l'aimer?
--Je n'ai pas dit cela, ne me prête pas de sottises!
--C'est qu'il me semble que ces messieurs ne m'aiment ni l'un ni
l'autre.
--Comment!
--Oh! je ne m'y trompe pas. Je les ai bien étudiés, surtout depuis
qu'on travaille au buste. Voici, en quelques mots, le résumé de mes
observations.
--Nous écoutons.
--M. de Marsal est un homme bien né, bien élevé, d'un caractère doux,
d'une humeur égale, et de manières fort agréables.
--Ah! s'écria triomphalement Mme Michaud.
--Attendez! M. Lefébure a l'esprit varié, vif et élégant, la voix
belle, la parole émouvante, le geste noble et résolu.
--Eh! eh! murmura le marquis.
--Patience, mon père! L'un est blond, l'autre est brun; l'un est mince,
l'autre est gros; l'un est pauvre, l'autre est riche: et cependant on
croirait qu'ils sont un même homme, tant ils se ressemblent dans leurs
façons avec moi. Ils me disent les mêmes fadeurs, comme s'ils les
avaient apprises dans un manuel. Ils me regardent de la même façon;
ils n'ont pas deux manières de m'approuver lorsque je parle. Si je
leur souris, ils triomphent uniformément; si je leur fais la moue,
ils courbent le front sous le poids d'une même douleur. On dirait
qu'ils s'entendent pour faire tomber la conversation sur le chapitre
du mariage, et chacun se met en frais d'éloquence pour prouver qu'il
serait le meilleur des maris. Pour peu que je blâme l'indifférence,
ils froncent le sourcil comme deux jaloux. Que je me prononce contre
la jalousie, leurs deux visages revêtent simultanément une béate
indifférence. Si ma tante disait un seul mot contre l'avarice, ils
courraient faire des ricochets avec des pièces de quarante francs; si
elle réprimandait la prodigalité, ils chercheraient des épingles sur le
tapis! Ce n'est pas ainsi que l'on aime!
--Qu'en sais-tu?
--Je le sens là! Le cœur est clairvoyant, surtout à mon âge: il n'a pas
les yeux fatigués! Si ces messieurs étaient amoureux de moi, quelque
chose me le dirait, et, bon gré, mal gré, j'éprouverais au moins de la
reconnaissance. Mais quand leurs attentions me laissent indifférente,
c'est qu'elles ne s'adressent pas à moi, et que c'est à ma dot à les
remercier.»
M. de Guéblan fut moins frappé des paroles de sa fille que du ton
dont elle parlait. Jamais il ne l'avait vue aussi animée. Il voulut
l'examiner de plus près; il la prit par les deux mains, la tira de son
fauteuil et l'assit doucement sur ses genoux.
«Regarde-moi dans les yeux,» lui dit-il.
Victorine éprouvait cette première transfiguration que l'amour heureux
produit chez les jeunes filles: elle s'épanouissait.
«Aimerais-tu quelqu'un?» lui demanda son père.
Elle l'embrassa pour toute réponse.
«Il est noble?
--Comme un roi.
--Riche?
--Comme ma tante.
--Beau?
--Comme toi, mon bon père; et brave, et fier, et spirituel comme toi!
--Nous le connaissons?
--Vous l'avez vu; mais vous ne le connaissez pas.
--Où l'as-tu rencontré?
--A l'ambassade d'Espagne, l'hiver dernier.
--Il y a un siècle!
--Oui; je suis restée six mois sans nouvelles.
--Il t'a oubliée?
--Non.
--Comment le sais-tu?
--J'en ai les preuves.
--Je ne te demande pas s'il t'a écrit: tu es ma fille.
--Oh! mon père!
--Qui est-ce donc? Dis-nous son nom!»
Victorine eût été fort embarrassée de répondre. Mme Michaud dit au
marquis: «Tu lui as fait peur; la voilà tout assotée. Laisse-moi seule
avec elle, elle me dira son secret.»
Je ne sais comment Victorine s'y prit pour ensorceler sa tante. Le fait
est qu'elle ne lui dit pas son secret, et qu'elle l'enrôla dans une
conspiration contre les prétendants. On se promit de leur prouver à
eux-mêmes qu'ils n'avaient d'amour que pour la fortune de Mme Michaud.
Victorine eut bientôt fait son siége; l'amour est un grand maître
en stratégie. Séance tenante, elle découpa, dans un volume de la
_Bibliothèque bleue_, la phrase suivante, qui fut mise sous enveloppe
à l'adresse de M. Lefébure:
«La dame et sa nièce se marièrent le même jour aux deux chevaliers
qu'elles aimaient, et ceux qui se trouvèrent dans la chapelle du
château virent deux belles cérémonies.»
«Raisonnons, dit Mme Michaud. Quand le facteur lui apportera ce chiffon
anonyme, il ne le jettera pas au feu: nous sommes en été. Il le lira.
Que va-t-il penser? Premièrement, qu'on se moque de lui.... un mauvais
plaisant.... un tour d'écolier. Quand j'ai dû épouser M. Michaud,
mon père a reçu plus de vingt lettres anonymes: une entre autres où
l'on affirmait que mon futur était marié à quatre femmes en Turquie!
Ensuite, il se grattera la tête, et il se dira que je suis bien assez
folle pour convoler en secondes noces, avec mes moustaches et mes
cheveux gris. Si je me marie, la conséquence est nette: tu entres de
plain-pied dans l'intéressante catégorie des filles sans dot. Ce gros
Lefébure est bourgeois jusqu'aux os, très-coiffé de ses rentes, et
incapable de t'épouser gratis. Je vois d'ici la grimace qu'il va faire.
M. de Marsal t'épouserait quand même, lui! C'est un chevalier. Mais
j'y songe: comment faire croire à l'avocat que j'ai un mari en tête?
il ne me quitte pas d'une semelle! Il sait bien que nous n'avons pas
eu quinze visites en quinze jours. Pour se marier il faut un mari.
Trouve-moi un fantôme de mari! Attends! ce petit sculpteur!
--Oh! ma tante!
--Pourquoi? il est très-beau.
--Sans doute, mais....
--Il a du talent.
--J'en conviens, mais....
--Il a un nom absurde, mais un nom connu. C'est une noblesse cela! Ce
que j'aime dans les artistes, c'est qu'ils ne sont pas des bourgeois.
--Mais songez donc, ma tante....
--Qu'il n'a pas le sou? Je suis assez riche pour deux! Après tout, ce
mariage serait cent fois plus vraisemblable que celui de la comtesse de
Pagny avec son intendant Thibaudeau. La marquise de Valin a bien épousé
un petit ingénieur du port de Brest qui s'appelle Henrion! et Mme de
Bougé! et Mme de Lansac! et Mme de La Rue!
--Oui, ma tante, mais quel rôle ferez-vous jouer à ce pauvre jeune
homme!
--Le voilà bien malheureux! Je serai charmante avec lui; je lui ferai
des compliments, je le promènerai avec moi dans le parc, et je lui
servirai des ailes de poulet, tandis que je ferai manger les pilons à
M. Lefébure. Du reste, il ne se doutera de rien, et mes attentions ne
seront intelligibles que pour un homme prévenu.»
Mme Michaud se chargea de rassurer le marquis sur l'amour mystérieux
de sa fille. Elle le lui peignit, de confiance, comme un pur caprice
d'imagination, un de ces rêves éveillés comme les jeunes cœurs en font
souvent. Il n'y avait pas péril en la demeure: Victorine était en
sûreté au château, loin du monde et des salons de Paris.
La bonne tante, qui ne renonçait pas à son projet sur M. de Marsal,
songea à se donner des auxiliaires. Elle fit venir de Paris Mme
Lerambert avec son fils et sa fille, qui avait un million de dot.
Elle comptait sur Mlle Lerambert pour faire une heureuse diversion en
attirant sur elle les forces de l'ennemi. En même temps, elle manda
par dépêche télégraphique la vieille Mlle de Marsal, personne de sens
et d'esprit, sœur aînée et très-aînée de son candidat. Mlle de Marsal
devait former la réserve et marcher à l'arrière-garde. Malheureusement
elle mit une lenteur déplorable à quitter son petit château de
Lunéville, à prendre congé de ses voisins et de ses chats, et à
s'embarquer dans une berline de voyage. Elle avait si peu de confiance
dans les chemins de fer, qu'elle voulut venir avec ses chevaux
lorrains, braves bêtes d'ailleurs, et qui faisaient fièrement leurs dix
lieues à la journée. Cette berline de renfort n'arriva pas avant le
12 juillet, lorsque M. Lefébure était le poursuivant déclaré de Mlle
Lerambert, et que Daniel, choyé tendrement par Mme Michaud, mettait la
dernière main à son plâtre.
L'artiste n'avait remarqué ni le refroidissement rapide de M. Lefébure,
ni la joie que Victorine et sa tante en avaient éprouvée, ni ses
attentions retournées vers la fille du banquier, ni le regret du
marquis de Guéblan, ni le triomphe de M. de Marsal: il n'avait vu
que son buste et l'échéance des quinze cents francs. Rien n'avait
pu le distraire, pas même les regards de Victorine, qu'il n'avait
pas rencontrés, et ses demi-mots, qu'il n'avait pas compris. Les
attentions de Mme Michaud lui avaient été au cœur: il ne doutait pas
qu'une personne si bienveillante ne lui accordât l'avance dont il avait
besoin. Plein de cette confiance, il avait hâté sa besogne et achevé,
en douze séances, une œuvre remarquable. Les artistes ne réussissent
jamais mieux que sous le fouet de la nécessité: voilà pourquoi les
millionnaires sont rarement de grands artistes. Ceux qui le voyaient
travailler avec tant de cœur se disaient à l'oreille:
«Comme il aime! On prétend que Phidias, lorsqu'il fit la Minerve
d'ivoire et d'or, était amoureux de son modèle. Qui aurait pu prévoir
que la première passion de Mme Michaud serait partagée par un si joli
garçon? Il fera un mariage d'argent et un mariage d'amour.»
Personne ne doutait qu'il ne fût sérieusement épris, excepté Victorine
et M. de Marsal, qui avaient un autre bandeau sur les yeux. Mme Michaud
elle-même commençait à s'effrayer de son ouvrage, et M. de Guéblan
songeait à réprimander sa vénérable sœur.
Mais c'est M. Lefébure qui riait sincèrement dans sa barbe. En voyant
son ancien rival s'enferrer de plus en plus, il se félicitait d'être
né homme d'esprit, et il se représentait déjà la piteuse mine du
capitaine, le jour où Daniel et Mme Michaud marcheraient ensemble à
l'autel. L'avocat n'avait pas gardé d'illusions sur la personne de
Victorine. Depuis qu'il la savait sans dot, il la trouvait beaucoup
moins belle que Mlle Lerambert. De son côté, la famille Lerambert
appréciait hautement l'éloquence et la fortune de M. Lefébure.
Le marquis, fort scandalisé de la conduite de son candidat, se sentait
ramené par un instinct secret vers M. de Marsal. Il se repentait
plus que jamais d'avoir mis sa fille au concours; il craignait que
le bruit de cette aventure ne se répandît au faubourg Saint-Germain,
et il sentait la nécessité de marier Victorine au plus tôt. Dans ces
dispositions, il accueillit favorablement les avances du capitaine. Il
se ménagea avec lui deux ou trois entretiens secrets: il lui ouvrit
son cœur, et finit par aborder la question délicate du changement de
nom. M. de Marsal ne se fit prier que de la bonne sorte; il se résigna
à s'appeler Gaston de Marsal de Guéblan ou de Marsal-Guéblan, ou de
Guéblan-Marsal, comme il plairait au marquis. Marché fait, il embrassa
tendrement sa sœur, qui arrivait de Lunéville, et il lui conta les
grandes nouvelles. Mlle de Marsal en pleura de joie, et dit: «J'arrive
à point pour vous bénir. C'est pour cela, sans doute, que Mme Michaud
m'appelait en toute hâte.»
Le lendemain, 13 juillet, était un vendredi: jour deux fois de mauvais
augure. Mlle de Marsal avait eu le temps de prendre langue et de savoir
tout ce qui s'agitait dans la maison. Après le déjeuner, elle tira son
frère à part et lui dit:
«Quelle est la fortune personnelle de Mlle de Guéblan?
--Je ne sais pas. Rien, ou dix mille francs de rente.
--En bien né et acquis?
--Non, à la mort de son père. Pourquoi me demandes-tu cela? Tu sais
bien qu'elle a la fortune de sa tante.
--De Mme Daniel Fert?
--Qu'est-ce que tu dis? de Mme Michaud!
--Mais, malheureux! tu ne sais donc pas?
--Quoi?
--Mme Michaud épouse le petit sculpteur. Tout le monde est dans le
secret, excepté toi. Voilà pourquoi M. Lefébure s'est retiré.
--Miséricorde!»
M. de Marsal sortit en courant: de sa vie il n'avait eu des couleurs
aussi vives. Ses favoris, blonds comme du lin, semblaient roux. Il
tomba dans Mme Michaud, qui le prit amicalement par le bras et lui dit:
«Où courez-vous? Je vous fais prisonnier. J'ai bien des choses à vous
conter. Vous vous êtes conduit comme un ange; M. Lefébure est une bête;
je suis enchantée de l'arrivée de votre sœur, et vous aurez ma nièce.»
Il regarda assez impoliment sa fidèle alliée et lui répondit d'un ton
sec:
«Je vous remercie, madame. Je crois qu'on trompe quelqu'un ici, et je
tâcherai que la dupe ne soit pas moi.»
Mme Michaud resta plantée sur les pieds: elle croyait voir un agneau
déchaîné.
Il lança un profond salut à la pauvre femme et courut à Daniel, qui se
promenait avec le jeune M. Lerambert au bord de la pièce d'eau.
«Monsieur le sculpteur, lui dit-il, il y a assez longtemps que vous
vous moquez de moi, et je me crois obligé de vous dire que je n'aime ni
les fourbes ni les intrigants.»
M. Lerambert laissa tomber ses bras en signe de stupéfaction. Daniel
regarda le capitaine comme un médecin de Bicêtre regarde un fou.
«Est-ce à moi que vous parlez, monsieur?
--A vous-même.
--C'est moi qui suis un fourbe et un intrigant?...
--Et un impudent, si les autres mots ne suffisent pas pour que le
portrait vous paraisse ressemblant.»
Daniel se demanda un instant s'il jetterait le capitaine dans la pièce
d'eau; mais réflexion faite, il tira ses gants de sa poche et les lui
lança au visage.
V
Jamais on n'a vu d'affaire plus mal conduite que le duel de M. Fert et
de M. de Marsal. Le capitaine n'avait pas touché une épée en sa vie, et
ses pistolets, chargés en 1840, étaient encore tout neufs, comme vous
savez. Daniel, exercé à toutes les armes, n'avait usé de ses talents
que pour expulser un porteur d'eau par la fenêtre: personne n'était
assez ennemi de soi-même pour lui chercher querelle. Le grand avantage
de ceux qui savent se battre, c'est qu'ils ne se battent presque
jamais. En revanche, les maladroits viennent souvent leur demander
assistance et les choisir pour témoins de leurs faits d'armes. Mais
Daniel vivait loin du monde, et il avait peu d'amis, tous artistes,
confinés dans leur atelier, pacifiques par goût et par état. Aussi
n'avait-il jamais paru sur le terrain, même en qualité de spectateur.
M. de Marsal choisit pour témoins le jeune M. Lerambert et son ancien
rival M. Lefébure. Mais l'avocat était trop prudent pour s'exposer à un
mois de prison en cas de malheur: il se récusa sagement. M. Lerambert
fils, étudiant en droit, fort jeune, presque enfant, se sentit grandi
d'une coudée par le rôle tout nouveau auquel il était appelé. Il se
chargea de trouver un second témoin parmi les innocents de son âge.
Si vous l'aviez vu marcher, la redingote boutonnée jusqu'au cou, une
main dans la poche, l'œil à demi voilé, le visage empreint d'un air de
discrétion importante, vous n'auriez pas su vous empêcher de sourire,
et vous auriez oublié que cet écolier allait jouer la vie de deux
hommes.
Le capitaine, outré de l'affront qu'il avait reçu, et plus encore
de la ruine de ses espérances, était pressé d'en finir. Je ne crois
pas qu'il souhaitât positivement la mort de Daniel, mais un coup de
pistolet pouvait rompre le mariage de Mme Michaud et assurer cinq cent
mille francs de rente à Victorine. L'artiste, de son coté, n'avait
pas de temps à perdre: il avait signé un billet pour le 15, et son
praticien, qui avait des ouvriers à payer, n'était pas en mesure
d'attendre. Daniel employa la fin de la journée à terminer son buste. A
six heures, il prévint Mme Michaud qu'il était forcé de dîner en ville,
et il courut à Paris. Il comptait sur deux officiers de ses amis qui
logeaient rue Saint-Paul, auprès de la caserne de l'_Ave-Maria_. Par
malheur, il apprit, en arrivant chez eux, que le régiment était parti
pour Lyon depuis quinze jours. Il se fit conduire au faubourg du Temple
chez M. de Pibrac, ancien commandant de la garde royale, une des plus
fines lames de 1816. Il le trouva au lit avec la goutte. En désespoir
de cause, il revint à la rue de l'Ouest et aux ateliers de ses amis. Il
en choisit deux pour leur vigueur et leur sang-froid plutôt que pour
leur expérience. C'était un peintre et un graveur en médailles, aussi
neufs que lui en matière de duel. Il les pria de rester chez eux toute
la soirée, pour recevoir les témoins de M. de Marsal.
Ces deux enfants l'attendaient dans un cabinet des _Frères Provençaux_;
ils vivaient l'un et l'autre chez leurs parents, et ils craignaient
de donner l'éveil à leur famille. Daniel leur apporta, à neuf heures,
l'adresse de ses deux amis. Il rencontra dans l'escalier M. de Marsal
qui descendait, et il échangea avec lui un salut de grande cérémonie.
A dix heures du soir, les quatre témoins ouvrirent, rue de l'Ouest,
une conférence vraiment singulière. Aucun d'eux ne connaissait
les causes du duel. Ils savaient que M. de Marsal avait outragé
en paroles M. Daniel Fert, qui l'avait outragé en action. Daniel
lui-même ignorait les griefs que le capitaine pouvait avoir contre
lui. Son ultimatum, rédigé par ses amis, sous sa dictée, n'était ni
long, ni compliqué. «Je n'ai jamais rien eu contre M. de Marsal. Il
m'a appelé _fourbe_, _intrigant_ et _impudent_, je ne sais pourquoi.
Attaqué dans mon honneur, je lui ai jeté mon gant à la figure. S'il
retire ce qu'il a dit, je regretterai ce que j'ai fait. Je désire que
l'affaire soit vidée demain avant midi. Si j'ai le choix des armes, je
demande l'épée.» M. de Marsal n'aurait pas eu de peine à trouver des
témoins plus habiles que les siens. Il n'était pas de Paris, et il y
connaissait peu de monde; mais il avait des témoins à choisir, soit au
ministère, soit à l'hôtel de la marine militaire. Il se contenta de
deux étudiants, pour n'avoir point de comptes à rendre. M. Lerambert
prit la parole en disant:
«Messieurs, M. Daniel Fert a jeté son gant à M. de Marsal; nous sommes
chargés d'en demander raison.»
Aucune des règles en usage ne fut observée: les témoins de Daniel
ne savaient pas même le nom des témoins de M. de Marsal. Il ne fut
question ni de Mme Michaud, ni de Victorine, ni des prétendues
intrigues de Daniel, ni de la déception du capitaine. C'est ce que le
capitaine avait voulu.
Dans ces conditions, aucun arrangement n'était possible. M. de Marsal
était exaspéré, comme tout homme indolent qui sort de son caractère.
Daniel n'était pas fâché de lui donner une de ces leçons de politesse
dont on se souvient au lit pendant six semaines: c'est dans cet esprit
qu'il avait choisi l'épée. Les témoins, dont l'aîné n'avait pas trente
ans, désiraient être témoins de quelque chose. Si vous voulez qu'une
affaire s'arrange, ne choisissez jamais de jeunes témoins.
La conférence ne dura pas plus d'une demi-heure: on a plus tôt fait de
déclarer la guerre que de conclure la paix. Rendez-vous fut pris pour
le lendemain, six heures du matin, au Petit-Montrouge. Vous trouvez
au delà de ce village un bon nombre de carrières abandonnées, où l'on
se bat plus tranquillement qu'au bois de Boulogne. Le choix des armes
n'appartenait à personne, puisque les offenses étaient réciproques. On
convint de tirer au sort sur le terrain. Au moment de prendre congé,
M. Lerambert demanda à ses adversaires:
«A propos, messieurs, avez-vous des armes?
--Non, monsieur; et vous?
--Nous n'en avons pas non plus.
--Il faudrait passer chez un armurier.
--Est-ce prudent? Si nous étions suivis! Je songe que nous pourrions en
prendre au château de Guéblan. Ou plutôt, non: cela serait abuser de
l'hospitalité du marquis. Il ne se consolerait jamais, si par malheur...
--Mon cher Édouard, lui dit son compagnon, M. de Marsal nous
a dit qu'il avait des pistolets de combat. Ces messieurs les
accepteraient-ils?
--Pourquoi pas? répliqua naïvement le peintre.
--S'ils sont bons, tant mieux pour le plus adroit; s'ils sont mauvais,
on ne se fera pas de mal.
--Ils sont bons.
--Quant aux épées, n'en soyez pas en peine. M. Fert en a plusieurs dans
son atelier.»
Pendant cet entretien, Daniel descendait de voiture à l'entrée
de l'enclos des Ternes. Il y venait régulièrement le jeudi et le
dimanche, après dîner faire la partie de dominos de sa vieille mère, et
s'informer si elle ne manquait de rien.
«Je ne manque que de toi,» répondait invariablement la bonne femme.
Ce soir-là elle ne l'attendait pas, puisqu'elle l'avait vu la veille.
Elle s'était couchée à neuf heures, et elle dormait son premier somme,
le seul bon chez les personnes de son âge. Daniel fit taire la sonnette
du petit jardin, entra sans bruit dans son atelier, détacha une paire
d'épées, essuya la poussière, fit ployer les lames et s'assura que les
poignées étaient bien en main. Il enveloppa les deux armes dans une
serge verte, et les porta discrètement au jardin. «Voilà, pensa-t-il,
deux bonnes lancettes pour faire une saignée à M. de Marsal. Ma pauvre
mère sera un peu effrayée quand je viendrai demain lui conter mon
aventure. Bah!»
Il allait s'éloigner; mais je ne sais quelle force le retint. Il
chercha dans sa poche la double clef de la maison; il entra à pas de
loup, et ne s'arrêta que devant le lit de sa mère. Une petite veilleuse
éparpillait dans la chambre sa lumière tremblante. Mme Fert, entourée
de dessins, de plâtres, de bronzes et de mille petits ouvrages de
son fils, souriait en dormant. Elle voyait en rêve son cher Daniel
émaillé des broderies vertes de l'Institut, et cravaté du ruban rouge
de la Légion d'honneur. Daniel la regarda tendrement pendant quelques
minutes; puis il se mit à genoux devant elle, puis il baisa une petite
main ridée qui pendait au bord du lit, puis il prit un coin du drap
bien blanc, parfumé d'une bonne odeur de violette, et il s'en essuya
les yeux.
En rentrant au château, il monta lestement à sa chambre, cacha ses
épées dans le cabinet de toilette, donna un coup de brosse à ses
genoux, et redescendit au salon. Le marquis, sa sœur et sa fille
jouaient au vingt-et-un avec M. Lefébure, Mlle de Marsal et la famille
Lerambert. Le jeune M. Lerambert et le capitaine arrivèrent ensemble au
bout d'un quart d'heure.
«Enfin! dit Mme Michaud, je rentre en possession de tous mes
pensionnaires. Depuis sept heures, j'étais comme une poule qui a perdu
ses poussins. On dirait que vous vous étiez donné le mot pour nous
planter là, messieurs. Je ne sais pas si je dois vous offrir du thé;
vous ne le méritez guère. Mon cher sculpteur, une tasse? Ah! j'oubliais
que vous le prenez sans sucre. Passez le sucrier à M. de Marsal; il en
a bon besoin aujourd'hui.»
La main du capitaine trembla imperceptiblement en recevant la tasse
des mains de Daniel. M. Lerambert fils, plus boutonné que jamais,
ne ressemblait pas mal à un jeune traître de mélodrame. Il essaya
de manger un morceau de brioche avec son thé, mais les morceaux
s'arrêtaient à sa gorge. Il desserra le nœud de sa cravate, qui,
cependant, n'était pas trop serré.
«Messieurs les absents, poursuivit Mme Michaud, je vous condamne à
jouer un vingt-et-un et à perdre votre argent avec nous. Qui prend la
banque? M. Fert?
--Volontiers, madame,» répondit Daniel.
Il joua avec tant de bonheur, qu'il eut bientôt gagné cinq cents
francs. M. Lefébure et M. de Marsal s'efforçaient de faire sauter la
banque. Mme Michaud leur dit étourdiment: «Oh! vous aurez beau faire,
il est plus fort que vous. Il a la veine. Par exemple, cet argent-là
lui coûtera cher! Heureux au jeu.... vous connaissez le proverbe?»
Mlle de Marsal lança à son frère un regard pénétrant. Victorine
cherchait à rencontrer les yeux de Daniel. Daniel disait en lui-même:
«Bon! je ne demanderai que mille francs à Mme Michaud.»
On se sépara vers deux heures. En montant l'escalier du premier étage,
Daniel échangea quelques mots avec M. Lerambert.
«Est-ce pour demain?
--Oui, monsieur, à six heures, devant la mairie du Petit-Montrouge.
--Les armes?
--On tirera au sort.
--J'ai mes épées.
--Nous, nos pistolets. Nous sortirons par la petite porte: prenez de
l'autre côté, pour qu'on n'ait pas de soupçons.
--Tout le château dormira; on se couche si tard!»
M. de Marsal tira ses pistolets du fond de sa malle. Il changea
les amorces, qui étaient toutes vertes, écrivit une longue lettre
à sa sœur, se jeta tout habillé sur son lit, et ne dormit pas une
minute. Daniel reposa comme Alexandre ou le grand Condé à la veille
d'une bataille. A cinq heures et demie, il était sur pied. Les deux
adversaires sortirent sans éveiller personne. M. de Marsal remit au
garde de la petite porte la lettre qu'il avait écrite à sa sœur.
Tout le monde fut exact au rendez-vous. La mairie de Montrouge est une
construction neuve, élevée à quelques pas du village, au milieu des
champs. Les témoins renvoyèrent leurs fiacres, et l'on s'achemina à
pied dans la direction des carrières. Daniel conduisait la marche avec
ses amis.