je pose!» dit la bonne femme en faisant une demi-culbute assise,
accompagnée d'une grimace des plus originales, «et je supplie la
galerie d'observer la loi du silence. Ah! si j'étais une jolie fille
comme Victorine, vous auriez plus de cœur à l'ouvrage, artiste que vous
êtes!
--Monsieur Lefébure, dit Victorine en épiant la physionomie de Daniel,
croyez-vous qu'on devienne artiste par amour?
--Sans doute, mademoiselle; à une seule condition.
--Et laquelle?
--Bien peu de chose: dix ou douze ans de travail!
--Vous êtes un homme de prose: vous ne croyez pas à la puissance de
l'amour.
--S'il y avait des incrédules, interrompit galamment M. de Marsal, vous
n'auriez pas à prêcher longtemps pour les convertir.
--Capitaine, si vous me faites des compliments, je raisonnerai tout
de travers. Où en étions-nous? Ma tante, tenez-vous droite. Je disais
que l'amour peut faire des miracles. Exemple: Je suis la princesse....
quelle princesse? la princesse Atalante, fille du roi de je ne sais où.
Je me promène dans un carrosse attelé de quatre chevaux; non, de quatre
licornes blanches: c'est plus rare et plus joli. Un berger, qui gardait
ses brebis, me voit passer sur la route. Il s'éprend d'amour pour moi.
Le lendemain, il me fait parvenir un sonnet.
--Par quelle voie, s'il vous plaît?
--Mais par la voie des airs, sous l'aile d'une colombe apprivoisée;
cela se rencontre tous les jours. Or, le sonnet est admirable, donc
l'amour a fait un poëte.
--Il a fait bien mieux, mademoiselle, reprit en riant M. Lefébure: il
a enseigné la prosodie, l'orthographe et l'écriture à un homme qui
ne savait que garder les moutons, et cela en un jour! sans parler
des règles particulières du sonnet, qui sont fort compliquées, à ce
que l'on assure. Je lisais dernièrement un petit poëme, rédigé par un
dentiste....
--C'est bien; j'abandonne la poésie. Mais la peinture! Une jeune
Italienne est aux mains d'un barbon, qui prétend l'épouser malgré
elle. Un beau seigneur de la ville voisine s'introduit au château sous
l'habit et le nom d'un peintre renommé; il n'a jamais manié le pinceau,
mais l'amour conduit sa main: direz-vous encore que cela ne s'est
jamais vu?
--A Dieu ne plaise! Mais je voudrais bien le voir. Le dessin est une
orthographe qui ne s'enseigne pas en trente leçons; et, quant à la
couleur, nous avons des membres de l'Institut qui n'ont jamais pu
l'apprendre.
--Est-ce vrai, monsieur Fert?
--Oui, mademoiselle.
--Mais vous, qui êtes sculpteur, allez-vous mettre aussi la
sculpture contre moi? Accordez-moi seulement qu'un homme du monde,
un gentilhomme, qui n'a jamais manié vos ébauchoirs, peut, à force
d'amour, pour se rapprocher de celle qu'il aime, faire.... un buste!
--Ma foi! mademoiselle, c'est une chose que j'aurais crue impossible il
y a six mois.
--Et maintenant?
--Maintenant, je suis de votre avis: je crois aux miracles de l'amour.»
Victorine se sentit pâlir; il lui sembla que tout son sang refluait
vers le cœur.
«Est-ce une histoire? demanda-t-elle d'une voix tremblante.
--Pas trop longue, et je peux vous la raconter.»
Mme Michaud se tenait tranquille par aventure; Daniel poussa vivement
sa besogne, tout en suivant son récit avec une lenteur francomtoise.
«Il y a six mois, dit-il, je terminais un groupe pour l'ambassadeur
d'Espagne. Je reçus la visite d'un homme de mon pays et de mon âge, un
camarade d'école, appelé Cambier. Il était venu à Paris pour écrire;
mais il n'écrivait guère, ou il écrivait mal. Il rédigeait un journal
appelé _la Feuille de Rose, l'Impartial de la parfumerie_, je ne sais
plus au juste. Toujours est-il que le pauvre diable avait souvent
besoin de cent sous. Il portait, au mois de janvier, une jaquette
laine et coton de _la Belle-Jardinière_, avec un chapeau gris à poil
hérissé. Il rencontra dans mon atelier une Juive appelée Coralie qui
pose pour la tête et les mains. Elle est vraiment belle, et elle se
conduit bien; elle demeure avec sa tante dans ces environs-ci, rue
Mouffetard. Ce Cambier la regarda pendant une demi-heure comme un
hébété; lorsqu'elle sortit, il me fit toute sorte de questions sur
elle. Il n'avait jamais rien vu d'aussi beau; c'était la femme qu'il
avait rêvée; il l'attendait depuis dix ans! Il me demanda son nom; il
chercha son adresse sur l'ardoise où j'inscris mes modèles; il voulait
la revoir à tout prix. Il était capable de la demander en mariage et de
confondre deux misères en une. Je l'avertis qu'il serait probablement
mal reçu, parce que la tante vivait de sa nièce et ne songeait pas à
la marier. Alors il me supplia de la faire venir chez moi pour poser,
quand même je n'en aurais pas besoin: le malheureux offrait de payer
les séances! Je ne fis pas grande attention aux sottises qu'il dit; il
avait l'air d'un fou. Les jours suivants je m'absentai régulièrement;
je travaillais en ville. Lorsque je revins à l'atelier, je vis son nom
écrit dix ou douze fois sur la porte. Notez que je suis aux Ternes
et lui rue de l'Arbre-Sec. Enfin il me joignit. Il était allé voir
Coralie, qui lui avait jeté la porte au nez. En me racontant sa visite,
il pleurait. «Quel malheur, disait-il, que je ne sois pas sculpteur!
elle viendrait chez moi, et je pourrais la regarder tout mon soûl.»
Il me demanda quelques vieux outils à emprunter; je lui en donnai une
poignée. Un mois après (c'était au milieu de février) il revint me
voir. Vous auriez dit un autre homme; je ne le reconnaissais plus. Il
avait l'œil vif, le visage animé, et il tendait le jarret en marchant;
un peu plus, il aurait chanté. Par exemple, ce qui n'était pas changé,
c'était sa jaquette et son chapeau. Il se remit à me parler de Coralie;
il en était plus amoureux que jamais, et il espérait s'en faire aimer.
Pour commencer, il avait fait son buste de mémoire, et il croyait avoir
réussi. Il ne me laissa pas de repos que je n'eusse vu son ouvrage.
Bon gré, mal gré, il fallut partir avec lui. L'omnibus du Roule nous
mit au coin de la rue Saint-Honoré et de la rue de l'Arbre-Sec; c'est
là qu'il demeurait, au-dessus de la fontaine, et bien au-dessus. Je
n'ai pas compté les étages, mais il y en avait six ou sept. Le buste
était placé sur une sorte de table de nuit. En ce temps-là je ne
croyais pas aux miracles de l'amour, et j'étais aussi sceptique que M.
Lefébure, car mon premier mot, dès qu'il eut ôté le linge, fut: «Ce
n'est pas toi qui as fait cela!» Je vous jure, sans fausse modestie,
que je donnerais de bon cœur tout ce que j'ai fait et tout ce que je
ferai pour ce buste de Coralie. C'était quelque chose de naïf et de
savant, de vigoureux et de passionné, qui rappelait certaines peintures
d'Holbein, certains dessins d'Alber Durer, ou, si vous voulez,
quelques-unes des plus belles sculptures du moyen âge. Le fait est
que ce buste en terre rougeâtre répandait dans la mansarde comme une
lumière de chef-d'œuvre. Je dis à l'artiste tout ce qui me passa par la
tête; j'étais plus content que ceux qui découvrent une mine d'or. Il
me remerciait, il m'embrassait, il était fou de joie: il voyait déjà le
jour où Coralie viendrait dans son atelier. Je le priai de m'attendre
le lendemain jusqu'à trois heures, et je revins avec M. David, M. Rude
et M. Dumont. Les maîtres lui prirent la main et lui dirent qu'il était
un grand artiste. Ils déclarèrent tous qu'il fallait mouler ce buste
et le mettre à l'exposition. Je leur fis remarquer d'un coup d'œil le
dénûment de cette chambre où il n'y avait pas trente francs pour le
mouleur. Mon signe fut si bien compris, qu'après notre départ, Cambier
trouva plus de cinq louis sur sa commode.
«La tête un peu plus à gauche, madame, s'il vous plaît.
--Et ce chef-d'œuvre, qu'est-il devenu? demanda M. Lefébure. Le public
ne l'a pas vu; les critiques d'art n'en ont rien dit!
--Hélas! monsieur, l'amour a fait comme les tigres, qui mangent
volontiers leurs enfants. Huit jours après cette visite, je retournai
chez Cambier. Il était debout devant sa maison, les pieds dans la
neige fondue, et il fumait sa pipe d'un air morne en regardant la
fontaine et les porteurs d'eau. Il me reconnut quand je lui eus frappé
sur l'épaule. Je lui demandai ce qu'il faisait là. Il me répondit:
«Tu vois, je m'amuse.--Et tes amours?--Ah! c'est vrai. Je suis allé
chez Coralie avec mon buste sous le bras. C'est elle qui m'a ouvert
la porte. Je lui ai conté ce que j'avais fait par amour pour elle, et
ce que vous m'aviez tous dit, et que je serais un artiste, et qu'elle
viendrait poser chez moi. Elle a répondu qu'elle se moquait bien de
moi, que je l'ennuyais, et que je pouvais remporter mon plâtras. Je ne
l'ai pas emporté bien loin; je l'ai cassé contre la borne.»
--Et Coralie est-elle mariée? demanda Mlle de Guéblan.
--Oui, mademoiselle, à un rémouleur qui gagne trois francs par jour.
--Quel bonheur! s'écria Mme Michaud.
--Comment? demanda toute l'assistance.
--Quel bonheur! mon buste! c'est moi; je suis frappante; je saute aux
yeux! Ah! mon cher artiste, je veux aussi vous sauter au cou!»
Et d'embrasser Daniel qui ne s'y attendait guère.
Le buste n'était pas fini, tant s'en faut; mais il avait fait plus de
progrès en deux heures qu'en toute une quinzaine. Mme Michaud avait
posé sans le savoir, par pure distraction, en écoutant le récit de
Daniel. L'artiste avait saisi l'occasion au vol, et son ouvrage, pour
être improvisé, n'en était pas moins heureux. Tout le monde en convint,
jusqu'à Victorine, qui ne pouvait croire ses yeux. Dans son trouble,
elle dit à Daniel:
«Ah! monsieur, vous avez bien prouvé que l'amour faisait des miracles!»
Daniel pensa qu'elle faisait allusion à l'histoire de M. Cambier. Il
se tenait les bras croisés devant son buste, et disait en lui-même:
«Voilà une ébauche assez bien venue; reste à la finir sans la gâter.
Nous sommes au 1er juillet, j'ai du temps devant moi. Si ces messieurs
voulaient bien me laisser tranquille, le plâtre serait réparé dans
quinze jours, et je pourrais demander quinze cents francs d'avance.»
Qu'y a-t-il de vrai dans cette histoire? pensait Victorine. L'ambassade
d'Espagne.... une fille qui demeure ici, avec sa tante.... un jeune
homme de son âge et de son pays.... un chef-d'œuvre fait par amour....
Qui est-ce qui épouse un rémouleur? Et par quel sortilége ce bloc de
terre a-t-il pris la figure de Mme Michaud?»
Le marquis avait annoncé qu'il reviendrait le 1er juillet pour l'heure
du dîner, et quoiqu'il n'eût pas écrit depuis quatre jours, on
connaissait si bien son exactitude mathématique, que son appartement
était prêt et son couvert sur la table.
Après la séance triomphale où le buste s'était ébauché par miracle,
Daniel, radieux comme un soleil, courut au fumoir remplir son
porte-cigares. La pendule de Don Juan marquait six heures dix minutes:
on avait donc, avant de s'habiller, une bonne demi-heure de récréation.
Pour revenir du fumoir au jardin, il fallait traverser la salle
d'armes. C'était une grande pièce carrée, parquetée en sapin, non
cirée, et tapissée d'armes de toute sorte. On y voyait côte à côte
les épées de combat, aiguisées, graissées, toutes neuves et toutes
brillantes, et les épées d'assaut, rouillées au contact des mains et
ébréchées par les parades. M. de Guéblan n'aimait pas les fleurets,
dont la souplesse et la légèreté rendent la main paresseuse.
Daniel passait en chantonnant: il vit M. Lefébure en contemplation
devant une panoplie. L'avocat n'avait digéré ni les succès du nouveau
venu, ni la célèbre sérénade, ni ce baiser de nourrice que Mme Michaud
venait d'appliquer si généreusement sur la figure de son sculpteur.
Ajoutez que depuis quinze jours il n'avait pris aucun exercice. Le sang
le tourmentait; il sentait des démangeaisons dans les mains, il était
comme Mercure lorsqu'il rencontra Sosie. Il demandait au ciel un homme,
un seul homme, un pauvre petit homme à qui il pût rompre les os. Dans
ces dispositions philanthropiques, il caressait du regard les épées
mouchetées et ces bonnes lames bien roides dont le bouton laisse un
bleu sur le corps. Daniel lui apparut comme une victime envoyée par la
Providence: qu'il serait doux de marbrer à tour de bras une poitrine
si large et si appétissante! La victoire n'était pas douteuse: quinze
ans de salle et une force reconnue! M. Lefébure répétait volontiers,
avec une orgueilleuse modestie: «J'ai déjà rencontré trois amateurs
plus forts que moi, lord Seymour, M. Legouvé et le marquis de Guéblan.»
C'était dire assez élégamment: «Je ne crains personne, excepté les
trois premiers tireurs de Paris.» Il éprouvait le besoin de donner une
bonne leçon d'escrime à M. Fert. Il est toujours agréable de se montrer
supérieur à l'homme qu'on n'aime pas, mais c'est double plaisir quand
la démonstration peut se faire dans une salle d'armes.
Le jeune artiste n'avait rien contre M. Lefébure. Il ne le trouvait
pas beau, et il n'eût fait son portrait ni pour or ni pour argent; il
l'avait trouvé importun pendant quinze jours, de deux heures à six;
mais à cela près, il ne lui voulait que du bien. Il s'arrêta à causer
avec lui, examina les armes, accepta un gant et une épée, et se laissa
coiffer d'un masque avec la candeur innocente d'un agneau paré pour le
sacrifice. Le belliqueux avocat se rua sur lui sans crier gare! et lui
appliqua vingt coups de bouton en moins de temps que je n'en mets à le
raconter: c'était une grêle. En poussant chaque botte, il murmurait
intérieurement: «Tiens! tiens! tiens! voilà pour ta sculpture! voilà
pour ta musique! voilà pour t'apprendre à voler comme un hanneton au
milieu de mes amours et de mes affaires!»
Daniel empochait les coups sans rompre, et chaque fois qu'il était
touché, il disait conformément aux règles du jeu:
«Touche--touche--touche!»
Après cinq minutes de ce petit travail, M. Lefébure s'arrêta pour
reprendre haleine et pour éponger son front qui ruisselait. Daniel
n'avait ni plus chaud ni plus froid qu'au moment où il avait croisé
le fer. Il regarda la figure pourpre de son adversaire, et dit en
lui-même: «Maintenant, je sais ton jeu; tu ne me toucheras plus!»
Le fait est que ce gros homme sanguin tirait fort mal. Sa furie
française pouvait déconcerter un novice, et sa main était assez
vite pour surprendre un maladroit; mais il se découvrait à chaque
instant, il attaquait par des coupés, il ripostait avant de parer, il
s'éblouissait lui-même, partait en aveugle, et ne voyait ni son fer ni
le fer de l'adversaire. «A mon tour!» dit l'artiste.
Il soutint de pied ferme un second assaut plus furieux que le premier,
para, riposta, fit chaque chose en son temps, ne reçut pas un coup
de bouton, et rendit avec usure le _gilet_ qu'on lui avait donné. M.
Lefébure n'en voulut pas convenir. Dans l'escrime, comme dans tous les
jeux, il y a de bons et de mauvais joueurs; il était joueur détestable.
Au lieu de crier: «Touche!» lorsqu'il était touché, il disait en
ripostant:
«C'est au bras! au cou! à la cuisse! le fer a glissé! mauvais coup!
manqué! Nous ne compterons pas celui-ci! A vous! Voilà ce qui s'appelle
touché!
--Pardon, monsieur, reprit Daniel en ôtant son masque: il me semble que
si votre fer était démoucheté, je n'aurais pas reçu une égratignure.
--Pas même à la première reprise? demanda M. Lefébure d'un ton
goguenard. Cependant, soyons juste: la deuxième valait un peu mieux.
Nous recommencerons tout à l'heure. Laissez-moi le temps de souffler.»
Daniel n'était pas content. Cette mauvaise foi chez un galant homme le
mettait hors de lui. Il aurait voulu une galerie. Il enrageait d'avoir
raison. «Recommençons,» dit-il.
Il s'anima si bien au jeu, que ce fut le tour de M. Lefébure d'être
ébloui et de cligner des yeux. Daniel lui rendit fèves pour pois,
et les coups de bouton partaient si gaillardement, qu'on eût dit le
bouquet d'un feu d'artifice.
«Ouf! dit M. Lefébure en jetant son épée sur une banquette: je crois,
monsieur, que nous sommes de force.
--Ma foi! monsieur, reprit l'artiste avec une rondeur charmante, je
croyais bien vous avoir battu.
--Comment! comment! j'ai gagné la première manche, la deuxième est
nulle, et la troisième est à vous.
--Pardon; je ne savais pas que la deuxième fût nulle.
--Nulle, c'est-à-dire égale. Vous m'avez donné deux ou trois coups de
bouton, et je me flatte de vous les avoir rendus.
--Eh bien, soit! dit Daniel exaspéré. Vous plaît-il de faire la belle?
--Aurons-nous le temps?»
La porte de la salle de billard était ouverte, M. Lefébure y entra,
regarda l'heure au cartel et revint en disant: «Il est moins vingt.»
Pendant son absence, Daniel décrocha une épée de combat parfaitement
aiguisée et il la substitua à celle de M. Lefébure. «Nous verrons
bien!» dit-il en lui-même. Il poursuivit tout haut:
«C'est l'affaire d'un instant; la belle en un coup, touche qui touche.
Allons, monsieur, en garde!»
M. Lefébure saisit son fer et courut comme un fou sur l'artiste, qui se
tenait sévèrement en garde. Il jeta coup sur coup deux ou trois coupés,
dont le dernier fouetta rudement l'avant-bras de Daniel. L'avocat
abaissa aussitôt sa pointe.
«N'ai-je pas touché? demanda-t-il poliment.
--Je ne crois pas, monsieur.
--Je croyais être bien sûr, monsieur.
--Vous vous êtes trompé, monsieur.
--C'est une étrange illusion, monsieur: j'aurais parié que je vous
avais touché en pleine poitrine.
--Si vous en êtes sûr, monsieur....
--Parfaitement sûr, monsieur.
--Alors, comment se fait-il que je sois encore vivant, monsieur?
--Je ne comprends pas, monsieur.
--Veuillez regarder la pointe de votre épée.»
M. Lefébure se sentit chanceler.
«Nous ne tirerons plus ensemble, monsieur, dit-il aussitôt; vous avez
fait là une terrible plaisanterie: vous m'avez exposé à vous tuer.
--Non, monsieur, j'étais sûr que vous ne me toucheriez pas.»
Victorine, sa tante, M. de Marsal et le marquis de Guéblan étaient
arrivés à la porte de la salle d'armes, et leur entrée empêcha la
discussion de dégénérer en querelle.
«Quel homme! pensait Victorine; c'est un preux échappé de quelque vieux
roman.» Lorsque Daniel eut été présenté au marquis, elle s'approcha de
lui et lui dit à l'oreille:
«M. Daniel, je vous défends de risquer votre vie.
--Cette petite fille m'agace,» pensa le sculpteur.
IV
Pendant le dîner, le marquis étudia avec intérêt la figure de Daniel,
M. Lefébure lui fit froide mine, M. de Marsal le regarda avec
stupéfaction comme un enfant regarde les ombres chinoises; Mme Michaud
célébra ses louanges sur tous les tons, et Victorine fut en extase
devant lui. Quant au héros de la journée, il ne perdit pas un coup de
dent.
On se sépara deux heures plus tôt que de coutume. Un maître de maison
qui rentre chez lui après une absence de quinze jours a cent questions
à faire, et M. de Guéblan en avait mille à adresser à Mme Michaud.
Victorine devinait bien qu'il serait parlé d'elle dans cette
conférence. Elle ne se mit pas au lit; elle prit un livre, et ce
qu'elle lut ne lui profita guère. M. Lefébure et M. de Marsal, ligués
contre l'ennemi commun, cherchèrent ensemble les moyens de déjouer
la politique de Daniel. Daniel se coucha bravement à dix heures, et
dormit tout d'une étape jusqu'au lendemain matin.
«Ma chère sœur, dit le marquis à Mme Michaud, j'ai fait ce que tu as
voulu: j'ai ouvert un concours qui n'est pas sans danger, ni surtout
sans ridicule, en agréant deux prétendants à la fois. Je ne vois pas
que la question ait fait de grands progrès en mon absence. Où en
sommes-nous? que dit Victorine?
--Toujours le même discours: elle ne dit rien; mais si elle a pour un
centime d'entendement, elle choisira M. de Marsal. Je le lui disais
encore il y a trois jours, et je vous le répéterai à tous les deux
jusqu'à ce que vous l'ayez compris: on n'épouse pas un homme, mais un
nom. Une femme va partout sans son mari; mais il faut, bon gré, mal
gré, qu'elle traîne son nom après elle. Dans un salon, ceux qui la
voient danser ne s'informent pas si son mari est grand ou petit; on
dit: «Comment donc s'appelle cette jolie femme qui valse là-bas?» Le
nom! mais il éclipse tout, toilette, fortune, beauté: c'est le plus
grand luxe de la vie, parce qu'il n'est pas à la portée de tout le
monde.
--Bah! on en fabrique tous les jours, et...
--Parce qu'on fait des bijoux en strass, faut-il jeter les diamants
dans la rue? Tu ne sais pas tout ce qu'il y a de flatteur pour
l'oreille dans un joli nom sonore et de bon aloi. Tu es blasé; il y a
cinquante ans et quelques mois qu'on t'appelle marquis de Guéblan. Ah!
si tu pouvais seulement, pour dix minutes, t'appeler Michaud! Dire que
je suis bien née, tout comme toi, ta sœur de père et mère, et que je
m'appellerai éternellement Mme Michaud! Je n'en veux pas à mon mari,
Dieu ait son âme! J'ai vécu en paix avec lui, je l'ai aimé malgré son
nom et tous ses autres défauts; mais, en bonne justice, ne pouvait-il
pas emporter son Michaud dans l'autre monde? Enfin! poursuivit-elle
avec un gros soupir, j'en ai pris mon parti, je me résigne, mais à une
condition, c'est que Victorine ne s'appellera pas Michaud.
--Lefébure n'est pas un vilain nom, et, d'ailleurs....
--Lefébure, c'est Michaud. Tout nom qui n'est pas accompagné d'un
titre, surmonté d'une couronne, flanqué d'un écusson, rentre dans la
grande catégorie du Michaud! Il y a trente-sept millions de Michaud en
France, et j'en suis! deux ou trois mille Guéblan, et Victorine en sera!
--Et pourquoi pas? Elle pourrait épouser M. Lefébure et s'appeler Mme
de Guéblan. Je suis le dernier du nom; et le conseil du sceau des
titres....
--Mauvais, mon frère, mauvais! M. Lefébure est connu par son nom dans
tout Paris. La greffe ne prendrait pas, et le marquis Lefébure de
Guéblan ne serait jamais que Lefébure. Marsal est un joli nom!»
M. de Guéblan avait d'excellentes raisons pour repousser M. de
Marsal. Il savait que le dernier rejeton d'un famille si ancienne ne
consentirait à échanger son nom contre aucun autre, et le marquis
désirait passionnément de n'être pas le dernier des Guéblan. Il se
disait encore, en regardant du coin de l'œil la figure du capitaine,
qu'en le mariant à Victorine, il se préparait une pâle et débile
postérité. Enfin, il ne comptait pas aveuglément sur la fortune de
sa sœur, quoiqu'il en eût gagné une bonne partie. Mme Michaud était
capable de se remarier pour le plaisir de changer de nom; Victorine se
mettait à l'abri de tous les caprices en épousant M. Lefébure.
Ce dernier argument, que le marquis développa en toute franchise, amusa
beaucoup Mme Michaud.
«Tu es fou! dit-elle à son frère. Qui est-ce qui voudrait épouser une
antiquité comme moi? Victorine aura tout. Combien veux-tu que je lui
donne en mariage? Cent mille francs de rente? Elle n'aura plus besoin
d'épouser M. Lefébure. Je comprends que ceux qui n'ont pas d'argent en
cherchent; mais dès qu'on a le nécessaire, à quoi bon poursuivre le
superflu? Le nécessaire, c'est cent mille francs de rente; Victorine ne
mangera pas davantage: elle a les dents si petites! Je crois, du reste,
qu'elle a une préférence pour M. de Marsal.
--Tu aurais dû me le dire en commençant, nous n'aurions pas discuté.
Mais es-tu bien sûre?...
--Allons chez elle, elle n'est pas couchée, nous la confesserons à nous
deux.»
Victorine la silencieuse commençait à se lasser du rôle de personnage
muet. Depuis qu'elle était sûre d'être aimée, la joie s'échappait par
ses yeux. Le bonheur, longtemps renfermé dans les profondeurs de son
âme, montait à ses lèvres; son amour était comme ces plantes aquatiques
qui se tiennent cachées jusqu'au jour où elles vont fleurir à la
surface de l'eau.
Elle écouta d'un front radieux la petite exhortation de son père, qui
la priait de nommer franchement celui qu'elle préférait.
«Lefébure ou Marsal? choisis! ajouta Mme Michaud.
--Ni l'un ni l'autre, répondit-elle.
--Et pourquoi, ma nièce?
--Parce que je ne les aime pas, ma tante.
--Comme tu dis cela! Je ne te demande pas si tu es amoureuse d'un de
ces messieurs; on se marie d'abord par amitié, l'amour vient ensuite.
--Je veux aimer mon mari d'avance.
--D'abord, cela n'est pas de bon ton. Je ne sais rien de choquant comme
ces mariées qui raffolent de leur mari: elles ont l'air d'être à la
noce! Quand j'ai épousé M. Michaud, je le connaissais, je l'estimais,
je faisais le plus grand cas de son caractère, mais je ne l'aimais
pas plus que l'empereur de la Chine. L'amour est un arbre qui croît
lentement; il n'y a que la mauvaise herbe qui pousse vite.