Voulez-vous partir pour

Saint-Pétersbourg dans une excellente chaise de poste? vous trouverez,

place du Palais-Michel, à cent pas du théâtre, un hôtel magnifique

qui m'appartient et que je vous donne. Les gens de la maison sont des

mougicks à moi qui vous obéiront aveuglément. Le maître d'hôtel et

l'intendant sont Français; vous êtes libre d'emmener avec vous une

femme de chambre et une dame de compagnie; vous aurez deux voitures

à vos ordres. Au théâtre, j'ai loué pour vous une avant-scène du

rez-de-chaussée. Je fournirai à toutes les dépenses de votre maison;

mon intendant vous comptera tous les mois la somme que vous lui

indiquerez; enfin, la veille du jour où vous quitterez Paris, je

déposerai chez votre notaire un capital aussi considérable qu'il vous

plaira de le demander. Je ne parle pas d'une bagatelle de cinquante à

soixante mille francs, mais une fortune de deux à trois cent mille:

vous n'aurez qu'à parler.»

Pauline avait eu le temps de se remettre. Elle croisa les bras, et

regarda en face son singulier interlocuteur:

«Mon cher monsieur, lui dit-elle, pour qui me prenez-vous?

--Pour une honnête femme indignement abandonnée, et qui a mille raisons

de se venger de son mari.

--Il y a du vrai dans ce que vous dites; mais si je me vengeais de

Gorgeon, je le ferais en honnête femme et je ne prendrais point

d'associé.

--Madame, permettez-moi de vous répéter encore, au risque de vous

déplaire, que je ne vous aime pas; en revanche, je vous respecte

beaucoup, et je vous tiens pour une très-honnête femme. Il y a plus:

j'estime le caractère de votre mari, quoiqu'il m'ait traité bien

cruellement. Si je croyais qu'il fût indifférent à son honneur, je

chercherais une autre vengeance. Voici ce que je sollicite de vous, en

échange d'une fortune assurée. Ne vous effrayez pas trop tôt. Vous ne

me devrez ni amour, ni amitié, ni reconnaissance, ni complaisance. Je

m'engagerai, sur l'honneur, à ne point mettre les pieds chez vous. Nous

ne sortirons jamais ensemble; vous serez libre de vos actions; vous

recevrez qui vous voudrez, sans excepter votre mari. Tout ce que je

demande....»

Pauline ouvrit les deux oreilles.

«Tout ce que je demande, c'est une place à côté de vous, dans votre

loge, pour huit représentations. Gorgeon a fait rire la cour à mes

dépens: je veux mettre les rieurs de mon côté.»

La jeune femme connaissait assez l'humeur fière de son mari pour savoir

qu'une telle vengeance serait cruelle. Elle songea aux conséquences

terribles qui pouvaient s'ensuivre.

«Vous êtes fou, dit-elle au prince; n'avez-vous pas cent autres moyens

de punir mon mari? Vous serait-il bien difficile de l'envoyer pour

deux ou trois mois en Sibérie!

--Fort difficile. On a dans votre pays des préjugés sur la Sibérie.

D'ailleurs, malgré mon titre et ma fortune, je ne suis pas un

personnage, parce que je n'ai jamais servi.

--J'entends.» Elle réfléchit quelques minutes, puis elle reprit: «En

deux mots voici le marché que vous me proposez: une fortune contre ma

réputation!

--Pas même; je n'ai aucun intérêt à vous perdre d'honneur. Vous aurez

le droit de publier en tout temps les conditions de notre marché. De

mon côté, je m'engage à vous justifier de mon mieux; je ne tiens qu'au

coup de théâtre. Une fois l'effet produit, vous rentrerez dans votre

réputation. Vous voyez donc qu'il ne s'agit pour vous que d'un rôle

à jouer. Je vous engage pour huit représentations, à un prix que nul

directeur n'offrit jamais à une actrice, et je vous laisse la liberté

de dire à tout le monde: «C'est une comédie.»

Les débats se prolongèrent jusqu'au retour de Marie. Pauline demanda

du temps pour délibérer, et l'affaire fut remise à huitaine. Dans

l'intervalle, les amies de la jeune femme lui conseillèrent unanimement

d'accepter les offres du prince. Les unes se réjouissaient de la voir

partir, les autres se faisaient une fête de la savoir compromise.

On lui représenta les torts impardonnables de son mari, les douceurs

de la vengeance, la singularité d'un rôle si nouveau, et les profits

qu'elle en allait tirer. Elle écouta d'une oreille distraite, et comme

en songeant à autre chose. Explique qui voudra les bizarreries du cœur

féminin! Que penseriez-vous si je vous disais qu'elle accepta ces

propositions absurdes, et qu'elle consentit à ce malheureux voyage,

parce qu'elle mourait d'envie de revoir son mari?

Ce qui prouve qu'elle était désintéressée, c'est qu'elle refusa

l'argent du prince Vasilikof. Il fallut des prières pour lui faire

accepter les toilettes éclatantes qui étaient, pour ainsi dire, les

costumes de son rôle. Elle partit le 1er décembre, en poste, avec sa

cousine Marie. Elle arriva le 15, dans un traîneau magnifique aux armes

du prince. Toute la ville s'en émut; Vasilikof était arrivé depuis deux

jours, et personne n'ignorait la grande nouvelle, ni les Russes, ni les

Français, ni Gorgeon.

Pauline se repentait déjà de son équipée. L'empressement de la

curiosité publique lui donna à réfléchir. Tous les hommes qu'elle

apercevait dans la rue ou sur la Perspective lui rappelaient la

tournure de son mari; tous les hommes se ressemblent sous la pelisse.

Le prince lui accorda quinze jours pour se remettre; elle eut ensuite

un nouveau délai d'une semaine, parce que Gorgeon ne jouait pas. Elle

regardait les affiches comme les condamnés, sous la Terreur, lisaient

les listes du bourreau. Elle ne jouit ni de ses toilettes, ni de sa

maison, ni du luxe prodigieux dont elle était entourée. Son salon

passait pour une des merveilles de Pétersbourg. Les murs étaient de

Paros blanc, et le meuble de vieux Beauvais à figures. Les fenêtres

n'avaient pas d'autres rideaux que six grands camellias ponceau,

dressés en espalier. Au milieu, sous un énorme lustre en cristal de

roche, on voyait un divan circulaire ombragé d'un camellia pleureur,

vrai miracle d'horticulture. Pauline y fit à peine attention. Son

cuisinier, un illustre Provençal que Vasilikof avait dérobé à un

prince-évêque d'Allemagne, épuisa vainement toutes les ressources de

son imagination; Pauline n'avait plus faim. Elle était cependant un

peu bien gourmande lorsqu'elle soupait au café Anglais avec son mari.

Le 6 janvier (nouveau style), l'affiche, qu'on portait chez elle, lui

apprit que Gorgeon jouait le soir dans _le Dîner de Madelon_. Il lui

sembla qu'elle recevait un coup dans le cœur. Elle voulut écrire à son

mari. Elle fit porter chez Gorgeon une lettre tendre et suppliante où

elle racontait fidèlement tout ce qui s'était passé. «Je ne sais plus

que devenir, disait-elle; je suis seule, sans appui et sans conseil.

Le jour où nous nous sommes mariés, tu m'as promis aide et protection;

viens à mon secours!» Elle glissa dans l'enveloppe une petite fleur

sèche conservée entre deux feuillets de son Molière; c'était une

violette blanche de Fontainebleau. Malheureusement, l'homme qui remit

cette lettre à Gorgeon portait la livrée du prince Vasilikof.

Les mariages de Paris · 第 14 / 22 段