«Comme tu es tranquille! lui dit le peintre.

--Je suis tranquille si nous avons l'épée. Avec ces diables de

pistolets, je ne réponds de rien: je tue mon homme.

--Comment?

--C'est tout simple. L'épée à la main, je suis sûr qu'il ne me fera

pas de mal, et je peux le ménager. Au pistolet, on n'épargne pas

les maladroits, parce qu'ils sont capables de vous casser la tête.

Conseille-leur l'épée, dans leur intérêt.»

M. Lerambert disait à M. de Marsal:

«Vous refusez l'épée; vous tirez donc le pistolet?

--Moi, pas du tout.

--Alors, c'est qu'il ne tire pas non plus?

--Il fait dix-neuf mouches en vingt coups.

--Eh bien! prenons l'épée, on n'en meurt pas!

--Je vous dirai tout à l'heure ce qu'il faut faire.»

On descendit dans une carrière longue de quarante pas sur vingt. Le sol

était aussi égal que le plancher d'une salle d'armes. M. Lerambert jeta

en l'air une pièce de cinq francs. Le peintre demanda pile, la pièce

tomba face: on se battait au pistolet.

Restait à fixer la distance et à mesurer le terrain. Les quatre témoins

étaient bien guéris de cet enivrement d'amour-propre qui les avait

conduits jusque-là. M. Lerambert avait la parole embarrassée; les trois

autres pleuraient.

«Placez-nous à quarante pas, dit Daniel à ses amis, et tâchez qu'il

tire le premier: il me manquera et j'enverrai ma balle aux alouettes.»

M. Lerambert vint apporter les propositions du capitaine:

«Messieurs, dit-il, M. de Marsal n'a jamais tiré le pistolet; M. Fert

est de première force. Le seul moyen de rendre les chances égales est

de décharger un des deux pistolets; et de tirer au sort à qui l'aura.

Les deux adversaires seront placés à cinq pas l'un de l'autre. C'est

ainsi que M. de Marsal entend se battre.

--Mais c'est un combat à mort! s'écria Daniel.

--Nous ne le permettrons jamais! ajoutèrent ses deux témoins.

--Alors, répondit M. Lerambert avec une satisfaction visible, le duel

est impossible, et l'affaire doit s'arranger.

--Eh! parbleu! dit Daniel, arrangez-la. Je n'ai soif du sang de

personne, et je suis tout prêt à pardonner au capitaine les sots

compliments qu'il m'a faits.

--Puis-je lui reporter vos paroles, monsieur?

--Assurément, monsieur.»

Voyez à quel point on portait l'oubli des formes et de l'étiquette!

Daniel causait sur le terrain avec les témoins de son adversaire.

M. Lerambert dit au capitaine: «Il est de bonne composition, il passe

condamnation sur tout ce que vous lui avez dit: l'affaire est à demi

arrangée.

--Nous en aurons bon marché, répondit M. de Marsal: ces héros de l'épée

et du pistolet se fondent sur leur adresse. Ils refusent le jeu dès

que la partie devient égale. Demandez, je vous prie, quelles excuses

il me fera pour la grossièreté de sa conduite.»

M. Lerambert traversa de nouveau le terrain neutre qui traversait les

deux camps ennemis. Il s'adressa directement à Daniel et lui dit:

«M. de Marsal a appris avec plaisir que vous ne lui saviez plus mauvais

gré de ses paroles; il espère, monsieur, que vous voudrez bien donner

une nouvelle preuve de courtoisie en lui demandant pardon de....»

Daniel n'en entendit pas davantage. «Monsieur, dit-il de sa voix la

plus hautaine, je ne demande pardon à personne, surtout aux gens qui

m'ont insulté. Veuillez décharger un pistolet!

--Mais, monsieur....

--Pas de mais, je vous prie. Les plaisanteries les plus courtes sont

les meilleures, et celle-ci dure depuis trop longtemps!»

Il était beau dans sa colère, et ses grands cheveux noirs frémissaient

magnifiquement sur son front. Ses témoins essayèrent de le calmer; il

ne voulut rien entendre. Le capitaine, un peu refroidi, lui envoya M.

Lerambert; il répondit qu'il ne demandait pas des explications, mais

des pistolets.

M. de Marsal, pâle comme un mort, remit les armes à ses témoins. Daniel

les examina une à une avec un soin méticuleux. «Canons épais, dit-il,

acier sec, un peu aigre et cassant; bonnes armes du reste. Qui les a

chargées?

--L'armurier de M. de Marsal.

--Avez-vous apporté de la poudre et des balles?

--Oui, monsieur. Vous plaît-il que nous rechargions devant vous?

--C'est inutile.» Il prit un pistolet et le tira en l'air.

«Ils sont bien chargés, dit-il. Soyez assez bon, monsieur, pour

remettre une amorce.»

Les deux pistolets furent enveloppés dans un foulard; M. de Marsal en

choisit un, l'artiste prit l'autre. Le peintre, qui avait les jambes

longues, mesura cinq énormes pas. Les quatre témoins se retirèrent à

l'écart en sanglotant.

«Messieurs, dit M. Lerambert d'une voix haletante, je frapperai trois

coups dans mes mains, vous tirerez quand vous voudrez.»

Daniel tira le premier; l'amorce seule partit. Son pistolet n'était pas

chargé.

M. de Marsal, plus blême que jamais, resta quelques secondes à sa

place, le bras tendu, le canon dirigé sur la poitrine de Daniel. Ses

jambes se dérobaient sous lui, ses yeux nageaient dans l'incertitude

et la crainte; tout son corps vacillait comme un bouleau secoué par

le vent. Dans un pareil moment, les secondes sont plus longues que

des années. Daniel, le corps effacé, la poitrine abritée par son bras

droit, la tête à demi cachée derrière son pistolet, eut le temps de

perdre patience.

«Tirez! cria-t-il.

--Tirez donc, monsieur!» répétèrent machinalement les quatre témoins.

Tous les malheurs possibles leur semblaient préférables à l'angoisse

qui les étouffait.

Le capitaine, sans abaisser sa main, répondit d'une voix chevrotante:

«Monsieur, votre vie est à moi; mais il me répugne de la prendre. Vous

allez me demander pardon.

--Non, monsieur. Tirez!

--Si je tirais maintenant, je serais un assassin. Demandez-moi pardon!

--Si vous ne tirez pas, vous êtes un lâche!

--Monsieur!

--Vous me manquerez, monsieur; votre main tremble.

--Ne me poussez pas à bout!»

Daniel ne songeait ni à la mort, ni à son art, ni à sa mère: il

bouillait de sentir sa vie aux mains d'un autre.

«Tirez-donc!» cria-t-il encore. M. Lerambert fit un pas vers les deux

adversaires en disant:

«Cela n'est pas tolérable!

--Attendez! répondit l'artiste; je vais lui envoyer du courage.»

Il enfonça la main gauche dans sa poche pour y chercher ses gants. Le

coup partit. Ce fut M. de Marsal qui tomba à la renverse.

Tout le monde accourut à lui; Daniel arriva le premier. Le pistolet

avait éclaté à un centimètre du tonnerre, et le capitaine avait le bras

cassé.

Le graveur et le peintre portaient des cravates longues; ils les

disposèrent en écharpes, l'une sous l'avant-bras, l'autre autour du

bras du blessé.

«Cela ne sera rien, monsieur, dit Daniel. Aussi, pourquoi diable me

demandiez-vous des excuses quand je ne vous ai rien fait?

--Pardonnez-moi, monsieur, et soyez heureux! Épousez celle que vous

aimez.

--Moi?

--Vous.

--J'aime Mlle de Guéblan?

--Non, Mme Michaud.»

Le pauvre garçon regarda la tête de M. de Marsal pour s'assurer qu'il

ne lui était rien entré dans la cervelle. Le crâne était parfaitement

intact. Au même moment M. Lerambert ramassait le tronçon du pistolet.

Daniel le lui prit dans les mains et l'examina en connaisseur.

«Qui est-ce qui vous avait chargé celui-ci?

--Mon armurier.

--C'est juste; mais en quelle année?

--En 1840.

--Vous m'en direz tant!»

Le capitaine, appuyé sur le bras de Daniel, revint à pied jusqu'au

Petit-Montrouge. On rencontra dans la Grand'Rue le médecin du château,

cet excellent docteur Pellarin. Il conduisit le blessé chez un de ses

amis, et il posa le premier appareil, tandis que M. Lerambert courait

rassurer Mlle de Marsal.

La matinée avait été orageuse à la Folie-Sirguet. Mlle de Marsal,

frappée de la physionomie étrange de son frère, passa une nuit

blanche et se leva avant six heures. Elle vint frapper à la chambre

du capitaine, entra sans façon, trouva le nid désert, et se mit en

quête dans le parc. Le garde lui donna la lettre qu'il avait pour

elle. C'était le récit détaillé de la querelle, suivi d'un testament

olographe en cas d'accident. Mlle de Marsal, horriblement inquiète,

trouva des jambes pour courir au château. Elle éveilla sans façon Mme

Michaud, qui éveilla son frère, qui fit chercher M. Lefébure. Victorine

s'éveilla d'elle-même, et descendit en toute hâte. Mme et Mlle

Lerambert ne tardèrent pas à paraître. Je crois que, si les ancêtres du

marquis avaient été ensevelis dans le voisinage, ils seraient accourus

au bruit. Personne n'avait songé à sa toilette; chacun était venu

comme il se trouvait, les hommes en robe de chambre, les femmes en

toilette de nuit, tout le monde en pantoufles.

Jamais les salons du château n'avaient vu un tel carnaval. Mme Michaud

et Mme Lerambert perdaient beaucoup à se montrer si matin, et la fille

du banquier ne garda pas toutes ses illusions sur la personne de M.

Lefébure. Mais Victorine y trouva son compte. Lorsqu'elle entra, en

cheveux et sans corset, dans un long peignoir de percale brodée, elle

parut aussi belle que Mlle Rachel au dernier acte de _Polyeucte_. Les

premiers mots qu'elle entendit lui apprirent ce qui se passait. Elle

fut violemment émue, non de crainte, mais d'audace.

«Rassurez-vous, dit-elle: il ne lui arrivera rien. Je le connais, c'est

l'homme invincible.

--Mon frère? demanda Mlle de Marsal.

--Il ne s'agit pas de votre frère; mais n'ayez pas peur, mademoiselle,

on lui fera grâce!»

Si les lionnes causent ensemble dans le désert, c'est ainsi qu'elles

doivent parler des lions. Tout l'auditoire ouvrit de grands yeux.

Victorine ne se fit pas prier pour dire son secret: une femme ne rougit

point d'aimer l'homme qui se bat pour elle. Elle raconta à son père

l'histoire si courte et si pleine du mois qui venait de s'écouler, la

discrétion admirable de Daniel, et son courage, et tout le talent que

l'amour lui avait donné. M. de Guéblan songeait à part lui qu'il avait

pris trop de soin de ses affaires et trop peu de sa maison, Mme Michaud

se trouvait sotte, M. Lefébure se frottait les yeux, et Mlle de Marsal

ne savait plus si elle devait s'effrayer ou se scandaliser. La passion

de Victorine éclatait comme ces incendies qui ont couvé plusieurs

jours à bord d'un navire: on ouvre une écoutille et tout prend feu.

Son père eût mieux aimé apprendre ce grand mystère en moins nombreuse

compagnie. Une telle confidence, faite devant témoins, équivalait à

un engagement formel. Mais le marquis avait eu le temps d'apprécier

Daniel, et, gendre pour gendre, il le préférait à M. de Marsal.

Celui-là, très-probablement, ne marchanderait pas pour s'appeler M.

Fert de Guéblan! Quant à Mme Michaud, la plus mobile des femmes, elle

passa en un clin d'œil de la surprise à l'enthousiasme. Je ne voudrais

point jurer que son cœur quadragénaire fût resté insensible à la beauté

du jeune sculpteur. De le prendre pour mari, il n'y fallait pas songer;

si ridicule que l'on soit, on a toujours peur du ridicule. Mais rien ne

l'empêchait d'en faire son neveu: «C'est toujours cela!» pensait-elle.

Toutefois elle rappela à sa nièce ce merveilleux inconnu dont elle

avait parlé quinze jours auparavant, ce jeune homme aussi noble qu'un

roi, aussi riche qu'un banquier de Hambourg, aussi beau que....

«Mais c'est lui! répondit Victorine du ton le plus convaincu; soyez

sûre qu'il nous a caché son nom et sa naissance. La nature ne se trompe

pas au point de donner le visage d'un prince à un malheureux petit

sculpteur. Attendez seulement qu'il revienne, il nous dira tout. Quant

à sa fortune, avez-vous pu croire qu'elle fût aussi modeste qu'il le

disait? Vous n'avez donc pas vu comme l'or tombe de ses mains? Vous

n'avez pas remarqué, hier au soir, avec quel dédain il ramassait

l'argent qu'il avait gagné?»

Ces illusions ne tinrent pas devant la tournure, la parole et la

toilette de la mère de Daniel. Elle ne ressemblait nullement à la

reine douairière du pays de Fert, et lorsqu'elle vint, les larmes aux

yeux, demander des nouvelles de son fils, on reconnut ce même accent

franc-comtois qui distinguait le langage de Perrochon.

Le concierge principal de l'enclos des Ternes est un nourrisseur qui

vend du lait et des œufs à toute sa colonie. Lorsque sa fille, une

jolie enfant toute blonde, porta à Mme Fert de la crème pour son

déjeuner, elle lui dit:

«Comme M. Daniel est venu tard, madame Fert! Vous deviez être couchée.

--Quand donc?

--Mais hier soir.

--Tu te trompes.

--J'en suis sûre; c'est moi qui lui ai tiré le cordon. Il a emporté un

grand paquet vert comme celui de M. Moreau, le maître d'armes.»

Deux minutes après, la pauvre mère avait reconnu l'absence de deux

épées dans l'atelier de son fils. Elle se fagota dans ses plus beaux

habits et courut au château de Guéblan.

«Ah! mon cher monsieur! dit-elle au marquis, c'est bien ce que je

craignais. Je lui avais dit: «Il y a une belle demoiselle, prends garde

de devenir amoureux!» Mais c'est un si grand fou!»

Victorine ne songea pas à critiquer la figure ou la toilette de sa

future belle-mère; elle n'eut qu'une idée: «Il m'aime! il l'a dit à ses

parents!»

Et d'embrasser la bonne vieille, qui s'excusait d'un si grand honneur.

M. Lerambert fils arriva enfin, et tout le monde fut rassuré, excepté

Mlle de Marsal. Elle prit la voiture du jeune messager et se fit

conduire à Montrouge. A peine était-elle partie, un cabriolet s'arrêta

devant le perron, et un laquais vint dire à Mme Michaud que M. Fert lui

demandait la faveur d'un entretien particulier.

«Attendez, dit-elle à toute la compagnie; c'est à moi qu'il veut se

confesser.»

Elle le trouva dans le vestibule, le prit par la main, et l'entraîna

jusque dans un boudoir au premier étage.

«Ah! monsieur, lui cria-t-elle avec la brusquerie que vous savez; j'en

apprends de belles sur votre compte!»

Daniel était beaucoup plus ému que lorsqu'il disait à M. de Marsal:

«Tirez!» Il répondit humblement: «Pardonnez, madame: je vous jure que

si je n'avais pas été provoqué grossièrement, j'aurais eu plus de

respect pour les lois de l'hospitalité. Du reste, ce n'est pas moi qui

ai blessé M. de Marsal: il s'est blessé lui-même.

--Nous savons. Après?

--Je comprends, madame, qu'à la suite d'un tel éclat, il ne m'est plus

permis de rester sous votre toit. Je viens donc prendre congé de vous,

et vous remercier d'un accueil dont je garderai une reconnaissance

éternelle.

--Qu'est-ce qu'il dit?

--Heureusement votre buste est achevé, et, avec votre permission,

j'exécuterai le marbre chez moi.

--Parlez donc! Après....

--Après, madame, après....

--Vous avez quelque chose à me demander?

--Il est vrai madame; et puisque vous voulez bien m'encourager....

--Certainement je vous encourage!

--Eh bien! madame, j'ai demain, ou plutôt lundi, un billet à payer, et

si vous vouliez bien m'avancer mille francs sur le prix de ce buste,

je....

--Accordé! accordé! Après?

--Après, madame, je n'ai plus qu'à vous remercier.

--Allons donc! je sais tout.

--Quoi, madame?

--Tout! Vous aimez ma nièce!

--Moi, madame? mais je vous jure que non!

--Je vous jure que si! Pourquoi avez-vous joué votre vie à la

courte-paille contre M. de Marsal?

--Parce qu'il m'avait insulté.

--Pourquoi vouliez-vous vous faire tuer par cet affreux M. Lefébure?

--Parce qu'il me donnait sur les nerfs.

--La jolie raison! Soyez donc de bonne foi, et convenez entre nous que

vous êtes fou de Victorine?

--Madame, je veux mourir si....

--Ne mourez pas; elle vous aime!»

Daniel était sincèrement désolé. Les larmes lui montaient aux yeux.

«Ma chère madame Michaud, dit-il, on m'a calomnié! Sur la tête de ma

mère....

--Elle est ici, votre mère, et elle nous a avoué que vous aimiez

Victorine. Est-il obstiné, bon Dieu! Puisqu'on vous la donne en mariage!

--La plaisanterie, madame, est un peu dure, et quels que soient mes

torts, je ne crois pas avoir mérité...

--Vous avez mérité la main de ma nièce, vous dis-je, et vous l'aurez!

Le joli malheur! Est-ce que vous la trouvez laide?

--Non, madame, elle est admirablement belle.

--C'est bien heureux!

--La première idée qui m'est venue en la voyant, c'est que je ferais

plus volontiers son portrait que tout autre.

--Est-ce aimable pour moi ce que vous dites là? Mais n'importe! c'est

elle qui vous donnera votre portrait, grand enfant, et fasse le ciel

que nous en ayons six exemplaires!»

Il n'y a pas d'incrédulité qui tienne contre un pareil langage. Daniel

se laissa doucement persuader. Le bonheur est un hôte qui n'a pas

besoin de se faire annoncer: il trouve toujours les portes ouvertes.

Le 1er février 1856, par un beau soleil d'hiver, M. Fert de Guéblan et

sa jeune femme se promenaient en américaine dans les allées du parc.

Daniel conduisait lui-même. En passant sous le chêne rond, Victorine

lui fit signe d'arrêter.

«Te souviens-tu? dit-elle. C'est ici que la présentation s'est faite.

J'étais assise là, sous mon beau vieux chêne, dont les feuilles étaient

moins rousses qu'aujourd'hui, et je dévorais un livre du plus haut

intérêt, l'histoire de l'incomparable Atalante: je n'en ai jamais vu la

fin.

--Et pourquoi?

--Est-ce que tu m'en as laissé le temps? Le voici, ce malheureux petit

livre. Veux-tu que je t'en lise un chapitre?

--Merci, mon cher amour. Remets tes mains dans ton manchon.

--Seulement la dernière phrase?

--A quoi bon, si je ne connais pas le commencement?

--Tu ne sais pas ce que tu perds. Écoute: «Ils s'épousèrent, et d'entre

eulx naquit un prince aussi beau que le jour.»

--Vrai?

--Il n'y a que des vérités dans ce petit livre-là.»

GORGEON.

Comme il avait eu le second prix de tragédie au Conservatoire, il ne

tarda pas à débuter à l'Odéon. C'était, si j'ai bonne mémoire, en

janvier 1846. Il joua Orosmane le jour de la Saint-Charlemagne, et

fut sifflé par tous les collégiens de la rive gauche. Aucun de ses

amis n'en fut surpris: il est si difficile de réussir dans la tragédie

lorsqu'on s'appelle Gorgeon! Il aurait dû prendre un nom de guerre, et

s'appeler Montreuil ou Thabor; mais que voulez-vous? Il tenait à ce nom

de Gorgeon comme au seul héritage que ses parents lui eussent laissé.

Sa chute fit peu de bruit; il ne tombait pas de bien haut. Il avait

vingt ans, peu d'amis et point de protecteurs dans les journaux. Pauvre

Gorgeon! Cependant il avait eu un beau moment au cinquième acte, en

poignardant Zaïre avec un rugissement de lion.

Nul directeur ne voulut l'engager pour la tragédie; mais un vieux

vaudevilliste qui lui voulait du bien le fit entrer au Palais-Royal. Il

prit son parti en philosophe: «Après tout, pensait-il, le vaudeville a

plus d'avenir que la tragédie, car on n'écrira plus de tragédies aussi

belles que celles de Racine, et tout me porte à croire qu'on rimera

de meilleurs couplets que ceux de M. Clairville.» On reconnut bientôt

qu'il ne manquait pas de talent: il avait le geste comique, la grimace

heureuse et la voix plaisante. Non-seulement il comprenait ses rôles,

mais il y mettait du sien. Le public le prit en amitié, et le nom de

Gorgeon circula agréablement dans la bouche des hommes. On répéta que

Gorgeon s'était fait une place entre Sainville et Alcide Tousez, et

qu'il confondait en un mélange heureux la finesse et la niaiserie.

Cette métamorphose d'Orosmane en Jocrisse fut l'affaire de dix-huit

mois. A vingt-deux ans, Gorgeon gagnait dix mille francs, sans

compter les feux et les bénéfices. On n'avance pas aussi vite dans la

diplomatie. Lorsqu'il se crut au faîte de la gloire et de la fortune,

il perdit un peu la tête: nous ne savons pas ce que nous aurions fait

à sa place. L'étonnement de voir des meubles dans sa chambre et des

louis dans son tiroir troubla sa raison. Il mena la vie de jeune homme

et apprit à jouer le lansquenet, ce qui n'est malheureusement pas

difficile. Personne ne se ruinerait au jeu, si tous les jeux étaient

aussi compliqués que les échecs.

Le pauvre garçon se persuada, en regardant sa cassette, qu'il était un

fils de famille. Lorsqu'il sortait du théâtre, le 3 du mois, avec ses

appointements dans sa poche, il se disait: «J'ai un bonhomme de père,

un Gorgeon laborieux, studieux et vertueux, qui m'a gagné quelques écus

sur les planches du Palais-Royal: à moi de les faire rouler!»

Les écus roulèrent si bien, que l'année 1849 le surprit au milieu d'un

petit peuple de créanciers: il devait vingt mille francs, et il s'en

étonnait un peu: «Comment! disait-il, à l'époque où je ne gagnais rien

je ne devais rien à personne! Plus je gagne, plus je dois. Est-ce que

les gros revenus auraient le privilége d'endetter leur homme?»

Ses créanciers venaient le voir tous les jours, et il regrettait

sincèrement de déranger tant de monde. Il n'est pas vrai que les

artistes se complaisent dans les dettes comme les poissons dans l'eau.

Ils sont sensibles, comme tous les autres hommes, à l'ennui d'éviter

certaines rues, de tressaillir au coup de sonnette, et de lire des

hiéroglyphes sur papier timbré. Gorgeon regretta plus d'une fois le

temps de ses débuts, ce temps, cet heureux temps où l'épicier et la

laitière refusaient tout crédit à Orosmane.

Un jour qu'il méditait tristement sur les embarras qu'apporte la

richesse, il s'écria: «Heureux celui qui n'a que le nécessaire! Si je

gagnais tout juste ce qui suffit à mes besoins, je ne ferais pas de

folies, donc pas de dettes, et je pourrais circuler librement dans

tous les quartiers. Malheureusement, j'ai plus qu'il ne me faut: c'est

ce maudit superflu qui me ruine. J'ai besoin de cinq cents francs par

mois, tout le reste est de trop. Donnez-moi de vieux parents à nourrir,

des sœurs à doter, des frères à mettre au collége! Je suffirai à tout,

et je trouverai encore le moyen de payer mes dettes. Mais je suis seul

de ma race, et je n'ai point de charges de famille. Si je me mariais!»

Il se maria, par économie, à la fille la plus coquette de son théâtre

et de Paris.

Je suis sûr que vous ne l'avez pas oubliée, cette petite Pauline

Rivière, dont l'esprit et la gentillesse ont servi de parachute à

sept ou huit vaudevilles. Elle parlait un peu trop vite, mais c'était

plaisir de l'entendre bredouiller. Ses petits yeux, car ils étaient

petits, semblaient par moment se répandre sur toute sa figure. Elle

n'ouvrait jamais la bouche sans montrer deux rangées de dents aiguës

comme celles d'un jeune loup. Ses épaules étaient celles d'un gros

enfant de quatre ans, roses et potelées. Ses cheveux noirs étaient si

longs qu'on lui fit un rôle de Suissesse tout exprès pour les étaler.

Quant à ses mains, c'était un objet de curiosité comme les pieds d'une

Chinoise.

A dix-sept ans, sans autre fortune que sa beauté, et sans autres

ancêtres que le chef de claque du théâtre, ce joli _baby_ avait

failli se métamorphoser en marquise. Un descendant des chevaliers de

la Table-ronde, très-marquis et très-Breton, s'était mis en tête de

l'épouser. Il s'en fallut de bien peu, et sans l'intervention des

douairières du Huelgoat et de Sarravent, l'affaire était faite. Mais la

colère des douairières, comme dit Salomon, est terrible; surtout celle

des douairières bretonnes. Pauline resta Pauline comme devant; son

marquisat tomba dans l'eau, et elle ne se désola pas au point d'aller

l'y chercher. Elle continua à mener à grandes guides cinq ou six petits

amours de toute condition sur la route royale du mariage. Ce fut

alors que Gorgeon vint s'atteler à son char. Elle le reçut comme elle

recevait tous ses prétendants, sérieux ou légers, avec une bonne grâce

impartiale. Il était grand et bien fait, et ne ressemblait pas trop à

une porcelaine rapportée de la Chine. Il n'avait ni les yeux bouffis,

ni la voix rauque, ni le menton bleu. Sa tenue était presque sévère. Il

s'habillait comme un sociétaire de la Comédie-Française.

Il fit sa cour. Dès le premier jour, Pauline le trouva bien. Au bout

d'un mois elle le trouva très-bien: c'était en février 1849. En mars,

elle le trouva mieux que tous les autres; en avril, elle prit de

l'amour pour lui, et ne lui en fit pas un secret. Il s'attendit à voir

éconduire ses rivaux; mais Pauline ne se pressait pas. Les préparatifs

du mariage se firent au milieu d'un encombrement d'amoureux qui donnait

des impatiences à Gorgeon. Il n'était bien nulle part, ni chez lui

ni chez Pauline: chez elle, il trouvait ses rivaux; chez lui, ses

créanciers. Il lui demanda un jour assez nettement si ces messieurs

n'iraient pas bientôt soupirer ailleurs.

«Seriez-vous jaloux? dit-elle.

--Non, quoique j'aie débuté dans Orosmane.

--A la ville?

--A la scène. Mais je le jouerais à la ville si j'y étais forcé.

Les mariages de Paris · 第 13 / 22 段