Il trouva une compagnie de vingt personnes assises dans le parterre sur

des siéges de fer imitant le roseau. Mme Michaud n'était pas encore

descendue: elle se poudrait. Il chercha dans cette foule un visage

de connaissance, et ne trouva que Victorine: aussi courut-il à elle

avec un empressement qui fut remarqué. Un homme dépaysé s'accroche à

la personne qu'il connaît, comme un noyé à la perche. Victorine fut

un peu troublée, d'autant plus qu'elle sentait tous les yeux braqués

sur elle. Peu s'en fallut qu'elle ne dît à Daniel: «On nous épie,

observez-vous.» Au second coup de cloche, Mme Michaud apparut avec

trois volants d'Angleterre, et l'artiste respira plus librement. La

reine du pays de Michaud lui demanda son bras, le mit à sa gauche,

et ne lui dit pas quatre mots durant tout le dîner. L'autre voisine

de Daniel était une douairière un peu sourde; aussi mangea-t-il sans

distraction. On contait autour de lui les petits événements du faubourg

Saint-Germain et les dernières nouvelles des châteaux: il laissait

dire, et ne perdait pas un coup de dent. Sa seule étude fut de démêler

M. Lefébure et M. de Marsal, ces deux prétendants que Mme Michaud lui

avait annoncés. Il n'eut pas de peine à les reconnaître.

M. Francisque Lefébure est le fils unique du célèbre avocat Pierre

Lefébure, qui se fit connaître dans le procès Cadoudal. Le père, qui ne

possédait rien en 1804, fut enrichi par les libéralités de la branche

aînée et la clientèle du faubourg Saint-Germain. A l'avénement de

Charles X, il refusa des lettres de noblesse et la pairie. Il légua à

son fils 200 000 francs de rente, un talent médiocre, plus d'emphase

que d'éloquence, et une laideur héréditaire. M. Lefébure, deuxième du

nom, est un homme ramassé, rougeaud et sanguin; gros nez, gros yeux de

myope et grosses lèvres, le cou d'un apoplectique, les épaules hautes,

les bras courts, les jambes massives. S'il ne se rasait tous les jours,

il aurait de la barbe jusque dans les yeux. Je dois dire qu'il est

rare de rencontrer un homme plus soigneux de sa personne. Il surveille

son corps comme un Italien surveille son ennemi. Il suit un régime

sévère, se nourrit de viandes blanches, s'interdit les farineux et les

sucreries, et porte une ceinture élastique. Il s'adonne aux travaux les

plus violents et étudie passionnément la gymnastique, la boxe anglaise

et française, le bâton, la canne, le sabre et l'épée: le tout pour

conjurer l'embonpoint qui le menace, et pour ne point ressembler à son

père, qui ressemblait à un muid. Les exercices auxquels il se livre par

nécessité ont fini par lui devenir un plaisir, puis une gloire. Il met

son point d'honneur dans ses talents physiques, et il fait meilleur

marché de son mérite d'avocat que de ses capacités de boxeur. Du reste,

galant homme, et beaucoup plus spirituel que la majorité des maîtres

d'armes.

M. de Marsal méprise la vigueur de M. Lefébure, qui méprise la

faiblesse de M. de Marsal. S'il est vrai que chacun de nous soit soumis

à une constellation, M. le vicomte de Marsal est né sous l'influence

de la Voie lactée. Je n'exagère pas en affirmant qu'il est le plus

blond des hommes, les Albinos exceptés. Sa personne pâle et maigrelette

est de celles qui échappent aux maladies et à la vieillesse; la

maladie ne sait pas où les prendre, et les années n'y marquent pas.

Il a quarante ans sonnés, comme son rival, et cependant, si vous le

rencontrez jamais, vous direz avec Mme Michaud: «Pauvre jeune homme!»

Cette créature débile est capitaine de frégate et officier de la

Légion d'honneur. M. de Marsal est entré à l'École navale à quatorze

ans, et il a fait son chemin dans les ports. Sa seule expédition est

un voyage autour du monde, voyage intéressant, peu dangereux, où il

n'a pas rencontré d'autres ennemis que le mal de mer. Les pistolets

qu'il avait achetés la veille de son départ n'ont pas été déchargés

de 1840 à 1855. Cependant le jeune officier n'a pas perdu son temps

en voyage: il a ramassé des coquilles. Sa collection est une des plus

belles que nous ayons en France, et c'est la seule où l'on trouve

_l'ostrea marsaliana_ de Hong-Kong, découverte et baptisée par M. de

Marsal. Ce n'est pas l'invention de ce précieux coquillage qui a permis

au capitaine de prétendre à la main de Mlle de Guéblan: il a d'autres

titres. Son nom est un des plus anciens de la noblesse lorraine; la

petite ville de Marsal, dans le département de la Meurthe, a appartenu

longtemps à ses ancêtres. Les Marsal sont alliés aux La Rochefoucauld,

aux Gramont, aux Montmorency, aux plus grandes familles du faubourg.

Victorine prisait médiocrement ces avantages, et M. de Guéblan lui-même

n'en faisait pas tout le cas qu'il aurait dû; mais Mme Michaud en était

entichée. L'esprit de M. de Marsal n'était pas tout à fait à la hauteur

de sa naissance, et, du côté de la fortune, il n'avait rien ou peu

de chose. En revanche, son éducation était parfaite. Il avait cette

politesse exquise et glacée qui distingue les officiers de marine. Car

vous savez, je pense, que les loups de mer ont fait leur temps, que les

marins ne jurent plus par mille sabords, et que le jour où l'étiquette

sera bannie de tous les salons, elle se retrouvera à bord des navires

de guerre.

M. de Marsal, petit mangeur, et M. Lefébure, qui vivait de régime,

observèrent, de leur côté, la figure du nouveau venu. Depuis quelque

temps ils avaient cessé de s'observer l'un l'autre. Chacun d'eux

croyait être sûr de l'emporter sur son rival. L'un comptait sur son

nom, l'autre sur sa fortune. Le gentilhomme s'étayait solidement sur

Mme Michaud; le bourgeois ne doutait point de l'appui de M. de Guéblan.

Mais l'arrivée d'un intrus leur mit la puce à l'oreille. Ce beau jeune

homme que personne ne connaissait, et que Mme Michaud semblait avoir

tiré d'une boîte, leur semblait de figure et de taille à jouer le rôle

du troisième larron. L'appétit pantagruélique de Daniel les rassura

tout d'abord: on n'avait rien à craindre d'un homme qui dévorait si

rustrement. Cependant Victorine, assise au milieu de la table, en face

de sa tante, levait bien souvent les yeux sur l'étranger. D'un autre

côté, la bonne tante était si fantasque que son protégé lui-même ne

devait pas faire grand fond sur son amitié, et qu'il fallait s'attendre

à tout. Au sortir de table, les deux prétendants se rapprochèrent

instinctivement de Mme Michaud. Elle leur présenta Daniel. «Voici,

dit-elle, un nouveau pensionnaire, M. Fert, l'auteur de ma pendule;

il va faire ma tête. A propos, monsieur, demanda-t-elle à Daniel,

avez-vous dit qu'on apportât le marbre?»

Daniel ne put s'empêcher de sourire en répondant: «Oh! madame, pour le

marbre, nous avons le temps.

--Comment! nous avons le temps! mais c'est une chose pressée. Je

comptais commencer demain.»

L'artiste apprit à son modèle qu'il faudrait d'abord faire son buste en

terre, puis le mouler en plâtre, puis le réparer soigneusement avant de

toucher au marbre.

«Dieu! que c'est long!» dit Mme Michaud.

«Il veut gagner du temps,» pensa Victorine, qui ne perdait pas un mot

de la conversation. Là-dessus on prit le café.

Il y avait cinq ou six jeunes femmes parmi les convives. M. de Marsal

se mit au piano et joua une valse. Daniel dansa avec Mlle de Guéblan,

et dansa bien.

«J'en étais sûre, se dit-elle; mais il va se compromettre. Il n'y a pas

un sculpteur qui sache danser ainsi.»

La valse finie, Daniel prit la place de M. de Marsal, et joua un

quadrille. Il était musicien médiocre, car il avait commencé tard.

Cependant il jouait aussi bien que M. de Marsal. Mme Michaud dansait en

face de sa nièce. A la chaîne des dames, elle lui serra la main et lui

dit:

«Entends-tu? Pour un homme qui casse du marbre à coups de marteau!...

--Décidément, pensa Victorine, ma tante est dans le secret.»

A dix heures, une moitié de la compagnie se mit en route pour Paris, et

les danseuses ne furent plus en nombre. On dressa deux tables de jeu.

Daniel eut l'imprudence d'avouer qu'il jouait le whist et d'accepter

une carte. Il se trouva le partenaire de M. Lefébure, contre M. de

Marsal et M. Lerambert le banquier. M. Lerambert ne savait pas qu'il

eût affaire à un artiste. Il demanda en mêlant les cartes:

«La partie ordinaire, en cinq, un louis la fiche?»

M. Lefébure répartit vivement:

«C'est bien cher, pour un pauvre avocat.

--Oui, monsieur, dit Daniel, la partie ordinaire.»

Victorine rougit jusqu'aux oreilles. Que penserait-on lorsqu'on verrait

le prince de Fer tirer une longue bourse pleine de pièces d'or à

l'effigie de son père? Elle s'avança vers lui et lui dit:

«Monsieur Fert, je ne vous permets qu'un _rubber_, après quoi j'aurai

besoin de vous.»

Elle n'attendit pas longtemps. Daniel perdit triple et triple, et

laissa ses dix louis sur la table. Il vida sa poche d'un air si

détaché, que M. Lefébure et M. de Marsal échangèrent un regard rapide

qui pouvait se traduire ainsi:

«Il paraît qu'on gagne beaucoup d'argent à sculpter des pendules!»

Mme Michaud ne s'aperçut de rien: elle jouait une _grande misère_ à la

table voisine. Daniel s'en alla tout pensif, en songeant que, si on

lui apportait sa selle et ses outils, il n'aurait pas de quoi payer la

voiture. Victorine lui prit le bras et lui dit:

«Monsieur, je suis honteuse de mon ignorance. Nous avons ici beaucoup

de sculpture, bonne et mauvaise, et je ne sais pas distinguer le bien

du mal. Voulez-vous me donner une leçon de critique, vous qui êtes du

métier?» Elle comptait bien lui prouver qu'elle n'était pas sa dupe,

et qu'elle ne l'avait jamais pris pour un sculpteur.

Daniel était, comme la plupart des artistes, un critique tout à fait

nul. Il savait reconnaître les belles choses, mais il était incapable

de dire pourquoi elles étaient bonnes. Il parcourut docilement tous les

salons du château, s'arrêtant à chaque bronze et à chaque marbre, et

les jugeant d'un mot. Il disait: «Ceci est bien; cela est détestable.

Voici de la sculpture amusante; voilà qui est bêtement fait. Ce groupe

est d'un homme qui sait son métier; celui-là est d'un âne.

--Comment trouvez-vous cette figure: l'Enfant-Dieu?

--C'est gentillet.

--Et ce Philopœmen?

--C'est le chef-d'œuvre de la sculpture moderne.

--Pourquoi?

--Parce qu'on n'a encore rien fait de mieux.

--Ce Spartacus?

--Bonne composition; pauvre travail.

--Cette Pénélope?

--Bien, très-bien.

--Ce Don Juan?

--Médiocre.

--Comment, médiocre?

--Oui, sculpture vide et ratissée.

--Mais c'est de vous!

--Je le savais.

--Arrêtons-nous ici; je vous remercie de la leçon. Maintenant, monsieur

l'artiste, je suis aussi savante que vous. Ma foi, poursuivit-elle en

forme d'_aparté_, je suis curieuse de voir comment il s'y prendra pour

ébaucher le buste de ma tante, et je fais vœu de ne pas manquer une

séance.»

Lorsqu'elle reparut appuyée sur le bras de Daniel, M. Lefébure et

M. de Marsal se promirent de surveiller de près ce jeune intrus qui

circonvenait la tante et qui vaguait en tête à tête avec la nièce. Mme

Michaud quitta le boston et dit à intelligible voix: «Demain, après

déjeuner, nous commencerons mon buste dans le salon que voici. Qui

m'aimera y viendra.

--Madame...,» dirent les deux prétendants, tout d'une voix.

Ce soir-là, Daniel trouva sa chambre moins belle, ses meubles moins

élégants, et son lit moins confortable qu'il ne l'avait jugé à première

vue. C'est que son gousset était vide. L'homme est ainsi bâti: point

d'argent, point d'illusions. Voilà sans doute pourquoi les pauvres sont

moins heureux que les riches.

Le lendemain il se leva à huit heures et partit pour Paris avec sa

montre et sa chaîne. Il se garda bien d'aller dire à sa mère comment

il avait joué au whist et combien il avait perdu: un tel aveu ne

lui aurait rien rapporté qu'une remontrance de dignité première. Il

s'adressa de préférence à un commissionnaire du mont-de-piété, qui lui

prêta 200 francs sans explication, sans reproches et sans conseils.

D'ailleurs, à quoi servait une montre au château de Guéblan? Il y avait

cinquante pendules et une horloge!

Cette horloge sonnait midi lorsqu'on se mit à table pour le déjeuner.

Les convives de la veille étaient partis, et il ne restait plus que les

hôtes du château, c'est-à-dire les prétendants et Daniel. M. Lefébure

déjeuna d'une tasse de thé; M. de Marsal mangea du bout des lèvres

une tranche de saumon; Victorine becqueta une assiette de cerises; le

sculpteur et le modèle s'abattirent résolûment sur un énorme pâté.

Mme Michaud apprit à Daniel que ses outils étaient arrivés avec un

horrible baquet rempli de terre grasse, et qu'on avait tout installé.

Les deux rivaux étaient trop curieux de surveiller Daniel pour ne pas

faire le sacrifice de leurs plaisirs quotidiens. En temps ordinaire,

le capitaine pêchait à la ligne; l'avocat faisait des armes avec M. de

Guéblan, ou s'amusait à tirer des pies.

On fit un tour dans le parc avant la séance. Mme Michaud raconta à M.

Lefébure le saut mémorable de Daniel. M. de Marsal s'amusa beaucoup de

cette manière d'entrer sans être annoncé.

«Je crois, dit-il, que maître Lefébure a trouvé son maître.

--Je ne me fais pas gloire de sauter les fossés, répondit l'avocat. Si

habile que nous soyons à ce genre d'exercice, il y a toujours un petit

animal qui y est plus fort que nous.

--Comment l'appelez-vous? demanda Mme Michaud.

--Le kangourou. Je vous en montrerai un au Jardin des Plantes.

--Je ne l'ai pas fait par gloire, reprit naïvement Daniel, mais parce

que je ne trouvais pas la porte.

--Tirez-vous l'épée, monsieur?

--Oui, monsieur, et vous?

--Depuis quinze ans, chez les Lozès.

--Moi, dans mon atelier, avec un ancien prévôt de Gâtechair. Nous ne

sommes pas de la même école.

--Comment! monsieur, vous faites des armes? dit Victorine. Mais papa

vous adorera!»

On reprit le chemin du château. Mme Michaud dit à Daniel:

«Cela ne vous contrarie pas que j'aie invité ces messieurs à nos

séances?

--Non, madame, pourvu qu'ils ne vous empêchent pas de poser. Quant à

moi, je travaillerais au bruit du canon.

--Ne craignez rien, je me tiendrai tranquille comme un anabaptiste.

Observez bien ces deux amoureux: ils vous donneront la comédie. Comment

trouvez-vous l'avocat?

--Je le trouve gros.

--Pauvre homme! Il fait tout ce qu'il peut pour maigrir, excepté de

boire du vinaigre. Et le capitaine?

--Mince, bien mince.

--Oui, je me demande toujours comment les coups de vent ne l'ont pas

emporté. Il fallait qu'il eût des pierres dans ses poches. Lequel

choisiriez-vous si vous étiez femme?

--Je crois que je demanderais quelques années de réflexion.

--Malheureux! Ne dites pas cela à Victorine; voilà plus de six mois

qu'elle réfléchit. Vous devez trouver un peu singulier que nous ayons

agréé deux prétendants à la fois; c'est une idée à moi. Mon frère

ne voulait pas démordre de son avocat; moi, je me cramponnais à mon

gentilhomme. J'ai dit: «Invitons-les tous deux, Victorine choisira.»

Je ne sais pas si elle a des préférences; en tout cas, elle les cache

bien. Si vous devenez son ami, vous tâcherez de lui tirer son secret.

C'est une mangeuse de livres, une barbouilleuse de cahiers; elle

lit tous les jours, elle écrit tous les soirs; je saurais bientôt ce

qu'elle pense, si j'étais petit papier.»

Tous ceux qui ont posé pour un portrait savent que la première séance

est presque toujours dépensée à choisir la pose, à ménager la lumière

et à préparer le travail des jours suivants. La coiffure de Mme Michaud

ne prit pas moins de deux heures. La digne femme avait rêvé un buste

rococo avec une coiffure Pompadour. Daniel trouvait qu'elle avait une

tête romaine, le masque énorme, le front étroit, la tête petite. Il

laissa la femme de chambre s'exténuer à faire et à défaire un édifice

impossible, sur lequel chacun disait son mot. Puis il demanda la

permission d'essayer à son tour; il releva ses manches et fit à son

modèle une admirable coiffure de camée; ce fut l'affaire de quelques

coups de peigne. La femme de chambre laissa tomber ses bras en signe

de stupéfaction; Mme Michaud se regardait dans la glace sans se

reconnaître, et prétendait qu'on lui avait mis une tête neuve comme à

une poupée: les prétendants murmuraient à voix basse le nom d'artiste

capillaire, et Victorine disait en elle-même: «Il faut convenir qu'il

est bon coiffeur, mais quant à la sculpture....»

Daniel se mit à ébaucher son buste, et c'est alors que le travail

devint difficile. Dans ces jours du mois d'avril où le vent saute à

chaque instant de l'est à l'ouest, du nord au midi, les girouettes

ne tournent pas aussi vite que la tête de Mme Michaud. «Mobile

comme l'onde,» est un mot qui peindrait imparfaitement l'agitation

perpétuelle de toute sa personne. Elle trouvait que c'était beaucoup de

rester assise, et elle se consolait de cette immobilité partielle en

parlant à droite et à gauche, à tort et à travers, en interpellant un à

un tous ceux qui l'entouraient, en imitant le télégraphe avec ses bras,

et en battant la mesure avec ses pieds. Aussi fut-elle exténuée après

une heure de cet exercice: il fallut lever la séance. Daniel avait

dépensé plus de patience en soixante minutes qu'un santon en soixante

ans; le buste n'était pas ébauché.

«Je l'avais prédit, pensa Victorine.

--Ouf! dit Mme Michaud, et d'une! Encore onze séances, et nous aurons

fini.»

Daniel n'osa pas lui dire que si les séances ressemblaient toutes à la

première, il en faudrait plus de cent.

Ce singulier travail dura jusqu'à la fin de juin: le buste n'avait pas

figure humaine. Mme Michaud soupçonna, au bout d'un certain temps,

que l'artiste était peut-être un peu dérangé par la compagnie. Elle

fit part de ses réflexions à Victorine; mais Victorine ne voulut pas

entendre de cette oreille-là. Elle était sûre que le bel inconnu

ne connaissait rien à la sculpture, et elle l'aidait de son mieux à

cacher son ignorance. «Que deviendrions-nous, pensait-elle, s'il était

contraint d'avouer la vérité?» Elle se faisait un devoir de déranger

sa tante, d'interrompre Daniel et d'abréger les séances. Le pauvre

artiste songeait avec terreur à l'échéance du 15 juillet, et maudissait

cordialement tous les importuns, sans excepter Victorine.

Ce qui étonnait un peu l'incomparable Atalante, c'était le silence

obstiné de son amant. «Hélas! se disait-elle, à quoi nous serviront

toutes ses ruses et les miennes, s'il ne se décide pas à me dire qu'il

m'aime? A-t-il peur de s'ouvrir à moi? Je garderai si bien son secret!»

Quelquefois, pour le piquer de jalousie, elle affectait de bien traiter

M. Lefébure ou M. de Marsal: elle devenait coquette pour l'amour de

lui! Ces caprices de jeune fille causaient de grandes révolutions

dans le château. M. de Marsal écrivait des lettres triomphantes à sa

famille; M. Lefébure songeait à faire ses malles; Mme Michaud achetait

une calèche neuve en signe de joie; Daniel seul ne s'apercevait de

rien. Le lendemain, la roue avait tourné: M. de Marsal était lugubre;

M. Lefébure était bruyant; Mme Michaud était si inquiète, qu'elle ne

tenait plus sur sa chaise, et Daniel voyait surgir des chaînes de

montagnes entre lui et ses quinze cents francs.

«Qu'attend-il pour se déclarer?» disait Victorine. Elle avait soin de

défaire tous les bouquets que le jardinier apportait dans sa chambre,

et elle les froissait avec dépit, après s'être assurée qu'ils ne

contenaient point de billet. La nuit, elle passait des heures à sa

fenêtre, dans l'attente d'une sérénade. Si une gondole était venue par

terre jusqu'au grand escalier du château; si elle en avait vu descendre

deux rebecs, un hautbois et une viole d'amour; si des négrillons, vêtus

de satin rouge, avaient servi devant elle une collation de fruits

d'Italie et quelques bassins d'oranges de la Chine, un tel phénomène

l'aurait moins étonnée que le silence miraculeux de Daniel.

Un soir, entre onze heures et minuit, par un temps doux et amoureux,

elle entendit une magnifique voix de basse qui chantait dans les allées

du parterre. Elle était trop éloignée pour distinguer les paroles; mais

la musique, qu'elle ne connaissait pas, lui parut étrangement rêveuse

et mélancolique. Elle se penchait derrière ses jalousies pour écouter

d'un peu plus près, lorsque Mme Michaud entra dans sa chambre.

Daniel, bien convaincu que tout dormait dans le château, se promenait

en fumant un cigare, et chantait, entre chaque bouffée, un couplet des

_Plaies d'Égypte_. C'est une complainte assez connue dans les ateliers

de Paris.

Sur des rivages humides

Et peuplés de croco_dils_,

Les Juifs gémissaient, et ils

Bâtissaient des pyramides,

Sans autre consolation

Que de manger des oignons.

Victorine n'avait entendu de ce couplet qu'un son vague et délicieux.

Sachez que les crocodiles

Sont de féroces lézards,

Plus grands que le pont des Arts,

Qui mangeaient les Juifs par mille.

Les oignons, dans ces malheurs,

Leur tiraient encor des pleurs.

«Pour le coup! murmura-t-elle, j'ai bien entendu. Il a dit: Malheurs et

pleurs. Enfin! Mais pourquoi se tient-il si loin?»

C'est alors que Mme Michaud entra dans la chambre. Victorine se mit

à causer bruyamment avec sa tante, pour l'empêcher d'entendre la

sérénade. L'écho seul profita des deux couplets suivants:

Ce peuple rempli d'audace,

Mais n'aimant pas à mourir,

Aurait voulu déguerpir

Pour aller vivre en Alsace;

Mais pour s'en aller, d'abord

Il fallait un passe-port.

Un monarque légitime,

Mais plein de perversité,

Leur retenait leurs papiers:

Il n'aura pas notre estime.

Si vous ne savez son nom,

C'était le roi Pharaon.

Mme Michaud avait un peu de migraine. Elle dit à sa nièce: «Puisque

tu ne dors pas, viens au jardin; le grand air me remettra.» Victorine

se fit tirer l'oreille; cependant elle descendit, bien décidée à

entraîner sa tante dans les avenues du parc où l'on n'entendait que les

rossignols. Malheureusement, la brise apporta quelques notes égarées

jusqu'aux oreilles de Mme Michaud.

«Tiens! dit-elle, une sérénade!

--Je n'ai rien remarqué, ma tante.

--Est-ce que les oreilles me cornent? J'ai pourtant bien entendu. Là!

Qu'est-ce que je te disais?

--Vous vous trompez, ma tante; c'est votre migraine.

--Non, ce n'est pas ma migraine! C'est.... mais oui! c'est la

complainte de Fualdès.

--Allons-nous-en, ma tante; j'ai peur.

--Tu as peur de M. Fert! Mais il chante très-bien, s'il ne travaille

guère! Si son ouvrage ressemblait à son ramage! Attends! Viens par

ici, nous allons le surprendre.»

Victorine tremblait comme une feuille de saule. Sa tante la conduisit,

par des chemins détournés, à quarante pas du chanteur. La jeune fille

toussa pour avertir Daniel. «Chut! dit Mme Michaud: écoutons.»

Daniel, tranquille comme un dieu d'Homère, entonna le vingt-sixième

couplet:

Moïse rendit visite

Au roi qui mourait de faim:

Il faisait un dîner fin

Avec quatre pommes cuites,

Sans avoir même un misé-

Rable de lièvre en civet.

«Tu vois bien, dit Mme Michaud, que c'est la complainte de Fualdès!

--Quel bonheur! pensa Victorine, il a eu l'esprit de changer de

chanson.»

III

Le lendemain, on attendait M. de Guéblan. Mme Michaud raconta à

déjeuner qu'elle avait passé la nuit à écouter son artiste bien-aimé,

qui chantait comme une sirène. Son récit fit ouvrir de grands yeux

aux prétendants. Lorsqu'ils apprirent que Victorine avait été de la

partie, leur surprise tourna à la stupéfaction, et ils se demandèrent

quel rôle on leur faisait jouer. Ils n'avaient jamais eu une grande

sympathie pour M. Fert, mais ils commençaient à le prendre sérieusement

en aversion. Certes, Mme Michaud avait le droit de commander son

buste à qui bon lui semblait, mais promener sa nièce nuitamment avec

un jeune homme de trente ans au plus, ceci passait la plaisanterie.

Ce sculpteur, après tout, n'était pas un aigle. Ses principaux

chefs-d'œuvre étaient juchés sur des pendules; il travaillait depuis

quinze jours à un malheureux buste sans parvenir à l'ébaucher. Sa

conversation n'était rien moins que pétillante; il parlait peu, et

l'esprit ne l'étouffait pas. Mme Michaud devrait bien se tenir en garde

contre ses engouements d'une heure. Elle exposait les intérêts les plus

sérieux de sa famille sur le tapis vert du paradoxe et du caprice:

bref, il était temps que le marquis revînt au château.

En attendant, tout le monde fut exact à l'heure de la séance.

Daniel, passablement découragé, enleva pour la quinzième fois les

linges humides qui recouvraient le buste informe de Mme Michaud. M.

Lefébure et M. de Marsal le regardaient d'un air de pitié maussade et

malveillante. Victorine, un peu troublée par l'attente de son père, se

demandait avec anxiété comment le pauvre garçon sortirait de l'impasse

où il s'était fourvoyé. Elle gourmandait sa tante et la rappelait

par instants à la pose, mais elle avait soin de ne l'y pas laisser

longtemps.

«Êtes-vous en veine aujourd'hui? demanda Mme Michaud à Daniel. Les

heures se suivent et ne se ressemblent pas. Hier soir, vous chantiez,

et j'en étais fort aise. Eh bien! sculptez maintenant!

--Madame, reprit Daniel, je connais bien votre figure, je commence à

vous savoir par cœur, et il me semble que je ferais beaucoup d'ouvrage

en une heure, si vous pouviez poser seulement un peu.

Les mariages de Paris · 第 10 / 22 段